LE MYSTÈRE
L'opéra de Robert le Diable, devenu sérieux de comique et de gracieux terrible, était représenté à l'Académie de musique en novembre 1831, et, cinq ans après, à défaut de représentation possible, était publié à Rouen certain vieux mystère qui portait le même titre, qui découlait de la môme légende, et qui, malgré ce double rapport, ressemblait aussi peu que possible à l'opéra. C'est pourtant le succès de celui-ci qui provoquait la résurrection de celui-là, et la réputation d'un type devenu populaire à la scène pouvait donner au vieux poème un semblant d'actualité. D'où provenait ce Mystère de Robert le Diable? D'un des répertoires des troupes de province, et sûrement d'un répertoire ou picard ou normand — le langage le prouve avec certains détails typiques, — mais c'est là
tout ce qu'on' en peut savoir, et ce n'est guère, à coup sûr.
Il remonte évidemment aux premiers temps de ces représentations mi-profanes, mi-sacrées, et il s'en fallait bien, — lorsqu'il fut joué vers 1350, bous Philippe de Valois, — qu'on fût arrivé à toutes les merveilles de mise en scène qui allèrent en augmentant pendant près de deux siècles et qui distinguèrent ensuite tous les mystères, à finir par ce fameux 3fy«tère de la Passion^ donné à Valenciennes en l'an 1547 et dont on a pu voir une restitution exacte à l'Exposition universelle de 1878. Mais aussi, pour celui-là, la foule fut si grande des spectateurs accourus de France, de Flandre et des pays circonvoisins, que la recette monta à la somme de 4,680 livres, encore bien que les assistants payassent seulement un liard ou sii deniers chacun.
Mais deux cents ans avant cette splendide exhibition, soit en plein quatorzième siècle, et lorsque éclot le Mystère de Robert le Diaile, on s'en tenait encore & la mise en scène la moins compliquée. L'action entière se passait sur une seule et même place, à laquelle aboutissaient toutes les routes que devaient suivre les personnages et sur laquelle aussi s'ouvraient palais, maisons, chaumières, ermitages, d'où ils devaient sortir, où ils devaient entrer. Le « meneur du jeu D, chargé de dire le prologue, expliquait du mieux qu'il pouvait toutes les localités souvent très disparates, et, pour qu'on s'y retrouvât mieux, on appliquait un écriteau sur chacune, ainsi qu'il est dit
ROBERT LE PUBLE. 287
au prologue du Mystère de V Incarnation, joué & Rouen en 1498 :
Afin d'ennuy fuir, nous nous tairons
Présent (à présent) des lieux. Vous les pouvez connoistre
Par Tescritel (écriteau) que dessus voyez estre.
lia légende de Robert, fils du Diable, ainsi transportée sur les tréteaux d'une troupe nomade, a-t-elle une origine historique? Question très controversée et sur laquelle il est bien difficile d'être fixé. Plusieurs répondent oui, et, d'après eux, le Robert du mystère serait Robert courte-heuse, courte-jambe ou courte-botte, — ainsi nommé à cause de sa claudication, — fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d'Angleterre après l'invasion. D'autres, ou pour mieux dire, un autre réfute cette opinion en disant que le père de Robert est, dans le mystère, bien trop débonnaire, tranchons le mot, trop ganache, pour représenter le farouche Guillaume le Conquérant. Celui-là ne veut voir dans ce drame qu'une fiction avec des reflets d'histoire, et il trouve un point de départ beaucoup plus plausible dans certain roman, rimé d'abord, puis remis en prose alors qu'on put l'imprimer, et qui court encore aujourd'hui avec les colporteurs de la Bibliothèque bleue d'Épinal. Ce roman avait été résumé en un récit rimé, en un « dict », — c'est le mot de l'époque, — que les jongleurs colportaient de tous côtés, et ce oc dict ]> bien plutôt que le roman paraît avoir engendré le mystère. 11 en suit, en effet, beaucoup mieux toutes les phases et il en a le
dénouement : dans le roman, Robert, converti, se feiit ermite ; dans le mystère et dans le dict, il épouse la fille de l'empereur.
Cette opinion est celle d'Edouard Fournier, qui avait creusé à fond le sujet avant de faire représenter ce my^ tère et de l'éditer. C'est au courant de l'hiver 1878-79 que ce Mystère de Robert le Diable fut représenté, certaine après-midi de dimanche, devant un auditoire passablement ébahi et dont les membres les mieux élevés se contentaient de bâiller. Et cependant, Edouard Fournier s'était donné la peine de faire auparavant une conférence très instructive, ainsi qu'il la devait faire sur un sujet qni lui tenait tant à cœur. Cette conférence, heureusement, n'a pas été perdue, et il l'a replacée en tête de ce mystère, dont il a publié le texte original avec une traduction en langage actuel, très habilement versifiée et très exactement : est-il besoin de dire que c'est sous cette forme rajeunie qu'on essaya de le représenter en ce beau théâtre de la Gaîté, à la fois auberge et caravansérail, où s'abrite et se ruine qui veut?
Le titre véritable est quelque peu long, comme on en va juger : Miracle de Nostre Dame de Robert le DyabUjJilz du dite de Normendie, a qui il fu enjoint pour ses meffaiz quHlfeist le fol sans parler et depuis ot Nostre Seigneur mercy de li, et espousa la fille de r Empereur. M. Fournier a bien fait de le raccourcir pour le rendre plus clair et aussi de diviser cette longue kyrielle de scènes en deux parties tout naturellement désignées : l'une, comprenant les atroces méfaits
de ce diable de Eobert^ sa résistance à son père et sa conversion sons la parole maternelle; l'autre , son Yoyage de repentir à Rome, la pénitence bestiale qu'on Ini impose^ sa folie et son héroïsme à la cour de l'empereur, son mariage enfin avec la fille de l'empereur, qui recouvre la parole du coup. Et voilà pourquoi votre fille n'est plus muette.
En la première scène, le duc de Normandie, un brave homme de père, aussi peu énergique que grand prêcheur, cherche à ramener son fils au bien, mais celui-ci lui répond durement qu'il continuera à mener la vie de meurtres, vol et viol qui lui platt :
Suis chevalier et ne veux l'être Que pour ennuyer moine et prêtre, Les battre, et prendre leurs joyaux .
En ont-ils de bons et de beaux ?
Vite avec moi je les emporte, Et chez eux me conduis de sorte Que rien n'y laisse. Grognent-ils?
Ils se mettent en grands périls.
Au premier qui mon droit conteste Je prends sa vie avec le reste.
