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LA VIE INTÉRIEURE

LES ACCROISSEMENTS DE PARIS

Le tableau de Paris pendant les premiers mois de Tannée 1789, que nous essayons de tracer, c'est le décor du grand drame qui va s'ouvrir, avec ses aspects multiples, ses édifices, ses maisons, ses rues, ses places, le peuple de figurants et de comparses qui s'y agitent et les remplissent. Le rideau se lève, l'action est sur le point de s'engager, et les acteurs tragiques, mêle's à la foule, ne se sont pas encore avancés sur la scène.

On ne saurait nier, sans toutefois y attacher une importance absolue, l'infiuence des milieux sur le développement des faits, des passions et des caractères; on ne pourrait la méconnaître dans les drames par excellence, dans les drames de Shakespeare. Où peut-on mieux se figurer l'ambition de lady Macbeth que dans les sombres châteaux féodaux de la mélancolique Ecosse? Les tortures morales d'Hamlet ne semblent-elles pas vibrer davantage

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sous les rafales de la mer du Nord, tandis que le soleil étincelant de Chypre paraît enflammer davantage les fureurs jalouses d'Othello, et que le ciel clair et léger de la romantique Vérone prête mieux que nul autre son charme aux amours de Roméo et de Juliette?

Il en est de même pour les grands événements de Thistoire. Ils empruntent une partie de leur valeur et de leur retentissement aux lieux où ils se passent, au concours de circonstances physiques et morales qui ont donné à ces lieux leur relief et leur renommée. Les révolutions de Tyr et de Carthage n'ont jamais ému le monde comme celles d'Athènes et de Rome. Les révolutions du Portugal et de Suède ne l'ont pas ébranle comme la révolution de France. Il est des peuples et des cités qui imposent leur influence aux autres par la supériorité de leurs armes et de leur intelligence, par la valeur de leurs soldats, le génie de leurs écrivains et de leurs artistes. Rome a joué ce grand rôle à la fin de l'antiquité; la France Ta rempli dans les temps modernes; et, depuis le treizième siècle, ce qui attire le plus les regards dans la France, ce qui concentre le plus ses rayons lumineux, ce qui éblouit le plus les étrangers, c'est sa capitale, c'est Paris.

Paris sans pair, s'écrie-t-on dès le treizième siècle, non seulement en France, mais à l'étranger. On dit Milan la grande, Gênes la superbe, Rome la sainte; mais la ville sans égale, sans pair, c'est Paris. On dit bien aussi Londres l'envieuse : Londres, qui sera supérieure à Paris par le chiffre de sa population, par la richesse et l'étendue de son commerce, mais qui lui enviera toujours ses monuments, ses arts et ses plaisirs. Parisiiis, paradisiis, disent les écrivains du mo3^en âge, amateurs de jeux de mots et qui trouvent Paris dans les lettres du mot paradis. Opinion qui se perpétue avec les siècles, et que semble rappeler Bussv-Ra-

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butin, dans Texil, lorsqu'il n'exprime que deux désirs : Paris dans ce monde et paradis dans l'autre.

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De tout temps, depuis le mo^^en âge, Paris a suscité Téloge, rhyperbole, la métaphore. C'est une merveille du monde et un

monde de merveilles, dira un géographe; ce n'est pas une ville, mais un monde, s'écrie Charles-Quint; c'est la reine des cites, avoue le poète prussien Knobelsdorf ; c'est « la rose de la terre où le baume fleurant de Tunivers s'enserre », module un poète anglais. Chacun rivalise de métaphores en parlant; on se plaît à l'appeler la gloire de la France, la tête et le cœur du royaume, l'honneur de l'univers, la boussole des nations, et plus d'un est tenté de dire comme le provincial que cite Grimm en 1786 :

Le monde est un grand corps dont Paris est le cœur!

Ce n'était pas en vain que Paris, depuis l'époque lointaine où il s'était fonde dans une île de la Seine, avait débordé de ses enceintes successives, étendant ses quartiers nouveaux sur les deux rives du fleuves, augmentant progressivement le nombre de ses édifices et de ses habitants. Au centre, la Cité; au midi, l'Université; au nord, la ville : la Cité, l'Université, la ville, les trois termes par lesquels était encore désignée au dix-huitième siècle l'agglomération parisienne, et qui renfermaient les éléments distincts de sa suprématie. La Cité, où le palais de saint Louis s'abritait à l'ombre de Notre-Dame, était le siège de la puissance royale appuyée sur la tradition religieuse; l'Université, avec ses nombreux collèges, était le foyer de la science et de l'intelligence ; la ville, vivifiée par l'industrie, était la ruche féconde d'où sortait la richesse. Puissance, intelligence, richesse, n'étaient-ce pas à la fois les causes et les symptômes des progrès surprenants qui s'étaient accomplis à Paris pendant des siècles?

