LA VIE CHARITABLE
LES HOSPICES
La sollicitude des pouvoirs publics ne s'appliquait pas seulement à la sûreté, à retnbellissement, à l'approvisionnement de la ville-, elle s'étendait aussi au soulagement de la maladie et de la misère. La charité chrétienne, la bienfaisance privée s'étaient, depuis des siècles, efforcées de porter remède au paupérisme qu'aucune constitution sociale n'est pas encore parvenu à faire disparaître; mais comme leur action avait ses limites et ses lacunes, l'Etat et les villes devaient s'efforcer d'étendre les unes et de suppléer aux autres.
Les souverains du moyen âge, s'inspirant de l'idée chrétienne, résidaient d'ordinaire entre une chapelle et un hôpital, qui dépendaient de leur résidence. Le palais de saint Louis était dominé par la Sainte-Chapelle, et non loin de là sur les bords de la Seine, s'élevaient les vastes bâtiments de l'Hôtel-Dieu. Reconstruits en grande partie au dix-septième siècle, ils contenaient vingt-cinq salles de toutes dimensions, dans lesquelles 2,5oo malades pouvaient être admis. Au commencement du
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règne de Louis XVI, plusieurs de ces salles étaient encombrées outre mesure; les lits y étaient rangés par quatre files et ceux du milieu se touchaient sur 'les extrémités. Larges de trois ou quatre pieds, ils recevaient chacun sur leur matelas de plume jusqu'à six personnes, trois placées d'un côté, trois de Tautre. La propreté laissait à désirer comme Taération; la gale était presque générale et perpétuelle; Tinstallation de la salle des blessés était plus défectueuse encore que les autres; sauf dans trente-trois lits, on mettait trois patients par lit. La chaleur qui se dégageait de ces lits suffisait l'hiver à chauffer certaines salles; de plus, il était inhumain de laisser côte à côte des personnes atteintes d'infirmités diff'érentes et des malades avec des mourants. L'opinion publique s'en émut; le roi en fut informé; il voulut, dit-on, s'en rendre compte par ses propres yeux ; l'Académie des sciences fut saisie de l'étude des meilleurs moyens d'améliorer les services hospitaliers, et des lettres patentes ordonnèrent en 1781 de disposer 2,5oo lits à une seule personne, et 25o lits pour deux malades séparés par une cloison.
Les progrès décidés s'accomplirent moins vite qu'on ne l'aurait désiré; ils furent exécutés avec d'autant plus d'hésitation que l'on étudiait la question de la translation de l'Hôtel-Dieu dans différents quartiers, à l'hôpital Saint-Louis, à la Santé, aux Célestins et à Passy. Cependant des réformes sérieuses se poursuivaient. Si l'encombrement était toujours grand, si la propreté laissait à désirer, de nouvelles salles avaient été ouvertes, et 1,675 malades étaient couchés seuls dès 1787. L'Hôtel-Dieu n'était plus en 1789 ce qu'il était en 1 781, et, grâce aux efforts de l'administration supérieure, il ne présentait plus que dans quelques-unes de ses parties l'aspect affligeant sous lequel on le dépeint d'ordinaire à la veille de la Révolution.
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L'hôpital de la Charité pouvait lui être proposé comme
Fig. ijj. — Bâtiment da l'hôtii-Dieu, reconstruit aprcs 1 inccnaie de 1772.
