‹ Paris dilettante au commencement du siècle. Ouvrage orné de 36 gravures sur bois et fac-similé de dessins originaux conservé aux archives de l'OpéraChapitre 14 sur 18 · LA VESTALE · texte numérisé non relu

LA VESTALE

• De Jouy avait eu le bonheur de. voir sa pièce bien accueillie par le comité de l'Académie impériale de musique^ alors composé des sieurs Bonet, directeurprésident ; Desfeucherets, Legouvé, Desprez, hommes de lettres; Monsigny, Rey, compositeurs; Lainez, premier artiste du chant; Gardel^ maître des ballets; Boutron, machiniste en chef; de Mareuil^ inspecteur général, et Le Craîq, secrétaire général- Une copie de la décision du comité , en date da 28 messidor an XIII (17 juillet 1805), avait été transmise à M. de Luçay, premier préfet du Palais, ayant la surveillance et la direction suprême du Théâtre des Arts. Peu de jours après, ce fonctionnaire recevait une

jouée, même mie fois, en mars 1804, et que la première représentation date seulement de mars 1805. On peut trouver Texplication de l'eneor dans ce fait que la musique composée d*abordpar Fay, avait été, oomm^ nous rapprend Geoffroy, jugée inexécutable par les comédiens et remplacée par celle deBpontini.

LES œMMENCEMENTS DE SPONTINI. 269

lettre^ datée de Plombières, et signée dn secrétaire des commandements de l'impératrice^ qui Ini parlait arec éloge de la partition de Spontini* Cette lettre ne produisit pas encore nn effet bien appréciable.

A qnelqae temps de là^ M. de Bémnsat revenait à la charge et adressait à M. de Lnçay la lettre suivante :

Sa Majesté l'Impératrice me charge, mon cher ami, de vous recommander M. Spontini , qu'elle vient de s'attacher en qualité de compositeur de musique. Ce compositeur a un opéra pour TAcadémie impériale. Il désirerait bien que vous voulussiez le protéger; vous connaissez son talent distingué, et comme je sais votre zèle pour l'établissement que vous administrez, je ne doute pas que vous ne vous fassiez un plaisir de concourir à donner an public le plaisir d'entendre une composition intéressante.

Adieu, mon cher ami, je vous souhaite santé et plaisir» Pour moi, je pars pour Vienne, où je serai, comme partout,

Votre collègue et ami ,

Rémusat.

Strasbonig, le € frimaire an XIV.

Souple et flatteur comme le sont naturellement les Italiens, Spontini avait su se glisser dans l'entourage de l'impératrice Joséphine et occuper bientôt un poste musical à la cour. Pour se vouer entièrement à la carrière dramatique, il avait dû abandonner successivement ses leçons de chant et sa place d'accompagnateur au théâtre , absolument incompatible avec les fonctions de directeur de musique de l'Impératrice, que d'heureuses relations et peut-être aussi son habile dédicace de MiUon lui avaient fait obtenir. Pien lui en prit

d'ailleurs de sacrifier cette position & une autre place près de la souveraine, car il dut à cette place de pouvoir triompher des innombrables obstades qu'on faisait surgir devant lui /et il trouva dans la bontfi naturelle de Joséphine une protection active, sans laquelle Q ne serait peut-être pas parvenue faire jouer la VestaU. Il ne négligeait d'ailleurs aucune occasion d'attirer sur lui les regards d'une princesse déjà bien disposée en sa faveur, et il ne manqua pas d'en saisir une excellente que lui offrit bientôt le destin des batailles. Tous les thé&tres de Paris s'empressèrent de célébrer la gloire de Napoléon après la bataille d'Aosterlitz (1). Spontini demanda aussitôt à Balocchi de lui fournir le texte d'une cantate intitulée l'Ecceba Gara, qu'il se h&ta de mettre en musique, et qui fiit exécutée au thé&tre de l'Impératrice, le samedi 8 février 1806 : le spectacle commençait par l'ouverture de Lodoïskaj suivie de la troisième représentation da Nouveau réveil cP Epiménide,, comédie épisodiquc en

(I) Les musiciens se mettaient aussi de la partie et faisaient grand bruit dans ce concert de louanges. Lisez plutôt cette annonce mirifiqac> copiée dans un grand journal du temps :