Les villes ont leurs destinées comme les peuples et les individus. Paris, ville principale de l'Ile-de-France, devait suivre la destinée des ducs de France qui montèrent sur le trône avec

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Hugues Capet; sa grandeur est liée à celle de ses rois; il s'étend à mesure que leur autorité s'étend-, il suit le cours de leurs luttes et de leurs triomphes; il domine sans partage en même temps que le pouvoir central s'impose, et sa supériorité est la conséquence et le symbole de la centralisation qui s'affirme. Quant

Fig. 2. — La place Royale et la statue de Louis XHL

à son prestige, à son influence, à son ascendant sur l'Europe, il les doit non seulement à la grandeur et aux armes de ses souverains, au reflet que leurs cours projettent sur lui, à la richesse de ses seigneurs et de ses négociants, mais au renom de la langue, de la littérature et de l'art français, renom déjà fameux au treizième et au seizième siècle, mais qui devait être incomparable au siècle de Louis XIV.

La ville avait grandi peu à peu, suivant les configurations topographiques ou les influences politiques. Au midi, le quartier de

rUniversitc était venu se heurter à la montagne Sainte-Geneviève- à droite et à gauche, les abbayes de Saint-Germain et de Saint-Victor avaient arrêté son essor, et les habitants ne franchirent que tardivement ces obstacles pour s'établir plus au midi, à Test et surtout à Touest. Sur la rive septentrionale de la Seine, la vallée s'étendant jusqu'à Montmartre et aux collines de Belleville, offrait un champ plus large aux constructions nouvelles; les abba3^es y étaient plus rares; les rois, quittant la Cité, y bCitissaient des palais; ils édifiaient les Tournelles, à Tombre de la Bastille; ils construisaient le Louvre et le transformaient en palais. Autour d'eux, les grands venaient s'établir; au siècle de Charles V, ils peuplaient de leurs hôtels flanqués de tourelles les quartiers des rues Barbette et du Temple. Au siècle de François I"", ils créaient sur les terrains du Marais et dans le voisinage du Louvre des édifices charmants où l'élégance française s'alliait à la correction italienne. Henri IV favorisa encore le Marais en faisant construire la place Royale sur les ruines du palais des Tournelles; mais les rois, en adoptant le Louvre, les Tuileries, puis Versailles pour résidences, entraînaient vers l'ouest les courtisans, sur qui la cour répandait ses faveurs, et les financiers, qui s'enrichissaient au service du roi; le faubourg Saint-Honoré, les quartiers du Palais-Royal et Saint-Honoré se couvriront bientôt d'hôtels superbes, de riches maisons, en attendant que des rues nouvelles se percent et se bâtissent au faubourg Saint-Honoré et à la Chaussée-d'Antin.

Cet accroissement incessant semble tellement prodigieux qu'il surprend et qu'il inquiète. On dit que Pierre le Grand fut si effrayé de l'immensité de Paris qu'il se serait écrié : « Je brûlerais cette ville, si j'étais le souverain de ce royaume ». Heureusement, il ne l'était pas, et jamais les rois de France n'auraient eu pareille

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pensée. Ils n'étaient pourtant pas rassurés sur les proportions que

prenait leur capitale; ils .voulaient les contenir, les modérer, les fixer pour ainsi dire. Ils essayèrent de resserrer la ville « dans de

justes bornes », au delà desquelles il serait interdit de bâtir. Les justes bornes n'étaient pas une métaphore: Louis XIII, en i(338, fit poser de solides bornes de pierre aux abords des faubourgs; en 1672, Louis XIV les fit transporter plus loin; en 1724 et 1765, Louis XV fut obligé de les déplacer et de les reculer encore. A chaque fois, on croyait fixer irrévocablement les limites de Paris; on craignait que cette capitale « ne parvînt à une excessive grandeur, dans laquelle elle trouverait, comme les grandes villes de l'antiquité, le principe de sa ruine «; on redoutait « que le nombre des habitants ne fît croître le prix des denrées et la difficulté des approvisionnements; que l'ordre public ne souffrît de rimpossibilité de distribuer la police dans toutes les parties d'un si grand corps; que les communications, devenant plus longues, ne fussent plus difficiles; que les maisons de l'intérieur ne fussent négligées au profit des nouvelles ». Craintes chimériques! Précautions et prescriptions inutiles! On eut beau défendre de percer de nouvelles rues sans autorisation, au delà des bornes posées; il fallut rendre de nouvelles ordonnances, qui témoignaient de Tinefficacité des anciennes, et souffrir l'envahissement des constructions dans tous les sens. Il est aussi difficile de mettre des entraves au développement des grandes villes que de poser des limites à l'expansion des idées.

Les rois eux-mêmes étaient complices de ces accroissements qu'ils voulaient empêcher. N'étaient-ils pas les premirs à susciter les embellissements de la cité? Sans remonter aux Valois, n'avait-on pas du à Henri IV la place Royale, la place Dauphine et Tachèvement du Pont-Neuf? Louis XIV avait donné le plus large essor à la ville en démolissant ses remparts; jusquelà, celle-ci avait été resserrée étroitement dans ses murailles garnies de créneaux et de tours; à plusieurs reprises, il avait fallu

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élargir la ceinture de pierre dans laquelle elle étouffait; il avait fallu renverser les remparts de Philippe Auguste et même une partie de ceux de Charles V; mais les remparts formaient une

Fig. 4. — Statue équestre de Philippe le Bel, placée dans la nef de Notre-Dame.

