‹ Paris dilettante au commencement du siècleChapitre 15 sur 27 · LE RETOUR DE ZÉPHIRE · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE ZÉPHIRE

Ballet en un acte, de MM. Gardel et Steibelt.

Zéphire, PAUL ; ApoUon, SEURIOT ; Esculape, GUIFFARD :

Terpsichore, M""' Anatole GOSSELIN ; Flore, M"" AIMÉE:

Diane, M"'' ADÉLAÏDE ;

Les Fleurs, M"" ÉLIE, HULLIN, BERTIN, BURON.

Pas de deux : M. RICHARD, M'"^ PAUL.

Dès le milieu de la journée, toutes les rues environnant l'Opéra étaient garnies de monde; mais c'étaient des curieux plutôt que des spectateurs, et cette solennité n'attira pas une foule aussi grande qu'on pour-

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Représentation des Bayadcres, pour rinaugmation D'après une peinture à la détrempe, trouvée par M. C.

l'Opéra de la rue Le Peletier, le 16 août 1821. Locle, et par li (li donnée aux archives do l'Opéra.

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rait le supposer. Diverses circonstances se trouvaient concorder, qui atténuèrent sensiblement l'attrait de cette cérémonie. D'abord la direction, sachant bien que ce soir-là le public serait tout yeux et écouterait la musique d'une oreille distraite, avait composé le programme d'ouvrages extrêmement connus ; de plus, il faisait une chaleur assez forte ; on savait, en outre, que toutes les loges étaient louées à l'avance , et l'on pouvait craindre de ne pas trouver place. Il y avait enfin, le même soir, quatre premières représentations sur diôereuts théâtres : le Philosoj^he en voyage, ào. Paul de Kock, musique de Kreubé et Pradher, à l'Opéra- Comique; le Traitr de Paix, de Dartois et Brizé, an Vaudeville; le Mariage enfantin , de Scribe, au Gymnase, et les Epoux de quinze ans, de Paul, à la Gaîté.

Croirait-on que des pièces aussi peu importantes, un opéra-comique médiocre et trois vaudevilles en un acte, aient pu faire sérieuse concurrence à l'inauguration de l'Opéra? Eu fin de compte, ou ne dut refuser personne ; à sept heures il y avait encore beaucoup de places libres, sauf dans les loges, et la salle ne fut complètement garnie que vers le milieu de la représentation. La recette s'éleva au chiffre honorable , mais peu extraordinaire, de 9,251 fr. 10 c. (1).

La représentation se ressentit du peu d'empresse-

(1) L'Opéra jouait alora les dimanches, mardis et vendredis. — Prix des places : Balcon, 1 0 f r. ; premières loges, deuxièmes en face, avant-scène, amphithéâtre et orchestre, 7 fr. 50 c; secondes de côté , troisièmes en face, Vjaignoires, 6 fr.; troisièmes de côté ,4 fr.; fiuatrièmes, cinquièmes en face et parquet, 3 fr. 50.

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ment du public et fat assez froide. Dès que les musiciens parurent dans l'orchestre, on réclama à grands cris l'air : Vire He7iri IV! L'orchestre ne se fit pas prier pour satisfaire à cette demande , et exécuta l'air national avec des variations de Paër. Les journaux du temps consacrent chacun un article à rendre rapidement compte de l'ouverture du théâtre.

En journal officiel pénétré de l'importance de sa mission, le Moniteur unicersel loue tout le monde. Il fait un historique rapide de l'opéra en France, puis défend le ministre pour le choix de l'emplacement qu'on avuit critiqué de toutes parts ;il parle ensuite en termes très favorables du monument de Debret , et termine ce long article en disant qu'il « ne blâmera pas l'administration d'avoir ouvert par un spectacle très connu ; il faut donner quelque chose à la curiosité, à l'attrait de la nouveauté : pour de telles représentations, l'auteur dont on donne l'ouvrage , les acteurs qui l'exécutent sont presque toujours sacrifiés. On n'est pas venu pour eux , on est venu pour voir la nouvelle salle , et pour s'y faire voir. » Si cette réflexion était déjà vraie à cette époque , combien ne l'est-elle pas davantage de nos jours!

