INAUGURATION DE LA SALLE DE LA RUE LE PELETIER
16 août 1821.
Le gouvernement, fidèle à l'engagement qu'il avait pris envers l'archevêque, fit fermer dès le lendemain du crime, puis abattre le beau théâtre de la rae de Richelieu, où l'Opéra était installé depuis 1794. Il se trouva alors dans une situation assez difficile. On ne pouvait laisser longtemps l'Opéra à bas , mais le temps et l'argent manquant, il n'était pas possible de songer à remplacer le théâtre condamné par un édifice définitif, convenablement situé, et en rapport avec les autres monuments publics de la capitale. On restreignit donc les projets à l'édification d'une salle provisoire, sur le seul terrain dont le gouvernement pût disposer sans s'engager dans de coûteuses acquisitions, et on eu confia la construction à l'architecte Debret, élève de Percier, qui avait déjà retouché le Théâtre des Arts
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lorsque TOpéra en avait pris possessiou, et qui s'était surtout fait remarquer par son intelligente restauration de la basilique de Saint-Denis.
Debret devait en partie au hasard l'honneur qui lui échéait. Depuis que la Commune de Paris s'était approprié la magnifique salle de la Montansier, l'Opéra y était resté, mais il était toujours dans l'intention du gouvernement de le transporter ailleurs. Un soir, M. Oourtin, administrateur de l'Opéra, exprima à Debret la crainte que l'autorité ne fît bientôt fermer ce théâtre : « Déjà, dit-il, on nous a souvent menacés de nous faire déguerpir ; un ordre peut arriver d'un instant à l'autre, et cela serait d'autant plus fâcheux que, comme personne n'a songé à faire un plan à l'avance, il y aurait nécessairement une bien longue interruption dans les représentations. » Debret profita de ces paroles, et, tout en i)oursuivant ses autres travaux, il combina un jDrojet d'Opéra : il se trouva donc le premier prêt quand la catastrophe arriva, mais il dut singulièrement modifier ses plans pour les adapter au terrain choisi.
L'emplacement mis à sa disposition se composait de l'ancien hôtel construit par Carpentier pour le financier Bouret, occupé ensuite par MM. deLaborde et La Keynière, et acheté par le duc de Choiseul, lorsqu'il avait fait bâtir le théâtre Favart sur la place de son palais : cet hôtel était situé rue Grange-Batelière, aujourd'hui rue Drouot, et les jardins s'étendaient jusqu'à la rue Le Peletier. Ces j^ropriétés avaient été confisquées lors de la Révolution, et avaient
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servi en 1793 pour le ministère de la guerre. Le gouverneur de Paris y avait logé eu 1804. Le gouvernement l'avait acheté, en 1812,pour yi^lacer le ministère du commerce et des manufactures, puis, eu dernier lieu, l'état-major de la garde nationale de Paris : on résolut de construire la nouvelle salle sur les jardins , eu conservant les bâtiments de l'hôtel pour loger Tadministratiou et les services du théâtre.
Les travaux ne commencèrent que le dimanche 18 août 1820, juste six mois après l'assassinat du duc de Berry. Par mesure d'économie, oh avait imposé à l'architecte l'obligation d'utiliser, autant que possible, les matériaux de la salle démolie, tels que : colonnes placées à l'intérieur de la salle, devants des loges , les corniches et la coupole ; c'est ainsi que la nouvelle salle se trouva être la reproduction presque exacte de l'ancienne (1). Mais cette économie présumée revint fort cher et Debret y dépensa quatre fois plus d'argent qu'il n'avait annoncé. Ce fut une dépense totale de 2,287,000 francs, fournis eu partis par l'État, en partie par la liste civile. En ce temps-là, les chambres n'étaient pas d'humeur accommodante sur le chapitre pécuniaire, et l'on tracassa fort Debret pour ses devis dépassés.