limite solide, connue, qui semblait insurmontable, si elle n'était pas éternelle. Une fois renversés, ce n'étaient pas les superbes et riantes promenades des boulevards qui pouvaient empêcher de bâtir au delà, lorsque les agréments qu'elles offraient invitaient à construire dans leur proximité. Cette démolition des murailles était un hommage rendu à la grandeur de Paris. La ville sans pair devenait la ville sans peur. Louis XIV, dit-on, pensait que la capitale d'un grand royaume ne doit pas avoir de

remparts. C'est qu'assuré de la force et de l'unité de la France, il savait que Paris pouvait reposer sans crainte sous la garde de son épée, et que sa véritable défense était aux frontières qu'il avait couvertes de places fortes, munies de toute l'artillerie des villes de l'intérieur démantelées. Peut-être aussi songeait-il à la résistance que les remparts de la grande ville avait opposée à Henri IV, au canon que la grande Mademoiselle avait fait tirer de la Bastille sur ses troupes? Dans tous les cas, il démolit non seulement les murs, mais les portes de Paris, qu'il remplaça par des arcs de triomphe. Il semblait associer sa capitale à sa gloire en faisant élever les portes Saint-Denis , Saint-Martin, Saint-Antoine et Saint-Bernard, et le monumental arc de triomphe du Trône, qui disparut av^ant d'être terminé. La ville, perdant ses remparts et privée bientôt de ses milices bourgeoises, était désormais désarmée comme un héros qui dépose ses armes après la victoire, dans la pensée qu'il n'en a plus besoin.

L'association de la ville à la gloire du souverain s'affirmait aussi par les statues qu'on lui élevait. Jusqu'à la Renaissance, l'image des rois ne figurait même pas sur les monnaies; leurs statues ne se sculptaient que sur leur tombe ou dans une église, soit pour rendre hommage à la divinité, soit pour accomplir un vœu : telle était la statue équestre de Philippe le Bel, en bois peint et doré, qui s'élevait encore à la veille de la Révolution au pied d'un des pilliers de Notre-Dame. Mais lorsque les traditions romaines furent invoquées par l'art et par la politique, on dressa sur les places publiques de Paris des statues équestres aux souverains, comme à Rome on en avait élevé aux empereurs. Elles furent érigées surtout dans les lieux qu'ils avaient embellis par des constructions terminées sous leur règne.

Les statues de Henri IV, sur le Pont-Neuf, de Louis XIII, sur

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la place Royale, de Louis XIV, sur la place des Victoires et la place Vendôme, de Louis X^', sur la place qui porta son nom, marquaient le centre et la limite des quartiers ouverts et

Fis. 5.

Statue de Louis XI\', par Girardon, élevée en 169g sur la place Louis-le-Grand ou ^'endôme.

construits sous leur règne. Entre la place des A'ictoires et la place Vendôme s'étaient créés la rue Neuve-des-Petits-Champs et tout un quartier noble et riche, où s'élevaient, au delà des palais de Richelieu et de Mazarin, les hôtels de Colbert, de Louvois,

d'Antin, de Grammont et de Choiseul. Sous Louis XV, le faubourg Saint-Honoré se peuplait; le faubourg Saint-Germain voyait augmenter le nombre de ses hôtels, et la place superbe et spacieuse qui s'ouvrait entre le jardin des Tuileries et les Champs- Elysées semblait devoir servir de trait d'union entre les deux nobles faubourgs.

Sous le règne de Louis XH', Paris s'était singulièrement agrandi et modifié. « On peut dire, écrit le D' Lister en 1698 qu'une nouvelle ville a en quelque sorte remplacé l'ancienne depuis quarante ans. Depuis l'avènement du roi, les améliorations ont été telles que tout a changé », Si tout ne s'était pas aussi transformé que le disait l'écrivain anglais, les améliorations avaient été réelles. Sans doute, la longueur du règne y avait contribué, mais aussi le goût du souverain pour l'ordre et la magnificence. C'est à lui qu'on devait la création des grands boulevards du nord, l'édification des quais de Gèvres, Malaquais et d"'Orsay, la construction du Pont- Royal, inauguré en 168g, l'aménagement de ports nouveaux, tandis que de nouveaux quartiers s'ouvraient, non seulement entre la place des Victoires et la place Vendôme, mais à rîle Saint-Louis, au faubourg Saint-Germain et dans la partie de la ville qui confine au faubourg MonJtmartre. Ce qui domine dès lors dans l'aménagement et la construction des villes, c'est cet amour de l'ordre, de la règle, de la clarté, qui règne dans le gouvernement comme dans la littérature et les arts -, c'est par conséquent la réaction, la guerre contre le moyen âge, où se trouvaient partout Timprcvu, le pittoresque, Télégance hardie et fière, mais aussi le dédain de la régularité, de l'hygiène, et pour ainsi dire de Pair et de la lumière dans les rues et les habitations.

