PARIS ES I
Fig. i5.~ Maisonde la rue de laFerronnerie où le buste de Henri IV était placé.
d^assurer la sccurité des piétons. Malgré Texemple de Londres, on ne se déterminait qu'avec peine à en établir dans les rues neuves. Les premiers furent posés dans la rue du Théâtre-Français, aujourdMiui rue de TOdéon , encore se crut-on obligé, pour les protéger contre le heurt des voitures, de les garnir de petites bornes. On ne s'imaginait pas que les roues pussent frôler leurs bordures sans les endommager. Il semblait qu'on ne pouvait renoncer aux bornes, qui depuis des siècles accotées contre les murs et au coin des portes, servaient de contreforts aux constructions et d'abri pour les piétons, obligés parfois de se coller derrière leur saillie pour éviter le contact d'une roue ou d'un moyeu menaçants.
Ces bornes avaient leur raison d'être, puisque rien ne séparait les soubassements des maisons de la chaussée. Celle-ci est garnie de larges pavés carrés, assez espacés pour que les chevaux glissent moins, assez grands pour que les piétons puissent y poser la semelle, au milieu des rigoles que l'eau forme autour de chacun d'eux. Infortunés piétons! avait-on songé à eux, en établissant ces chaussées, qui n'étaient pas bombées en dos d'âne, mais qui se creusaient vers le milieu, oi^i coulait le ruisseau? Avait-on pensé, à l'époque où elles avaient été façonnées de la sorte, qu'il viendrait un temps où l'on ne porterait plus des bottes et des brodequins, mais des souliers légers et des bas blancs, presque impossibles à protéger contre les atteintes de la poussière et de la boue? La police, il est vrai, toujours animée de bienfaisantes intentions, combattait de tout son pouvoir ces fléaux des grandes villes. Le roi ne donnait pas seulement 900,000 francs par an pour l'entretien et la fourniture des pavés de Paris, il contribuait aux dépenses de l'enlèvement des boues. Chaque matin, entre sept et neuf heures, les charrettes de l'entrepreneur des boues, dont une sonnette annonçait l'approche, parcouraient les rues, accompagnées d'un
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charretier et d^un retrousseur. L^hiver, elles enlevaient les neiges comme en d'autres temps les immondices. Les habitants, préve-
Fig. i6. - Le passage du ruisseau un jour dorage, d'après Garnier.
nus par le son d'une autre sonnette, qu'un homme faisait tinter de rue en rue, étaient tenus de balayer le devant de leurs maisons avant l'arrivée des charrettes- et, dans les chaleurs, ils devaient l'arroser deux fois par jour.
Malgré ces sages prescriptions, rien n'était comparable à la saleté de certaines rues, les jours de pluie et de dégel. Elle fai- " sait grimacer les étrangers moroses; les Italiens, habitués aux dalles de leurs cités-, les Anglais, accoutumés aux trottoirs de Londres lavés par la pluie*, voire même les Russes, qui auraient du se montrer moins difficiles. « Quel pavé! s'écrie une Napolitaine, quelle malpropreté! Y a-t-il une ville au monde aussi sale que celle-ci! » — « Paris est un plus propre qu'une étable, dit le Russe von Vizine; à peine descendu du perron, il faut se boucher le nez, et sans les parfums qu'on fabrique ici, Ton ne pourrait prévenir l'asphyxie ». Karamsine signale « un mélange de belles choses et d'immondices, qui contribuent à rendre Paris la ville la plus hideuse, la plus parfumée et la plus infecte qu'il y ait au monde ». — A la moindre pluie, toute la poussière se convertit en une boue qui n'a pas sa pareille, et qui donne son nom à une couleur particulière, la couleur boue de Paris. emplo3''ée pour les étoffes à la mode. Cette boue noire, puante, d'une odeur insupportable pour les étrangers, tache si fortement les vêtements, sui^■ant un géographe parisien, qu'on ne saurait en enlever les traces sans emporter la pièce.
Aussi, comme les gens soigneux de leurs vêtements font des tours de force et d'adresse pour éviter les éclaboussures! C'est un spectacle réjouissant et curieux que de voir un petit-maître, en perruque à marteaux, en habit galonné, en bas blancs, marchant sur la pointe des pieds, sautant de pavé en pavé, se sauvant, quand survient une voiture, dans les boutiques ou sous les portes cochères. Encore, s'il y trouvait un abri assuré! Mais un passant qui court peut faire jaillir sur lui une gerbe de boue, qui le moucheté et le crible. Si les souliers seuls sont atteints, c'est un demimal, que les décrotteurs, à Taffut au coin des rues sur leurs
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boîtes remplies de brosses et de cirage, peuvent aisément réparer. La pluie survient-elle, le spectacle devient indeseriptible. Un grand nombre de maisons avaient conservé leurs gargouilles du moyen tige , leurs gouttières saillantes , qu'une ordonnance de 1764 avait proscrites en principe, mais qui continuent, au nombre de 5o,ooo, affirme Mercier, à lancer de cinquante pieds de haut leurs cascades jusqu'au milieu du ruisseau, ou à les faire tomber dans le dos des laquais, debout derrière les carosses qui circulent au centre de la chaussée. Le ruissesu, grossi par les eaux des cours comme par celles qui s'élançaient des toits, s'enfle, déborde envahit les pavés en pente, forme une sorte de rivière où les chevaux pataugent, et que les piétons hésitent à franchir. Les femmes surtout, abritées sous leurs parapluies, n'osent avancer, s'arrêtent sur le bord, et renonceraient à traverser le torrent, si des décrotteurs, des gagne -petit, des Savoyards n'accouraient avec des planches, avec des ponts à roulettes, qu'ils jettent sur le ruisseau. Moyennant trois deniers ou un petit sou, ils offrent la main aux dames; ils les soutiennent par le bras, tandis qu'elles traversent à la hâte le point mobile et vacillant, qu'il faut enlever prestement lorsqu'une voiture s'approche. Parfois le torrent est si large qu'aucune planche ne peut en atteindre l'autre bord : le décrotteur enlève alors la jeune femme sur ses bras, comme un sac de plumes, la place sur son dos ou la met dans sa hotte, pour la conduire à l'autre bord. Le transport sur le dos a fourni le sujet d'une jolie gravure du temps; la baronne d'Oberkirch, dans un de ses séjours à Paris, a vu le transport dans la hotte.