‹ Paris démoliChapitre 102 sur 108 · Mss . Hohendorf, ibid. — Matter, ibid. page · texte numérisé non relu

Mss . Hohendorf, ibid. — Matter, ibid. page

parallèle si flatteur pour celui qui n’est plus. Il y a je ne sais quoi d’ému et de reconnaissant dans cette lettre de Françoise d’Aubigné ; quand on l’a lue, on n’ose plus autant douter de son cœur : « Sans fortune, sans plaisirs, dit-elle de Scarron, il savoit attirer chez lui la bonne compagnie, celui-ci l’auroit haïe et éloignée. M. Scarron avoit cet enjouement que tout le monde sait, et cette bonté d’esprit que presque personne ne lui a connue : celui-ci ne l’a ni brillant, ni badin, ni solide : s’il parle il est ridicule. Mon mari avoit le fond excellent, je l’avois corrigé de ses licences : il n’étoit ni fou ni vicieux par le cœur : d’une probité reconnue, d’un désintéressement sans exemple, etc. »

Pour être si franche dans son regret du passé, si nette dans le refus que justifie ce parallèle d la louange de Scarron, la jeune veuve était-elle donc alors dans une position de fortune qui lui permit cette indépendance de volonté et ce libre arbitre propos de mariage? Point du tout, sa position en 1666 était encore des plus précaires. Lisez la lettre qui suit celle-ci dans le recueil donné par La Baumclle, et qui est adressée à madame de Chanteloup sous la date du 28 avril, vous verrez que scs affaires, si fâcheuses à la mort de Scarron, ne se sont guère améliorées. Elle demande le rétablissement d’une pension qu’on

lui avait d’abord conservée quelque temps; mais rien n’arrive, les promesses sur lesquelles se fondait son espérance n’étaient que des promesses de politesse ou des promesses menteuses. « Madame de Chalais, dit-elle, m’a offert sa protection mais du bout des lèvres; madame de Lyonne m’a dit je ver rai , je parlerai , du ton dont on dit le contraire; tout le monde m’a offert ses services et personne ne m’en a rendu. »

Quand pour comble de désanchantement elle revient sur elle-même, et songe par échappée à ce qu’elle était et mieux encore à ce qu’elle devait être, car bien qu’elle eût l’âme forte, les prophéties qu’on lui avait faites n’avaient pas laissé que de l’émouvoir et de lui rester dans l’esprit, elle en arrive à se désespérer tout à fait : a Me voilà bien loin de la grandeur prédite, dit-elle en commençant cette même lettre à madame de Chanteloup ; » puis, comme si la foi en sa destinée l’abandonnait complètement, elle se met à désirer de quitter ce monde de la cour par lequel seul cependant elle pouvait avoir quelque espérance de monter à la grandeur promise. Elle songe à la retraite, au cloître : ce Je crois, ditelle, que Dien m’appelle à lui par ces épreuves ; il appelle ses enfants par les adversités : qu’il m’appelle, je le suivrai dans la règle la plus austère : je

suis aussi lasse du monde que les gens de cour le sont de moi1. »

Quand on sait, et ce n’est ni par elle, ni par madame de Caylus, ni par madame de Sévigné même, mais par Saint-Simon seul et un peu par Tallemant des Réaux, quelle position pour ainsi dire infime et domestique on lui avait faite dans les grandes familles où l’on voulait bien l’admettre, on comprend que madame Scarron dût être lasse de ce grand monde, et par avance on la justifie presque de sa sécheresse pour lui, quand elle pourra se venger de son humiliante hospitalité, de sa dédaigneuse bienfaisance.

« Dans les maisons d’Albret2 et de Richelieu, dit

1. Son dégoût du monde fut plus grand encore quand elle fut au rang suprême. Les mots qu’on lui prête à ce sujet doivent être vrais; voilà encore pour pr®#ive, le passage d’une lettre qu’elle écrivit à l’une de ses anciennes pensionnaires de Saint-Cyr; elle est inédite : « Sy vous estes en paix dans vostre famille et que vous serviés Dieu, je vous trouve très-heureuse... vos mauvais repas, vos vieux habits, me paroissent préférables à tout ce que je voys icy. »

2. L’hôtel d’Albret, le même qui s’appela d’abord, au xvi* siècle, l’hôtel de Thoré et plus tard, à partir de 1742, l’hôtel du Tillet, se voit encore sous le n° 7 de la rue des Francs-Bourgeois, au Marais, en face de celle des Trois-Pavillons. On trouve sur cette belle demeure de longs détails