modèle-, la mortalité y était relativement moindre, la journée de malade moins coûteuse; les malades couchaient seuls dans
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deux cent trente lits. L'hôpital était tenu avec une propreté admirable par les frères de la charité de Saint- Jean de Dieu, au nombre desquels se trouvaient d'habiles chirurgiens. Les salles étaient vastes, bien aérées, décorées de tableaux de maîtres de l'école française, représentant des traits d'histoire religieuse, qui dissimulaient la nudité des murs en distrayant quelque peu les malades de leurs maux. Les convalescents étaient envoyés dans une maison spéciale, située rue du Bac. On faisait moins l'éloge du vaste hôpital Saint- Louis, fondé par Henri IV et qui dépendait de l'Hôtel-Dieu, et de l'hôpital du Saint-Nom de Jésus, créé par saint Vincent de Paul; mais l'hôpital paroissial de Saint-Sulpice était Justemjent renommée. Des paroisses moins importantes, comme Saint-Merri et Saint- André des Arts, avaient aussi leurs hôpitaux particuliers-, ils ne contenaient que de huit à seize lits. L'hospice de Saint- Jacques du Haut-Pas avait été récemment fondé par son curé, Cochin, dont il porte encore le nom. On y comptait trentequatre lits pour les malades et plusieurs lits pour des pensionnaires infirmes.
En outre, dans différents quartiers, des ordres religieux avaient des hospices particuliers. Les Hospitalières de la Roquette et celles de la Miséricorde de Jésus faisaient payer des pensions de 3o à 36 livres par mois aux femmes malades qui n'étaient pas indigentes. La communauté de Saint-Siméon-Salus soignait les femmes en démence dont l'interdiction avait été prononcée par la justice. Il y avait des fondations pour des personnes appartenant à certaines classes de la société. Telle était la maison royale de Santé de la route d'Orléans, établie en 1781, pour les pauvres ecclésiastiques et militaires malades. L'assemblée du clergé avait contribué pour 100,000 francs à son installation.
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Le régiment des gardes françaises, au moyen de retenues prélevées sur la solde, avait fait construire au Gros-Caillou un bel hôpital destiné ex-
clusivement a ses soldats. Parmi les établissements nouveaux figure aussi rhospice médico - électri que, inauguré en 1783, sous la présidence du lieutenant de police, dans une partie des bâtiments des Célestins. Les directeurs de cet établissement , auquel Franklin s'était intéressé, donnaient des soins gratuits et
Fig. 134. — Une salle de l'Hôtel-Dieu au dix-huitième siccle- Le duc de Chartres saignant un malade; d'après une gravure du temps, communiquée par M. R. Boulanger.
rémunères, sous la surveillance de commissaires de
la Faculté de médecine. Un hospice plus ancien, puisqu'il remontait à 1 170, c'était rhospice Saint-Gervais; il recevait les hommes sans asile pendant trois nuits dans une maison de la rue des Rosiers. Cette institution séculaire a été rétablie de nos jours par riniative généreuse des fondateurs de Tœuvre de l'hospitalité de-
nuit. La maison de la rue des Rosiers se composait de deux vastes salles contenant chacune vingt grands lits bien garnis, des tables et des bancs. Elle abritait certaines nuits jusqu'à 200 personnes, et certaines années, jusqu'à 36, 000. On leur donnait à souper une livre de pain, une bonne écuellée de soupe, une portion de viande et de légumes, selon les jours. Des sœurs de Saint-Gervais les servaient; avant le coucher, elles leur faisaient la prière suivie d'une lecture spirituelle, laissant à des domestiques, qualifiés d'hospitaliers, le soin de les veiller et de les soigner.
Plus les villes sont grandes, plus considérable est le nombre de leurs pauvres, qui est en proportion croissante avec leur grandeur. Il n y en a presque pas dans les villages, peu dans les petites villes; mais dans les centres, comme Paris, la misère est pire que partout ailleurs, parce que le désordre et la fainéantise la produisent non moins que Pisolement et le chômage. Il est donc du devoir de Tadministration de réprimer la mendicité volontaire comme de soulager la misère que des forces humaines ne peuvent conjurer. L'enfance abandonnée, la vieillesse infirme doivent être secourues par la société, de même que les aliénés et les vagabonds doivent être mis par elle hors d'état de lui nuire.
