‹ Paris dilettante au commencement du siècle. Ouvrage orné de 36 gravures sur bois et fac-similé de dessins originaux conservé aux archives de l'OpéraChapitre 17 sur 18 · INTRIGUES ET ESSAIS · texte numérisé non relu

INTRIGUES ET ESSAIS

Octobre et décembre 1874.

L'ouverture prochaine du nouvel Opéra a beaucoup occupé la presse dans ces derniers temps, et Ton a agité la question de savoir par quel ouvrage il convenait d'inaugurer le somptueux et colossal monument de M. Garnier. La question n'était pas plutôt posée qu'elle était déjà résolue. Et, comme il arrive toujours lorsque l'on substitue le sentiment & la réflexion et les grandes phrases à la raison, la décision prise en vue d'illustrer la France va tout à l'encontre du but qu'on se proposait. Elle est, en effet, très humiliante pour notre pays en ce qu'elle restreint singulièrement notre action artistique et nous enlève, pour les reporter à l'étranger, nos plus beaux titres de gloire musicale.

L'arrêt est prononcé. Meyerbeer et Rossini seront exclus, comme étrangers^ des premières soirées de l'O-

péra, qu'on veut consacrer à la glorification d' Auber et d'Halévy, de MM. Thomas et Gounod : inutile de parler de Gluck et de Spontini, qui sont, eux, exilés & jamais. Qui a pris cette décision a montré une ignorance complète de l'histoire musicale de la France et a méconnu le rôle glorieux joué par notre pays, depuis deux siècles, dans le développement de la musique dramatique.

Par une loi de nature, qu'il n'est pas en notre pouvoir de modifier, la France n'a vu naître qu'un nombre très restreint de grands musiciens, j'entends de ces génies supérieurs qui sont comme les dieux de la musique : presque tous ont vu le jour en Italie et surtout en Allemagne. Nous pouvons bien nous honorer d'avoir pour compatriotes des musiciens de haute valeur, et qui ont joué un beau rôle dans l'histoire de la musique française : Campra, Destouches, Monsigny, Philidor, Berton, Boïeldieu, Nicolo, Hérold, etc. ; mais je ne vois guère que Baméau, et peut-^tre Méhul et Berlioz, qui puissent être rangés parmi les sommités de l'art musical.

Notre infériorité historique en face de l'Allemagne n'est que trop évidente sur ce point, comme dans le genre symphonique, dans la musique de chambre et dans le lied. H n'en est pas de même dans l'opéra, ou, pour être plus exact, il n'en fut pas de même jusqu'au commencement de ce siècle, car les seuls chefs-d'œuvre de Mozart ne sauraient balancer tous ceux éclos sur la scène française. Mais les compositeurs qui nous assurèrent une suprématie indiscutable dans la tragé-

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die lyrique et dans Topera étaient tons étrangers, à part Ramean, et aussi Campra et Destonches. Cette longue lignée de chefs-d'œuvre qui commence à VArmide de Lulli et à celle de Gluck, au Dardanus de Rameau et à celui de Sacchini, pour aboutir au Prophète^ en passant par Isis, Roland, Hippolyte et Aride, Or^ phéej Alceate, Didan, Atys, Œdipe à Colons , les Danaï-des, la Vestale, Femand Cortez, Guillaume Tell, les HugueTiots, etc., était due presque uniquement à des compositeurs allemands on italiens.

Le véritable titre de gloire musicale de la France est précisément d'avoir exercé une influence irrésistible sur la plupart des maîtres étrangers, de les avoir attirés, de leur avoir donné pleine conscience de leur génie et d'avoir en quelque sorte doublé leur puissance créatrice. Le sortavait fait naître hors de France, Lulli, Gluck, Piccinnî, Sacchini, Salieri, Spontini, Rossini, Meyerbeer ; mais ce n'est pas le hasard qui a fait que tous sont venus demander & la scène française le moyen de créer les magnifiques œuvres qu'ils avaient en tête et qu'ils ne pouvaient faire éclore que chez nous. Dans cette force d'attraction, dans cette puissance d'expansion réside vraiment l'honneur musical de la France. C'est l'oublier et le nier que d'exclure de l'Opéra, à pareil jour, des maîtres qui sont Français mieux que par le hasard de la naissance, par leurs œuvres et leur volonté.

En musique, la nationalité artistique, celle qui éclate aux yeux de tdus, est supérieure & la nationalité réelle, et la naturalisation par les œuvres prime la naturali-

sation jadiciaire. Ce fait est tellement vrai que, n'eûtil pas obtenu ses lettres de grande nataralisation, M. Offenbach serait pour nous et resterait^ à juste titre, dans l'avenir, un compositeur de musique française; c'est même le musicien français par excellence, après Auber et Adam. A l'extrémité opposée de l'échelle musicale, Haëndel est regardé comme un compositeur anglais, parce qu'il a produit la majeure partie de ses chefs-d'œuvre en Angleterre, et nos voisins d'outre- Manche le réclament avec un juste orgueil comme leur musicien national.

Nous devrions les imiter et ne pas répudier ainsi les maîtres qui sont venus, de leur vivant, nous demander la gloire, et qui, morts, nous rendent au décuple l'honneur que nous leur avons fait de les consacrer musiciens de génie. A égalité même d'ouvrages, et à supposer — ce qu'à Dieu plaise ! — que la Juive valût la Vestale, Hamlet les Hugueiiots, et Faust Guillaume Tell, il serait encore plus glorieux pour la France d'être la patrie d'adoption de Gluck, de Spontini, de Meyerbeer et de Rossini, que d'être la patrie de hasard de Fromental Halévy, d'Ambroise Thomas et de Charles Gounod.