(1) Depuis son inauguration, la salle avait subi quelques changements de peu d'importance. On avait enlevé les stalles de balcon du deuxième étage et avancé les loges jusqu'à la balustrade ; puis, sous l'Empire, on avait déplacé la loge du souverain qui était de face pour la mettre à l'avant-scéne. Originairement, l'amphithéâtre, où l'on accédait par le milieu, n'avait que trois rangs ; le parterre en avait quatorze, avec passage au milieu, et l'orchestre n'en avait que deux : on y arrivait par les coins.
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Le malheureux architecte n'avait même pas pour se consoler les suffrages de la foule, et les Parisiens, si enclins à tout critiquer dès l'abord, s'en donnaient à cœur joie sur sou Opéra de bois et de moellons. Il y avait assez longtemps qu'on reprochait au gouvernement la sage économie qu'il avait faite en n'achetant ])as toutes les maisons du boulevard pour que le théâtre eût sa façade de ce côté ; sitôt que le monument de la rue Le Peletier prit tournure, les critiques ne cessèrent de pleuvoir sur celui qui l'avait dessiné. Pourquoi ces huit grandes colonnes n'ont-elles rien à supporter ? disaient ceux qui se donnaient pour experts en architecture. Pourquoi ces colonnes d'un ordre différent, placées dans les entrecolonnements , lorsque des cariatides n'y auraient formé aucune disparate ? Pourquoi ces larges baies de croisées dans un édiiice occupé pendant la nuit? Pourquoi huit muses seulement décorent-elles la façade? etc., etc. On fit courir aussi une foule de bons mots plus ou moins piquants sur l'extrême simplicité de la façade. On remarqua qu'elle offrait beaucoup de rapports avec celle du restaurant de la place du Châtelet, à l'enseigne du Veau gui tctte. On rapportait qu'un plaisant à qui l'on demandait le chemin du nouvel Opéra, avait répondu : « La troisième porte cochère à votre droite. )> Et comme il n'y avait eu place que pour huit muses, chacun allait disant que celle qui manquait était la muse de l'architecture. Et pourtant cette façade dont on bla- (/uait tant la simplicité, la pureté de style, était une lieureuse réminiscence de la basilique de Vicence,
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l'i Ragionc, qai passe pour le chef-d'œuvre de Palladio.
Il ne faudrait pas croire qu'on s'en tînt à la décoration extérieure ; la raillerie s'attaquait aussi aux dispositions intérieures sans en rien connaître. N'avait-on pas répandu le bruit que les spectateurs du parterre ne pourraient pas communiquer avec les autres places et seraient exclus du foyer? Le Journal de Parla relève vivement cette attaque, en disant que « jamais l'administration, ni l'architecte, n'avaient songé à établir une distinction injurieuse entre des spectateurs qui avaient tous les mêmes droits... Quel profit, ajoutait-il, trouve-t-on à répandre des bruits aussi ridicules? » Aucun, mais le plaisir était précisément de les répandre pour causer du tintouin à l'architecte et à l'administration.
L'inauguration de la nouvelle salle eut lieu le jeudi 16 août 1821 : on y avait donc travaillé pendant un an et trois jours (1). Voici la composition du spectacle d'ouverture :
(1) Il est bon de donner ici la liste des collaborateurs de Debret dans cette vaste construction. Il s'était fait aider de Mil. Guerchy et Grignon, Pour la salle, M. Bellu avait fait la charpente; MM. Chatenet et Constant, la maçonnerie ; MM. Héron et Travers, la serrurerie. Pour le théâtre, M. Albouy avait fait la charpente; M. Gouffier, la maçonnerie; M . Poullain, la menuiserie ; M. Albouy jeune, la serrurerie ; M. Ciceri, la peinture, et M. Hirtch, les ornements. Les moyens de chaufEage, d'éclairage et d'assainissement étaient dus à M, Darcet , membre de l'Institut, M. Gingembre, ancien inspecteur-général des monnaies, et M. Jecker, opticien de la marine.
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