LA VIE INDUSTRIELLE
LE COMMERCE
De même qu'un foyer a besoin d'aliments incessants pour s'entretenir et s'accroître, une grande ville ne peut subsister et prospérer que par l'activité du commerce et de Tindustrie. Il faut que l'argent y afflue pour attirer les marchandises; il faut que des denrées innombrables y soient apportées pour y être consommées journellement; il faut que l'industrie s'évertue à produire pour satisfaire à ses besoins et même à ses caprices. Le côté brillant, artistique et mondain de Paris est le seul qui frappe ordinairement les yeux; quant aux quartiers où Ton travaille sans relâche pour assurer la vie quotidienne, d'ordinaire l'étranger ne s'en préoccupe guère plus que le client des grands restaurateurs du Palais-Royal ne s'inquiète de leurs cuisines situées dans les sous-sols.
Le maniement de l'argent et des valeurs fiduciaires était surtout l'apanage des financiers et des banquiers, qui habitaient presque tous entre la rue Saint-Denis et la place Vendôme. Leur centre était la rue Vivienne, où il y avait, selon Mercier, plus d'argent que dans tout Paris, C'est là que se trouvait la Bourse, installée
depuis 1724 dans une partie de l'ancien palais Mazarin, qui est comprise dans Tenceinte actuelle de la Bibliothèque nationale. Sa cour avait été séparée de la rue en 1784 par une suite « d'arcades de proportions heureuses et d'ordre dorique » ; elle formait un vaste préau découvert, entouré de portiques, planté d'arbres, sable et garni de bancs de pierre. Ce préau donnait accès à une belle galerie, décorée de fresques, de statues et de bustes antiques, où les soixante agents de change se réunissaient tous les jours, à midi, sur un petit parquet séparé du public par une balustrade de fer à hauteur d'appui. Après la fermeture de la Bourse, les spéculateurs allaient continuer leurs opérations aux alentours, notamment au Palais-Royal. Dans les cafés et les cercles, surtout au café du Caveau, les agioteurs, malgré les défenses réitérées de la police, se livraient à des paris, à des compromis clandestins et sans frein sur la hausse et la baisse des effets publics.
Outre les effets royaux, qui avaient été mis en circulation sous diverses formes, les principales valeurs cotées à la Bourse étaient les actions de la compagnie des Indes, de la Caisse d'escompte et de la compagnie des Eaux. L'esprit d'initiative et d'association financière se manifestait également à cette époque par la création de compagnies d'assurances contre l'incendie et sur la vie.
Mais la Bourse n'avait qu'une importance restreinte à côté du grand mouvement de l'industrie et du commerce. Ceux-ci s'étaient depuis longtemps développés à Paris, malgré les entraves que l'institution séculaire des corporations avait pu leur apporter, et que Turgot n'avait point réussi à faire disparaître. Les communautés d'arts et métiers subsistaient toujours : si elles avaient perdu le caractère confraternel qu'elles possédaient au moyen âge, elles formaient toujours des associations de maîtres dont l'intérêt professionnel était le principal but. Ceux qui vou-
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laient s y faire admettre devaient payer des droits pour la corporation et pour le roi, auxquels s'ajoutaient les frais de réception. Toutes ces communautés, dont le nombre dépassait cinquante, avaient leurs bureaux ou leurs chambres syndicales dans les quartiers commerçants, qui s'étendaient dans le vieux Paris de la rive droite. Quelques-uns étaient installés dans des constructions qui n'étaient pas sans importance. Le bureau des drapiers, situé rue des Déchargeurs, présentait une élégante façade d'ordre ionique et dorique, au milieu de laquelle étaient sculptées, dans un large médaillon, les armes de la ville. La commnnauté des orfèvres possédait, rue Jean-Lantier, une chapelle ornée de sculptures de Goujon et de Germain Pilon, et près de laquelle s'élevait une maison qui servait d'asile aux orfèvres que la vieillesse ou les infirmités rendaient incapables de travailler.
La plupart des maîtres artisans travaillaient avec un ou plu-
Fig. 141. - Entrée de la Bourse sur la rue Vivienne.
sieurs compagnons et apprentis dans des chambres médiocrement éclairées, ouvrant sur les rues et les cours étroites du centre de la
ville. Certaines rues avaient leur industrie et leur commerce spéciaux; elles en portaient parfois le nom, comme le quai des Orfèvres, les rues de la Ferronnerie, de la Tixeranderie, de la Coutellerie. Au centre du mouvement commercial, dans le cloître Saint-Merri, s'élevait le tribunal de la juridiction consulaire, où des négociants élus par leurs pairs tous les ans, le 28 janvier, jugeaient les contestations commerciales avec une rapidité, un zèle et une gratuité que ne connaissaient pas les tribunaux ordinaires. Depuis un certain temps, les conditions du travail tendaient à se modifier : les anciennes entraves des corporations se relâchent, le capital acquiert une importance inconnue jusqu'alors, et sur différents points, des manufactures, se fondent et se substituent aux petits ateliers. Ces manufactures qui ont besoin d'espace, s'établissent d'ordinaire dans les quartiers excentriques et les faubourgs. Quelques-unes se sont formées par l'initiative individuelle et prospèrent sans l'appui administratif; mais la plupart, qui ont besoin de privilèges et d'être soutenues contre leurs concurrents, se sont placés sous le patronage du roi et des princes. Une des plus importantes était la manufacture de papiers peints, installée par Réveillon au faubourg Saint-Antoine dans les vastes jardins de la Folie-Titon. Les superbes plafonds, dont le secrétaire du roi, Titon, avait fait décorer par les premiers artistes de la fin du règne de Louis XIV les plafonds de son habitation, avaient été conservés et fournissaient aux artistes employés à la manufacture des inspirations et des modèles. Quatre cents ouvriers travaillaient dans les ateliers, où l'on entrait par une porte monumentale surmontée d'un écusson aux armes de France et de l'inscription : « Manufacture royale de papiers peints et veloutés «. On sait que ce fut là qu'éclatèrent, le 28 avril 1789, les premières violences de la Révolution contre les particuliers, et que la
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population du faubourg Saint-Antoine, surexcitée par des propos qu'on prêtait à Réveillon, pilla sa maison et ne put en être expulsée que par les Suisses et les gardes françaises.