La lutte contre le moyen âge continua sous Louis XV et surtout sous Louis XVL Le moyen âge persistait non seulement dans les

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édifices splendides, comme Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, sombres, comme la Bastille, le Temple et leChâtelet, non seulement dans quelques-unes de ses juridictions et de ses droits d'asile, mais aussi dans le réseau inextricable des rues de la Cité et des quartiers adjacents au nord et au midi. A côté des églises et des

Fïg. 6. — Quai de Gesvres en 1787 ; d'après un dessin de Rousseau. Coll. Bonnardot.

oratoires gothiques, les maisons de la bourgeoisie et des artisans, tout en modifiant une partie de leurs façades, étaient restées dans les vieux quartiers, pressées, inégales, mal alignées, noircies par la fumée ou suintant l'humidité, avec leurs allées étroites et- leurs fenêtres exiguës. Quelques épaves des anciennes coutumes subsistaient çà et là : des tronçons de chaînes au coin de certaines rues, un pilori seigneurial à Tangle de la rue des Haudriettes, un orme

plusieurs fois centenaire devant Téglise Saint-Gcrvais. Il eut été facile de les faire disparaître; il Tétait moins de faire pénétrer le goût et les améliorations modernes dans ces rues sombres, que l'on qualifiait de difformes, réceptacle de cloaques et d'ordures, où régnait la pauvreté, sinon la misère, mais que protégeaient contre toute atteinte leur humilité même et les influences de ceux qui possédaient des droits sur elles.

Le roi sans doute pouvait vaincre tous les obstacles par des arrêts du conseil; mais il reculait d'ordinaire devant les droits acquis. Quand une maison tombait de vétusté, on forçait son propriétaire à la construire à l'alignement; mais, à moins d^incendies considérables, on hésitait à faire des percées dans le dédale et Tenchevètrement des constructions des vieux quartiers. Il fallait que la fameuse cour des Miracles tombât en ruines pour qu'on se décidât, sous Louis XVI, à construire sur son emplacement un marché à la marée; mais, à cette époque, Topinion publique réclamait avec plus de force et plus d'autorité que jamais Tair et la salubrité. Au centre même des quartiers les plus populeux, à Tombre des églises gothiques ou reconstruites dans un style plus moderne, se pressaient des cimetières où chaque jour Ton creusait de nouvelles fosses.

Dans le voisinage des halles s'étendaient le cimetière et le charnier des Innocents; le cimetière, où chaque année l'on enterrait trois millepersonnes; le charnier, où 5o,ooo crânes étaient exposés en amphithéâtre. Déjà l'on avait transféré le cimetière de Saint- Eustache au cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre, dans un quartier moins peuplé. En 1788, l'administration se décida à faire transporter les ossements du charnier des Innocents dans les catacombes et à supprimer le cimetière lui-même. Quelques années auparavant, elle avait rasé le sombre et massif édifice du petit

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Chiltelet, qui s'élevait à rcxtrémitc du Petit-Pont, sur la rive gauche de la Seine.

Les ponts qui unissaient le milieu de la Cité aux deux rives de la Seine avaient été longtemps couverts de maisons étroites; en les traversant, on ne se doutait pas de Fexistence du fleuve qu'elles dérobaient à la vue et qu'elles surplombaient. Deux de ces ponts, le pont au Change, dont les maisons étaient en bois, et le Petit- Pont avaient été' détruits par les flammes; le premier, incendié sous Louis XIII, avait été reconstruit avec des maisons de pierre; le second, brCilc en 17 18, avait été rebâti sans habitations. Depuis longtemps on demandait la démolition de celles qui garnissaient les ponts au Change, Saint-Michel et Notre-Dame, ainsi que le pont Marie, unissant l'île Saint- Louis au quartier Saint- Antoine.

Ces maisons, avec leurs nombreuses boutiques, avaient pourtant l'avantage de relier sans discontinuité les îles au reste de la ville; le pont Notre-Dame, avec ses trente maisons de pierre alignées de chaque côté, sa large chaussée où trois chars pouvaient circuler de front, passait, au seizième siècle, pour une des plus belles choses de France. Les temps et les goijts étaient changés, lorsque, en septembre 1786, un édit prescrivit la démolition des maisons de trois des ponts qui en étaient encore recouverts. Le pont Saint-Michel seul devait conserveries siennes jusqu'en 1804. L'expropriation des maisons n'était pas une affaire de peu d'importance pour l'État et pour la ville. Les propriétaires du pont Marie et de deux rues situées dans la Cité durent recevoir 1,971,498 livres d'indemnité; et l'on promit 1,712,800 livres à ceux des quatrevingts maisons du pont au Change.

Il était rare qu'on eut à traiter avec un aussi grand nombre de propriétaires. D'ordinaire, les rues nouvelles étaient percées sur les terrains et les jardins de grands hôtels, dont les possesseurs

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étaient heureux de se défaire à un prix élevé, parfois même sur les terrains de couvents que Ton transférait ailleurs. En 1773, TÉtat acheta l'hôtel de Condé moyennant 3 millions , et des maisons

Fig. 8. — Vue du Petit Châtelet, prise au Petit-Pont en 178: d'après une gravure de Née.

adjacentes, estimées 5oo,ooo livres pour y établir un nouveau Théâtre Français, qui est aujourd'hui TOdéon, avec les rues et la place qui devaient lui servir de dégagements. Quelques années plus tard, le duc de Choiseul aliénait lui-même les jardins de son hôtel pour y construire le théâtre Italien, qui devint plus tard rOpéra-Gomique , et pour faire élever par son architecte Le

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Camus, les rues d'un modèle uniforme qui reçurent les noms, qu'elles ont gardés, de Grétry, de Favart et de Marivaux.