Le Miroir affirme ses tendances libérales dans cette phrase caractéristique : « Les piétons savaient gré à M. Debret de toutes les précautions qu'on a prises pour l'entrée et la sortie, des issues ménagées avec art et des abris préparés avec soin ; les personnes du parterre, toutes surprises d'avoir des places commodes, félicitaient l'architecte de ne point avoir oublié qu'à l'éiîo-

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que où uous vivons , il ne suffit pas de satisfaire les })remières loges ; l'opinion du parterre a bien autant d'importance. » Il faut que nous soyons devenus singulièrement sybarites, car les places de parterre, qui paraissaient alors si « commodes », nous semblaient, à nous, extrêmement étroites et incommodes. Le même journal se montre satisfait de l'exécution : ce Tous les acteurs ont rivalisé de zèle, dit-il ; M"® Brancbu , Dérivis et Nourrit ont été revus avec le plus grand plaisir. Cependant on remarquait dans leur jeu certain embarras qui naissait de la nouvelle épreuve qu'ils avaient à subir : il n'est pas si facile qu'on le pense de quitter iin modeste appartement pour se loger dans un palais, etc » Je vous fais grâce de la suite de la métaphore.

Après avoir rendu justice à l'œuvre de Debret , le Journal de Paris loue Jouy d'avoir réduit son opéra en trois actes en mettant le dénouement en action, puis il ajoute : « La musique des Bayadères est l'une des productions les plus remarquables de notre école : cette partition et celle de Sémiramis ont placé M. Catel à côté de Cherubini et de Méhul. Cependant l'effet géûéral de la représentation a été froid : entre le second et le troisième acte. M™*" Branchu qui, jusqu'à ce moment, avait joué et chanté d'une manière contrainte, a fait réclamer l'indulgence du public pour une indisposition qui lui ôtait une partie de ses moyens... Mais si l'opéra a été faiblement exécuté, la danse a eu tous les honneurs de la soirée : le joli ballet du7^t^tour de, Zéphyre a fait le plus grand plaisir et la cour

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1 irillaute de Terpsichore coutinuera d'être le plus ferme soutien de l'Académie royale de musique. »

Toujours bien informé, le Constitutionnel aunouce le 13 août que, bien qu'on travaille jour et nuit, l'Opéra ne pourra être inauguré avant un mois , puis le lendemain il dément sèchement cette nouvelle, comme si c'était un autre journal qui l'eût donnée. Au lendemain de la représentation, Evariste Dumoulin fait un compte-rendu à la diable où il reproduit les doléances des danseuses, se plaignant qu'on ait supprimé la porte de communication qui permettait aux abonnés de venir (( les admirer (1)». Quelques jours après, le même journaliste exprime la crainte que l'architecte n'ait njjasassezf.dèlcmcnt ohsercé les règles de l' acoustique ».

Le rédacteur des Débats, C. (ce n'était pas Castil- Blaze, qui était allé à l' Opéra-Comique), devait être de bien méchante humeur en entrant à l'Opéra, car il déclare tout mauvais. Il trouve la salle mal éclairée, il se plaint du vernis qui tache ses vêtements et dont

(1) Le foyer de la danse, à TOpéra, avait été établi dans le grand salon de l'hôtel Choiseul, au moyen d'un plancher qui coupait l'ancien salon princier à moitié de sa hauteur. Les colonnes , comme on le peut voir par le dessin très exact d'Eugène Lami, semblaient sortir du parquet et l'on touchait les chapiteaux de la main. Les socles et la moitié inférieure des colonnes étaient naturellement dans la partie inférieure du salon, qui servait de magasin. — Dans le joli dessin d'Eugène Lami, le petit arrosoir placé par terre, au premier plan, demande explication ; c'est l'arrosoir que chaque danseuse porte avec elle et qui lui sert à humecter un peu le plancher pour s'exercer avant d'entrer en scène. Un autre accessoire indispensable de la danseuse est le petit morceau de résine, qu'elle jette à terre, écrase du talon et dont elle se frotte le bout des chaussons afin de ne pas glisser : point de danse possible sans résine ni arrosoir.