L'industrie parisienne comportait toutes les variétés, depuis les grands ateliers jusqu'aux petits, depuis les objets les plus chers jusqu'aux moins coijteux, depuis les mieux travaillés jusqu'aux plus grossiers. De réduits sales et sombres sortaient des merveilles de fraîcheur, de délicatesse et de fini. L'art de révantailliste, la bimbeloterie, la confiserie enfantaient des chefsd'œuvre, qui excitaient Tadmiration et parfois le sourire des badauds. Au jour de l'an, les confiseurs de la rue des Lombards étalaient , à la clarté de nombreuses bougies, des boîtes de bonbons de toutes formes : artichauts, tisons brûlés, bottes d'asperges, boîtes à allusions contemporaines. En 1787, D u V a 1 , confiseur du roi, attire la foule en étalant « un cours d'his-
pT Des <Tuaù~cp Jaùrans, cvPar^.
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JOSSE l'aine
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Fig. 142. — Adresse illustrée d'un marchand d'éventails.
toire en sucrerie », où il représente les événements les plus remarquables de Tannée précédente. Cette fois, c'est « la représentation du port de Cherbourg, et des cérémonies les plus curieuses qui ont eu lieu en Normandie pour la réception du roi )>. Nous avons vu au Petit-Dunkcrque et au Palais-Royal les productions séduisantes de l'industrie parisienne, qui savait concilier le goût avec la variété et la nouveauté.
Que d'inventions l'ingéniosité de Tesprit parisien ne mettaitelle pas au jour pour attirer les clients! Chacun s'efforçait d'obtenir pour elles l'approbation de l'Académie des sciences, qui ne dédaignait même pas de donner son patronage à un nouveau vernis connu sous le nom de « cire coquette ». Que de réclames pour les remèdes infaillibles, la parfumerie, la papeterie, les eaux de toilette et de santé de tout genre! Ici, c'est de la « graisse d'ourse blanche d'Amérique préparée sans feu par les sauvages et propre pour faire croître les cheveux et en prévenir la chute » -, une « nouvelle pommade attractive pour fixer solidement les faux toupets sur la tête »; là, on recommande un bâton incorruptible de mastic de la Chine pour remettre les porcelaines, cristaux, marbres, figures et verres cassés. Ce sont aussi des essences pour la destruction des punaises, de l'esprit de la Mecque contre les douleurs de dents, de Teau d'Hippocrène, du nectar de Cypris pour la toilette, des appareils pour empêcher les cheminées de fumer, une machine qui perce les deux oreilles en même temps sans qu'on en sente lapiqijre. Notons aussi, comme l'indice d'un usage qui s'était conservé dans la haute aristocratie, un « magasin de meubles de deuil pour les grands seigneurs », situé rue Pastourelle.
Quand il n'a pas recours aux annonces des journaux, le commerce cherche à attirer l'attention par l'enseigne, par les boniments
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de ses courtauds, par les gestes même des garçons fripiers, qui sai-
Fig. 143. — Le charlatan fiançais sur la place du Louvre; d'après Duplessis-Bertaux.
sissent les passants par le bras pour les faire entrer dans leurs bou-
33o PARIS EN 1780.
tiques. Ces boutiques, surtout sous les piliers des halles, sont souvent obscures à tel point qu'il est impossible de discerner si Thabit qu'on veut acheter est noir, vert ou violet. Il en est de même dans bien des rues, dans la rue Tire-Chappe par exemple;, les magasins y sont encombrés de marchandises; il est presque nécessaire d'allumer une chandelle pour les voir, et la lumière est ménagée de façon à dissimuler les défauts des étoffes. Selon Mercier, cette rue semble renfermer un peuple juif, tant ses habitants sont sales, pressés, avides, patelins. Presque partout le marchand surfait, jure sur sa conscience qu'il ne peut rien rabattre et finit par céder si l'on insiste. La plupart des tailleurs vendent à crédit, sauf ceux qui étalent des habits tout faits à prix fixe. Le peuple préférait s'adresser aux fripiers installés sous des parapluies de toile cirée sur la place du Louvre et sur la place de Grève, où l'attiraient aussi les parades et les discours des charlatans. D'autres cherchaient à faire de bons marchés dans les ventes publiques, comme celles de l'hôtel Bullion, sans se rendre compte que les marchands se coalisaient entre eux, par une sorte de fraude appelée « grafinade », pour faire tourner les enchères à leur profit.
La plus grande partie du commerce des denrées alimentaires se faisait sur la voie publique, sur des places et dans des halles. Il y avait des marchés dans tous les quartiers, sur des places souvent trop étroites, où s'entassait tout un monde de vendeuses et se coudoyait un peuple d'acheteuses. Le plus central, le plus considérable était le marché des Innocents. Partout le spectacle était à peu près le même; les abords étaient à peine praticables; les légumes et les fruits étaient entassés pêle-mêle sous des abris chancelants, au milieu de la poussière ou de la boue; des hommes et des femmes portant des hottes chargées de quintaux de provisions,
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se frayaient un chemin dans la foule des acheteurs; ceux-ci questionnent les marchands, qui tantôt cherchent à les amadouer par des paroles flatteuses, tantôt les invectivent sur un ton et dans un style qui ne se rencontrent que là. Le langage coloré, criard et cru des poissardes est célèbre, tel que Vadé l'a fait connaître, en radoucissant, dans ses écrits. L'acheteur n"a pas seulement à s'as-
Fig.144. — Boutique d'un fourreur. (Tiré de V Encyclopédie.)
surer de la fraîcheur et du prix des denrées-, il faut qu'il se défende contre la fraude, qui va jusqu'à peindre des poissons et à coudre des chats dans des peaux de lièvre. Aussi c'est de tous côtés une bataille de mots, des attaques, des ripostes sur les tons les plus divers, des cris, des gros rires; un bruit, un tumulte incessants, en un mot une vraie Babel.
