‹ Paris dilettante au commencement du siècle. Ouvrage orné de 36 gravures sur bois et fac-similé de dessins originaux conservé aux archives de l'OpéraChapitre 18 sur 18 · INAUGURATION, 5 JANVIER · texte numérisé non relu

INAUGURATION, 5 JANVIER

Lorsqu'il se prépare une solennité pareille à celle qui vient d'avoir lieu, lorsqu'il se présente un événement aussi considérable, qui fait converger tous les regards sur une ville, et qui, annoncé avec tant de fracas, tiendra une place d'autant plus importante dans l'histoire théâtrale du pays qu'il s'est produit à de plus longs intervalles et qu'on aura déployé à ce propos la plus grande pompe civile et militaire, il est très fâcheux que des considérations étrangères à Fart, que de vides discours, mis au service d'idées fausses, viennent entraver les projets les plus louables, ceux que commandait le respect de notre histoire musicale, et que, troublant toutes les cervelles, ces phrases creuses transforment en une soirée de gala^ digne d'être offerte au chah de Perse, cette inauguration solennelle qui pouvait être une sorte de fête de la Musique et d'hommage rendu aux maîtres de génie qui ont illustré depuis deux siècles l'Opéra français.

Le directeur actuel est-il responsable de cet amoindrissement d'une cérémonie qui aurait été une date glorieuse dans nos annales artistiques, et qui ne sera qu'une nouvelle fête officielle ajoutée à tant d'autres

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données aux TuUeries, à l'Hôtel de Ville, à l'Elysée, dont l'éclat a duré tout juste l'espace d'ane nuit? M. Halanzier, semble-t-il, n^a fait que subir une situation donnée, et il en est sorti comme il a pu, non comme il aurait voulu : il lui était impossible, à lui comme à tout autre, de faire mieux, étant donné notre caractère, notre amour du bruit et du luxe, et notre médiocre souci de l'art. Celui-là se vanterait qui croirait avoir pu trouver à cette impasse une issue moins étroite que celle laissée libre par les protestations bruyantes d'un patriotisme inintelligent, par les ménagements accordés à tant de vanités rivales, par les réclamations des ignorants reprises en chœur par les badauds, et enfin par ces mille compétitions d'amours-propres froissés et d'intérêts surexcités qui travaillaient en dessous à détruire les décisions prises et à en imposer d'autres, renversées le lendemain par de plus puissantes influences.

En pareille circonstance, s'il y a plusieurs façons de mal faire , il n'y en a qu'une de faire bien. Reportez-vous plutôt aux ouvertures solennelles de l'Opéra de Berlin, en 1844, et de celui de Vienne en 1869. Pour inaugurer l'Opéra de Berlin, qui remplaçait celui construit par le grand Frédéric et dévoré en une nuit par l'incendie, on décida de jouer un ouvrage de circonstance. Le critique Rellstab écrivit alors le Camp de Silésie sur une aventure arrivée, durant la guerre de Sept- Ans, au grand Frédéric, lequel fait prisonnier et conduit devant un capitaine hongrois, imagina de se faire passer pour un joueur de flûte et ôta, en

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jouant, tont soupçon au capitaine, qui le laissa partir. Meyerbeer composa, pour cette pièce, une volamineuse partition qu'il eût été bien fâché de perdre après le succès éphémère de cet ouvrage ; et c'est pour Tutiliser qu'il demanda à Scribe de lui faire, sur mesure, une pièce avec beaucoup de scènes militaires et d'airs de flûte : d'où, V Étoile du Nord. Spectacle coupé ou opéra de circonstance, l'un ne vaut pas mieux que l'autre. Le premier est la négation absolue de l'art dramatique et lyrique ; le second ne sert qu'à épuiser en pure perte le génie ou le talent d'un compositeur ou de plusieurs. Il y a donc plusieurs façons de mal faire.

A Vienne, au contraire, point de spectacle coupé, point d'ouvrage de circonstance, mais un opéra consacré chef-d'œuvre aujourd'hui, — bien qu'il ait été qualifié de conception anti-mélodique et barbare à son apparition en France, — la plus belle création dramatique d'un grand musicien qui composa pour Vienne ses meilleurs opéras, sauf un, celui-là même qu'on choisit pour l'ouverture du théâtre : Don GiavannL Pour célébrer avec plus d'éclat cette inauguration, l'administration avait eu l'idée de monter l'œuvre de Mozart avec deux troupes d'égale valeur, de façon à la pouvoir jouer deux jours de suite. Le directeur de l'Opéra français, M. Perrin, qui avait fait le voyage, fnt émerveillé de voir une pareille difficulté vaincue, et il eut la fausse modestie de déclarer qu'un seul .théâtre était capable, en Europe, de réaliser pareil tour de force, de composer pour Don Jvxm deux et même trois

distribations de premiers sujets également remarqua* bles. Il n'y a qu'une façon de bien faire (1).

Il se trouve, dans la lettre écrite à ce propos par M. Perrin, deux phrases dont l'intention élogieuse paraîtra singulièrement ironique aujourd'hui. Celle-ci d'abord : « Le nouvel Opéra de Vienne a coûté environ 9 millions de florins, plus de 18 millions de francs, le terrain non compris, bien entendu. Vous voyez que nous ne sommes pas loin des chiffres qui scandalisaient si fort quelques-uns de nos députés. j> Celle-là ensuite : « La salle contient â,700 spectateurs, près de 500 de plus que n'en contiendra notre Opéra. C'est dire que , dans notre salle dont les dimensions sont plus grandes, une plus grande place est réservée au confort et au bien assis de chaque spectateur. j> La différence de prix entre les deux Opéras n'est que de trente millions : une bagatelle. Quant au confortable, il faut, pour en bien juger, connaître les rangs du parterre et le couloir qui y donne accès.

