‹ Paris démoliChapitre 3 sur 108 · VOYAGE A TRAVERS LES NOUVELLES RUINES · texte numérisé non relu

VOYAGE A TRAVERS LES NOUVELLES RUINES

Depuis un an que ce livre a paru, les ruines se sont tous les jours accumulées davantage dans l’ancien Paris, et tous les jours la ville nouvelle a continué d’en sortir plus à l’aise et plus superbe. A chaque monument qui tombait, à chaque vieille rue qui s’effaçait, elle se faisait une plus vaste place, et, du même coup , elle taillait à notre histoire une plus large page.

Le sillon de la rue de Rivoli s’est avant tout régularisé et prolongé. Du coté de la Grève, jusqu’au marché Saint-Jean, il était déjà tout frayé, il y a un an, et les maisons commençaient à y sortir de terre pour lui faire une riche bordure : maintenant ces maisons sont toutes élevées. Avec leurs façades neuves, leurs appartements bien étagés, élégamment disposés, sainement aérés, elles ont pris, au nom du dix-neu-

INTRODUCTION

vième siècle, possession de ces places, que les siècles antérieurs avaient encombrées de masures insalubres. Pour le peuple, hôte fidèle de ces quartiers, et qui jusqu’alors n’y avait trouvé que des taudis et des gîtes sans nom , ce sont de véritables palais ; or, chose singulière ! dans sa royauté d’un jour, à peine avait-il pu se les rêver, et c’est le règne qui a suivi, ou plutôt . renversé le sien, qui prend soin de les lui disposer! j

La grande rue, pour se faire passage, a marché comme un torrent. Elle n’a pas seulement renversé ce qui se trouvait devant elle ; débordant sur les terrains 1 aux alentours, elle y a jeté bas tout ce qui gênait sa ligne envahissante. Comme l’ouvrier dont les ciseaux peuvent tailler en pleine étoffe et à qui l’on ne repro- | chera pas la marge qu’ils se donnent, elle s’est permis de ci de là, sur cette rue voisine, puis sur cette autre, des dentelures, pour ne pas dire des brèches fortement accusées, des zigzags brutalement accentués.

Qu e de rues sont ainsi tombées, que d’impasses, de carrefours ainsi disparus, coudoyés par la grande voie qui passait et se faisait place ! Ici d’abord, tout près de la Tixeranderie, à qui est échu l’insigne bonheur de confondre quelques linéaments de sa ligne tortueuse dans cette ligne droite, et de ne pas ainsi disparaître tout entière, c’est la rue des Mauvais Garçons qui s’est presque complètement effacée : ruelle infecte, souvenirs immondes. A la fin du XIIIe siècle, Guillot qui l’appelle de son premier nom de rue Chartron, n’y avait trouvé que des filles.

De la viez Tiesseranderie Alai droit en l’Esculerû

INTRODUCTION

Et en la rue de Chartron

O ii maintes dames en chartre ont

Tenu...

Sous François Ier, la population y est en progrès de vices et de crimes, les voleurs s’y sont joints aux filles, et ce long coupe-gorge commence à porter le nom qu’il avait gardé depuis. Les Mauvais Garçons , qui ont d’autres asiles dans les carrières du faubourg Saint-Jacques, et tout près de la Porte-Bussy, dans les bouges avoisinant V Escorcherie Saint-Germain, ont été ses patrons et ses parrains *, et jusqu’à ces derniers temps, elle n’avait pas démérité de ce patronage, de ce baptême.

Tout près de là cependant, à l’époque même où elle était le plus infecte et le plus mal hantée, cette ruelle avait de quoi se purifier, se sanctifier par l’exemple. A deux pas, dans le cul-de-sac de r Esculerie, dont Guillot vient de nous parler, les abbés de Saint-Faron avaient leur hôtel, et tout aussi près, de l’autre côté, le cimetière Saint-Jean, autrement appelé le cimetière vert) étalait ses pelouses célèbres 1 2 sur l’emplacement de l’hôtel de Pierre de Craon, démoli à la fin du XIVe siècle, par suite de la confiscation des biens du sire, son propriétaire.

Aujourd’hui, plus de trace de tout cela : quand un siècle passe sur un autre, il ne laisse pas même un nom pour souvenir. Du cul-de-sac Saint-Faron, dont

1. Voy. sur les Mauvais Garçons notre brochure les Lanternes ou Histoire de l'ancien éclairage de Paris, etc., pag. 17-18.

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