Chaque nature de marchandises avait son quartier déterminé; quelques-unes même avaient leurs halles spéciales. La plus monu-
mentale était celle qu'on avait construite récemment pour les grains. Sa toiture en forme de dôme semblait suspendue par les fées, de l'avis d'Arthur Young, qui déclarait n'avoir pas vu en FVance, ni en Angleterre, un édifice comparable. Six facteurs, qui versaient chacun un cautionnement de 5o,ooo francs, étaient chargés de la vente en gros des farines, tandis que d'autres s'acquittaient de la vente au détail ; les transports étaient faits par une bande de vingtquatre forts, dont la vigueur et la solidité étaient proverbiales.
Sur la rive gauche de la Seine, se trouvaient les halles à la volaille, aux veaux et au vin. La halle au vin était une propriété de rhôpital général. Il fallait aussi s'y défier des falsifications et des mélanges. « Tous les vins de Paris, écrit en 1788 ["'auteur des Numéros parisiens, sont un mélange de vins du Roussillon et d'Orléans; mixture sans danger, mais qu'on vend hardiment pour du Bourgogne ». — « On donne le nom de vin à de l'eau teinte », dit un autre. Les eaux minérales coûtaient cher, par suite de la difficulté des transports. Au grand dépôt de l'hôtel Bullion, on payait l'eau de Vichy 4 livres et l'eau de Vais q livres la bouteille de quatre pintes. La bière blanche ou brune passait pour la boisson la plus saine qu'on pût se procurer à Paris.
L'administration n'épargnait aucun soin pour assurer la qualité et la quantité de certains approvisionnements. Elle ne se contentait pas de veiller à l'arrivage des grains : elle avait constitué un comité de boulangerie, qui avait établi des cours publics et gratuits de fabrication, faits par Parmentier et Cadet de \'aux. Elle réservait pour les boulangers 10,000 voies de bois sur les nombreux trains qui arrivaient par eau sur les berges de la Seine.
La viande affluait à Paris, si la police des boucheries laissait à désirer. Il n'y avait pas d'abattoirs; les bœufs étaient assommés, soufflés, dépecés dans les rues et les cours adjacentes du centre de
Fi°'. 145. — I-a marchande de pommes; d'après Bertaux.
AN- R 1 l
la ville; leur sang coulait sur les pavés et rougissait les ruisseaux. (]hez les bouchers, on invitait les ménagères à se méfier des « réjouissances » et de la manière dont manœuvraient les balances à la romaine. Un cahier de Paris de 1 789 demande qu'on mette des bornes aux gains illicites des bouchers, gains assez considérables pour leur permettre de donner des diamants à leurs femmes et de jouer la valeur d'un bœuf à une « partie de triomphe ».
Les Parisiens se dédommageaient de certaines coutumes surannées et répugnantes, de la saleté et des mauvaises odeurs des rues et des cours, en recherchant avec une sorte depassion les fleurs.
« Le seul objet des fleurs à Paris, dit un observateur, la quantité immense qui s'en achète et le
prix exorbitant qu'on les paie, est
capable d'empêcher que l'autorité
croie à la misère » . Jeunes et vieux
en achetaient pour s'en parer ou
en éga3^er leur sombre demeure.
Suivant les Mémoù^es secrets,
S3dvain Maréchal, « TAnacréon
du jour » aurait voulu qu'on
construisît une rotonde spéciale
pour le marché aux fleurs et qu'on lornât des statues de Flore
et de Pomone.
Fig. 146. — D'après une gravure de Quéverdo , tirée de l'Almaïuic/i des marchés de Paris.
LE PEUPLE
Dans cette foule immense et bigarrée qui remplit la ville, est-il facile de discerner les traits du caractère parisien, de le dégager des diversités que les conditions, la fortune, la naissance mettent entre les hommes, de savoir pour quelles raisons il s'est montré plus qu'un autre accessible aux idées qui ont triomphé dans la Révolution? A première vue, il y a, comme dans toutes les grandes agglomérations de population, des oisifs, des étrangers, qui jouissent des plaisirs qu'elles réunissent-, des hommes, en plus grande quantité, qui travaillent par l'intelligence et par les bras-, autour d'eux, des gens qui vivent au jour le jour à leurs dépens et d'expédients. Nulle part, il ny a une si grande quantité de vagabonds, de déclassés, de personnes exerçant des métiers inavouables. « Combien de gens de tous les états, dit un moraliste, même parés et parfumés, qui n'ont pas un louis dont ils puissent disposer! » Combien d'autres ont moins encore ! Il y a 20,000 individus qui ne savent pas où ils dîneront à midi, où ils coucheront le soir. Et, parmi les autres, combien n'ont pour toute ressource que leur salaire quotidien, que des gages précaires ! Dulaure évalue à 200,000 le nombre des domestiques : sans doute, il exagère de
moitié; mais qui pourrait compter la quantité exacte des compagnons artisans, des portefaix, des misérables qui vivent de la rue, en y recueillant les épaves qu'y laisse le superflu? Est-ce assez d'en estimer le nombre à plus de 100,000? Au-dessus d'eux se placent 100,000 ouvriers et compagnons, étrangers ou nés à Paris, qui vivent au jour le jour de leur salaire. La majeure partie de la population est composée des artisans, des petits boutiquiers, des marchands ambulants, évitant la misère par leur travail, atteignant parfois l'aisance, formant la partie la plus saine du peuple, mais touchant à la bourgeoisie, à laquelle ils se flattent d'appartenir; au-dessus, ce sont les gens de loi, les médecins, la bourgeoisie moyenne, les riches négociants, la haute bourgeoisie des magistrats et des financiers, qui forment un corps puissant par la richesse et l'intelligence, renfermant environ 80,000 personnes, tandis que la noblesse et le clergé réunis n'en auraient pas atteint 25, 000.