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l'odeur le prend à la gorge, il blâme le directeur pour le choix de ses pièces, Jouy pour les retouches qu'il a faites à son poème, il traite fort mal les chanteurs qui sont tous enroués et chantent faux à qui mieux mieux, il trouve enfin que le ballet de Zéphjre est une des moins heureuses et moins riches conceptions de M. Gardel ;bref, il passe là la plus désagréable soirée du monde.

Le critique de la Quotidienne est encore plus absolu ; il s'est esquivé après le premier acte pour ne pas « subir » encore une fois l'opéra de Catel. Il se gardera donc de rien juger par lui-même ; il se contente, en effet, de rapporter tous les on-dit — les mauvais seulement — de ses confrères, et conclut par cette plaisanterie fine que « provisoirement j la salle est fort mal éclairée » .

« Lel6 août 1821 est un jour qui doit être marqué d'une pierre blanche. L'inauguration du nouveau temple de Polymnie et de Terpsichore — c'est Martinville qui parle ce beau langage au Drapeau hlanc — et quatre pièces nouvelles à divers théâtres attiraient les curieux, et les partageaient après un moment d'indécision. On a raison de dire qu'à Paris la curiosité ne connaît ni obstacles ni saisons... Voilà donc, dans la même soirée, cinq nouveautés dont aucune n'est tout à fait nouvelle, pas même la salle de l'Opéra. »

« Un cri général qui s'est élevé de toutes les loges

de côté, dit plaisamment la Gazette de France, atteste

que, sur six personnes qu'elles contiennent, quatre sont

, condamnées à s'en rapporter au récit des autres. » Ce

journal traite sans pitié les chanteurs : « Si l'amour-

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propre avait aveuglé les acteurs avant lareprésentation, il faut avouer du moÏDs qu'ils sont bientôt revenus à un sentiment plus modeste et plus juste de leurs facultés. Le public se prononçait si fortement, qu'il a fallu, pour le calmer, lui envoyer un ambassadeur chargé de réclamer son indulgence pour l'actrice principale. M"'^ Branchu s'est noblement sacrifiée pour tout le harem du raja , et pour le raja lui-même. Elle a été prodigieusement faible, il est vrai ; mais il n'y avait là personne qui fût meilleur qu'elle... Toujours accessibles aux prières directes , surtout quand elles viennent de la part d'une femme, les spectateurs se sont armés de i:)atience pendant le reste de la représentation, mais le rideau s'est baissé au milieu de certains murmures, ou pourrait dire de certains bruits, qui attesteraient que cette patience était à bout. »

Il résulte de cette revue rétrospective des journaux que le désaccord le plus complet règne entre eux sur la valeur des Bayadères et sur le mérite de l'exécution, mais, qu'àquelques restrictions près, ils s'entendent tous pour reconnaître la beauté et la sonorité de la salle, la commodité de ses abords , la magnificence du foyer, — et aussi la froideur extrême de cette inauguration qui n'eut aucun caractère solennel.

Deux menus détails de cette soirée. Entre l'opéra et le ballet, le libraire de l'Opéra, Roullet, qui voulut aussi prendre sa part de la fête, fit distribuer gratis le prospectus d'une Botanique de J.-J. Rousseau, édition de luxe, ornée de fleurs peintes par Redouté et qui allait paraître chez les frères Baudoin (n'a-t-on pas

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vn de DOS jours des maisons de confections inonder de leurs prospectus des salles de théâtre?); puis au foyer l'attention générale était attirée par une pendule dont le mécanisme caché excitait vivement la curiosité. Ou en pouvait tourner à volonté l'aiguille comme celle d'un jeu de loterie et la mettre sur n'importe quel point du cadran ; en quelques secondes, l'aiguille se replaçait d'elle-même sur l'heure exacte.

Trois jours après, un journal publiait eu première page la lettre que voici, d'une fantaisie grivoise et spirituelle au possible :

A M. le rédacteur (ht Jol'UN'al de Paris.

Paris, 19 août 1821.

Monsieur,

Permettez que nous vous adressions de justes réclamations contre les éloges que nous entendons faire de la nouvelle salle de l'Opéra. Est-il donc si intéressant que le public puisse entrer et circuler commodément , que les spectateurs y soient assis à leur aise?

Tous ces avantages ne suffisent pas pour constituer une bonne salle d'Opéra ; qu'importe que l'architecte ait songé à tous ces détails très secondaires, s'il a oublié le principal.