Jamais il n'}^ eut une telle ardeur pour percer des rues, pour construire des hôtels et des maisons de produit, que sous le règne de Louis XVI, Malgré Tadministration défectueuse des finances, la France était riche; Paris ne Tétait pas moins. Le prix des choses avait notablement augmenté depuis 1760, et la cherté croissante stimulait le travail et la spéculation. De toutes parts s'élèvent de nouveaux quartiers. Le banquier de Laborde bâtit au delà des boulevards les rues de Provence, d'Artois (aujourd'hui Laffitte}, Taitbout et du Houssaye. La rue Bergère, la rue Poissonnière et ses abords se peuplent d'élégantes maisons construites par les architectes à la mode. Tandis que sur la rive gauche on perce les rues voisines du nouveau Théâtre-Français, qu'on crée la cour du Commerce et la cour du Dragon, on voit surgir, au faubourg du Temple, sur des terrains dépendant du grand prieuré du Temple, une sorte de ville qu'on désigne sous le nom de ville d'Angoulême, du nom du fils aîné du comte d'Artois. Mais c'est surtout à l'ouest que Ton projette et que l'on exécute des quartiers nouveaux. On élève sur un plan uniforme les belles maisons de la rue Royale. Le comte d'Artois achète des terrains aux Oratoriens, en reçoit d'autres du roi, et rêve d'y faire construire un quartier neuf, à l'anglaise, sous le nom de Nouvelle-Londres, avec des maisons à un étage qu'on aurait louées 1,000 écus chacune. En 1787, une compagnie de capitalistes offre de construire le pont de Louis XVI, moyennant la cession du couvent des Capucines situé entre la place Vendôme et le boulevard, et le paiement d'une pension de 1,000 livres à chaque Capucine. D'autres voudraient qu'on comblât le petit bras de la Seine et qu'on réunît Paris à la mer par la construction d'un large canal. Vastes projets que

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les événements de la Révolution firent évanouir ou ajournèrent.

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Mais si l'essor devait être arrêté, il n'en avait pas moins été pro-

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digieux. «■ Depuis trente ans, dit Mercier en 1788, on a bâti dix mille maisons nouvelles... La maçonnerie a recomposé un tiers de Paris; on a spéculé sur les terrains:, on a appelé des régiments de limousins ». « La rage de bâtir, dit Tauteur de Paris en miniature^ est tellement à la mode que le soir n'interrompt pas les travaux, et minuit devient une heure plus bruyante dans certains quartiers que midi dans certaines villes de province. ^> Les maçons, pa3'^és double la nuit, déploient une activité incomparable. Des maisons sont construites en deux mois; l'Opéra surgit au boulevard Saint-Martin en soixante-quinze jours-, le petit château de Bagatelle en six semaines. Jamais Paris n'avait été saisi d'une telle fièvre de construction, comme s'il voulait se hâter de jouir de ses dernières heures de calme avant l'orage qui se préparait.

L'Etat lui-même ne s'oppose plus à ces envahissements des rues neuves que la prospérité publique et la spéculation font sortir de terre. Il veut seulement les réglementer, en décidant qu'elles auront au moins trente-six pieds de large, et que les maisons ne pourront avoir plus de soixante pieds de haut. Renonçant même à maintenir les bornes que Louis XV avait posées « irrévocablement », il recule l'enceinte de Paris jusqu'aux murailles que les fermiers généraux font construire, afin de mieux assurer la perception des droits d'octroi et d'entrée. Comme l'esprit de dénigrement succédait de plus en plus à l'esprit d'adulation, ce fut avec de vives critiques qu'on accueillit ces murs de quinze pieds de haut et de six lieues de tour. « Le mur murant Paris rend Paris murmurant, » disaient les plaisants. On avait du moins raison de s'élever contre les pavillons bizarres et prétentieux dont l'architecte à la mode, Ledoux, avait flanqué les nouvelles barrières, garnies de grilles « d'un massif effrayant et d'un lourd gothique «. L'étranger était surpris, en arrivant à Paris, à la vue de ces construc-

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lions, dont le goût n'était ni noble, ni pur, ni juste, mais qui frappaient la vue par la pesanteur de leur masse, la singularité de leur forme, les dispositions imprévues de leurs colonnades, de leurs bossages, de leurs impostes, de leurs frontons et de leurs portiques. Ces pavillons étranges étaient destinés à abriter chacun

Fig. 10. — La barrière des Champs-Elysées, construite par Ledoux; d'après une estampe de Debucourt.

une demi-douzaine de commis faméliques et maigres, dont la mission consistait à demander à tous ceux qui entraient dans Paris « s'ils n'avaient rien de contraire aux ordres du roi », et à ouvrir les paquets des voyageurs pour s'en assurer, à moins que ceuxci ne leur glissassent adroitement un petit écu dans la main. Monuments où le peuple voyait le symbole des droits d'octroi dont il était accablé, et qu'il voulut détruire avant de détruire la Bastille, en cherchant à les incendier le 12 juillet. Mais il eut beau brûler tous les registres et chasser les commis, les pavillons, où les régis-

très et les commis devaient bientôt reparaître, subsistèrent jusqu'au jour où les octrois furent reportés à une nouvelle enceinte érigée celte fois pour la défense.