Et comme Robert a sur son bonhomme de père l'avantage de mettre ses actes d'accord avec ses paroles, il court retrouver sur la place ses dignes compagnons Rigolet et Brise-Godet qni viennent de dépouiller un tnoine, mais qui l'ont simplement dépouillé, au grand regret de Robert qui lui aurait, dit-il, coupé les deux poings. Surviennent deu? autres amis, Boute-en-Courroie et Lambin, et tous les cinq s'en vont piller telle
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ferme et telle abbaye : le paysan et Tabbé sont trop henrenx de guider enx-mémes les bandits et de leur tout livrer afin d'avoir la vie sauve. Et Robert corn* mande :
Vite, xnettez-vouB en besogne :
BriBe-Godet, prends les premiers De ces joyaux, toi les derniers, Lambin, et toi, Boute-en-Courroie, Enlève-nons cette monnoie.
Et toi ces bijoux, Rigolet, Prends ainsi que Brise-Godet.
Que rien ne reste.
Après avoir tout mis à sac, les quatre voleurs et leur chef transportent leur butin dans la retraite de Bobert, et celui-ci promet à ses hommes de ne les point abandonner, si fort que les seigneurs de Normandie le haïssent, si fort qu'ils souhaitent de le voir mort et damné.
C*est donc sans peur que je vous dis :
8i j'ai fait mal, je ferai pis.
Cependant tous les barons, vassaux du duc de Normandie, se rendent auprès de leur suzerain pour demander justice des forfaits perpétrés par son fils, et celui-ci, puisant quelque vigueur en leurs exhortations, envoie quérir Robert par deux truands, Grobaille et Huchon. Ces pauvres diables s'acquittent de la commission sans broncher, mais pour les payer de leur peine, Robert leur fait crever un. œil à chacun
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et les renvoie, ainsi dépareillés^ en déclarant qn'il brave le courronx paternel. Le dnc, tont snrpris d'abord de voir ses gens revenir en si pitenx état^ prend une résolution virile et charge les deox borgnes d'aller proclamer partout le bannissement du fils coupable, la défense faite à quiconque de lui donner aide on séjour et Tordre de l'appréhender lui et ses complices^ <E si tant est qu'on le puisse prendre j>. Cette réserve finale est prudente, car Robert n'est pas homme à se laisser garrotter sans jouer du couteau. Il entre en une colère terrible lorsqu'il apprend l'arrêt qui le frappe, et il se soulage en décollant de sa bonne épée de malheureux ermites qu'il trouve priant en un lieu désert.
Un peu calmé par ce nouvel exploit, il rencontre nn valet duquel il apprend l'arrivée de sa mère au château d'Arqués; il se-rend vite auprès d'elle et lui demande humblement :
Apprenez-moi d'où peut venir Que je ne me puis abstenir Du mal? Nul répit ne m'accorde, 11 sémite que de moi déborde.
Dites, ne m'a-t-on pas caché Que tous deux étiez en péché Quand me conçûtes?
Sa mère lui confesse alors qu'en désespoir de n'avoir point de fils, après de longues années de mariage, die avait demandé au diable ce que Dieu lui refusait. Son souhait fut exaucé, et tant qu'elle portait son fils
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en ses entrailles^ elle se sentait comme folle dn démon et lai vouait ce fils & venir, tandis que le père, en homme sage et dévot, le recommandait à Dieu.
Cependant je lui répondaÎB :
m £h I qu'an diable puisse-t-il être Si Dieu ne s'y veut entremettre, C'est là que j'ai mis mon espoir :
Si de vous enfant puis avoir, A lui le donne. Que vous dire Après? Cela doit vous suffire :
Au diable étant ainsi donné, Voilà comment vous êtes né Tel que vous êtes.
Cette révélation con triste Robert, qui j are d'aller à Borne,
Souffrant tout : le chaud, la froidure, La gêne, et couchant sur la dure, Pour, s'il se peut, sa part gagner De paradis.
Pour commencer, il se rend auprès de ses compagnons et les exhorte à suivre son exemple; mais comme les mécréants persistent à mener cette odieuse vie, pour les plus vite convertir au bien , il les tue tous quatre, et Lambin, et Rigolet, et Boute-en- Courroie, et Brise-Godet. Il retourne de là & la dernière abbaye qu'il a pillée et charge le prieur d'aller trouver le duc, son père, et de s'entendre avec lui pour réparer tous les méfaits que lui-même a commis, pour rendre à ceux qu'il a dépouillés leurs richesses et tré-
sors qu'on trouvera entassés en son repaire. Et quant à My il part pour Borne, ainsi qu'ira Tannhâuser*
Le pape accueille Robert le Diable, lui fait narïer ses méfaits, et n'en voulant juger lui-même, le renvoie aux bords du Rhône, devers
le prud'homme Hermite, qui juge pour Borne Tous les péchés.
Celui-ci lui fait raconter de plus belle son horrible existence et s'enferme en sa cellule pour consulter le Très Haut. A sa prière le Christ descend du Ciel avec sa mère , au bruit du concert des auges qui chantent € la grand'liesse en rondel d, et il dicte son arrêt au pieux ermite ; après quoi il remonte au paradis , aux accords d'un nouveau rondel de louanges angéliques(l), L'ermite éveille Robert et lui commande, au nom de
(1) La scène se passe deux et trois fois an Paradis , et chaque fois qoe le Christ et Notre-Dame en descendent ou qu'ils y remontent, ils sont Accompagnés par la cl^mson
Que devant nous, suirant Tusage, Vous chantez qtutnd vois en voyage Avec mon fils.
'^insi dit la Yierge en s'adressant aux anges Gabriel et Michel. Les scènes du Paradis sont les senles que M. Foumier se soit permis de sup- Pfinier au théâtre, des raisons de convenance ne permettantpas de mettre en scène le Christ et sa Mère. L'archange saint Michel et Tange Gabriel, qui étaient déjà du mystère^ prenaient leur place et on les voyait aescendre par un escalier rudimentaire, ainsi qu'il était d'usage en ces drames primitifs.
Dien^ de contrefaire le fol, d'aller partent nne massae an con, de ne dire ancnn mot, si grande eilvie qn'il en ait, et de manger senlement la viande qn^il pourra dérober anx chiens. Eobert, qui a décidément tons les courages, accepte cette dure pénitence et s'en va conrir le monde en singeant la folie.