MUSIQUE. La Grande Bataille d'Austerlitz, surnommée k Bataille des troig empereurs^ fait historique , arrangée à grand orchestre et dédiée & S. A. I. Mons. le prince Joseph, grand-électeur de TEmpire, par L. Jadin, membre du Conservatoire de musique. Prix : 9fr.— Nota. L'auteur s'est décidé, sur l'invitation de beaucoup d^amateurs, d'arranger k grand orchestre la Bataille d'Austerlitz, et le succès qu'elle a obtenu du public pour le piano , est un garant pour celle que nous annonçons aujourd'hui, qui réunit tout l'effet musical pour exprimer cette mémorable journée , gravée dans le cœur des Français. — £11^ se vend & Paris, etc

un acte d'Etienne et Nanteuil. Le snjet de cette cantate mjthologiqne était d'une &deiir extrême. Apollon et Minerve^ descenâna aux Champs-Elysées, invitaient les pins illastres poètes de la Grèce , de Borne et de ritalie à exalter la gloire militaire de la France. Homère , Virgile et le Tasse se disputaient vivement cet honneur ; mais Apollon les mettait sagement d'accord en proclamant que ce n'était pas trop du Parnasse au grand complet pour célébrer dignement les exploits du plus grand homme des temgs anciens et liiodernés, et, sur un signe de lui, les neuf Muses s'unissaient aux poètes pour chanter en chœur des hymnes où étaient accumulées toutes les hyperboles de la louange la plus folle.

Si ce poème ne valait rien, la musique ne devait pas valoir grand'chose ; mais il était d'une adroite politique de ne pas critiquer trop vivement une œuvre conçue dans des intentions si louables. Aussi les journaux n'en disent-ils pas long, et le rédacteur du Journal de Paris s'exprime-t-il avec toute la circonspection d'un habile homme qui prétend ne pas aventurer son jugement sur une production quasi oflScielle.

Cette cantate a obtenu tout le succès qu*on peut attendre de

ces sortes de compositions La musique, comme on sait, ne

vit que de mouvements et de contrastes. Dans VEccelsa Oara^ le poète , inspiré par son sujet , a composé de fort bons vers ; mais sur un fonds d*idées qui pouvait donner matière à un morceau d'ensemble , le compositeur en a fait neuf. Or, cette profusion de morceaux du même caractère devait paraître fastidieuse et c'est là ce qui est arrivé. L'effet n'en eût peut-être pas été aussi fâcheux, si tout à la fin de son ouvrage le poète n'eût pas

fait réciter, par M"« Canavassi-Garnier, cinquante à soixante vers de récitatif, c[ui ont fatigué le public et l'ont empêché d'apprécier le finale , morceau fait pour le réveiller. En mettant à part ces défauts et ces inconvénients qui tiennent à la chose , on a pu remarquer dans VEccelm Gara plusieurs morceaux d'un très beau style. L'ouverture a fait beaucoup déplaisir; elle est élégante , gracieuse , légère : on a distingué , dans la première partie, un trio d'un superbe effet, bien chanté par M"® Canavassi- Garnier, par Tarulli et par Barilli. Un grand air chanté par l^me Ferlendis, avec accompagnement de cor anglais, a aussi fait impression et a obtenu des applaudissements dont M°>® Ferlendis a mérité une bonne part par un chant sage , un très bon goût d'ornement et une excellente prononciation, Enfin, le publie» unanimement applaudi un quintetto de la deuxième partie, où se trouvent de beaux effets d'orchestre et une distribution brillante des parties vocales. Si cette partition à laquelle manquent les effets des scènes et l'intérêt dramatique , a fait moins de sensation que les autres ouvrages de Spontîni , ne doutons point que cet estimable compositeur, qui a déjà montré un véritable talent sur les scènes française et italienne, ne sache bientôt prendre sa revanche et arracher des applaudissements à ses juges les plus sévères (1).