Croirez-vous bien, Monsieur, que dans le nouvel Opéra il ne se trouve pas une seule porte au moyen de laquelle on puisse communiquer du théâtre avec l'intérieur de la salle. Il y en avait une, cependant, au théâtre de la Porte-Saint-^Iartin et à celui de la me de Richelieu. Dans le cours des représentations, nos admirateurs habitués pénétraient par cette bienheureuse porte dans les coulisses ; ils venaient nous féliciter de nos triomphes, admirer de plus près nos charmes, et convenir des conditions et de la durée de nos liaisons.

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Le théâtre se trouvait transformé en un bazar où l'on voyait les envoyés de tous les pays de l'Europe. Que d'affaires importantes ont été traitées dans ces entrevues , où l'on s'occupait d'équipages, de cachemires et de sentiment ! Ces relations avaient même un caractère de diplomatie qui aurait dû les faire respecter. Que ces jours étaient beaux et que ceux qui leur ont succédé leurs ressemblent peu!

Aujourd'hui que cette petite porte n'existe plus, nous ne voyons plus personne dans les coulisses, où nous sommes reléguées tristement. Nous ne trouvons pas à qui parler, et nous sommes réduites à danser uniquement pour le public. Les applaudissements du parterre ne valent pas, vous pouvez m'en croire, les témoignages de contentement qui étaient le prix de nos succès.

Unissez vos efforts aux nôtres, monsieur le rédacteur, pour obtenir que la bienheureuse petite porte soit rétablie. Keprésentez à l'administration qu'il y a urgence , 2>ericulum in morâ, et que le sort de nos voitures et de nos diamants en dépend. Nous proportionnerons notre reconnaissance à l'étendue du service ; c'est vous dire assez que vous pouvez attendre tout de nous.

Nous avons. Monsieur, l'honneur d'être, au nom des danseuses et figurantes de l'Opéra, vos très soumises et très obéissantes servantes.

Flic-Flac, Bkisée, Eigaudox, Pliée, Petitpas,

Il y a tout lieu de croire que M. de Lauriston, ministre de la maison du roi, et M. Papillon de la Ferté, surintendant des théâtres royaux, fils du célèbre La Ferté et héritier de ses fonctions aux Menus-Plaisirs, accueillirent cette requête galante et qu'on perça au plus vite la petite porte qui devait permettre aux demoiselles du ballet de reprendre le cours de leurs cc affaires importantes ». En tout cas, elle existait à la fin.

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Après cinquante-deux ans d'existence, le magnifique Opéra de Debret, d'une sonorité si excellente, était complètement détruit par le feu dans la nuit du 28 an 29 octobre 1873. Ce désastre encore présent à la mémoire de tout le monde provoque un rapprochement tristement instructif, mais qui n'arrivera sûrement pas à vaincre notre vanité routinière. Juste en l'espace d'un siècle, l'Opéra de Paris a été trois fois consumé par l'incendie , et chaque fois le sinistre aurait pu être conjuré si l'on s'y était pris à temps ou si l'on avait eu des moyens d'extinction suffisants.

En avril 1763, c'est le défaut de secours rapides qui permit à l'incendie de tout détraire ; en juin 1781 , ce fut le manque d'eau; en 1873, c'est à la fois la lenteur des secours et l'insuffisance d'eau. C'est évidemment là du progrès (1).

(1) Après bien des pourparlers et de longues hésitations entre la salle Ventadour et celle du Chàtelet, l'Opéra, on s"en souvient, s'établit à Ventadour le lundi 19 janvier 187i par une représentation de Don Juan. Il y demeura jusqu'au 31 décembre et l'inauguration peu solennelle du nouvel Opéra avait lieu le mardi 5 janvier 1875. Ce travail sur les salles de l'Opéra ne serait pas complet si l'on n'y parlait pas un peu de cette dernière installation ; mais comme cette cérémonie n'est pas encore de l'histoire, je la relègue à la fin du volume en conservant même à mes articles la forme plus vive du journal. On verra, par quelques répétitions que je n'efface pas, combien certaines idées me tenaient au cœur et comment le temps s'est chargé de vérifier toutes mes critiques et prédictions contre l'optimisme orgueilleux de il. Gamier.

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