Saint-Simon, madame Scarron n’étoit rien moins que sur le pied de compagnie. Elle y étoit à tout faire, tantôt à demander du bois, tantôt si l’on serviroit bientôt, une autre fois si le carosse de celui-ci ou de celui-là étoit revenu ; et ainsi de mille H petites commissions, dont l’usage des sonnettes, iny troduit depuis longtemps, a ôté l’importunité L »

Au commencement de son veuvage, quand, par dénûment, elle s’était mise « à la petite charité, » comme dit mademoiselle Scarron sa belle-sœur : « A la charité des femmes, près la place Royale, » comme écrit Tallemant, c’est-à-dire lorsqu’elle avait pris une chambre chez les dames Hospitalières2 de la Chaussée des Minimes, chaque fois qu’elle ; avait été aidée d’un secours, il lui avait fallu être

s dans les Recherches de Jaillot sur Paris, Quartier Saint j Antoine , pages 76, 77.

1. Saint-Simon, dans ses notes sur le Journal de Dangeau, publiées par M. Feuillet de Couches avec l’édition de MM. de Chennevières, Soulié, Dussieux, P. Mantz et Anatole de Montaiglon, donne d’autres détails sur l’es-

; pèce de domesticité de madame Scarron à l’hôtel d’Albret. V. tom. I, pag. 19 (mardi 30 mai 1684).

2. Ces religieuses s’étaient établies, dès 1629, dans le cul-de-sac qui était autrefois la prolongation de la rue du Foin au Marais, et qui porte aujourd’hui leur nom. —

j Madame de Caylus dit à tort que c’est aux Hospitalières du faubourg Saint-Marceau que se retira madame Scarron.

humiliée du grand bruit que ses bienfaiteurs faisaient partout de leur aumône. C’était surtout le tort de madame la maréchale d’Albret, bonne âme et sot esprit, dont l’angélique bêtise faisait dire à la patiente Françoise d’Aubigné : « qu’il valait encore mieux s’ennuyer avec de telles femmes que se divertir avec d’autres. »

La chambre de madame Scarron aux Hospitalières était celle que la maréchale y avait pour ses retraites. Elle la lui avait prêtée toute meublée, et même ne s’en était pas tenue là; malheureusement, l’indiscrétion avait gâté le bienfait : « La maréchale, dit Tallemant, lui envoya au commencement tout ce dont elle avoit besoin, jusqu’à des habits, mais elle le fit savoir à tant de gens, qu’enfin la veuve s’en lassa, et un jour, elle lui envoya par une char- 1 rette le bois que la maréchale avoit fait décharger j dans la cour du couvent x. »

Madame Scarron était toutefois restée aux Hospitalières. Tallemant ajoute : « Sa pension fut réglée et elle paya. » Cette pension, qui est celle qu’on reprit bientôt, venait d’Anne d’Autriche, selon madame de Caylus, dont nous aimons mieux croire ici le témoignage que celui de Tallemant,

i. Tallemant. Historiettes.

>ut plein de médisantes insinuations1. Ce fut une isance, bien mieux une fortune pour madame carron. Jamais elle ne fut plus heureuse. C’est lors qu’elle ne comprenait plus, dit encore sa ièce, « qu’on pût appeler cette vie une vallée de irmes. » Elle possédait Vaurea mediocritas de la vie îodeste et bourgeoise.

a Avec cette modeste pension, dit encore la nièce, n la vit toujours honnêtement et simplement ' êtue. Ses habits n’étoient que d’étamine du Lude, u linge uni, mais bien chaussée et de beaux ju- . >ons; et sa pension avec celle de sa femme de [ hambre2 et ses gages suffisoient à sa dépense;

2. Madame de Caylus dit que c’est l’entremise de M. de fi Garde qui fit rendre à madame Scarron sa pension; le P. Laguille parle au contraire du marquis de Pequilin, ui raconta à la reine, de façon à la toucher, « comment il voit vu exécuter les meubles d’une jeune dame qui lui voit fait pitié. »

i. Cette femme de chambre était Nanon Babbien, que Françoise d’Aubigné avait toujours gardée, et qui, au emps de sa plus haute puissance, ne cessa jamais de la gouverner un peu. Quand elle gâtait quelque chose, elle ne :raignait rien tant que la colère de Nanon : « Il est arrivé’de grands accidents au manteau feuille-morte, écrit-elle le 12 juillet 1680; j’en demanderois un autre à Nanon, mais e crains d’être grondée. » Nanon avait sa confiance au aoint que pour certaines choses il était indifférent qu’on ui écrivît à elle-même ou à sa servante. f< Mandés-moy

elle avoit même encore de l’argent de reste et n’i jamais passé de temps si heureux. »