La population de Paris s'était-elle augmentée en rapport avec les accroissements de la ville? En l'absence de recensements officiels, il est difficile de répondre avec précision à cette question. Les voyageurs et certains écrivains jugeaient du chiffi'e des habitants par l'apparence du nombre et de la hauteur des maisons, par le fourmillement des passants dans les rues fréquentées. Lippomano, sous Henri III, estimait ce chiffre à un million'-, le cardinal Bentivoglio, sous Louis XIII, à 600,000. Il était plus modeste, mais encore exagéré, comme Vauban qui l'évaluait à 700,000 en 1694. L'Anglais William Pettyt, qui comptait, à Paris, 23,223 maisons et 81,280 familles, n'estimait pas la population au-dessus de 5oo, 000. A la fin du règne de Louis XIV, elle ne devait pas être éloignée de 55o,ooo âmes. A la veille de la Révolution, elle ne dépassait pas 65o,ooo. L'auteur de Paris en miniature avait tort de dire que le nombre des bâtiments n'avait pas augmenté la population; mais celle-ci, qui se logeait mieux et plus largement, ne s'était certes pas accrue, sous Louis XVI, en proportion exacte avec l'étendue que prenait la ville.

Les divergences d'évaluation de la population s'expliquaient, quand il s'agissait d'une ville exceptionnelle, prodigieuse, si variée d'aspects, si diverse dans ses éléments. Sauf Londres, plus grande et plus peuplée, mais que sa situation géographique mettait à part, quelle ville de l'Europe pouvait lutter en population avec Paris? Les cités fameuses de l'Italie, sauf Naples, les capitales de l'Allemagne ne renfermaient pas plus de 200,000 âmes; Amsterdam ne dépassait pas 2 3 5, 000. On comprend que les étrangers fussent déroutés au spectacle d'une ville pour laquelle les éléments de com-

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paraison manquaient;, on comprend même que les nationaux n'aient pu la juger avec une lucidité complète et la connaître dans tous ses détails. Comment avoir le coup d'ceil juste, l'appréciation exacte et de sang-froid, lorsqu'on veut analyser ou embrasser du regard cette ville, qu'on a comparée à un univers, et dans laquelle un auteur enthousiaste prétend découvrir toutes les parties du monde, l'Afrique au quartier Saint- Antoine, l'Amérique dans l'île Saint-Louis, l'Asie au faubourg Saint-Germain, l'Europe au quartier Saint-Honoré? C'est, en effet, tout un pays avec ses provinces et presque ses climats, ses cantons humides et resserrés, ses cantons lumineux et larges , ses contrées riches et ses contrées pauvres. Qu'on voie Paris par le gros bout ou par le petit bout de la lorgnette, par ses côtés brillants et ses côtés sombres, quelle différence, quel contraste! Quel spectacle multiple, ondoyant et divers que celui de cette grande ville, vue des tours de Notre-Dame!

Toute son histoire apparaît là, depuis le douzième siècle, illustrée par les monuments qui en sont les témoins. Il ne reste rien sans doute de la cité primitive des Gaulois et des Romains , sinon le fleuve qui l'entoure de ses bras, et dont les eaux coulent depuis des siècles indifférentes vers la mer-, de la ville romaine, il ne subsiste que des thermes, convertis en ateliers de tonnellerie, et qu'on ne peut apercevoir derrière le lacis des toits pressés. Mais, sur la rive gauche du fleuve se dressent les trois clochers romans de Saint-Germain-des-Prés, le clocher plus récemment reconstruit de Sainte-Geneviève, dominant ces fières abbayes fondées sous les Mérovingiens, rappelant les époques où l'Eglise était à la fois l'initiatrice et la gardienne des lumières-, entre elles, la masse des collèges et des écoles, groupées auprès de la Sorbonne, et dans lesquelles s'étaient fait entendre Abélard et Guillaume de

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Champeaux. Au-dessous de soi, les faîtes et les clochetons

de

Notre-Dame, ce poème de pierre digne d'être chante par un grand poète, et qui semble le symbole du génie des croisades. Non loin de la basilique de Philippe-Auguste, la Sainte-Chapelle et le palais de saint Louis:, sur la rive droite, le Temple et sa lourde tour Manquee de clochetons, sombre souvenir de la chevalerie armée pour la foi; les flèches des églises et des couvents émergeant des toits noirs qui abritent l'industrie et le commerce i à l'extrémité de droite, la masse crénelée de la Bastille; au centre, la place de Grève et l'ancien parloir aux bourgeois, l'Hôtel de ville, reconstruit sous François T' et Henri IV; puis le Louvre de Charles V devenu le Louvre des seconds Valois et des Bourbons, avec son élégante galerie et sa colonnade majestueuse. Au sud et à l'ouest, s'élèvent des monuments des deux derniers siècles; des dômes, plus en faveur que les clochers, attestant, au Valde-Grâce, la foi d'Anne d'Autriche; aux Invalides, la grandeur de Louis XIV; à Sainte-Geneviève, en construction, les derniers témoignages de la piété officielle sous Louis XV et Louis XVI; plus bas, sur les rives de la Seine, le d-ôme du collège Mazarin, et la noble façade du palais de la Monnaie, bâti par Louis XV, comme l'École militaire dont les toitures apparaissent au loin. Et, séparant la ville en deux, le cours étincelant de la Seine se dirige vers l'ouest, avec ses ponts presque tous dégagés de maisons, ses quais de pierre que Mercier compare à ceux de Babylone et que Londres peut envier, et les masses vertes des promenades, qui se prolongent sur la rive droite jusqu'aux hauteurs où s'abritent les villages de Passy et de Chaillot.