Cette haute bourgeoisie était la véritable aristocratie de Paris, car la noblesse, tirant ses revenus de ses châteaux et n'exerçant une influence réelle que dans ses terres, ne résidait dans cette ville que pour partager ses plaisirs et se rapprocher de la cour; mais la bourgeoisie, malgré la considération morale dont elle était entourée, n'avait 'pas une autorité nominale égale à son autorité effective; bien qu'elle occupât toutes les charges de l'administration et de la justice, elle se sentait primée dans beaucoup de cas par les nobles, qui ne justifiaient point leurs privilèges par les services qu'ils rendaient. Elle aussi pourtant était privilégiée; elle était exempte de la taille et d'autres charges; mais, comme les nobles, elle payait la capitation, les vingtièmes, et participait largement aux dépenses de l'État en acquittant les octrois. Libre autant qu'on peut l'être sous un régime
LE PEUPLE
OÙ Tarbritaire était dans les mots plutôt que dans les faits, elle était tourmentée du désir de voir les lois d'accord avec les principes du droit; humaine et généreuse, elle s'éprenait de la liberté et de l'égalité. Longtemps heureuse de vivre, fière d'habiter la capitale de la France, elle était frondeuse, janséniste, parlementaire; à la veille de 1789, elle se laissa entraîner avec une sorte d'ivresse par le courant des réformes, qui devait bientôt devenir le torrent révolutionnaire. Mercier vante son inépuisable charité et sa douceur extrême envers le bas peuple.
Si tous les bourgeois ne s'enrichissent pas, c'est de leurs rangs que sortent tous ceux qui s'enrichissent. C'est l'argent qui permet au roturier d'acheter des charges de noblesse, de magistrature et de finance, c'est l'argent qui donne la considération et le pouvoir. Les masses, que la charité soulage sans détruire chez elles la misère, que la police maintient par la délation sans les moraUser, s'habituent à ne croire qu'au succès, à l'habileté et à la force.
L'autorité traditionnelle de la religion s'affaiblit pour elles et ne les retient plus dans ses liens invisibles et puissants; les sentiments de la hiérarchie sociale s'atténuent,
et, dans le duc et pair qui pig. 147. —Le marchands de rubans; d'après Poisson.
passe, la foule ne voit que le luxe et Téclat de son costume et de son carrosse. L'habitation et l'équipage d'un financier rivalisent avec ceux du grand seigneur, et le peuple, qui sait la peine avec laquelle s'acquiert l'argent, en viendra à considérer l'argent comme le principal but de ses efforts et comme la source de la puissance et de Thonorabilité.
Ce peuple avait-il vu modifier son caractère sous le règne de Louis XVI? Longtemps il passa pour le plus gai, le plus insouciant, le plus vif, pour être à la fois gouailleur, spirituel, bon enfant. « Il est doux, honnête, poli », dit Mercier. Il mène une vie précaire et vit content, se divertissant philosophiquement du spectacle des splendeurs qu'il ne peut posséder », écrit une Anglaise. Et cependant, de l'avis d'autres auteurs, à la veille de i 781), la gaieté aurait fait place chez lui à la tristesse; il ne rit plus; la mine de l'ouvrier s'est assombrie et ne s'anime d'un sourire amer qu'en voyant passer les carrosses dont le prix ne lui a pas été payé. Pourtant, s'il compare son sort à celui du paysan, c'est un privilégié comme le bourgeois; il ne paie guère d'impôt que celui de l'octroi; il n'est astreint à aucun service militaire, pas même au tirage au sort de la milice; mais, comme il n'a pas connu ces charges, il ne sent pas qu'il en est exempt et ne ressent que davantage le poids de la lutte perpétuelle pour l'existence à laquelle la nécessité l'astreint. D'un autre côté, les perspectives d'un état meilleur, en s'ouvrant devant lui, lui apprennent qu'il peut plus facilement que par le passé sortir de sa condition; le souci de ses droits succédant à l'insouciance et à la résignation, il est moins heureux du moment qu'il croit pouvoir l'être davantage.
L'extrême mobilité de son caractère le rend prêt à jouer tous les rôles. Il passe en un moment de l'oisiveté au travail,
LE PEUPLE
de la résignation à Tattaque. Il est d ordinaire facile à conduire-, mais, si on le heurte, il devient opiniâtre. Le sentiment du respect et de la subordination se perd dans ses rangs. Les pe-
Fig. 148. — Marchandes de comestibles sous la voûte du Châtelet; d'après une gravure ancienne.
tits spectacles, dont on déplore la licence effrénée, entretiennent, suivant un "cahier de 1789, « Tinsubordination et la ruine des serviteurs et des garçons ouvriers » . « Les maîtres, dit Mercier, se plaignent de ce que leurs ouvriers leur font la loi et se coalisent pour leur résister. Propos insolents, lettres injurieuses, ils se permettent tout ». A Paris comme en province, les compa-
gnons forment des associations occultes, telles que celles des gavots et des dévorants , et cherchent à défendre leurs intérêts contre ceux des patrons. En même temps, si dans des jours où le travail abonde, ils se nourrissent et s'habillent comme des bourgeois, selon Messance, ils sont dans le besoin, si le chômage et la maladie surviennent; d'ordinaire, ils dissipent tout ce qu'ils gagnent, et ne sont sobres toute la semaine que pour s'enivrer les jours de fête. Et ces jours sont nombreux, « Les ouvriers font ce qu'ils appellent le lundi et même le mardi >>, écrit Mercier. Si les salaires sont de 40 à 5o sous par jour pour a plupart, ils sulfisent pour leur procurer trois jours de loisir par semaine. De là l'habitude de l'oisiveté; des distractions coûteuses, de nouveaux besoins auquels un travail régulier ne saurait désormais satisfaire.
