Paris démoli
Paris démoli est un livre tout à fait à l'ordre du jour. Il ne saurait arriver plus à propos. De profondes tranchées, dont plusieurs sont déjà de magnifiques rues, sillonnent la ville en tous sens; les îlots de maisons disparaissent comme par enchantement, des perspectives nouvelles s'ouvrent, des aspects inattendus se dessinent, et tel qui croyait connaître son chemin, s'égare dans des voies nées d'hier. La physionomie de Paris est en beaucoup d'endroits changée de fond en comble. -
Des monuments, dégagés des hideuses masures qui les masquaient, se montrent pour la
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première fois dans leur beauté complète; d'autres sortent de leurs ruines inachevés et se terminent enfin, ajoutant des assises blanches à leurs assises noires déjà. Des échafaudages aériens et j compliqués , où circulent parmi les charpentes les frêles escaliers des travailleurs, enveloppent le Louvre de leurs réseaux, et de loin, dans la brume, ressemblent aux clochetons, aux colonnettes et aux arcs-boutants d'une immense cathé- ! drale ; tandis que de hautes murailles ; zébrées de raies de bistre par les tuyaux des cheminées abattues, découvrent comme la coupe d'un plan d' architecture , le mystère des distributions intimes, et s'écroulent par larges pans sous l'effort des démolisseurs en rendant un bruit d'avalanche : car il faut que le pic fasse de la place à la truelle.
C'est un spectacle curieux que ces maisons ouvertes avec leurs planchers suspendus sur l'abîme, leurs papiers de couleur ou à bouquets marquant encore la forme des chambres, leurs escaliers qui ne conduisent plus à rien, leurs
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caves mises à jour , leurs éboulements bigarres et leurs ruines violentes; on dirait , moins le ton noirci, ces édifices effondrés, ces architectures inhabitables que Piranèse ébauchait dans ses eaux-fortes d’une pointe fiévreuse . Ce bouleversement n’est pas sans beauté; l’ombre et la lumière se jouent en effets pittoresques sur ces décombres , sur ces accidents de pierres et de poutres tombées au hasard; mais voici que les terrains se déblaient et s’aplanissent , que les constructions neuves s’élancent impatientes dans leur jeune blancheur, et que la vieille ville revêt une tunique de palais toute brodée de sculpture .
Sans doute le penseur sent naître en son âme une mélancolie, en voyant disparaître ces édifices, ces hôtels, ces maisons où les générations précédentes ont vécu . Un morceau du passé tombe avec chacune de ces pierres, où se lisait écrite sous la rouille du temps P histoire de nos aïeux ; V alignement coupe en deux plus d’un souvenir qu’on eût aimé à garder . Une façade
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s’élève sur la place d’un grand événement; où maintenant passe une rue, habitait un homme illustre, V honneur de la France et du genre humain. Parmi les plâtras vulgaires peut s’abîmer une œuvre d’art , un bloc que le génie avait touché. De chères mémoires se perdent au milieu de ce remue-ménage universel; mais qu’y faire? Comme le dit M . Édouard Fournier sur la couverture de son livre, par la bouche éloquente de Cicéron : Où que nous allions, nous posons le pied sur quelque histoire : Quacumquè ingredimur, in aliquam hisioriam vestigium ponimus. L’écorce terrestre n’est qu une superposition de tombeaux et de ruines. Tout homme qui fait un pas foule la cendre de ses pères ; tout édifice qui s’élève a dans ses substructions les pierres d’un édifice démoli, et le présent, quoi qu’il en ait, marche sur le passé.
Que de Paris se sont déjà stratifiés l’un sur Vautre depuis Philippe- Auguste seulement, s'enfonçant couche par couche au-dessous de la croûte où nous vivons aujourd’hui ! Huit ou dix
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villes différentes d’aspect et de grandeur ont fondu tour à tour sur la même place, ne laissant que de rares vestiges de leur existence . C’est une loi fatale que nul peuple ne peut éviter , quels que soient son sentiment de l’art et son respect de l’histoire. Mais pourquoi , dira-t-on, ne pas bâtir à côté? la terre est as se ^ large . Oue deviendraient alors ces monuments sans emploi , ces maisons d’un autre âge ? Des ?iécropoles de souvenirs qui s’écrouleraient d’ elles-mêmes, car les édifices vivent comme les corps y et lorsque l’âme s’en retire , ils s’affaissent et tombent.
Chaque génération a ses habits et ses modes y a ses formes d’existence qui s’ajustent difficilement aux cités anciennes ; le Paris moderne serait impossible dans le Paris d’autrefois. Où passaient la mule de l’homme de robe et le cheval de l’homme d’épée y entre deux murailles qui se touchaient presque y faites donc circuler l’omnibus y ce Léviathan de la carrosserie , et ces voitures si nombreuses s’entre-croisant avec la rapidité de l’éclair! La civilisation y qui
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a besoin d’air, de soleil, d’espace pour son activité effré:née et son mouvement perpétuel, se tàille de larges avenues dans le noir dédale des ruelles, des carrefours, des impasses de la vieille ville; elle abat les maisons comme le pionnier d’Amérique abat les arbres. Dans son genre elle, aussi, défriche.
Heureusement il est des hommes érudits et patients qui prennent note de chaque pan de muraille renversé, et conservent l’histoire de chaque pierre célèbre, comme le fait M. Édouard Fournier; ils savent où étaient la vieille maison d’Héloïse et l’antique hôtel des Ursins habité par Racine, le logis qui vit s’exhaler l’âme romaine du grand Corneille, le pavillon sur lequel Beaumarchais avait mis une plume en guise de girouette et d’enseigne; tout ce qu’efface le progrès saintement profanateur , ils l’écrivent religieusement. Quand il voit le marteau se lever sur un souvenir, l’archéologue effaré s’écrie : « Mais Voltaire a composé là tel poème, mais Coligny mourut ici ! » et l’édile répond : « Le jour ne descendait
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