Le panorama n'évoque pas seulement des souvenirs historiques. Il fait parcourir toute l'échelle des conditions sociales, toute la gamme des douleurs et des plaisirs; il présente groupés dans son vaste cercle tous les abris de la misère, du travail modestement

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mais suffisamment rémunéré, de l'aisance et de la richesse : derrière soi, et presque à ses pieds, les taudis, les bouges, les coupegorge du faubourg Saint-Marceau et des ruelles de la Cité; l'hôpital général de la Salpétrière, semblable à une ville de déshérités; THôtel-Dieu, le réceptacle de tous les maux, le Paris des gueux et des misérables; plus loin, les ateliers, les boutiques s'éclairant modestement le soir, le Paris laborieux et fécond de l'industrie et du commerce; les couvents éparpillés et formant une sorte de demi-cercle au sud et sud-ouest, asiles du recueillement et de la souffrance; les maisons des bourgeois, des gens de loi au Marais, dans rîle Saint-Louis, dans le quartier Saint-André-des-Arts; le commerce riche, aux abords du Pont-Neuf et surtout auprès du Palais-Royal, la ville du luxe, de la dissipation et des loisirs, avec ses théâtres, ses restaurants, ses hôtels meublés, que fréquentent les provinciaux et les étrangers ; et vers l'ouest, les superbes hôtels de la noblesse et de la finance, à l'ombre des jardins et des promenades, à proximité de l'avenue des Champs-Elysées et de la place Louis XV, qui, précédant la magnifique réunion des palais royaux des Tuileries et du Louvre, forment la plus belle entrée qu'on puisse rêver pour une grande capitale !

LES RUES

Si le spectacle de rensemble de Paris est saisissant, celui de ses gSo rues ne l'est pas moins. Plus que partout, la diversité de ses aspects s'y révèle. Rien ne ressemble moins aux rues calmes des faubourgs de Touest, bordées des murs et des portes cochères des grands hôtels, que les rues des faubourgs de Test, de la Cité et des quartiers voisins. Qu'on entre dans les rues de la Pelleterie, de la Draperie, où jamais le soleil n'a pénétré, dans ces vieilles rues du moyen âge, qui portent des noms étranges et bizarres comme elles : Pet-au-Diable, Tire-Boudin, Trop-va-qui-dure, Fosseaux-Chiens", qu'on conduise un étranger dans ce réseau de rues courtes, étroites, noires, moroses, réseau sombre, malpropre et malsain, il aura peine à se figurer qu'il est au centre de la plus belle ville du monde. Mais s'il débouche dans une des grandes artères de cette ville, dans les rues Saint-Denis, Saint-Honoré, Dauphine, par exemple, la stupeur et le dégoût font place à Tétourdissement, à Téblouissement, à l'assourdissement. Déjà, sous Louis XIII, Bentivoglio disait : « Paris avec son fourmillement de personnes et son fracas de voitures me fait tournoyer les yeux et m'étourdit les oreilles». En 1790, Karamsine n'était pas moins ému du bruit, du mouvement, de la bigarrure de la foule et des

LES RUES

voitures, roulant avec un fracas de tonnerre sur les pavés. « Il me semblait, écrit-il, que je n'étais qu'un grain de sable tombé

Fi''. i3. — Vieilles maisons de la lin du seizième siècle, rue Saint-Denis.

dans un torrent vertigineux ou saisi par un tourbillon ».

Quels sentiments ne devait pas éprouver un paysan ou un provincial, accoutumé à la grande paix, au silence des champs, au

3o PARIS EN 1789.

calme, au bruit intermittent et discret des petites villes, lorsque, débarqué du carrosse ou de la diligence, il se trouvait dans une de ces rues où la vie bruyante surabondait, où, dans Téchancrure de la perspective des corniches et des saillies des toits, la lumière tombait d'en haut, comme au fond des gorges des montagnes! Au lieu des chaumières émergeant à peine du sol, des maisons de province à un étage, il avait devant ses yeux de hautes constructions, noircies par la fumée, percées d'innombrables fenêtres, à quatre ou cinq étages et même davantage, dérobant aux regards la plus grande partie du ciel : ruches sombres aux innombrables cellules où le travail et Tindustrie agissent sans relâche. Dans les quartiers commerçants, point de recherche d'architecture, si ce n'est çà et là le portail d'une église ou les restes d'un vieil hôtel converti en magasin ou en atelier. De grandes façades nues, lisses, semblables, dit un Allemand, à des parois de rochers qu'on aurait percées d'ouvertures, ne présentant d'autres décorations que les enroulements de quelques balcons, d'autres reliefs que les irrégularités de leur alignement, d'autres saillies que les tableaux des enseignes et l'avance des auvents. Ce n'était plus la rue du moyen âge et de la renaissance, avec ses hauts pignons, ses carapaces d'ardoises, ses grandes enseignes pendues à des potences de fer forgé, ses galeries, ses perrons saillants, l'imprévu, le charme et le pittoresque de l'irrégularité et de la fantaisie. Les pouvoirs nouveaux, issus de l'ordre et de la règle, avaient pour ainsi dire raboté tous ces reliefs; les enseignes avaient été réduites en 176 1 à trois pieds de saillie dans les grandes rues; plus tard, leurs tableaux avaient du être appliqués contre les murs. On avait interdit les attributs de métier sculptés, surplombant la voie publique : les bottes géantes, les éperons gigantesques, les cafetières immenses, les épées qui se balançaient au vent; on avait supprimé toutes les