« Si l'on considère, écrit le juriconsulte des Essarts, Tespèce d'anarchie et la licence dangereuse dans laquelle la plupart des ouvriers, des manœuvres, des commissionnaires et des gagnedeniers existent au sein d'une capitale policée, on sera saisi d'un juste effroi. Ces hommes au milieu de la journée, sont dispersés dans les ateliers, sur les places et dans les rues; au moindre signal de mécontentement, ils se retirent et se réunissent ensuite comme des hordes de sauvages, prêts à suivre l'impulsion qu'on veut leur donner. On parvient facilement à les séparer; mais comme on ignore leurs noms et les quartiers qu'ils habitent, on les voit reparaître jusqu'à ce que la crainte les détermine à prendre la fuite ». Si aux causes d'agitation qui fermentent dans leur esprit vient s'ajouter la crainte de la disette, les imaginations s'exaltent, le peuple, craignant pour son nécessaire, devient comme un lion, selon l'expression de Necker, et le soulèvement devient général. C'est ce qui arriva en juillet 1789,
LE PEUPLE
OÙ le pain était cher, où la légende des accaparements faisait perdre le sang-froid aux masses, et où il suffit d'une étincelle,
Fig. 149. — Le carreau des halles; d'après Jeaurat.
dans un milieu chargé d'électricité, pour déterminer une explosion terrible.
Paris était un grand centre où tout aboutissait, comme le disait Corneille :
II y vient de tous lieux des gens de toute sorte. Et dans toute la France il est fort peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix.
Comme dans un immense creuset, venaient sV fondre et s'y amalgamer les éléments les plus disparates et d'origines les plus diverses, les convoitises que la richesse excite, les énervements du luxe, Tactivité d'un travail surmené, l'ivresse des plaisirs, les forces aveugles de la multitude, les revendications légitimes du tiers-état, les initiatives généreuses de la noblesse, Torgueil des découvertes scientifiques, les doctrines des philosophes, les enseignements du théâtre et de la presse, la voix des orateurs et les pages des brochures, les excitations de la rue, les discours du Palais- Royal, les réclamations justes et les attaques calomnieuses, les accents du droit et ceux de la révolte; tous ces éléments, décuplés par la puissance vitale que donnaient à Paris sa grandeur et son génie propres, s'unissaient pour produire ce mélange surprenant de justice et d'injustice, de paroles superbes et coupables, d'actes héroïques et criminels, qui s'appelle la révolution française.
La chute de la Bastille fut saluée avec ivresse par le plus grand nombre, comme l'émancipation non seulement de la France, mais du genre humain. Ce n'était pas la prise d'une prison à peu près vide qu'on exaltait : c'était le symbole du pouvoir arbitraire dont on accuillait avec transport la disparition, La nouvelle de sa prise, cause une sorte de délire qui se répand avec une rapidité électrique. A Versailles, les députés jettent en l'air leurs chapeaux-, dans les maisons, suivant un témoin oculaire, des gens graves éclatent de rire, sautent en l'air, trépignent de joie. Cet enthousiasme gagne
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jusqu'à l'étranger, et dans les rues de Saint-Pétersbourg on s'embrasse en se félicitant. A Paris, Fenthousiasme atteignit le diapason le plus élevé, a Toutes les expressions les plus vives d'une joie délirante se manifestèrent de toutes parts, dit le docteur Rigby,
Fig. i3o. — Prise de la Bastille, le 14 juillet 17S9; d'après Monnet.
qui en fut témoin. Des acclamations, des cris, des sauts, des éclats de rire et des pleurs, tous les bruits, tous les sons, tous les gestes, firent apparaître dans la foule une émotion d'extrême satisfaction telle que je ne saurais supposer que jamais semblable ait été éprouvée par des êtres humains... L'enthousiasme général nous gagna; nous joignîmes nos voix à celles qui acclamaient joyeusement la liberté-, nous donnâmes de cordiales poignées de main aux Français délivrés ». Mais, au milieu des « impressions réelle-
ment délicieuses » qu'il ressent, l'Anglais entend tout à coup un sourd et profond murmure succéder aux explosions de la joie;, une sorte de stupeur s'empare de la foule en voyant une bande menaçante porter comme un trophée les têtes sanglantes de De Launa}'', le gouverneur de la Bastille, et de Flesselles. « Spectacle horrible et qui donne le frisson », s'écrie l'Anglais en se retirant, La même journée avait réuni sous les yeux de Rigby les sentiments opposés que pouvait faire naître la Révolution : l'enivrement de la liberté conquise et l'appréhension des crimes qui, selon le mot de M""" Roland, devaient être commis en son nom.
Plus décent ans se sont écoulés pendant cet intervalle de temps, Paris adoublé son enceinte et quadruplé sa population. Ens'agrandissant, il a élargi ses rues, il s'est percé de voies nouvelles et superbes; il s'est garni de trottoirs; il a perfectionné son pavage; il a multiplié le nombre et Tintensité de ses appareils d'éclairage; si, malgré des destructions à jamais regrettables, ses plus beaux monuments sont encore ses monuments anciens, souvent réparés et complétés avec art, il en a construit de nouveaux, qui, à l'exception de plusieurs églises, de ses arcs de triomphe et de ses colonnes commémoratives, sont des édifices d'utilité publique, gares, palais d'expositions, casernes, hospices, mairies ou des salles destinées au plaisir, tels que l'Opéra, l'Hippodrome et rÉden; multipliant le réseau de ses égouts et s'abreuvant en grande partie d'eaux de source, il s'est aéré, assaini, approprié. Ses progrès matériels ont été merveilleux, sans avoir modifié toutefois son importance relative, si on la compare à celle des autres grandes villes du monde.