Et voici qu'en la foule qui se presse devant le palais où dîne l'empereur, un fou s'agite et danse, qu'on raille et qu'on frappe sans qu'il souffle mot. L'empereor , émerveillé de son adresse et de sa patience, lui demande son nom : il répond en faisant la grimace. Le maître jette des os à son chien favori Louvet : le fou les happe et se bat avec la bète pour les garder ; il attrape les croûtes de pain lancées au chien et partent où le chien court et se pose, il court et se pose aussi. Un grave message vient déranger l'empereur de cet amusant spectacle : il faut courir sus aux Sarrasinsqui menacent l'empire. Et tandis que teus les chevaliers s'arment, l'ange Grabriel s'en vient trouver Robert au nom de Dieu et Ini commande d'aller se battre après avoir revêtu nne armure tente blanche qu'il trouvera enfouie en un pré vert Les Païens sont mis en déroute et l'empereur cherche à savoir, pour lui témoigner sa reconnaissance, quel est le combattent inconnu qui lui a fait gagner la bataille. Le fou a bien du sang au visage et l'empereur croit tout bêtement qu'il aura reçu quelques horions de la populace; mais la fille de l'empereur paraît, muette de naissance, qui montre le fou du doigt. L'empereur comprend assez mal ce langage, mais la gouvernante le lui explique :
Ici la vérité rappelle, Sire I Vous montrer que celui Qui vainquit pour voua aujourd'hui, Est ce malheureux en guenille, Voilà ce que veut votre fille ; C'est ce fol, oui...
L'empereur hausse les épaules et commande & la gouvernante de mieux veiller désormais sur la raison de son élève ; après quoi l'empereur et les chevaliers se mettent à table pour célébrer leur victoire en buvant. Mais voilàrt-il pas que les Sarrazins reprennent l'offensive et qu'il les faut battre encore. Un chevalier, toujours le même, se distingue en la mêlée et l'empereur l'envoie quérir par un de ses officiers. Mais celui-ci ne peut l'atteindre, et pour le mieux arrêter, il le frappe de sa lance qui se brise en deux : le chevalier disparaît dans la foul*e. Ébahissement de l'empereur, qui veut retrouver ce héros à toute force , et qui fait crier partout qu'il donnera sa fille et la moitié de l'empire à qui pourra montrer des armes blanches et (preuve plus convaincante) un fer de lance rompu dans la cuisse.
Que fidt alors certain sénéchal, plus désireux de l'empire qu'amoareux de la princesse? Il se blesse à la cuisse, revêt une armure blanche et se présente à l'empereur comme le chevalier qui l'a sauvé d'une défaite certaine. A cette imposture, la pauvre muette recouvre la parole, et devant toute la cour, devant le pa{)e appelé de Eome et venu pour célébrer ce mariage , elle dénonce la fourberie du sénéchal et proclame la vail-
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lance sarhamaine da pauvre fol en montrant le fer de lance qu'il avait caché dans la terre et qu'elle a sa déterrer elle-même. A cette nouvelle, le pape et l'empereur se rendent en grand cortège aumisémble chenil où Robert couche avec les chiens, et ils lui adressent force compliments auxquels le fou répond par des grimaces et des lazzi. Mais entre-temps le Christ et la Vierge étaient redescendus du del, avec leurs anges toujours chantants, et s'en étaient venus trouver l'ermite du Rhône pour lui dire que Robert avait sniSsamment expié ses crimes et qu'il pouvait le relever de sa pénitence en lui rendant son rang et sa raison ; l'ermite part aussitôt et arrive juste au moment où le foa fait la nique à
Ces deux moitiés de Dieu : le Pape et rEmpereur.
Il arrête aussitôt cette comédie bestiale , révèle la naissance princière du meurtrier repentant, et l'unit à la fille de l'empereur. Le pape, alors, pour terminer dignement la fête, ordonne aux clercs présents de célébrer les louanges de la Vierge, à l'indulgence de laquelle on doit le pardon du coupable ; — et tous de chanter en chœur :
Vierge ! chez qui n'est rien amer, Lorsque, par vous, Dieu se fit homme, Vous nous avez tirés d'enfer, Et de fange, où mangeant la pomme, Adam qui venait d'y tomber, Allait aussi nous embourber.
II n'y a véritablement qu'un seul point de contact entre le' mystère et l'opéra : la naissance de Robert, conçu des œuvres du démon. Tout au plus en pourraiton découvrir un second dans le mutisme absolu de la princesse qu'épouse Robert, laquelle parle encore moins dans l'opéra que dans le mystère. Mais ce n'est là qu'un rapport négatif. En revanche on peut observer combien les mêmes traditions , les mêmes signes dis* tinctifs, se retrouvent dans les mythes des pays Scandinaves et les mystères des pays francs. Ce pèlerinage de Robert, allant à Rome pour obtenir rémission de ses péchés, est identique à celui de Tanubâuser, et l'armure blanche est la même qui couvre le chevalier au cygne, Lohengrin : ici et là, ces blanches armes semblent marquer la puissance supérieure du héros purifié par une vie solitaire et dont la vertu fait la force. Ajoutez que cette façon de- récompenser la vigueur physique et le courage à la guerre par le don d'une princesse et d'une moitié d'empire , que cette proclamation solennelle aux quatre coins de l'horizon et cette attente anxieuse d'un héros presque surhumain, se retrouvent identiquement dans la légende du chevalier au cygne et dans celle du chevalier normand.
l'opéra-comiqub in^édit.
Scribe, assurément, ne se doutait pas qu'il y eût un mystère de ce nom, ni surtout qu'on dût faire un jour
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des gloses à ce snjet, lorsqu'il composait de franc jen son livret de Robert le Diable. Et cependant il semblait soupçonner quelle mine féconde était le moyen âge pour les conceptions dramatiques lorsqu'il tirait de la légende de Robert le Diable et de la vieille chanson du comte Ory le sujet d'un opéra-comique et d'un vaudeville. L'un et l'autre sont devenus opéras par la suite, et l'on sait comment Scribe a opéré cette métamorphose du Comte Ory, puisqu'il a été représenté et publié sous ses deux formes ; mais il n'en va pas de même avec Robert. Personne ne s'occupe de l'opéra-comique alors que tout le monde connaît l'opéra. C'est qu'il n'existe peut-être qu'une seule copie manuscrite du premier scénario de Robert le Diable j et qu'elle avait été tenue jusqu'alors sous le boisseau. Elle a passé dernièrement en vente publique, et le propriétaire actuel a bien voulu nous le communiquer (1).