C'est en partie pour satisfaire à ces nécessités sociales que l'hôpital général, désigné d'ordinaire sous le nom de Salpêtrière, avait été construit par Libéral Bruant, au commencement du règne de Louis XIV. Il pouvait être regardé, avec ses innombrables pavillons et sa chapelle surmontée d'un dôme octogone, comme la cité de la misère, de la folie et du vice. Ses vastes bâtiments renfermaient 7,000 pauvres de toute catégorie : orphelins, orphelines, vieilles fenmes, folles, filles enfermées par mesure de police et de correction.
Plusieurs maisons dépendaient de l'hôpital général. La plus
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considérabl e était le château de Bicêtre, au suddeParis.Un puits monumental, de 171 pieds de profondeur, sufïisaità la boisson des (3, 000 habitants de ce séjour de misère. La plupart étaient des pauvres, enfermés pour s'être livrés à la mendicité, et que Ton faisait travailler quand ils en avaient la force.
Plus qu'à r Hôtel-Dieu et à la Salpêtrière, la condition des malheureux qui y étaient retenus contre leur gré était déplorable-, TabbéMauryen avait décrit les
horreurs dans un sernion prêché devant le roi, qui en avait été vivement ému-, d'un autre côté, M'"'= Necker avait ses salles infectes et ses cabanons, et des mesures d'amélioration avaient été prescrites-, elles avaient atténué, si elles ne les avaient pas fait disparaître entièrement, les abus et les misères de cet asile, qui était en même temps un lieu de réclusion.
L'hôpital du Saint-Esprit, place de Grève, qui élevait cent vingt orphelins des deux sexes, nés à Paris ou dans ses faubourgs, dépendait de la même administration, ainsi que Thospice de la Santé, converti en ferme et en infirmerie pour les maladies épidémiques, l'hôtel Scipion, aménagé en magasin de farine, les hôpitaux de la Pitié et des Enfants-Trouvés.
Ce dernier était installé dans un grand édifice reconstruit en I 747, en face de l'Hôtel-Dieu, sur les dessins de BolTrand, et dont la chapelle était décorée de fresques de Natoire. On y recevait, à toute heure du jour et de la nuit, sans questions et sans formalités, tous les enfants nouveau-nés qu'on y présentait, au nombre d'environ 6,000 par an. Ces enfants, quand ils revenaient de nourrice, étaient de nouveau confiés aux sœurs et à des « bonnes » placées sous leurs ordres. M'"' Laroche, qui les visita, fut singulièrement touchée de la manière dont elles les traitaient, et qui était conforme, suivant elle, au caractère français. Elles leur témoignaient une indulgente affection, et favorisaient leurs jeux; comme tous les enfants de trois à cinq ans, ils sautaient, chantaient et jouaient, et leur mine rayonnait de santé. Les cuisines, avec leurs grandes marmites de fer, étaient remarquables de propreté. La nourriture très simple, mais bien préparée, consistait en lentilles, en pois, avec un peu de viande et du pain bis. Le vêtement des enfants était blanc et gris-de-fer-, des bonnets noirs, avec une bordure blanche, des fichus et des tabliers blancs complé-
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taient un costume dont le principal mérite était dans la propreté. La sollicitude pour l'enfance avait inspiré d'autres fondations
Fig. i36. — Chapelle des Enfants-Trouve's. Le plafond représente une voûte en ruine, soutenue par des étais.