L'oublier, c'est nous rabaisser à plaisir, c'est eifacer la page la plus brillante de notre histoire musicale, pour de sottes questions de mots, et de mots aussi mal employés que mal compris. Ceux-là, au moins, avaient raison qui disaient au directeur de l'Opéra : « En tout état de cause, et quoi que vous jouiez, vous ferez des recettes magnifiques, car pendant des mois le specta-

cle sera dans la salle plus encore que sur la scène^ et l'on paierait rien que pour entrer. Profitez donc de ce moment favorable pour rejouer ces chefs-d'œuvre de Gluck, de Sacchini, de Salieri, de Spontini, que la crainte de ne pas gagner d'argent vous empêche de jamais reprendre ; les admirateurs de ces œuvres incomparables vous sauront gré de les leur rendre, et leurs fréquentes visites & l'Opéra augmenteront d'autant vos recettes, d Cette proposition si raisonnable n'a même pasété discutée.

A quelque point de vue qu'on la considère, artistique, patriotique ou administrative, la décision prise est donc très fâcheuse et absolument insoutenable. Raison de plus, apparemment, pour n'en pas démordre et ponr la maintenir avec l'obstination qui sied à l'ignorance et aux mauvais partis.

M. Charles Garnier a pris soin de déclarer, dans son livre sur le Théâtre, que personne n'a encore pu formuler les lois par lesquelles l'acoustique d'une salle quelconque est bonne ou mauvaise, que lui-même a dû marcher presque à l'aventure et que le hasard seul qui avait fait du dernier Opéra une merveille de sonorité, pourrait attribuer à la nouvelle salle une pareille supériorité. Cela n'était malheureusement que trop vrai. Un premier essai fait par l'orchestre avait paru assez médiocre, mais on avait cherché à atténuer cette fSk^heuse impression en disant que la salle était vide

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d'&nditeuTS et oaverte à tons les vents. Après quelques légères retoDches, l'orchestre et les chœurs ont tenté une noavelle expéricDce dans vue salle mienx close et garnie de nombreux spectateurs : le résultat, assez satisfaisant an point de Tue vocal, a été n^&tif pour l'orchestre. Ce qui n'a pas empêché les amis et la foule moutonnière de faire une ovation à M. Oar-

Les voix des choristes ont bien sonné dans le chœnr des soldats de Faust et dans la Bénédiction des poignards ; mais ces ensembles k grande sonorité et & puissants nnissons produisaient même de l'effet an Falais de l'Industrie, la halle la plus anti-musicale qnî soit dans tout Paris. H aurait mienx vain faire l'eipérience avec quelque chœnr doux et à réponses des voix et de l'orchestre, comme l'introduction de Gtàlîatane Te/l. On anrait aussi désiré entendre une vois seule. M. Gailhaid a bien lancé sa phrase des Huguenots, mais il a fut pour ces quatre mesures une telle dépense de forces vocales que je le mettrais au défi de

ites sur ce ton : le moindre andante,

et bien phrasé par nne voix moins )roavé davantage — en bien on en mal.

. exécuté les ouvertures de la Muetie et paru très sourd. Personne ne savut er ce grave déf&nt, mais chacun s'embuer & ce fait visible qae les musiciens ssés en contre-bas de la scène. Ou esnt« le plancher, et je souhaite sincèmodificatioQ suffise & corriger ce vice

capital. Bref, c'est un essai à recommencer ; est-ce trop demander qu'on le fasse alors dans des conditions moins bruyantes et plus musicales, en cherchant moins les grands éclats de sonorité brutale que la perfection des nuances et des demi-teintes les plus délicates ?

Certains journaux font grand bruit depuis quelques jours autour de l'inauguration de cette salle somp* tueuse et s'efforcent d'imposer ou deî)roscrire, au gré de leur caprice, tel ou tel ouvrage pour la soirée d'ouverture. La question cependant paraissait épuisée, et les phrases creuses ou les gros mots ne changeront rien & la conclusion suivante. H convenait d'inaugurer le nouvel Opéra par quelqu'un des chefs-d'œuvre composés pour la scène française depuis le milieu du siècle dernier, par l'une des créations incomparables de ces musiciens qui sont les maîtres français par excellence, bien qu'étant nés hors deFrance, — car ils sont Français mieux que par hasard, par volonté, — de Gluck, de Piccinni, de Salieri, de Sacchini, de Spontini, de Meyerbeer,deB;ossini.

Du moment qu'on pousse l'étroitesse d'esprit jusqu'à exclure ces compositeurs parce qu'ils sont nés soit en Italie, soit en Allemagne, et que l'on veut inaugurer le nouvel Opéra par l'ouvrage d'un musicien, non pas français, mais né en France, on ne trouve plus dans le répertoire aucune création de géme, mais simplement des œuvres de talent. Peu importe, dès lors, par laquelle on commencera, puisque nulle n'est impérissable. Ainsi posée, la question ne présente plus aucun intérêt sérieux, et il est à croire que ceux qui se prononcent ardemment pour ou contre, dans un su-

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jet aussi restreint, se soucient médiocrement de Part et n'en parlent que pour couvrir leur véritable mobile.

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