Le cadre et les épisodes principaux sont identiquement les mêmes que dans l'opéra ; la coupe seule diffère avec quelques scènes de détail. La physionomie de la pièce n'est sensiblement modifiée qu'au début da troisième acte, devenu le cinquième dans l'opéra, et cela par la présence de Raimbaud, qui en sa qualité de trial, a un rôle aussi important que Bertram : il ne pouvait dès lors disparaître au milieu de la pièce et il reste
(1) Cette copie renferme çà et là de courtes observa tions de Meyer* béer, et beaucoup de suppressions , additions et corrections de Scribe, mais elles ne portent que sur le premier acte. H semble que la rérisiOD de ce manuscrit a dû être abandonnée aussitôt qu'on résolut de tiaiter le sujet en grand opéra. ^^^tr^sL
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pour l'égayer jusqu'à la fin par ses naïvetés. Il appelle tonjonrs sa fiancée a: Mam'selle Alice d et lui tient & peu près ce langage : <i Je vous demande un peu si on a jamais vu un enragé pareil!... s'introduire la nuit dans la chambre d'une princesse et à la veille de ses noces encore... Il y a là de quoi faire trembler tous les maris de la Sicile. C'est demain que le conseil s'assemble... des juges sévères^ inexorables... tous gens mariés ; mais il faut espérer qu'avec des protections il en sera quitte pour une prison perpétuelle... Et en conscience, c'est assez juste... Il faut aussi qu'on soit un pen sûr de sa femme et qu*on puisse dormir tran^ quille, du moins la nuit. Enfin , moi-même , s'il faut vous le dire, je n'étais pas sans inquiétude, moi un Normand, un compatriote... Et voilà pourquoi ce matin , mam'selle Alice, je vous ai fait tant de peine en refusant de vous épouser. »
Ne reconnaissez-vous pas là l'éternel dialogue des paysans nigauds d'opéra-comique avec les rusées villageoises qui les mènent par le bout du nez? Et cependant Saimbaud fait fausse route, et ce n'est pas Robert, c'est bien plutôt Bertram qui guignerait la paysanne normande. « Ah 1 vous me faites horreur ! s'écrie Alice à la fin de la scène parlée qui est devenue le duo de la Croix.— Oui, d'abord, reprend Bertram. Mais on s'y fait, bien d'autres te le diront... et si tu voulais, Alice... il n'y a pas de femme au monde qui n'envie ton sort... il n'y en a pas... mais je me tais... C'est Raimbaud, ton futur, et je respecte ses droits. j>
Mais prenons au commencement. La pièce s'ou-
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vrait pareillement par nue scène de buveurs et de jeux, par l'arrivée de Raimband qui chantait sa baUade et ne devait la vie qn'& Tintervention d'Alice. Ici, une longae scène dialognée entre elle et Bobert, qui 9 ponr payer ses dettes , n'imagine rien de miens que d'écrire à la duchesse Berthe, sa mère, afin qu'elle lève un impôt extraordinaire sur les bourgeois de Bouen. Et comme Alice se récrie : m Cela t'étonne bien, lui disait-il, ce n'est pourtant pas la première fois que cela arrive... Ils m'aiment tant, qu'en les menaçant de mon retour^ la eiainte les rendra généreux. C'est un impôt comme un autre, un impôt par frayeur, i^ Alice lui révèle alors la mort de sa mère — sans chanter — et disparaît & l'arrivée de Bertram. Là, trois couplets, dont le dernier alterné vers par vers entre Bobert et Bertram, sur les diverses façons d'entendre le vrai bonheur.
Sur un souhait de Bobert, Bertram attire la princesse aux lieux ob ils sont ; et c'est ainsi que les deux premiers actes n'en faisaient qu'un. Alice accourt annoncer que la princesse Isabelle, priinitivement appelée Isoline, va s'arrêter là un instant — conune toutes les princesses d'opéra-comique, comme celle de Jean de Paris au passé et celle de Lalla Roukh an futur, — avant de se rendre au tournoi. Ici, deux courts couplets d'Alice saluant la princesse et lui remettant un billet de Bobert, grand air de ceUe-ci et couplets de réponse à Alice, puis le grand duo d'Isabelle et de Bobert, et enfin le tournoi. La lutte a heu dans la coulisse et tous les personnages en scène en
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gaîvent anxieusement les péripéties. On appelle à grands cris Robert qui ne répond pas , Alice effrayée court & sa tente et le trouve accablé par un sommeil léthargique : Robert s'éveille alors et demande ses armes, mais au moment ob il s'élance au combat , retentissent des cris de victoire annonçant la fin du tournoi. Robert va pour se tuer sous les yeux d'Isabelle : il en est empêché par le démon.
Au second acte, les rochers de Saint-Irène. En dialogue, le futur duo xAh! V honnête homme; en monologue parlé de Bertram, la future scène de la valse infernale ; en dialogue aussi, la sc^ne de la Croix entre le diable et Alice après que celle-ci a dit ses couplets : Quand je quittai ma Normandie. Ensuite, une scène gaie afin de faire diversion. Des paysans, des Siciliennes, des lazzaroni conviés par Raimbaud à venir boire avec lui les écus du seigneur Bertram , descendent de la montagne et remplissent la scène; chants et danses, étourdissement de Raimbaud qui fait son petit Zampa, qui prend la taille aux filles et leur chante une galante tarentelle ; inquiétude et jalousie d'Alice qui suit tout ce manège cachée dans un bosquet et qui s'efforce en vain d'arrêter Raimbaud ainsi roulant dans l'orgie.
L'entrée de Robert sombre et méditatif interrompt brusquement ces fêtes. Ici, un court quatuor, qui deviendra le trio sans accompagnement de l'opéra, par la disparition de Raimbaud; ensuite, une scèftie parlée, où Alice, allant pour indiquer à Robert son mauvais génie, en est empêchée par Bertram qui la me-
nace de &ire moarîr aussitôt Baimbaud sous ses yeux; pois^ quand elle s'est sauvée afin de ne pas se trahir, une longue scène qui deviendra le duo : Des chevaliers de ma patrie,.. Robert n'a même pas la peine d'aller cueillir le rameau magique,' et Bertram le lui remet de la main à la main ; Robert l'agite et se trouve transporté dans la chambre de la princesse. Ce deuxième tableau, formant le finale de Pacte, et qui est tout en musique, renferme exactement les mêmes scènes que le quatrième acte de l'opéra : même duo, même cavatine, même chœur final, — avec Alice et Raimbaud en plus. Ce n'est pas que Meyerbeer les ait supprimés ; tous deux devraient reparaître et sont marqués dans la partition, mais on ne les voit jamais : Alice reste en sa loge et Raimbaud a déjà gagné son lit.
Le troisième acte se passait dans une masure à demi ruinée où Alice et Raimbaud ont tn)uvé gîte; ils attendent le jugement qu'on va rendre sur Robert, coupable de s'être introduit sans crier gare dans les appartements de la princesse. Ici, la scène et le duo comique obligés entre le trial et la dugazon ; Alice, ne voulant rien garder des présents de Bertram, force son fiancé à jeter ses écus dans la rivière^ et celui-ci, tout penaud, lance ce trait final :
Quelles indignes trames !