non moins recommandables. L'hôpital de la Trinité, qui datait du treizième siècle, élevait loo orphelins et 36 orphelines, nés à Pa-
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ris. La couleur de leur costume leur valait le nom populaire d'Enfants bleus. Leur principale occupation était d'assister aux enterrements, moyennant une faible rétribution. Ils étaient bien nourris : à midi, la soupe et le bouilli; le soir, du rôti. Non seulement ils étaient placés en apprentissage par les soins de Thôpital, mais au bout de 18 mois, s'ils se comportaient bien, il leur était remis une somme d'argent et un trousseau. La maison de la Mèrede-Dieu était ouverte à cent orphelins de la paroisse Saint-Sulpice, surveillés par des filles vertueuses qui, tout en portant le nom de Sœurs, ne faisaient point de vœux. Le comte de Pawlet, ému de pitié par Tenfant abandonné d'un invalide, avait réussi à réunir assez de dons pour fonder en lyyS une école des orphelins militaires. Peu de temps après, le riche financier Beaujon avait créé et doté de 25, 000 livres de rente un hospice admirablement aménagé pour élever 24 enfants et pour faire donner aux petits garçons du quartier Tinstruction primaire par les Frères,
Les incurables, les vieillards n'avaient point été oubliés. L'hôpital des Incurables, fondé en iGSy dans la rue de Sèvres, et dépendant de l'Hôtel-Dieu, contenait trois cents lits-, la nourriture était abondante, puisqu'on donnait de la viande trois fois par jour à ses pensionnaires; la lingerie étaitrenommée par sa tenue. L'hospice le plus considérable était celui des Petites-Maisons ou des Petits-Ménages, qui recevait quatre cents vieillards logés deux par deux dans de petits corps de logis; il était aussi destiné aux aliénés, aux teigneux et autres malades; et l'on venait d'y faire construire pour eux un grand bâtiment sur un plan vaste, simple, correct et froid, dans le goût du temps.
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Quelque vaste et nombreux qu'ils fussent, les hôpitaux et les hospices ne suffisaient pas pour le soulagement de tous les maux et de toutes les misères:, la bienfaisance et la charité devaient aussi les secourir individuellement et à domicile. C'était la tâche du grand Bureau des pauvres, de qui dépendaient les Petites-Maisons, et qui avait son siège sur la place de Grève. L'État lui avait concédé le droit de lever annuellement une taxe d'aumône sur tous les habitants, privilégiés ou non. Il était secondé dans la plupart des paroisses par les curés et par les membres des bureaux de charité. Presque partout, il y avait des commissaires et des trésorières des pauvres, qui s'occupaient de les soulager avec le concours de dames pieuses et de sœurs de Charité. Dans les grandes paroisses, les œuvres charitables étaient multipliées. A Saint-Sulpice surtout, la bienfaisance était organisée de la manière la plus ingénieuse et la plus efficace. Des bureaux de quartier, composés de prêtres et de dames de charité, s'efforçaient de procurer du travail aux indigents et du pain au-dessous du prix courant. Le curé de Saint-Sulpice avait aussi créé en 1787 une école de filature pour cent petits garçons pauvres, et non loin de là, pour les petites filles, un ouvroir qu'on appelait u la Dentelle ».
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On avait raison de dire que « jamais siècle n'avait va la bienfaisance et la charité répandre plus libéralement leurs largesses avec plus de constance et d'attendrissement ». La reine Marie- Antoinette donne l'exemple. La charité individuelle seconde la charité collective; « des jeunes femmes charmantes vont soulager des malheureux dans leur obscur asile « ; des danseuses de l'Opéra montent dans les mansardes porter des secours à de pauvres malades. D'après une légende placée au bas d'une curieuse estampe du temps, M"' Guimard savait,
■- Le matin, en robe commune, Conduisant les amours joyeux, Aller soulager l'infortune ' Au fond d'un réduit ténébreux ».
Dans les églises, les quêtes sont abondantes. Le seul tronc de Saint-Roch reçoit jusqu'à 17,000 francs en or. Le désir de remédier aux maux, aux infirmités de ses semblables, s'empare plus que jamais des âmes généreuses, suscite des efforts inconnus jusqu'alors et des découvertes nouvelles; l'abbé de l'Épée apprend à lire aux sourds-muets, Valentin Haiiy aux aveugles.
