‹ Paris démoliChapitre 2 sur 108 · VIT · texte numérisé non relu

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pas au fond de cette ruelle infecte , la peste noire et le choléra bleu s'accroupissaient dans cette ombre malsaine ; maçons, faites votre devoir, un rayon df soleil luira où brillait le génie. » Hélas ! pour pouvoir vivre, les cités sont forcées souvent de balayer comme la fange des rues la poussière de leur histoire . Les siècles, qu'on n'enterre pas, ont leurs miasmes comme les cadavres.

M. Édouard Fournier, tout en reconnaissant ces nécessités, ne peut s'empêcher de pousser un soupir bien permis d'érudit et d'antiquaire, et son livre s'ouvre par quelques doléances archéologiques, auxquelles s'associeront de bon cœur les poètes et ceux qui ne vivent pas seulement dans la minute présente. Il nous conduit d'abord à l' Hôtel-de-Ville, agrandi, remanié, et dont les somptueuses décorations ont fait disparaître le cabinet vert, une chambre ainsi nommée, de la couleur de sa tenture, lieu formidable et sinistre, où s'est dénoué le drame de Thermidor, sous le pistolet du gendarme Méda ,

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et qui vit le sang de Robespierre tacher la signature qu'il mettait au bas d'une proclamation. Il nous promène ensuite à travers le vieux Paris , sur les pas de M. du Pradel , auteur du Livre commode des adresses de Paris, pour l’an 1691. — M. du Pradel est V aïeul de Bottin, et ses indications , élucidées d'ingénieux commentaires par M . Édouard Fournier , vous font entrer intimement dans la vie familière du xviie siècle.

A propos de la me de Bêthity, qui vient d'être emportée par le prolongement de la rue de Rivoli, et où des assertions , répétées par tous les historiens, placent le meurtre de V amiral Coligny, M . Éd. Fournier redresse cette légende, dont il explique et démontre la fausseté. C'est à l'hôtel de Ponthieu que ï amiral de Coligny fut assassiné, et cet hôtel, démoli maintenant, était situé rue des Fossés - Saint- Germain- Y Auxerrois . L'hôtel de Ponthieu, passé plus tard à la famille de Rohan- Montba^on, fut choisi pour théâtre de la romanesque histoire qui détermina

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la vocal ion de M. de Rancé , par des chroniqueurs plus inventifs que bien renseignés. Ce qu'il y a de vrai , c'est que V hôtel Montbaçon, devenu prosaïquement une auberge , sous le nom d'hôtel de Lisieux, a vu naître la spirituelle Sophie Arnould y précisément dans la même chambre où l'amiral tomba criblé de coups.

Les derniers murs noirs du collège de Montaigu y que le marteau vient d'atteindre , ne sont guère à regretter : c'était une sorte de bagne érudit, de geôle pédantesque où des cuistres bourreaux vous appliquaient la science comme on applique la torture. Les pauvres capettes de Montaigu furent l'objet de la pitié railleuse de tout le moyen âge ; les repas des premiers ermites étaient des orgies à côté des leurs; la malpropreté fourmillait sous leurs capes brunes. Érasme , épouvanté , malgré son envie d'apprendre, s'enfuit à deux reprises de ce collège terrible que Rabelais anathématise , par la large bouche de Grandgousier , avec une verve pleine de rancune. Le collège de Montaigu s'appelait

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aussi le collège des Haricots; et comme sous la Révolution on y enferma les gardes nationaux qui avaient manqué leur service , le nom d'hôtel des Haricots resta depuis à la prison disciplinaire de la milice citoyenne , quoique transportée ailleurs.

Nous ne suivrons pas M. Éd. Fournier dans ses courses vagabondes à travers la vieille ville , il nous faudrait nous arrêter à chaque pas, mais nous parlerons avec quelques détails dw chapitre très curieux et très actuel intitulé Les guichets du Louvre. Le tableau que tract fauteur de Paris démoli, de f ancien Louvre, paraîtra tout à fait incroyable dans quelques années d’ici; et pourtant il ne faut pas être bien vieux pour savoir à quel point il est exact.