Mon destin , je Tai toujours dit, Est d'être ruiné par les femmes I
Robert arrive. Il a été tiré de prison par Bertram, lequel lui a recommandé d'aller retrouver Raimbaud, et
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surtout de ne pas défier le prince de Palerme à un nonveau combat. Robert a promis, mais il n'a pas tenu sa promesse; il a couru défier son rival, s'est battu en champ clos et a eu le dessous. Il appelle alors Bertram à son aide, et c'est dans un duo entre Alice et lui que se trouve l'andante : divine harmonie, sur une mélodie religieuse qu'on entend au loin; seulement ce n'était pas encore un chœur de moines , c'était une simple phrase religieuse, et pour l'amener, Raimbaud avait eu soin de dire, en partant, qu'il allait faire préparer son mariage avec Alice, en la chapelle voisine. Avec Scribe, aucune phrase n'est inutile, aucun détail n'est superflu.
Bertram accourt pour reconquérir Bobert. Alice les laisse complaisamment seuls afin qu'ils puissent se faire leurs révélations de famille, — en dialogue, au lieu de l'air de Bertram qu'on ne chante jamais , — puis elle rentre au moment décisif, et alors commence le trio final , exactement le même que dans l'opéra. Même catastrophe aussi : engloutissement de Bertram, évanouissement de Bobert qui reprend ses sens pour voir la princesse lui offrir tendrement son cœur et sa main. On ne devait pas les voir se marier aussitôt, mais au fond du théâtre, au milieu des nuages, apparaissait une femme vêtue de blanc, toute brillante de lumière et étendant la main sur Robert comme pour le bénir.
On peut voir par là quelles modifications Scribe a apportées au canevas primitif pour transporter son Bx>bert le Diable en la place et dans le cadre qui lui
convenaient. C'est, dit-on, l'insuffisance des artistes de r Opéra-Comique qui décida lesauteurs à porter leur ouvrage à l'Opéra, tout comme l'insuffisance de Dabadie décidera Meyerbeer à transfonner Bertram pour confier le rôle & Levasseur ; mais il est bien permis de croire aussi que les deux mêmes auteurs, renommés plus tard pour leur remarquable sens des nécessités de théâtre, avaient dû discerner combien ce mélange de pathétique et de jovial, de nigauderie paysanne et de malfaisance démoniaque donnerait à leur pièce un caractère hybride. Il valait mieux que ce f&t tout l'un ou tout l'autre. Aussi, dans les remaniements rendus nécessaires par ce changement de front, deai personnages surtout furent modifiés, et Bertram gagna tout ce que perdit Raimbaud. Le rôle d'Alice aussi changea d'allure et prit un accent dramatique qu'il était loin d'avoir.; mais le ténor et le soprano restèrent à peu près ce qu'ils étaient : Isabelle et Robert ne subirent donc pas d'altération sensible et demeurèrent avant tout des amoureux.
Ce qu'il y a de moins diabolique dans Robert le Diable j on l'a souvent remarqué, c'est Robert laimême. Et cela vient de ce que le librettiste, en voulant rendre son héros sympathique ainsi que doit l'être tout ténor, ne lui laisse commettre que des peccadilles insignifiantes. Que Robert joue et perde, qu'il essaie même d'abuser de sa maîtresse, qu'il aille cueillir un rameau magique à l'heure de minuit, qu'il se parjure enfin, qu'il se donne au diable, — et notez que je lui fais bonne mesure, — vétilles que tout cela auprès
des. épouvantables forfaits, des monstrueux attentats, dés meurtres odieux que lui attribue généreusement la légende et qu*on retrouve indiqués en la première moitié du mystère. Atténuation absolument nécessaire, il faut bien le dire , eu égard à l'esprit susceptible et gouailleur de notre société, que les crimes horribles du Robert de la légende dégoûteraient par trop ou feraient par trop rire.
Telles sont les lois changeantes de l'optique théâtrale , et il les faut bien observer. On les observe même inconsciemment en écrivant à telle ou telle époque, et le public contemporain ne se rend nullement compte des concessions ainsi faites à ses délicatesses plus ou moins justifiées, à son goût plus ou moins épuré. On les perçoit mieux au bout de quelques années , surtout lorsque apparaît en pleine lumière un point de comparaison jusqu'alors perdu dans la nuit des temps. On discerne alors quelle altération tel ou tel type légendaire a subie avec le temps, et force est d'avouer qu'un prince & demi barbare comme Robert, qu'un héros de la force brutale tel que lui devient un bien petit garçon en traversant les siècles. Le loyal chevalier d'aujourd'hui, qui respecte une femme et tremble en profanant une sépulture , est-il autre chose qu'un tendre et doux mouton auprès du malandrin, du brigand, de l'assassin d'il y a cinq cents ans ? Tel père , tel fils : le diable, vieux, se fait ermite, et Robert le Diable, en vieillissant, n'est plus qu'un bon diable de Robert.
l'amateur et l'exiécutant.
n n'est personne qui ne sache qne Tautenr de la Stratonice aimait la musique presque autant que la peinture , personne qui n'ait entendu raconter avec quel plaisir il troquait le pinceau contre l'archet^ pour afSrmer son talent sur le violon auprès des gens mal avisés qui ne le croyaient pas sur parole. Mais bien peu savent au juste quelle large place la musique tenait dans la vie de notre grand peintre et combien il l'aimait passionnément ; nul ne pourrait mieux l'exprimer que lui-même et en termes plus chaleureux.
Ingres avait d'abord partagé son temps entre la musique et la peinture, qui lui procurait quelques ressources pour alléger les charges de sa famille, et l'on put se demander s'il deviendrait finalement peintre ou musicien. Peu s'en fallut même que, par une étrange méprise, le premier ne fût sacrifié au second.
Le jexme musicien de la chapelle de l'évêque de Montauban, devenu violoniste au théâtre de Toulouse,
obtint certain jour un tel succès en exécutant un concerto de Viotti, que , sans une volonté bien arrêtée de sa part 9 son père, qui préférait sans doute en secret un art dont l'étude n'excluait pas, dès le début, quelque rémunération pécuniaire, Taurait peut-être décidé à se vouer exclusivement à la musique ; mais un irrésistible penchant l'entraînait vers l'art pictural.
Ce détail est bon à rappeler, car il prouve que Ingres avait véritablement reçu une éducation musicale assez solide pour devenir artiste de profession, s'il l'avait voulu ; mais alors même que la vocation du génie l'eut emporté sur celle du talent et qu'il se fut voué à la peinture, l'art musical loi fournit toujours les plus douces distractions et tint dans sa vie une place si importante, qu'il en parle d'abondance dans ses lettres et jusque dans ses notes intimes.
M. Henri Delaborde a précisément colligé les pensées manuscrites du maître dans son bel ouvrage : Ingres, sa vie, ses travaux, sa doctrine^ mais il s'est contenté de les transcrire sans y ajouter aucun commentaire négatif ou approbatif. Entre toutes, celles qui ont trait à la musique ont, sinon un intérêt très vif, au moins un piquant particulier, surtout lorsqu'on examine à fond l'idée exprimée d'une façon sommaire et qu'on la confirme ou qu'on la discute avec pièces à l'appui.