Malheureusement, l’existence de madame Scarron fort- régulière pour une bourgeoise, ne l’était pa tout à fait assez pour une religieuse; elle recevai beaucoup de monde, et on s’en plaignait chez le Hospitalières. « Les religieuses, écritTallemant,disen

ou à Nanon, dit-elle, dans une lettre inédite, quelle e< votre situation ou le plan de votre vie. » — Lémonte s’explique ainsi à propos de l’influence de Nanon su l’esprit de sa maîtresse, et des singuliers ricochets de pou voir qui en résultaient : « C’est, dit-il, madame de Main tenon qui régnait par le ministère de Voisin, son homm d’affaires, qu’elle avait fait chancelier et secrétaire d’Ët£ de la guerre... Mais la favorite qui gouvernait alors I despotiquement la France et le monarque, était alors asstfi rudement gouvernée par Nanon Babbien, vieille servant qu’elle avait conservée du ménage de Scarron, et qui, p; I la force de l’habitude et des soins domestiques, avait pr j sur elle un irrésistible ascendant. Cette fille grossièr avide, inabordable, était recherchée par les plus gran I seigneurs. On a su que la nomination de la duchesse <1 Lude à la place de dame d’honneur de la Dauphine, qjj viola tant de promesses et surprit si fort la cour, avait (I négociée avec elle, par l’entremise d’une autre vieille stji vante, moyennant 60,000 francs. J’ai bien cherché, ajoiï ironiquement Lémontey, si à cette époque du gra règne, il n’avait pas existé en France d’autre pouv.B encore supérieur, mais j’avoue qu’il ne m’a pas été p<M sible de monter plus haut que Nanon Babbien. » ( MonarcW de Louis XIV , etc. 1 vol. in-8°, page 423-424, note.)

qu’elle voit furieusement de gens et que cela ne i les accommode pas. » De plus, ses visites à l’hôtel d’Albret étaient d’une fréquence et d’une longueur ! démesurées. Elle aurait mieux fait d’y demeurer : tout à fait, ainsi qu’on le lui avait offert, et ce qu’elle avait refusé. « Mais, dit madame de Caylus, elle y alloit souvent dîner, et on l’y retenoit quelquefois à coucher. »

Pour avoir l’indépendance de son entier bieni être et de ses amitiés, il fallait donc qu’elle quittât le cloître. C’est ce qu’elle fit. Vers 1663, elle n’était plus aux Hospitalières ; on le sait encore par Tallemant qui, amendant un peu ses médisances anticipées à propos de cette pension qu’il croyait d’abord un don d’amour de M. de Villarceaux ou de M. d’Albret, ajoute en marge de son manus- I crit : u On a trouvé moyen de lui faire avoir une pension de la reine-mère... Elle vit de cela, a une petite maison et s’habille modestement. »

Cette petite maison, nous avons fini par le savoir, était rue Saint-Louis-au-Marais, qu’on appelait alors rue Neuve-Saint- Louis z. C’est là qu’elle est

1. D’après ce que dit le P. Laguille, il paraît que par 1 suite de la perte de sa pension, « la dame Scarron se voyant dénuée de toute commodité, et ayant peine à sub- ' sister, étoit souvent obligée de changer de logement. » 11

encore en 1666, même en 1667; c’est là que la mort de la reine, survenue alors, lui ayant fait perdre sa pension, elle subit les dernières épreuves, dont sa lettre à madame de Chanteloup nous a donné connaissance; mais c’est là aussi que la faveur va venir la trouver, c’est de là qu’elle s’en ira pour être la gardienne clandestine des bâtards du

roi, a dans une grande et belle maison au fin

fond du faubourg St-Germain, fort au delà de madame de Lafayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne1. »

Dès lors elle nous échappe, car encore un peu de temps, et elle ne sera plus madame Scarron, elle sera madame la marquise de Maintenon. Elle n’aura pas oublié, nous l’espérons, les bontés de son pre-

ajoute même que M. de Montchevreuil, « qui la regardent comme sa parente », la retira chez lui quelque temps. Il n’en est pas moins vrai qu’en 1667, madame Scarron logeait rue Neuve-Saint-Louis , nous le savons par un acte que nous avons vu autographe. Il est daté du 22 juillet, et il y est dit : « Par-devant les notaires gardes notes du roi. Vallon et Delvon, daine Françoyse d'Aubigné, veufue dt Me Paul Scarron , vivant conseiller du roi , en ses conseil. d'Etat et privé, créancier de la succession dud. defunct sieui son mary, demeurant à Paris rue Neuve-Saint-Louis, par ois s\ Saint-Paul, donne pouvoir à Me Jean Vieux, avocat ei | parlement, de liquider cette succession. »

Page 1