Il est inutile de rappeler les titres que l'abbé de l'Epée s'est acquis à la reconnaissance des hommes de son temps et de la postérité. L'État lui avait accordé une subvention et un local auxCélestins, dans lequel il put recevoir des pensionnaires et des élèves boursiers ou gratuits. L'initiative privée avait également tenté et mené à bonne fin l'instruction des jeunes aveugles. Depuis saint Louis, la cécité avait excité la commisération publique, et l'hospice des Quinze-Vingts secourait 800 aveugles. Cet hospice avait été transféré récemment de la rue Saint-Honoré au faubourg Saint- Antoine; ses pensionnaires, malgré les allocations qu'ils rece-
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valent, allaient dans toutes les e'glises, interrogeant les jambes des fidèles avec leurs bâtons, et leur tendant une tasse de fer qui semblait solliciter un liard de leur charité. Il y avait parmi eux des
Fig. 137. — Terpsichure cliayilable, ou Mademoiselle Giiimard visitunt les pauvres; d'après une gravure conservée au musée Carnavalet.
gens adroits qui savaient enfiler une aiguille, jouer à la boule ou aux quilles avec une rare habileté-, quelques-uns se reconnaissaient si bien dans les rues de Paris, qu'un jour de brouillard épais, on les avait pris pour guides- d'autres jouaient des instruments; les musiciens aveugles de la foire Saint-Ovide étaient célèbres; mais nul ne s'était préoccupé de leur instruction. Ce fut l'honneur de Valentin Haûy, directeur d'un bureau académique pour la traduction des langues étrangères, d'ouvrir dans ce bureau une école gratuite pour l'éducation des pauvres aveugles. Deux fois par semaine,
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les mercredi et samedi, le public était admis à leurs exercices, dans un local un peu étroit, mais convenable, de la rue Notre-Dame des Victoires. Les jeunes aveugles, âgés de dix à dix-neuf ans, étaient assis sur des bancs en gradins; les filles tricotaient, faisaient des lacets ou du filet; les garçons formaient un orchestre, qui jouait avec précision. Puis les exercices d'histoire, de géographie, de calcul et de lecture commençaient; les visiteurs posaient des questions; à celles de géographie, les jeunes aveugles répondaient en désignant du doigt les emplacements sur une carte. A la fin de la séance, ils chantaient des strophes d'Aubert mises en musique par Gossec, en l'honneur de leurs bienfaiteurs. Des Anglais, qui venaient de verser quelques louis dans le tronc, pleuraient d'attendrissement, et les étrangers se retiraient du cours de Valentin Haiiy, comme de ceux de l'abbé de l'Epée, avec un sentiment de profonde sympathie pour une nation et pour une ville qui avaient produit de tels hommes. Notre siècle leur a élevé des statues; il a été rarement mieux inspiré.
L'amour de l'humanité suscitait au dix-huitième siècle la bienfaisance comme le sentiment de la charité chrétienne. Le grand mouvement qui tendait à faire virer de bord l'esprit humain, en lui montrant des horizons moins élevés et moins lointains que ceux d'une autre vie, se faisait sentir dans Tassistance publique et privée comme ailleurs. Depuis le seizième siècle déjà l'administration temporelle des édifices avait été enlevée au clergé pour être confiée aux laïques. C'est TEtat qui, sous Louis XIV, avait créé les hôpitaux généraux; c'est lui qui, sous Louis XVI, établit le mont-de-piété à Paris, pour prêter sur gages, moyennant un intérêt de lo pour loo; création des plus utiles^ si l'on en juge par ce seul fait qu'en 1783, 40,000 montres environ s'y trouvaient en dépôt. En même temps, l'initiative privée suscite des associations
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charitables comme la Société philanthropiquequi s'établit, en i -80 dans les locaux des Grands-Augustins, et qui subsiste encore aujourd'hui. Exclusivement composée de laïques et présidée par le duc de Charost, elle payait des pensions de j 5 livres par mois à une centaine d'ouvriers octogénaires et infirmes; elle donnait des secours aux pauvres, aux femmes en couche, aux orphelins, aux jeunes aveugles. La Société rendait compte de ses actes dans des séances publiques, et son renom était tel, que M"^ de Genlis lit recevoir le jeune duc de Chartres parmi ses membres.
