‹ Paris drame en cinq actes, prologue et epilogueChapitre 127 sur 175 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

LA ROQUETTE

Certes, monsieur, j’en ai le soupçon... que dis-je, le soupçon, la certitude! — Ne vous en prenez qu'à vous-même si mon zèle

E our la vérité m’entraîne. Oui, sire, voilà dix ans que cet omme me poursuit et m’épie ! dix ans qu’il scrute mes actes, mes démarches, mes pensées! dix ans qu'il s'acharne à ma vie avec toute la perversité de la haine !

MOLIERE

Allons donc, monsieur! quel sujet de haine puis-je avoir contre vous?

LA ROQUETTE

(juel sujet? Ah! vous me poussez à bout? je parle! J’ai autrefois surpris le secret d’une action coupable dont vous étiez le complice, sinon le principal auteur, et c’est ce que vous ne m’avez point pardonné.

Je vous somme, monsieur, de déclarer quelle est cette action coupable.

LA ROQUETTE

Oui, vous vous croyez fort parce que les preuves matérielles me manquent !

MOLIÈRE

Oh ! avez-vous des probabilités seulement? Ne pourrai-je pas toujours, au premier mot, vous démentir et vous confondre?

LA ROQUETTE

Non ! vous ne le sauriez faire ! Je n’ai pas de preuves pour, mais vous n’auriez pas de preuves contre !

MOLIÈRE

En ce cas-là, tenez, je m’avouerais convaincu tant je suis assuré que l’honnête homme n’a qu’à frapper du pied pour faire sortir de terre son innocence. Osez donc m’accuser, monsieur, et que le roi nous juge !

LA ROQUETTE

Les rois ont en effet leurs lumières spéciales, et puisque vous tentez Dieu...

MOLIÈRE, fièrement.

Je le tente.

LA ROQUETTE

Eh bien ! que Votre Majesté daigne écouter ceci ! — Le comte Artnine, condamné pour insulte et calomnie envers la personne sacrée de la reine-mère, n’avait fait qu’éditer son horrible libelle; il était incapable de l’écrire... et c’est vous, monsieur, qui l’aviez écrit !

Moi!

LA ROQUETTE

Vous! Où sont vos preuves du contraire? Où sont vos témoins? Le comte Armine s’est évadé de la Bastille; je dis que

PARIS

c'est vous qui l'avez fait évader. Le comte Aniline a disparu depuis cinq ans; je dis que c’est vous qui l’avez fait disparaître. Allons! disculpez-vous par un fait! justifiez-vous par un mot! Allons! frappez du pied la terre, honnête homme!

Oh ! mais c’est d’un crime de lèse-majesté que vous m’accusez là, monsieur! Vous savez, quel châtiment vous appelleriez sur moi ?

LA ROQUETTE

Oui, la prison perpétuelle, et la peine me semble douce ! Et, puisoue nous sommes par devant le grand justicier, que justice soit faite!

LE ROI

Que justice soit faite! (Appelant.) Holà !... (Eolrenl Philippe Romée el

deux Gardes.)

LA ROQUETTE, triomphont.

Ah ! 11 me parait que Tartuffe attendra son dénoûmeut longtemps, monsieur Molière.

LE ROI, désignant la Roquette.

Assurez-vous de cet homme.

LA ROQUETTE

De qui? de moi, sire! de moi!... Oh! quel est donc mon crime?

LE ROI

Molière, puisque vous avez commencé de nous donner celte scène douloureusement comique, terminez-Ja, je vous prie.

MOLIÈRE

Sire, nous avons aussi, nous autres, quelque répugnance à toucher à certains masques. Cependant, je veux obéir à votre Majesté, (a la noqupue.) Vos crimes, monsieur? car il y en a plusieurs ! — Deux hommes étaient nés pour s'aimer et se servir, vous vous êtes jeté entre eux. Vous avez imputé à l'un, au comte Àrmine, un libelle dont vous étiez vous-même l’auteur, et vous avez fait envoyer ce gentilhomme à la Bastille, d’où il n'a réussi à fuir que pour aller mourir à l’étranger. Mais sa prison et sa mort, vous les aviez encore empoisonnées d'avance en accusant auprès de lui Philippe Romée, l’autre ami dont je parle, d’avoir été son dénonciateur.

LA ROQUETTE

Cela est faux ! Philippe Romée était mon ami et non celui du comte Armine.

MOLIÈRE

Oui, parce que vous aviez fait soustraire au comte Armine un gage, un collier qui devait le faire reconnaître de Philippe Romée.

LA ROQUETTE

Autre mensonge ! produisez vos preuves.

PHILIPPE ROM ÉE , • avançant.

Je les apporte, moi, monsieur.

LA ROQUETTE

Philippe Roinée!

PHILIPPE

Vous avez dénoncé au roi le surintendant bouquet, votre complice, dans la persuasion où vous étiez qu’il avait anéanti ces pièces accablantes, bouquet se venge et vous livre.

(il remet au Roi une liasse de papiers.)

LA ROQUETTE

Ah!

LE ROI, se levant.

Quant à votre sentence, monsieur, vous l’avez prononcée vous-même, (a Roméc.) Vous êtes magistrat, le reste vous regarde.

MOLIÈRE

Je crois, monsieur de la Roquette, que Tartuffe a son dénoùment!

(Sort la Roquette, emmene' par Philippe Romeo et le» deux Gardes, ) •

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