L'impératrice avait été très touchée de ce délicat hommage comme des applaudissements qu'il avait soulevés dans le public , et elle en témoigna sa recon* naissance à l'auteur de la façon la plus éclatante en épousant ses intérêts et en le défendant contre ses en? nemis et ses euvieux, dont le nombre augmentait chaque jour. L'empereur signa enfin l'ordre de préparer l'étude et la mise à la scène de la Vestale,

(1) Je noterai ici, & tout hasard, certain opéra : TuUo il munâoa tcrto, qu^on trouve cité sans plus de renseignements dans quelques notices, mais dont je n'ai rencontré de trace nulle part.

Voici les devis approximatifs des dépenses :

Décors 10,720 fr.

Costumes 15,000

Copie 3,000

Répétition extraordinaire. . . . 280

Total 29,000 fr. (1).

On entendait alors par répétition extraordinaire ce qu'on appelle anjoard'hui répétition générale^ et toute la maison de Temperear, les hauts fonctionnaires de rÉtat, etc.^ avaient l'habitude d'y assister : 280 francs de dépense pour une aussi magnifique assistance^ ce n'était vraiment pas cher, et l'on peut juger par là si l'empereur faisait de notables économies sur les beaux-arts pour tout reporter à la guerre. Un ordre du préfet du Palais fixa enfin au 25 octobï'e 1806 l'entrée en répétitions de l'opéra.

Lorsque Berton avait achevé une nouvelle partition, il écrivait d'habitude au bas de la dernière page : Cest ici quefmt le plaisir et que la peine commence. A peine les répétitions de son opéra furent-elles entamées, que Spontini put vérifier l'exactitude de cette réflexion peu encourageante. Fétis, qui suivit en personne les études préparatoires de la Vestale avec tout l'intérêt d'un homme qui s'instruit et qui voit peu à peu une œuvre de génie prendre forme et s'affirmer, a expliqué d'une façon très claire quelles difficultés, quelles hostilités chaque jour renaissantes le malheu-

(1) Begistres des Archives de l'Opéra.

reox compositeur rencontrait sur ce théâtre, où il ne comptait guère que des rivaux.

Les répétitions de Touvrage avaient commencé, mais là de nouvelles préventions s* élevèrent , à cause de Tobscurîté qui environnait les premières pensées de Fauteur, car cet homme, entièrement livré aux traditions de la musique italienne de son temps lorsqu'il était arrivé à Paris, cet homme, dis-je, s'était tout à coup révélé à lui-même dans ce qu^il y avait en lui d'original et de créateur, et il avait été appelé à composer une tragédie lyrique pour le grand opéra. Au lieu de Tancienne facilité qui lui avait fait improviser ses opéras italiens et ses premiers ouvrages en français, il en était venu à une conception profonde, mais laborieuse. Devenue l'objet de ses méditations, l'expression forte et vraie des sentiments dramatiques domina toutes ses idées; mais l'inhabitude des formes qui pouvaient réaliser cette expression était cause que ce qui était senti avec énergie par le compositeur, ne se traduisait que d'une manière obscure dans le premier jet de sa pensée. De là venait que sa vigoureuse inspiration ne se présentait quelquefois que sous l'aspect d'un travail péniblement élaboré. C'est en cet état qu'il livrait aux copistes la plupart des morceaux de sa Vestale, Mis à l'étude , ces morceaux présentaient aux chanteurs et aux musiciens de l'orchestre de grandes difficultés; de là les sarcasmes des exécutants mal disposés pour lui et les bruits défavorables à rouvrage,qai se répandaient de proche en proche. Bien que Spontini en reçût des impressions pénibles , il ne se laissait pas ébranler dsm son sentiment intime. Dès qu'il avait acquis la conviction des dé'* fauts d'un morceau, il se remettait à l'œuvre , revoyait sa pensée primitive, l'éclaîrcissait, la dégageait de son entourage hétérO' gène, resseiTait les phrases cfn leur donnait plus de développement, en améliorait le rythme et la modulation, et par degrés il arrivait à ia réalisation dramatique dont il était animé. Cest ainsi que tour à tour les diverses parties de la Vestale parvinrent à leur maturité.