Au siècle dernier, le Louvre était encore une sorte de rempart infranchissable, qui barrait h passage aux piétons et aux carrosses allant de la rue Saint-Honoré au faubourg Saint -Germain. Il fallait le contourner par une de ses extrémités, la place de la Concorde , non encore

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reliée à Vautre rive , ou par la rue de V Arbre- Sec encombrée de matériaux et d'échoppes , qui vous rejetait au pont Neuf. Cette partie abandonnée du Louvre était devenue une espèce de Cour des Miracles et de lieu d'asile pour les débiteurs insolvables ; les voleurs avaient installé des cavernes dans les masures et les amoncellements de pierres de taille qui obstruaient les cours désertes. Les regrattiers envahissaient les colonnades , accrochaient leurs bouges à tous les angles , se faisaient des boutiques des niches préparées pour les statues : on regardait l'achèvement de ce palais colossal comme une chimère, et la question de le démolir fut sérieusement agitée en plein conseil des ministres sous le cardinal Fleury ; des rues immondes, habitées par le vice, la crapule et le crime , telles que les rues Pierre-Lescot et de la Bibliothèque, aboutissaient à cette grande ruine inachevée, sur les blocs de laquelle couraient comme des lézards des truands en guenilles.

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En iyj y 9 le percement d’un guichet fut accepté comme un bienfait par la population parisienne; d’Alembert le traversa plusieurs fois de suite , avec une satisfaction enfantine , dans le carrosse de la marquise de Créquy, se plaisant à entendre l’écho des roues sous les voûtes. Ce percement , fait quelques années plus tôt, eût rendu inutile la requête que F ont en elle , centenaire, adressa au roi par la bouche de Piron , pour lui permettre de traverser les Tuileries en chaise à porteur. Quelques enthousiastes parlaient même d’inscrire à côté du triple guichet, sur une plaque de marbre, le nom de M. de Marigny, le promoteur de cette mesure si simple.

Aujourd’hui « ce malheureux palais en ruine, voué aux démolisseurs, avec ses murs sans couvertures, abandonnés aux outrages du temps comme la masure la plus vile, les bâtiments destinés aux usages les plus abjects, qui l’entourent de toutes parts et qui ont pénétré jusque dans la cour, la galerie d’Apollon toute dégradée, » conme s’exprime Latour de Saint -

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Yenne, dans son dialogue intitulé l’Ombre du grand Colbert, présente un aspect bien différent; et certes , Vauteur du pamphlet ne le reconnaîtrait plus .

Le plan gigantesque qui a effrayé tant de dynasties se poursuit et s'achève avec une rapidité merveilleuse , et bientôt sera terminé le plus immense travail architectural qui ait jamais étonné le monde. Au vieux Louvre, restauré de la façon la plus intelligente et la plus délicate, va se raccorder harmonieusement le nouveau Louvre non moins beau, non moins riche; et, quoique la mort jalouse ait foudroyé Visconti sur son œuvre, sa pensée ne se continue pas moins : les assises s'étagent, les colonnes montent, les chapiteaux fleurissent, les architraves se posent, et bientôt Paris n'aura plus rien à envier aux merveilles antiques.

Autour du monument se tracent des voies triomphales où peut se mouvoir a l'aise cette immense population que les progrès de la science, des arts et de l'industrie amènent de tous les

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coins de la France et du monde. Dans celte vil h géante , centre de V univers, le genre humain apporté et remporté par les veines et les artère: des railways, comme le sang dans le cœur, circulera désormais sans embarras et sans confusion ; car ce n’est pas seulement le palais du souverain qui s'embellit ; la ville aussi s'aère, se nettoie, s’assainit et fait sa toilette de civilisation : plus de quartiers lépreux, plus de ruelles miasmatiques, plus de masures humides où la misère s’accouple d l’épidémie, et trop souvent au vice. Plus de tanières immondes , réceptacles du rachitisme et des scrofules. Les muraille: pourries, salpètrèes et noires, sont marquées du signe purificateur et s’effondrent pour laisset surgir de leurs décombres des habitations digne: de l'homme, dans lesquelles la santé descena avec l’air, et la pensée sereine avec la lumière du soleil.

Si dans ce travail de régénération disparaissent des maisons consacrées par des souvenirs illustres, si l’on ne conserve pas les demeures de

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Molière, de Corneille, de Racine, de Boileau, de Scarron, de Rousseau, est-ce que la mémoire de ces grands hommes est liée à des chambres obscures et vulgaires , déshonorées depuis longtemps par des habitants profanes? — Les curieux et charmants édifices privés du moyen âge et de la Renaissance n existent plus : les grands hôtels de V aristocratie de Louis XIV et de Louis XV ont été saccagés par la première révolution. Les démolitions modernes ne renversent donc que d'insignifiantes bâtisses, que des gravats sans cachet ou l’artiste n’a rien à regretter; et d’ailleurs, quand elles rencontrent un monument, la Tour-Saint-Jacques-des-Boucheries par exemple, elles s’arrêtent, se détournent, ou l’entourent d’une place qui rehausse sa valeur et son effet ; ce quelles détruisent se retrouve dans des livres pleins d’érudition et de goût, comme celui de M. Edouard Fournier.

Théophile Gautier»

[Moniteur universel du 21 janvier 1854.)

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