Mais c'est l'Opéra de Paris, non celui de Vienne qui s'ouvrait le mardi 5 janvier 1875, — et l'on n'y jouait pas Don Giovanni. Meyerbeer et Rossini avaient d'abord été exclus comme étrangers, et cinq noms rayonnaient d'un éclat lumineu!^ au programme, cinq noms

(1) M. Perrin vantait également les interprètes du jour et ceux du lendemain : les deux barytons Beck et de Bignio, les deux ténors Walter et MUUer, les deux basses Bokltanskj et Schmidt, et surtout les cinq premiers soprani, des voix admirables, dit-il, et des artistes de premier ordre : M™®» Dustmann et Materna, W^^ Teilheim et Ehnn, deux adorables Zerlines, puis enfin, une grande tragédienne, M™« "Wilt, qui chantait tantôt Elvlre, tantôt Anna avec une égale supériorité.

de compositeurs nés en France : Âaber, Delibes, Goanod, Halévy, Thomas. Le seul avantage de cette combinaison , avantage bien maigre et tout de diplomatie théâtrale, était de permettre de satisfaire ou, da moins, de flatter les amonrs-propres jaloux des principaux artistes, et de produire dans une seule soirée ce qu'on est convenu d'appeler la tète de troupe de rOpéra. D'une part, côté du chant, MM. Faure, Villaret, Bosquin, Gailhard, Bel val. M™**' Krauss, Nilsson, Gueymard, Marie Belval ; de l'autre , côté de la danse, M. Mérante, M**^'' Sangalli, Beaugrand, A. Mérante, Eugénie Fiocre, Pallier, Piron, Parent, Marquet, Montaubry, etc. La grande préoccupation était surtout de maintenir la balance égale entre les deax nouvelles recrues de l'Opéra, M"®' Krauss et Nilsson, Tune étoile fixe, l'autre étoile filante, qui ne doit; briller que dix nuits à notre ciel lyrique.

Mais un accident imprévu vint au dernier moment renverser ces frêles combinaisons si patiemment échafaudées : une indisposition subite deM^^Nilssou, nn grave enrouement que l'humidité de la température suffisait à expliquer auprès des âmes charitables. Force fut de modifier immédiatement le programme, et, dans l'impossibilité où l'on était de trouver sur l'heure une autre Marguerite et une autre Ophélie, de rayer les fragments de Faust comme ceux ^Hamlet, pour les remplacer par l'ouverture de Guillaume Tell et la Bénédiction des poignards, des Huguenots, Voilà comment le simple rhume d'une chanteuse de la valeur de jjme If iiggon a apporté les troubles les plus graves dans

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cette solennité , car elle réduisit an silence les artistes qui devaient lui donner la réplique, M°^® Gueymard et M. Faure, et rejeta dans Tombre MM. Thomas et Gounod, très flattés, sans doute, de céder la place à Meyerbeer et à Rossini. Voilàcomment ces grands compositeurs ont dû à un simple accident de larynx, la faveur d'occuper dans cette solennité une place, si modeste fût-elle, qu'on leur avait d'abord catégoriquement refusée. Et comme il faut toujours chercher le bon côté des choses, j'oublie volontiers l'indisposition d'ailleurs peu grave dont souffre la cantatrice, pour ne voir que les noms de Meyerbeer et de Rossini imprimés sur l'affiche de l'Opéra, en bien petites lettres, il est vrai, et telles que M°^® Nilsson n'en voudrait certes pas pour son propre nom.

Comment finir, sans opposer à l'éblouissante inauguration du monument de M. Garnier, l'ouverture discrète du bel Opéra de Debret, cette salle d'une sonorité telle qu'on redoutait presque d'avoir à la quitter pour le somptueux palais du boulevard des Capucines? Simple rapprochement qui montrera combien nos mœurs ont changé depuis 1821, combien les allures tranquilles de nos pères répugneraient à notre société enfiévrée , à notre amour du brait, de l'apparat, à ce besoin inconscient d'éblouir et d'être éblouis, d'étourdir autrui et de nous étourdir.

Tous les curieux ou passants entrèrent qui voulurent entrer à la première représentation donnée dans la salle de la rue Le Peletier et la recette, on l'a dit plus haut, ne fut que de 9,251 fr. 10 c. Les amateurs de

nos jours, si furieusement épris de premières représentations, pourront-ils croire que ce médiocre empressement du public fut motivé par la température élevée et par ce fait que l'Opéra- Comique , le Vaudeville, le Gymnase et la Gaîté donnaient, le même soir, quatre ouvrages inédits sans aucune importance ? Les amateurs de spectacle et la plupart des journalistes préférèrent les pièces nouvelles à la nouvelle salle. Le 5 'janvier 1875, au contraire, le Théâtre-Cluuy, qui devait donner ce soir-là un drame nouveau. Ta prudemment remis au lendemain, — et la recette de l'Opéra dépassa 36,000 francs.

Ainsi fut inaugurée, en 1821, la salle construite par Debret ; ainsi le fut, en 1875, celle de M. Garnier. L'Opéra provisoire a duré cinquante-deux ans et il a obtenu l'approbation générale à son ouverture, comme d'unanimes regrets à sa ruine. Puisse l'Opéra définitif durer aussi longtemps et soulever, aux deux termes de son existence, un pareil concert d'éloges et de regrets!

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