LES COMMENCEMENTS DB SPOlîTINI. 275

Les répétitions suivaient lentement lear cours au milieu de ces accrocs continuels ^ lorsque quelques membres du comité émirent certaines objections ap-> puyées sur la prochaine représentation dil ballet de Milon et Persuis, Vlyzse, qui était à l'étude et qui fut joué sans succès le 27 février 1807. Le résultat de ces scrupules artistiques ou autres fut de renvoyer la Ves-taie après Ulysse : la représentation en fut fixée au mois d'avril suivant.

Ici se placeraient, d'après Fétis, une œuvre nouvelle et un fâcheux incident dans la carrière de Spontini; mais tout en reproduisant son récit, je dirai quelles raisons majeures m'empêchent de pouvoir y ajouter foi. « La protection de l'impératrice, dit-il, fit triompher Spontini de la formidable opposition qu'il trouva à son poste lorsqu'il fit exécuter un oratorio de sa compoçition dans un des concerts spirituels donnés au Théâtre Louvois pendant la semaine sainte de l'année 1807. Les jeunes musiciens rassemblés au parterre pendant l'exécution de cet ouvrage mirent d'autant plus d'obstination à la troubler, que les répétitions de la Vestale étaient commencées et que tout annonçait la prochaine mise en scène de ce grand opéra. Les éclats de rire et les huées scandaleuses de ces jeunes gens couvrirent la voix des chanteurs et même la sonorité de l'orchestre, de telle sorte qu'il fut impossible d'apprécier le mérite de la composition et que l'exécution ne fut pas achevée. i>

D'après les circonstances mêmes que précise Fétis, ce scandale n'a pu avoir lieu que pendant les jours

saints de 1806 ou de 1807, puisqu'il fat provoqué par ce fait que la Vestale était en pleines répétitions ; or, en 1805 on ne s'en occupait pas encore, et en 1808, toute cabale avait désarmé devant l'éclatant succès du nouvel opéra. Les journaux du temps nous ont transmis les programmes des concerts spirituels de ces deux années, programmes qu'ils inséraient la veille ou le matin même en insistant sur l'œuvre ou l'artiste qui devait former le principal attrait du concert : il est donc hors de doute qu'ils n'auraient pas manqué d'appuyer sur une œuvre religieuse du compositeur dont tout le monde musical se préoccupait si fort.

n n'en est rien. En 1806, la troupe italienne qui donnait des représentations au Théâtre de l'Impératrice, situé rue de Louvois, n'organisa qu'un concert spirituel, pour le mercredi de la semaine sainte, et y fit entendre le Stahat mater à^IiAjdLiï. En 1807, l'année précisée par Fétis, il y eut trois concerts : les deux premiers (jeudi et vendredi saints 26 et 27 mars), étaient composés a des plus beaux morceaux des oratorios du célèbre Guglielmi, Sisara e Debaraet Giudite e Olofemo d ; le troisième et dernier eut lieu le samedi et M. Casimir y exécuta brillamment plusieurs morceaux sur la harpe. Mais nul indice de Spontini ni d'oratorio de sa façon, avant ni après aucun concert

L'heureux temps fixé pour la représentation de la Vestale^ le bienheureux mois d'avril approchait rapidement....; il passa sans que le comité songeftt à tenir sa promesse. Cependant les persécutions contre

le musicien ne cessaient pas malgré ces embarras, et bientôt les éléments eux-mêmes semblèrent se conjurer contre lui. Au mois d'août, un orage épouvantable fit irruption dans les magasins délabrés des Menus- Plaisirs, ob l'on avait placé les nouveaux décors de la Vestale Ils subirent quelques détériorations, qu'il fallut réparer : de là le prétexte d'un nouveau retard saisi avec empressement par les rivaux de Spontini.

Par surcroît de malheur, l'empereur vint à décider que la première représentation du Triomphe de Tra^ jan serait donnée le 14 octobre 1807. Au reçu de cet ordre qui dérangeait tous ses projets financiers, le comité émit le vœu que la Vestale fût reculée après TrajaUj en s'appuyant sur une raison d'économie que le directeur Bonet de Treiches, ancien député de la Haute-Loire à la Convention, fait bien valoir dans son rapport au surintendant. ^ En faisant passer la Vestale après Trajan, dit-il, il y aura une dépense de quinze mille francs en moins, parce que l'on se servira deshahits de Trajan. j> Bref, tout céda devant la volonté impériale et les études de la Vénale furent interrompues pour céder la place à Trajan.