La musique I quel art divin, honnête I car la musique a anss! ses mœurs. LUtalienne n'en a que de mauvaises : mais l'allemande I
En musique , comme dans tous les autres arts , il n*y a pas de grâce sans la force.
La force est une quedité nécessaire, un j^and véhicule dans les œuvres d^art ; mais bien peu qui Taient réellement, car pas trop n*en faut.
Lulli, plus efféminé que Rameau , a quelquefois été grand , et Hameau , quoiqu'en général majestueux , a sacrifié aux grâces et à la volupté. Le premier a été regardé , même par les Italiens, comme un compositeur de tréteaux, tandis qu'ils admirèrent et firent passer dans leur langue quelques opéras du second , qui était Français. De même, j'ai vu à Rome une simple valse de Mozart suspendre et charmer pendant plus de quatre ans tous les chantants et toutes les chantantes du pays. Ne serait-ce pas là tout à la fois la meilleure preuve du talent de Bameau comme du génie de Mozart, et la plus claire réfutation du système du stoïcien (Rousseau), qui nous dénie une musique?
II y a beaucoup à reprendre dans ce paragraphe, qui contient autant d'erreurs que de vérités. D'abord, le parallèle entre LuUi et Eiuneau est trop subtil et serait absolument démenti par l'étude de leurs ouvrages. Chacun d'eux fut, en son temps, un musicien de premier ordre et a puisé dans la force de la déclamation ses effets les plus grandioses. Rameau, auquel Ingres ne reconnaît que du talent, est un des plus grands génies musicaux qui aient jamais existé, et chacun de ses chefs-d'œuvre, Castor et PolluXj Bardanus, Hippolyte et Arides renferme mieux qu'en germe le style noble et pathétique, les superbes récits et les élans tragiques dont on fait exclusivement honneur à Gluck.
Ingres* parle avec complaisance de la vogue obtenue à Rome par une valse de Mozart. Le grand composi-
tenr ne fat cependant jamais compris par le peaple qui se dit le pins musicien de la terre, et Stendhal noas a conservé le souvenir du triste Jlasco éprouvé autrefois à Rome par Don Giovanni. Les Romains n'ont pas changé d'avis depuis lors et dans l'hiver de 1874, ils accueillirent encore avec une froidear significative le chef-d'œuvre de Mozart. Weber, d'ailleurs, n'est guère mieux apprécié d'eux que Mozart. Voilà onze ans, pas davantage, que les amateurs romains ont compris le Freisckûtz — c'était à la fin de 1873, — mais il s'en faut bien que l'opéra romantique de Weber soit acclimaté sur la terre italienne, car peu après avoir été accepté & Rome, il échouait piteusement à Venise — au mois de mars 1875.
Double fait passablement instructif et qui confirmerait l'opinion suivante, à supposer qu'elle eût besoin d'être appuyée. C'est que les véritables chefsd'œuvre de la musique peuvent, longtemps après lenr apparition, être encore méconnus par certaines gens, être exclus de certains pays, sans qu'il en résulte rien de dommageable pour le compositeur : il retirerait plutôt de cette proscription aveugle un surcroît d'honneur. Le dédain persistant des Romains à l'égard de Mozart, comme leur intelligence tardive du chef-d'œuvre de Weber, ne fait de tort qu'à eux-mêmes, et ne nuit pas plus à ces maîtres que notre blâme et nos quolibets n'ont nui ni ne nuiront à tel autre grand compor siteur, mort ou vivant.
Vive Don t/ttan, chef -d'œuvre de Tesprit humain! Vive Mozart,
le dien de la musique, comme Baphaël est le dieu de la peinture l Vive Gluck, ce déclamateur, le seul qui, parmi les modernes, ait chaussé le cothurne grec I Et vive cet homme extraordinaire qui, sans être aucun des deux autres, a transporté à lui seul, par son terrible génie , son art indompté et sublime à d'autres bornes I
Adorons toujours avec la même ferveur et la même passion- Gluck , Haydn , Beethoven, Mozart , notre Raphaël en musique. On a beau dire, tout ce qui n'est pas ces hommes vraiment divins, cloche à leurs côtés. On y revient constamment : leurs beautés sont tellement inépuisables, qu'on croit toujours les entendre pour la première fois , et la dernière est toujours la plus belle... , mais jamais rien d'italien! Au diable I ce commun, ce trivial, où tout, jusqu'à € Je te maudis », se dit en roucoulant!
Ces symphonies de Beethoven sont grandes, terribles, et aussi d'une grâce et d'une sensibilité exquises, celle en ut surtout; mais elles sont toutes belles, et les petites se font toujours plus grandes. Et Haydn Ile grand musicien, le premier qui a tout créé, tout trouvé et tout appris aux autres ! Est-ce que je suis vieux ? Mais c'est celui vers lequel je reviens toujours avec plaisir et calme , comme le pain dont jamais on ne se lasse.
On m*a raconté que Beethoven se promenait souvent seul aux environs de Vienne , pour se livrer à ses inspirations ; il était presque sourd. Un jour, il s'était agenouillé sur un chemin pour écrire ce qu'il venait de composer. Un convoi survient, suivi d'un nombreux cortège : Beethoven reste immobile. Les préoccupations de son génie , non moins que sa surdité , le rendent étranger à tout ce qui se passe autour de lui; mais on l'avait reconnu. Le cortège et le convoi s'arrêtent : « Attendons qu'il ait fini, » s'était-on dit unanimement; et l'on attendit en effet que Beethoven se fût relevé.
Quel bel hommage rendu à ce grand homme 1 C'est que le génie en travail est en communication avec Dieu même. Voilà .ce qu'on sent à Vienne, chez un peuple éminemment religieux ; voilà
pourquoi ce peuple a pu, sans impiété, faire incliner un mort devant un vivant.
Ce dernier trait semblennpea trop rentrer dans le domaine da roman, mais ces différents paragraphes, pris ensemble , sont également remarquables par lajustesse de la pensée et le bonheur de l'expression, à part, peutêtre, une explosion d'admiration trop vive pour Haydn, qu'on peut apprécier et louer à sa valeur, sans le mettre sur le même rang que Beethoven : le parallèle serait trop dangereux pour le musicien favori d'Ingres. Cette explosion d'enthousiasme pour Haydn atteint au suprême degré dans les notes suivantes, qui débutent au moins par une pensée comparative vraiment belle en sa vulgarité :
Pour quiconque étudie la musique, que les œuvres d'Haydn soient le pain quotidien! Beethoven, certes, est admirable; il est incomparable ; mais il n'a pas la même utilité qu'Haydn : il n'est pas nécessaire.