LES RUES. 3i

aspérités des façades, de sorte que, selon Mercier, « la ville offrait pour ainsi dire un visage poli, net et rasé ». Réformes qui sans doute avaient froissé plus d'un intérêt, choqué plus d'un usage à tel point qu'aux débuts de la révolution, où la vigilance de la police s'était affaiblie, on vit sur bien des points reparaître les

Fig. 14. — Maisons de la place du Palais de Justice, construites sous Louis XV'I.

bottes, les cafetières et les épées que les ordonnances de M. de Sartine avaient fait disparaître.

Il y eut toujours, il est vrai, des tableaux reproduisant les vieilles enseignes historiques, géographiques, pieuses, banales ou frivoles, qui désignaient seules, avant la création des numéros, la personnalité de la maison*, de grands écriteaux, sur lesquels étaient inscrits, en lettres apparentes, le nom du commerçant et du fabricant; des plaques de marbre, où était gravé le nom du premier possesseur ou du possesseur actuel des vieux hôtels; des écussons de notaires chargés de trois fleurs de lis, à l'entrée des larges allées

ou des portes cochères; mais le sentiment de l'individualité tendait à se perdre, dans la maison comme ailleurs, par le progrès de la réglementation uniforme, par le numéro succédant à l'enseigne et la rendant moins utile, par la désignation plus précise des maisons et des rues.

Croirait-on que jusqu'en 1728 rien n'indiquait qu'on était dans une rue plutôt que dans une autre? Pour le savoir, un étranger, et même un Parisien, était obligé de s'en informer auprès des passants. A cette époque seulement, suivant Texemple de plusieurs grandes villes de l'Italie et devançant Londres de plus de vingt années, Ton s'avisa de faire placer au coin des rues des écriteaux de fer-blanc sur lesquels leur nom était écrit en gros caractères noirs. Primitivement, ces noms avaient été déterminés par l'usage et la coutume; ils avaient existé pendant des siècles sans qu'on songeât à leur donner une consécration officielle ; une enseigne, le voisinage d'une église, la direction vers un édifice religieux ou une localité voisine, avaient amené leur appellation. A partir de 1728, les rues furent baptisées aussitôt leur naissance, et leurs parrains leur donnèrent soit les noms des propriétaires des hôtels et des terrains sur lesquels elles avaient été construites, soit des noms de princes existants, de magistrats, voire même de littérateurs et d'artistes célèbres. Ainsi furent désignées les rues de Provence et de Berry, les rues d'Antin et de Choiseul, les rues de la Michodière et Le Peletier, du nom de De la Michodière, comte d'Hauteville, qui fut prévôt des marchands de 1772 à 1778 et qui donna aussi le nom de son fief à la rue Hauteville, et de Le Peletier de Morfontaine, son successeur à l'Hôtel de ville. On n'avait pas encore l'idée de faire rappeler à des voies nouvelles la mémoire des victoires mémorables, comme Denain et Fontenoy, mais on glorifiait les écrivains illustres, en mettant à l'angle des rues voisines

LES RUES

des théâtres où leurs œuvres étaient représentées, les noms de Corneille, de Racine, de Voltaire, de Favart et de Marivaux.

Le numérotage des maisons fut une des conséquences de la désignation officielle des rues. Il fut longtemps à se faire admettre dans les usages; car des adresses indiquent encore Tenseigne de la maison et la situation de la porte, la première, la seconde ou la troisième à droite ou à gauche, après tel édifice déterminé. Le système adopté primitivement n'était pas celui qui a été établi en 1806, et qui subsiste encore aujourd'hui. Les numéros, partant de la Seine ou suivant son cours, selon que les rues étaient parallèles ou perpendiculaires au fleuve, se continuaient sans interruption d'un côté, jusqu'à l'extrémité de la voie publique, et revenaient de l'autre côté jusqu'au point de départ des premiers. Ainsi dans la rue Saint-Honoré, qui avait q5o toises, soit 1,900 mètres de long, le numéro i débutait à la suite de la rue de la Ferronnerie; puis la série se continuait jusqu'à l'angle de la rue Louis XV, aujourd'hui

rue Royale, où se trouvait le ,__ — ^- ___.^__^ ^

n" 394; le n" 395 lui faisait face, \ et la série revenait sur le côté opposé vers la rue de la Ferronnerie, où s'élevait, auprès du n" 729, le buste de Henri IV.

Les améliorations les plus simples sont souvent les plus tardives à se réaliser. On s'était décidé à mettre des plaques indicatives sur les rues, des numéros sur les maisons; on ne pouvait parvenir à les border de trottoirs, afin de faciliter la circulation et

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