Qu'était-ce donc que ce Triomphe de Trajan auquel on sacrifiait tous les droits acquis par Spontini et par Jouy? Oe n'était rien moins qu'un grand opéra allégorique à la louange de Napoléon et dans lequel on avait poussé la flatterie jusqu'à prendre pour sujet de la pièce un prétendu trait de la clémence impériale que la poésie, la musique et la peinture ont célébré & l'envi sans pouvoir persuader la postérité incrédule.

Napoléon, sollicité par la femme d'un principicule allemand qui avait conspiré contre lui, de faire grâce au coupable, aurait jeté au feu les pièces de conviction en disant : € Vous le voyez, Madame, je ne puis pas condamner, il n'existe plus de preuves. » On sait trop bien aujourd'hui que l'empereur n'avait pas l'esprit assez étroit pour que l'absence de preuves l'empêchât défaire fusiller qui le gênait, mais en ce tempslà ce trait admirable suffît à Esmenard pour bâtir tout un opéra apologétique : à la fin, on voyait Trajan brûler sur un réchaud des pièces criminelles et faire grâce aux conspirateurs.

La musique était de Lesuëur et Persuis qui, au 2 janvier de cette année 1807, avaient commencé la série des pièces adulatrices envers Napoléon en composant la musique d'un intermède de Baour-Lormian, l' Inauguration du Temple de la Victoire, Le Triomphe de Trajariy qui se terminait par un cortège magnifique — pour lequel il fallut construire un couloir sur la rue Lully, comme dégagement de la scène — fut joué le 23 octobre 1807 et produisit la recette énorme de 10,377 fr. 45 centimes. Cet opéra obtint une belle suite de représentations, dues uniquement à la richesse du spectacle, cai'poème et musique étaient au-dessous du médiocre : un seul morceau, la marche triomphale, composée par Kreutzer, obtint un éclatant succès et devint rapidement populaire au point d'être adopté par toutes les musiques de régiments.

Même après le Triomphe de Trajan, le comité ne semblait s^occuper qu'à regret de la Vestale et vou-

lait joner encore auparavant un opéra de Lesueur reçu déjà depuis longtemps, la Mort d'Adam, Recours fat fonné devant l'empereur par les rivaux de Spontini contre ce qu'ils appelaient un tour de faveur accordé à la Vestale sur la recommandation de l'impératrice, et l'on attendit humblement la décision du souverain. C'est alors que, pour parer le coup qu'on voulait leur porter, Jouy et Spontini adressèrent la requête suivante à Napoléon.

Sire,

Il n'est point d'injustice contre laquelle vos sujets ne trouvent un recours au pied du trône de Votre Majesté ; nous osons donc espérer qu'elle daignera accueillir la supplication que nous avons l'honneur de lui adresser, comme auteur et comme compositeur de la tragédie lyrique intitulée la Vestale.

Cet ouvrage, reçu par le jury de l'Opéra avec la plus grande faveur, honoré de la protection de S. M. l'Impératrice-Reine, dont vous-même avez ordonné la mise en scène — il y a plus d'un an — était au moment de paraître lorsque Ton en suspendit l'exécution pour s'occuper uniquement de l'opéra de Trajan, que la reconnaissance publique attend avec une impatience si vive. Nous partageons avec trop d'enthousiasme ce sentiment universel pour n'avoir pas cédé avec joie la place aux auteurs assez heureux pour avoir été jugés dignes, dans une pareille circonstance, d'être les interprètes de l'admiration générale.

Mais, aujourd'hui, Sîre, nous apprenons avec la plus vive douleur que M. le Préfet du Palais, chargé de l'administration de rOpéra, vient de donner l'ordre d'ajourner indéfiniment la Vestale^ et de faire passer l'opéra la Mort d'Adam immédiatement après le Triomphe de Trajan.