Haydn n'a pas fait de chef-d'œuvre : il n'a pas son chef-d'œavre. Je le crois bieni il est chef-d'œuvre partout.
Les musiciens de génie savent seuls plaisanter. Méhul plaisante dans rirato; mais il plaisante en Dieu : c'est Jupiter qui badine.
Il y a bien des observations à faire sur ce petit paragraphe , et le grand peintre se laisse emporter un peu loin par la chaleur enthousiaste, on pourrait presque dire par la frénésie tivec laquelle il parle de la musique. Certes, Méhul est un musicien de génie, et c'est, avec Rameau et Berlioz, avec Boieldieu dans un genre plus tempéré , l'un des quatre plus grands mu-
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siciens qu'ait produits la France. Mais la puissance dramatique deMéhuletles inspirationsgrandioses de Stratonice et de Joseph ne prouveraient rien et ne pourraient rien faire préjuger pour sa verve comique et sa gaieté coDamunicative. Et, de fait, ces qualités si essentielles dans un opéra comique ou bouffon, brillaient assez peu dans VIrato. Le succès de cet opéra fut assuré surtout par les circonstances dans lesquelles il se produisit, et par le secret que le compositeur garda pour le faire attribuer à quelque musicien bouffe italien.
Il fallait, semble-t-il, une assez forte dose d'ignorance ou d'ingénuité aux amateurs du temps pour se laisser prendre au piège ; car la partition de Méhul ne renferme vraiment qu'un morceau, non pas gai ou bouffon, mais simplement agréable et léger, le fameux quatuor : O Ciel! que faire? L'ouvrage, vu d'ensemble, parait aujourd'hui singulièrement terne, et Méhul n'est parvenu qu'à amincir son inspiration sans la rendre le moins du monde comique ou amusante. Quant à la pièce^ elle ne supporte plus la représentation, et le dernier essai qu'en a fait M. Pasdeloup au Théâtre-Lyrique, en 1868, a bien prouvé qu'il ne restait de cet opéra si vanté qu'un seul morceau^ dont la véritable place est au concert.
Et quoi qu'ait pu dire Ingres, il en devait être ainsi. Il faut avoir du génie pour plaisanter en musique, d'accord, mais le génie de la musique gaie, est nullement le génie de la musique sévère. Il est très rare de rencontrer des musiciens possédant à un degré à peu près égal le double génie comique et pathétique, tendre et
grandiose y léger et terrifiant. Et cette limitation des forces créatrices à an senl genre n'est nullement an signe d'infériorité, mais simplement une loi de nature à laquelle on ne trouve que de très rares exceptions, si l'on reste dans les limites du vrai génie ; car, si Ton descend jusqu'au talent, le point de vae change, et Ton compte alors quantité de ipusiciens qui , s'étant également exercés dans les deux genres, y ont obtenu de semblables succès avec force ouvrages d'égale valeur.
Pour nous en tenir aux compositeurs de génie, il est bien avéré que la plupart de ceux qui ont atteint le suprême degré du pathétique et du terrible, avaient à l'occasion, la plaisanterie musicale assez peu légère et badinaient avec un tonnerre , — comme Jupiter. Si Méhul n'est pas franchement gai ni comique dans VJrato, c'est précisément parce qu'il a pu s'élever aussi haut dans Joseph; si Bossini, Berlioz et Wagner ont composé il Barhiere, Béatrice et Bénédict et les Maîtres chanteurs jQ& n'est 'çk& parce qu'ils ont, mai» quoiqu'ils evi%%QjA écrit Guillaume Tell, les Troyensti Lohengrin.
Ingres , comme toute personne sérieusement éprise de l'art musical, goûtait le plus vif plaisir à faire, à entendre de la musique de chambre, et éprouvait une répulsion instinctive pour la virtuosité.
Je ne vais plus dans les concerts, qui fatiguent trop mes ner&; mais j*aime le quatuor de chambre et la musique de piano. Avec cet instrument, la musique vient toute seule à la lecture. C'est li qu'on la goûte, qu'on la savoure... Mon excellente Delphine em-
bellit ma solitude presque tous les soirs par les sonates du divin Haydn, qu'elle dit non pas à la virtuose, ce que je déteste, mais dans le vrai sentiment musical.
— «Et je raccompagne quelquefois ; » ajoute-t-il avec une douce satisfaction.
Ingres traite aussi des choses de la musique dans quelques-unes de ses lettres ; il y parle à diverses reprises de jeunes musiciens prix de Eome qu'il avait alors sous sa direction à la villa Médicis y et qu'il devait retrouver plus tard à ses côtés , à l'Académie des beaux-arts. C'est ainsi qu'il écrivait à M. VarcoUier, le 25 mars 1835 :
Une chose me manque pourtant , je suis sans musique par le manque de ma grande caisse, dont je suis privé encore. Heureusement la Providence est grande. Elle a eu pitié de moi en prolongeant le séjour à Rome d'un pensionnaire musicien compositeur, nommé Thomas, jeune homme excellent, du plus beau talent sur le piano, et qui a dans son cœur et dans sa tête tout ce que Mozart, Beethoven, Weber, etc., ont écrit. Il dit la musique comme notre admirable ami Benoît, et la plupart de nos soirées sont délicieuses. Vous avez tout au Conservatoire ; que vous êtes heureux I Moi , j'en ai de sublimes extraits, que je puis, ce qui n'est pas peu, réentendre deux ou trois fois, si je veux. En vérité, je crois que pour bien connaître un chef-d'œuvre, c'est au piano qu'il faut l'entendre. Vous êtes de mon avis , je le sais. Vous voyez que je me dore la pilule et que je me console comme je peux.