L'accroissement de Paris ne doit pas être attribué aux divers régimes politiques qui se sont succédé depuis un siècle en France, bien que plusieurs d'entre eux aient stimulé plus que d'autres sa transformation; il est la conséquence et l'un des symptômes du rrand
mouvement ci\ ilisateur qui régit les peuples chrétiens d'Europe et d'Amérique. Chez tous ces peuples qui ont des croyances et des institutions analogues, sous quelque dénomination qu'elles se distinguent, la même loi économique a favorisé le développement des grandes villes aux dépens des petites villes et des campagnes, et l'augmentation de la population de Paris, quelque prodigieuse qu'elle ait été, s'est produite dans des proportions analogues et quelquefois même inférieures à celles des autres capitales.
En effet, si nous admettons pour la population de Paris en 1789 le chiffre vraisemblable de 600,000, qui est celui' de Lavoisier, et que nous considérons comme un minimun, et si nous le comparons au chiffre constaté par le recensement de l'SSô, qui est de 2,344,550, nous trouvons que l'augmentation a' été à peu près quadruple; mais pendant le même laps de temps, Londres a plus que quadruplé, en passant de 85o,ooo habitants" à 3,8 1 (3, 000; il aurait même quintuplé, si Ton admet le chiffre de 4,700,000 âmes, donné par des statistiques qui englobent des localités adjacentes dans son agglomération. Vienne a suivi la même marche, en sélevant de 200,000 à 1,1 o3, 000 •, Berlin s'est accru de i5o,ooo à i,3i5,ooo. Il est à remarquer que cet accroissement prodigieux, auquel font exception quelques villes en décadence, s'est surtout produit de i835 à 1875, dans la période où les applications de la vapeur aux transports et à la fabrication, ainsi que la masse d'or jetée sur le marché civilisé par l'Amérique et l'Australie, ont fait naître une prospérité et une richesse inconnues jusqu'alors. La marche en avant, plus ou moins rapide suivant les événements politiques et les circonstances économiques, semble obéir aux mêmes lois civilisatrices qui attirent dans les grands centres l'activité de l'intelligence et de l'industrie pour les faire rayonner autour d'elles. Phénomène bienfaisant, de l'avis de
certains économistes qui estiment que, pour qu'un pays soit florissant, moitié des habitants doit vivre à la ville i opinion justifiée par l'exemple de l'Angleterre qui, depuis près d'un siècle et demi, a vu s'étendre d'une manière prodigieuse sa richesse et sa domination en dehors du continent européen.
Mais si l'accroissement de Paris a été normal, égal et même inférieur à quelques autres, Paris n'en a pas moins gardé son rang et son prestige. Il est toujours la seconde ville du monde par sa population; il en est toujours la première par la supériorité de l'intelligence, de la litte'rature et des arts. En vain signalerat-on des éclipses momentanées dans les lueurs qu'il répand-, en vain les autres villes de l'Europe s'efforceront-elles de rivaliser avec lui pour l'élégance, le goût, les productions de l'esprit; aujourd'hui, comme il y a cent ans, Paris attire les regards du monde civilisé; il est parfois son modèle; il fait souvent son envie et son admiration; il peut l'irriter, il ne le laisse pas indifférent; ses œuvres littéraires amusent ou passionnent l'étranger; ses romans, ses pièces de théâtre sont lus et joués partout encore; ses modes font encore loi de toutes parts; et, malgré les atteintes qu'a pu subir momentanément l'influence de la France, sa langue, la langue de Paris, est toujours la langue diplomatique et la langue littéraire par excellence.
Aujourd'hui, comme en 1789, Paris attire toujours l'étranger par les agréments de son séjour, par la variété de ses plaisirs, par ses théâtres, par ses œuvres d'art; il l'attire en plus par ses expositions, dont les merveilles étaient inconnues de nos pères. Étrangers et provinciaux comme autrefois y viennent en foule, soit pour acquérir la richesse, soit pour y dépenser celle qu'ils ont amassée ou reçue de leurs parents. Ceux qui ont quelques ressources y rencontrent tous les éléments d'une vie facile et aisée, à des
conditions de prix moins élevées que dans les contrées du nord de l'Europe.
Ces conditions ont-elles sensiblement varié depuis un siècle? Il est certain que l'argent a diminué de valeur dans la proportion de deux tiers au moins depuis ce temps; mais tous les objets n'ont pas vu augmenter de même leur prix. Il peut ne pas être sans intérêt d'examiner rapidement et très sommairement les différences et les similitudes qu'offrent la valeur et l'état des choses à Paris, il y a cent ans et de nos jours.
Les prix d'achat et les 103'ers des habitations ont à coup sûr augmenté d'une manière notable, peut-être des deux tiers dans les quartirs du centre, à coup sijr de beaucoup plus dans les quartiers neufs de l'ouest et du nord-ouest. L'alimentation est évidemment plus coûteuse, sauf pour le prix du pain, qui ne s'est point notablement accrue. Le prix de la viande a presque triplé^ mais si l'on en croit les calculs de Lavoisier, chaque habitant en aurait consommé un peu plus de i5o livres par an, absolument comme aujourd'hui. Où il y a une diminution certaine dans les prix, c'est pour quelques denrées que l'industrie et la facilité des transports ont mises à la portée de tous, comme le sucre, les bougies, les fruits de provenance exotique. Les prix des vêtements sont à peu près les mêmes dans les classes inférieures, mais ils ont de beaucoup diminué, surtout pour les hommes, dans les classes moyennes et supérieures.