Qu'il nous soit permis de représenter à Votre Majesté que l'opéra de la Vestale est annoncé depuis six mois, qu'il est depuis

longtemps sur l'affiche, que toutes les loges sont louées, que les études sont achevées et les décorations prêtes ; que le poème même est imprimé sous les auspices de S. M. impératrice, qui a daigné en agréer la dédicace ; et que, sans parler du tort irréparable que nous causerait le passe-droit dont on nous menace, il serait également préjudiciable aux intérêts de TAdministratioD, qui se verrait, par ce retard, obligée de recommencer les travaux que nous avons faits depuis six mois.

Nous osons ajouter, Sire, que les suffrages les plus respectables nous permettent d'espérer que cet ouvrage ne sera pas indigne d'airêter un moment les regards de Votre Majesté.

Nous la supplions avec respect d'accueillir notre humble réclamation, et nous nous estimerions trop heureux si elle daignait nous admettre à l'honneur de la lui présenter nous-mêmes.

Nous sommes avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté impériale et royale, les très humbles, très obéissants serviteurs, et très fidèles sujets,

DE Jour, Spontini.

Malgré la justesse des raisons indiquées par les deux réclamants, l'empereur se prononça sans hésiter en faveur de Tauteur des Bardes, dont il appréciait particulièrement la musique froide et majestueuse, et il décida que la Mort et Adam serait jouée avant h Vestale (1). De retard en retard, c'en était peut-être

(1) Où donc MM. de Loménîe, Raoul-Bochette et Castil-Blaie, se copiant à la file, ont-ils pris l'anecdote d'après laqueUe ce serait pré- Gisement Napoléon qui aurait protégé Spontini, en empêchant la Vitltak de succomber sons les intrigues des envieux? D'après Castil-Blsze, les principaux morceaux auraient été exécutés aux Tuileries en févrierl807, sur le désir formel de l'empereur, qui voulait juger cet opéra si discuté avant même d'être joué, et bien qu'il ne retrouvât pas là des mélodies aussi agréables que ses airs préférés de la Moîxnara, il aurait dit avec chaleur à Spontini : a Votre ouvrage abonde en motifs nouveaux, la décLv mation en est vraie et s'accorde avec le sentiment musical; il j a de

fait da chef-d'œuvre de Spontini si nn bienheureux hasard n'avait fait que la partition de Lesueur ne se troava pas prête au moment précis où il fallait la livrer au copiste. Spontini sut assez bien profiter de ce coup de fortune pour reconquérir son tour de représentation : la Mort d 'Adam fut reculée de plus d'un an, et la Vestale^ d'abord annoncée pour le vendredi 11 décembre, fut définitivement exécutée le mardi 15 décembre 1807, on sait avec quel foudroyant succès.

Voici la remarquable distribution de cet ouvrage, exactement copiée sur la partition originale : Licinius, général romain, Lainez ; Cinna, chef de légion, Laïs ; le Grand pontife, Dérivis ; le chef des Aruspices, Duparc ; Un consul, Martin ; Julia, jeune vestale, M™® Branchu ; la Q-rande Vestale, M"* Maillard, Les artistes de la danse n'étaient pas moins célèbres que ceux du chant ; ils se nommaient Vestris, Beaulieu, Saint- Amand, Branchu, Baptiste, Petit : M°^" Clotilde, Gardel, Chevigny, Millière, Bigottini, Vestris, Rivière, Mareiller aînée et cadette.

Sans pousser plus loin ce travail ni étudier une partition aujourd'hui universellement connue et admirée, il est bon de relire les jugements portés sur lu Vestale

beanx airs, des idées d'nn effet sûr, un finale entraînant. La marche au supplice me paraît admirable. Je vous certifie que vous obtiendrez un grand succès et il sera mérité. j> Ce récit n'est que roman : outre que Tempereur, qui n'aimait aucunement la musique, était incapable de développer ainsi sa pensée sur une œuvre musicale quelconque, il est avéré aujourd'hui qu'il n'appuya jamais l'opéra de Spontini, et que, bien au contraire, U le rejeta toujours au second rang, d'abord apnîs le Triomphe de Trajan, puis après la Mort d'Adam.

par les principaux journaux du temps, pour bien montrer d'abord comment ces écrivains ménagèrent leur conversion en présence de ce triomphe, et ensuite comment les œuvres où le génie éclate à chaque page fureni et seront de tout temps reçues par les critiques avec toutes sortes de ménagements et de restrictione. C'est encore fort heureux quand elles ne soulèvent pas une réprobation presque unanime,