En arrivant à Bome, en 1834, Ingres trouva installés à l'École^ comme pensionnaires musiciens : Berlioz et Montfort, prix de 1830 ; Eugène Prévost, de 1831 ; Ambroise Thomas, de 1832 ; Thys, de 1833 ; il y vit successivement arriver, jusqu'en 1840, MM. Elwart,
Ernest Boulanger, Xavier Boisselot, Besozzi, (ïeorges Bousquet, Qounod et François Bazin. Tous ceux qni vécurent à l'Académie de Rome, depuis le mois d'août 1834 jusqu'au mois de mai 1841 , conservèrent de ce temps le meilleur souvenir^ se rappelant sans rancune les brusqueries de ce maître bourru et violent, mais honnête et convaincu, et prenant plaisir à raconter les boutades de cet homme faiîtasque, orgueilleux, bizarre et parfois singulièrement naïf. De ces naïvetés, Charles Blanc en raconte une, d'un caractère héroïcomique, qui suffira à faire juger l'homme et le directeur :
« Pendant qu'il était directeur, le choléra s'était déclaré àEome, et les malades y mourafent par centaines, sans que M. Ingres en sût rien. Sa femme ^ dans son aveugle affection pour lui , le lui avait rigoureusement caché et avait soustrait tous les journaux où il aurait pu apprendre ce que lui seul dans Bome ignorait. Un jour, en montrant l'horizon à MM. Lefuel, Famin et autres, du haut du Pincio, Ingres leur disait : « Voyez <t quelle belle ville! quel climat! quel beau ciel!... — « Oui, dit M. Famin, c'est un climat adorable, en « effet ; il est mort hier deux cents personnes du cho- « léra!... — Du choléra! s'écria Ingres; comment! (( le choléra est dans Eome, et on ne m'en a rien dit!i> A l'instant même, le directeur convoque tous les pensionnaires -et, en leur présence, il inflige le blâme le plus sévère à M°^® Ingres, pour lui avoir laissé ignorer ce qu'il était de son devoir de connaître, et faisant des excuses solennelles à l'Académie , il promet, pour son
compte, de ne pas quitter son poste. On vient ensuite à parler de la maladie et des moyens de s'en préserver. Les journaux publiaient, suivant l'usage, des prescriptions hygiéniques et ne manquaient pas derecomipander l'abstinence de fruits, le régime , la distraction. « Messieurs, dit Ingres, vous savez que le meilleur préservatif contre le choléra est de s'égayer l'esprit, de se distraire... Eh bien, puisque nous sommes tenus de nous amuser, nous nous réunirons ici toas les soirs, si vous voulez, et... nous lirons Plutarque! »
Ingres écrivait encore à M. VarcoUier, le 31 août 1840, en lui annonçant son prochain retour à Paris :
Vous parlez en trop bons tennes de M. Reber pour que je n'en présume pas beaucoup de bien , sachant de longue date la conformité de nos goûts. Ah ! mon cher ami , je vous reviens , à cet égard , comme je suis parti : toujours avec les mêmes adorations et les mêmes exclusions, mettant Raphaël au-dessus de tout, parce que, à sa grâce divine, il joint tout juste le degré de caractère et de force qu'il faut , ne dépassant jamais la mesure. Qui mettre au même rang que lui ? Pei*sonne, si ce n'est celui qui, en musique, a eu la même âme, mon divin Mozart : tous deux, sages et grands comme Dieu même! Mais, quoique prosterné devant leurs autels, je ne néglige pas pour cela d'en encenser bien d'autres pour lesquels , je le sais, vous avez les mêmes adorations ; je veux dire Gluck , Beethoven et le charmant Haydn , que nous f euilleterons à mon retour à Paris.
Il est curieux de remarquer que Gœthe montrait un égal enthousiasme,voisin du culte, précisément pour les mêmes maîtres de la peinture et de la musique. « Je ne peux pas me défendre, disait-il à Eckermann, de la pensée que les démons, pour taquiner et railler
rhamanité^ font apparaître des figures si attrayantes, que tout le monde cherche à les imiter, et si grandes, que personne ne peut les. atteindre. Ils ont fait ainâ paraître Raphaël , chez qui l'acte et la pensée étaient également parfaits; quelques-uns de ses excellents successeurs ont approché de lui, mais nul ne l'a atteint En musique, Têtre inaccessible qu'ils ont fait paraître, c'est Mozart. Dans là poésie,- c'est Shakespeare. »
Entre les deux lettres précédentes, Ingres aTÛt adressé (de Rome, 1837)raflfectueux billet que yoîri au jeune pensionnaire dont le talent l'avait dédonunagé du retard de sa caisse à musique :
Mon bien bon ami, mon cher monsieur Thomas,
Je devrais couvrir cette page d'excuses, maïs je vois par tast de preuves de bonne amitié de votre part que vous connaisses toute celle que mon cœur vous porte et cela me rassure. Ah ! cher ttû, que de choses vous nous avez ravies par votre départ ! Pluanàftoii peu de choses depuis vous. Je vis, nous vivons des souvenin .es bon Thomas, dont la personne m'est aussi chère que le ban talent. Le refrain ordinaire en toute occasion et que nousaimaiis à recommencer avec Texcellent Flandrin et son frère , est DiODUf et toujours Thomas. Nous n'entendons plus résonner sous vos admirables doigts les divins Mozart , Beethoven et tant d*auiie6| «t vos propres œuvres. Cependant , nous sommes , depuis quet^pSB jours, arrivés à quelque chose : c'est à vaincre la timidité de M°»> Baltard , qui nous a révélé un charmant talent en disant vos délicieuses valses, que Ton n'entend jamais assez, et que l'on aime, que l'on admire toujours davantage.
Nous avons su ici vos succès , non par vous qui êtes bien trop modeste , mais par d'autres. Vous avez du génie , mon brave : ainsi donc, un peu plus de confiance en vos propres forces , et
iDgiM, peint par loi-même.
INGBES MUSICIEN. 323
produisez 1 Je suis sûr de vous. Allons , mon cher, voilà un bien petit poème ; rendez-le grand par Texcellence de votre musique. Faites-en un Cosi fan tutte qui fasse courir tout Paris et. vous mette bien à votre place. Après cela, arrivons à Don Juan, Voilà ce qu'il faut se dire comme émulation...
M. Ambroise Thomas venait de faire jouer son premier ouvrage, la Double Échelle jcomjposé sur un livret de Planard, àrOpéra-Comique, le 23 août 1837. C'était donc la Finta simplicejle premier opéra de Mozart, et non Cosi /an tutte^ dont il convenait d'évoquer le souvenir : Ingres le savait bien, mais il s'agissait d'encourager un débutant et il n'hésitait pas, dans cette occasion, à forcer la note pour donner du cœur à son jeune ami. Encore eût-il pu, en pieux admirateur du maître de Salzbourg, se rappeler que Cosi fan tiUtee&i de trois ans postérieur à Don Juan; ce léger oubli enlève bien quelque force au magiûfique crescendo de son horoscope. .
Ces fragments de lettres , ces notes et pensées manuscrites d'Ingres suffiront à faire apprécier l'excellence de ses idées artistiques, la hauteur de ses vues musicales y sa conviction inébranlable et la sainte ferveur qu'il mettait à défendre le beau et le vrai dans l'art qui lui procurait ses plus délicieuses distractions. Il y a encore dans le livre de M. Delaborde deux remarquables fragments d'Ingres sur les modifications à introduire dans le régime des beaux-arts en France , mais c'est ici que s'arrêtent les écrits d'esthétique pure de ce grand artiste, dont la double religion picturale et musicale peut se résumer dans cette parole :
« Le ciel sembla jaloux de la terre lorsqu'il lui ravit sitôt Kaphaël et Mozart. 3>