Les transports sont plus faciles, plus nombreux, moins coûteux. Je ne parle pas des chemins de fer, qui vont six fois plus vite que les diligences, coûtent un tiers en moins, et qui ont remplacé si avantageus2ment pour les environs de Paris les carabas et les pots de chambre. En 1780, les voitures de louage étaient tarifées au prix d^ 24 sous la course; mais il n'existait
aucun de ces omnibus qui transportent pour 3o ou i5 centimes d'un bout à 1 autre de la ville. Les carrosses à 5 sous imaginés par Pascal étaient depuis longtemps tombés en désuétude. Les omnibus ont permis à tous de circuler avec plus de facilité, les trottoirs ont donné plus de sécurité aux piétons, et si la boue n'a pu être supprimée dans les vieux quartiers et sur les macadams, elle est atténuée du moins par le pavage en bois. Est-il besoin de faire valoir les progrès de Téclairage, en rappelant que dans l'enceinte de Paris agrandie 45,281 becs de gaz brillent au lieu des 6,2 2 3 réverbères d'autrefois?
Les théâtres ne sont pas plus nombreux relativement qu'il y a cent ans^ leurs prix ont augmenté, mais sans excès. Quant au prix des livres, il n'a pas sensiblement varié et par conséquent il est relativement moins élevé; mais il s'est moins abaissé que celui des journaux, dont le nombre s'est multiplié en même temps que leur format s'agrandissait.
Grâce aux progrès économiques, industriels et scientifiques, la progression sur le prix des objets de première nécessité, sauf po'-T les loyers, a été notablement atténuée, et cette atténuation a pu contribuer au bien-être des classes qui n'ont pour vivre que le strict nécessaire. Cela ne veut pas dire que le peuple fût misérable au dix-huitième siècle. Les salaires, en rapport avec la valeur de l'argent, avaient augmenté de 20 pour 100 depuis vingt ans. Le travail, surtout lorsqu'il exigeait un certain eftbrt d'intelligence, était suffisamment rémunéré. « Quant au peuple et à la petite bourgeoisie, écrit Duclos en parlant de Rome, tout décèle la pauvreté, comme tout à Londres annonce l'opulence nationale et à Paris le luxe particulier ». Sans pouvoir établir de terme de comparaison précis, tout porte à croire que dans le Paris démocratique et républicain de 1889 la répartition de la
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fortune est à peu près la même que dans le Paris aristocratique et monarchique de 1789. Les millionnaires ne sont pas moins nombreux de nos jours à Paris que du temps de Mercier; quelques fortunes atteignent même des proportions inconnues il y a un siècle. Comme en 1789, la finance tend à l'emporter en richesse sur la vieille noblesse; mais si celle-ci a perdu ses privilèges, elle garde ses titres et son prestige, d'autant plus qu'au lieu d'être accessible, comme par le passé, à la fortune, à la faveur et au mérite, elle ne l'est plus qu'à la naissance. Les familles ouvrières paraissent avoir augmenté en nombre depuis cent ans, par suite des modifications qui ont été apportées dans le régime de l'industrie. L'outillage étant devenu plus coûteux, le capital nécessaire pour l'acquérir et l'installer n'est plus à la portée de tous, et le nombre des patrons de même que celui des petits commerçants tend à diminuer, tandis que le nombre des grandes manufactures et des grands magasins s'accroît.
L'amélioration du sort du plus grand nombre s'est cependant manifestée de plus d'une façon. Comme partout, la durée moyenne de la vie humaine s'est élevée, peut-être dans des proportions moindres qu'elle ne paraît, car la diminution du nombre des naissances influe sur le chiffre apparent de la longévité moyenne. L'écart entre les chiffres des décès et celui des naissances, qui est d'environ b"/o en faveur de ces dernières, n'a pas sensiblement varié. En tous cas, l'assainissement, la reconstruction, l'aménagement perfectionne des hôpitaux y ont diminué les chances de mortalité.
Mais si leur aménagement laissait à désirer au point de vue des conditions hygiéniques, les établissements hospitaliers s'ouvraient à un plus grand nombre d'indigents que de nos jours. La population des hôpitaux et des hospices s'élevait en 1789 à
20, 341 âmes, parmi lesquels il faut compter, il est vrai, les mendiants, les vagabonds et les filles enfermées à la Salpêtrière et à Bicêtre, tandis qu'en iS85 elle était de i8,435 pour une population quadruple. Il est vrai qu'en 1789 les secours à domicile, surtout pour les malades, étaient moins bien organisés; l'aisance dans les classes inférieures était moindre; les institutions de prévo3^ance n'existaient pas, et la charité était faite parfois avec plus de largeur que de discernement.
Tandis que l'assistance hospitalière accueillait un plus grand nombre de déshérités, l'instruction primaire était, non moins que de nos jours, mise à la portée de tous. 317 petites écoles, de nombreuses écoles tenues par des maîtres écrivains et des « buissonniers » qui leur faisaient concurrence, qb écoles de charité étaient ouvertes sous Louis XVI pour une population de 600,000 âmes; si elles étaient moins bien organisées et moins fréquentées que les 367 écoles publiques et les 794 écoles hbres que Paris offre maintenant à ses 2,340,000 habitants, il n'en est pas moins vrai qu'elles donnaient, moyennant une faible rétribution, l'enseignement élémentaire aux enfants de tous les quartiers, et qu'en outre les écoles de charité la leur distribuaient gratuitement. Mais si les plus sérieux efforts ont été faits dans notre siècle pour l'organisation et la diffusion de cet enseignement, il n'en a pas été de même pour l'instruction secondaire. Celle-ci s'applique proportionnellement de nos jours à un moins grand nombre d'individus, tout en étant moins accessible à tous. Ainsi les dix collèges de Paris en 1789 contenaient 5, 000 élèves, soit un élève sur 120 habitants, tandis qu'en 1886 les huit lycées et les deux collèges qui sont admis au concours général en renfermaient 10,994, soit un élève sur 212 habitants. La proportition du nombre des boursiers est de nature à surprendre davantage, puisque avant la révolution il y en avait
1,040 et qu'aujourd'hui on ne compte que 524 internes boursiers dans les lycées de Paris. Ajoutons qu'en lyScj les externes étaient admis gratuitement aux cours des dillérents collèges.