<i II s'en faut bien que la musique soit la partie faible de cet opéra, dit le Journal de Paris; elle a complètement réussi, et l'on peut dire qu'elle fait le plus grand honneur à la verve lyrique de M. Spontini. Ce n'est pas néanmoins que tout y soit également bon ; le même motif se reproduit trop souvent dans l'ouverture; l'air de Cinna, au P' acte : Dans le sein cFun amijidêle, manque de couleur et d'expression, et enfin, le duo de Licinius et de Julia, au 2® acte, a été froidement écouté. Mais tout le reste est du plus beau caractère. Parmi les morceaux qu'on a généralement applaudis, nous avons remarqué le duo plein de sentiment : Quand l'amitié seconde mon courage; cet air de Julia : Impitoyables dieux, suspendez la vengeance, oh les accents de la passion la plus impérieuse semblent avoir été notés avec du feu ; le magnifique finale du second acte, qui est plein de mouvement, de variété et d'énergie; et enfin, ce chœur général : terreur! ô disgrâjce! oùl'eflEroi, l'indignation et le désordre da peuple et des soldats sont exprimés avec une énergie pittoresque, dont nous ne pourrions donner qu'une faible idée. En général, la musique de M. Spontini est

pleine de verve et de mélodie ; et quand il sacrifie aux grâces^ ce n'est jamais aux dépens du caractère dramatique. 2>

Le critique du Journal de V Empire se perd dans des considérations sans fin et sans profit sur la collaboration du parolier et du musicien, ce L'association nécessaire d'un poète et d'un musicien pour les pièces lyriques est sujette à de grands dangers : ai le poète remplit passablement sa tâche, quelquefois le musicien ne sait ce qu'il dit; si, au contraire, le musicien se trouve par hasard être un Orphée, il arrive que le poète n'est qu'un Pradon. Ici, les deux associés sont d'accord ; la musique et le poème sont de niveau : le partage de gloire est égal. H y en a qui veulent donner tout au musicien : cela n'est pas juste; à chacun le sien. Le sujet est bien traité par le poète ; le musicien a bien choisi la couleur du sujet : le poète a indiqué des situations intéressantes ; le musicien les a rendues. On a justement applaudi de grands traits d'expression, de beaux effets dans les chœurs. Cette ccrmposition ne peut que faire honneur au talent de M. Spon- ^i? et ajouter beaucoup à la réputation qu'il s'était faite par d'autres ouvrages. j> — Remarquez, s'il vous plaît, que c'est là la partie musicale de l'article.

Dès le lendemain, le Moniteur s'empresse de constater le brillant succès, a Cette nouvelle et grande composition a été écoutée avec beaucoup de faveur : le style en a plu. On y a trouvé de la mélodie, du chant, et une expression forte et dramatique. La grande scène du second acte a été surtout universelle-

ment applaudie, d Quelques jours après, le critique développe son jugement et conclut en ces termes, après avoir accordé force éloges au musicien :

€ Dans ce succès brillant, je ne vois qu'un écneil

pour lui; c'est qu'on va le bercer de cette idée qu'il a égalé tout ce que nous avons entendu de mieux, et laissé loin de lui tous ses rivaux : lui dire le premier est absurde ; lui laisser croire le second, injuste et dangereux. La musique de la Vestate a de belles parties, mais tout n'y est pas également digne d'éloges. Le récitatif laisse généralement à désirer pins de force et de vérité : notre prosodie peut encore être utilement étudiée par l'auteur... i> La prosodie et rien que la prosodie : voilà bien où perce le bout de l'oreille de Suard, qui pouvait être un excellent juge en littérature, mais qui n'entendait pas grand'chose à la musique.

Ces restrictions intéressées et ces adroites réserves n'empêchèrent pas le public de courir en foule applaudir les admirables accents de cette tragédie lyriqne et saluer l'avènement du compositeur qui allait prendre sur la scène française la place restée vacante depuis la mort de Gluck et le départ de Salieri. Spontini avait conquis d'un coup l'immortalité, — et il n'avait que trente-sept ans.

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