La ville de Paris ne contribuait en aucune façon sous l'ancien régime aux dépenses de Tinstruction; cependant, si l'on tient compte de la dépréciation de la valeur de l'argent, le Parisien ne payait pas moins d'impôts que de nos jours. Ne.cker estimait que les contributions de Paris formaient entre le 7° et le 8'^' de celles de la France; M. Maxime Du Camp les évalue entre un quart et un cinquième; mais en 1789 Paris était la quarante-deuxième partie du pays, il en est la seizième aujourd'hui. Il concourt donc davantage à ses dépenses; mais d'un autre côté, le Parisien aurait acquitté en 1789 des impôts s'élevant à la somme élevée de ï 18 livres 2 sous par tête, tandis que la moyenne de l'impôt du Français n'était que de 20 livres i3 sous. Il y a moins d'écart actuellement entre les impôts, quelque élevés qu'ils soient, qui frappent les Parisiens et les autres habitants de la France. Il faut remarquer qu'il est difficile d'établir le chiffre exact des contributions afférentes à Paris, parce que certaines recettes qui s'appliquent au pays tout entier sont centralisées dans cette ville; pour l'octroi cependant, nous avons un point de comparaison précis qui nous permet de dire qu'il a diminué : en j 789, il aurait été de (3o francs par tête; il ne dépasse pas aujourd'hui 58.
Une partie des impôts contribuait du moins à assurer l'ordre et la sécurité. En janvier 1789, il y eut 89 déclarations de vol et 61 arrestations. En janvier 1886, nous trouvons 7i3 arrestations pour vol, et, dans la même année, le nombre des arrestations pour crimes et délits s'élève à 42,167. Évidemment le nombre des délits a augmenté, même en admettant que la répression soit plus exacte,
et tout en tenant compte de Taccroissement de la population totale de la ville.
La vérité de Thistoire n'est ni dans le progrès indéfini de Hegel ni dans le pessimisme de Schopenhauer. Le progrès continu ne paraît pas exister; d'un autre côté, tout revient, mais pas au même point ; tout recommence, mais pas toujours de la même façon. Sauf dans les périodes de décadence irrémédiable, chaque époque a ses mérites et ses progrès. Depuis le treizième siècle, ces progrès ont été incessants à Paris. Corneille disait, sous Louis XIII, ce qu'on aurait pu dire plus tard sous Louis XIV, sous Louis XVI, et avec plus de raison encore de nos jours :
Paris semble à mes yeux un pays de roman ;
et, faisant allusion aux constructions et à la transformation du nouveau quartier du Palais-Royal, le grand poète ajoutait :
Toute une ville entière avec pompe bâtie Semble d'un vieux fossé par miracle sortie Et nous fait présumer à ses superbes toits Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
Le passé, qu'il ne faut ni trop exalter ni trop déprécier, nous frappe par les similitudes comme par les différences qu'il présente avec le temps présent; il a eu pour ses contemporains ses heures de satisfaction et d'orgueil, dont ils ont joui comme nous jouissons nousmêmes des progrès acquis. Il y avait de nombreux abus à la veille de 1789; la ville de Paris n'était ni sans défauts ni sans taches, mais elle n'était ni sans charmes ni sans grandeur. Des progrès immenses ont été faits depuis un siècle, surtout pour les améliorations matérielles, surtout pour tenter d'élever le niveau intellectuel du plus grand nombre; et, si l'on se place en dehors des
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questions de régimes politiques qui se succèdent dans notre pays, il n'est personne qui puisse de bonne foi regretter de n'avoir pas \"écu il y a cent ans. Mais il faut reconnaître en même temps que le Paris de Louis X\'I n'était pas aussi sombre qu'on l'a souvent dépeint, et que la plupart des couleurs noires dont on l'a chargé appartenaient à une période antérieure; quand on cite des témoignages remontant à Louis XIV pour signaler lesrues comme de vrais coupe-gorge , lorsque même on parle de faits qui remontaient aux débuts du régne de Louis XVI, tels que le déplorable état des hôpitaux et des prisons, on oubhe que la sécurité était aussi complète que possible depuis longtemps, et que d'importantes réformes avaient été poursuivies sinon réaUsées, avant que la révolution en eût endossé le mérite.
La révolution n'a fait ni tout le bien que lui attribuent les uns, ni tout le mal dont l'accusent les autres. Sans méconnaître l'intiuence profonde qu'elle a exercé sur les événements et sur les idées, elle n'a changé ni les conditions économiques ni les condi tions morales de Paris. On lui a attribué l'initiative de beaucoup de progrès qu'elle n'a fait que continuer, beaucoup d'institutions anciennes qu'elle a démarquées en y mettant son empreinte, comme les écoles primaires, comme l'Institut, qui n'était que la reconstitution des Académies, comme le musée du Louvre, que l'on préparait avant ij'^o; mais ceux qui la maudissent en bloc, sans distinguer ses tendances subversives et des chimères qu'elle a poursuivies les principes généreux qu'elle a préconisés et les réformes nécessaires qu'elle a réalisées, se montrent non moins injustes que ceux qui condamnent sans discernement tout ce que le régime antérieur a fait.
Aujourd'hui comme en 1789, Paris, sans être exempt des vices et des misères qui sont le partage à peu près inévitable des grandes
agglomérations, reste toujours la ville du monde la plus brillante, la plus séduisante, la plus élégante, la plus littéraire, la plus artistique et la plus vivante. Elle est toujours parée des monuments superbes et variés dont les siècles passés Tont embellie ; elle y ajoute tous les agréments que donnent les progrès des sciences et la richesse. Puisse-t-elle dans le siècle qui va s ouvrir poursuivre sa marche ascendante et triomphante, en gardant sa couronne la plus précieuse, celle des arts et de Tintelligence, qui dans les heures d'une décadence inévitable, mais sans nul doute éloignée, est la seule qui ne périt pas, et consacre dans rhistoire le souvenir des grandes cités !