Faut-il ranger parmi les sociétés de bienfaisance les loges de francs-maçons, qui étaient au nombre de six? Elles s'occupaient quelque peu de bienfaisance; mais ce n'était pas là le seul but de leurs associations. D'abord proscrites, elles avaient été tolérées du moment qu'elles paraissaient surtout ouvertes aux plaisirs de la société. Elles avaient, du reste, de puissants protecteurs : le duc d'Orléans était leur grand maître; la princesse de Lamballe était grande maîtresse des loges de dames. Certaines loges étaient installées magnifiquement : plusieurs, comme la loge des Neuf Sœurs, qui tirait son nom des neuf muses, donnaient des fêtes brillantes, dans le genre
Fig. i3S. — L'abbé de rÉpée; d'après une estampe contemporaine.
des sccances académiques. La bienfaisance en faisaitquelquefois les frais, mais d'une manière par trop théâtrale. La loge de la Candeur, voulant honorer la vertu d'une femme qui avait eu dix-neuf enfants et avait adopté par surcroît un orphelin, la fait apparaître sur une estrade assise sur un trône magnifique, entourée de ses dix enfants vivants et de Torphelin. Une comtesse s'avance et pose sur sa tête une couronne civique; une marquise lui remet solennellement une bourse pleine d'or, et la loge lui annonce qu'elle se charge de Téducation de Torphelin. Une autre fois, c'est un valeureux soldat blessé, à qui l'on décerne solennellement une médaille d'or, sur un théâtre orné de trophées militaires. C'était beaucoup de mise en scène pour célébrer des actes méritoires qui en France n'étaient pas rares, et le souper splendide qui terminait la séance montrait qu'elle n'avait pas eu pour but unique la charité.
Celle-ci ne trouva que trop d'occasions de s'exercer sous toutes ses formes pendant le cruel hiver de 1 788-1 789. Depuis le 28 novembre, où le froid était tombé à i i degrés Réaumur au-dessous de zéro, il n'avait fait que s'accroître, et le 3 1 décembre, il atteignait 18 degrés et demi. La rigueur de la température amena une misère excessive, à laquelle tous s'empressèrent de remédier. Les particuliers et les associations redoublèrent leurs aumônes. Les théâtres donnaient des représentations lucratives au profit des pauvres. Tandis qu'on tirait à l'hôtel de ville une loterie en faveur des provinces ravagées par la grêle, le prévôt des marchands s'entendait avec les curés pour augmenter les secours supplémentaires à distribuer dans les paroisses. Des ateliers de chanté étaient organisés sur divers points et furent continués jusqu'au printemps. D'accord avec le lieutenant de police, la ville ne négligeait rien pour combattre les conséquences d'un hiver rigou-
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reux que la cherté du pain rendait plus pénible encore. « Le peuple de Paris, lit-on dans une lettre intime du 5 janvier i 78g,
Fig. 139. — La dame de charité ; d'après Eisen.
n'est pas, à beaucoup près, aussi à plaindre que celui des provinces et surtout celui des campagnes. L'on fait ici des charités immenses en argent, en pain, en bouillon, en viande, en légumes, en feu dans les grandes places, en bois chez les pauvres qui ne peuvent sortir. Ils n'ont aucune provision à aller chercher .»
Il semble, à la veille de la Révolution, que la charité ait redoublé pour montrer jusqu'à quel point elle pouvait se manifester à Paris. La bienfaisance a toujours été Thonneur de cette grande ville; elle méritait d'être la rançon de ses vices et de ses misères;
Fig. 140. — La statue de la Bienfaisance érigée dans un hôpital.
s'il ne pouvait lui être donné de les faire dispararaître, elle n'a jamais mesuré ses efforts, son dévouement et son argent pour lutter contre elles. Notre siècle sous ce rapport n'a rien à envier au siècle précédent, qui certes ne lui était pas inférieur. Une estampe d'après Marinier nous montre un homme prosterné dans une salle d'hôpital aux pieds de la statue de la Bienfaisance. Sous sa forme allégorique, où la sentimentalité de l'époque était empreinte, cette estampe était un hommage rendu à la réalité. Avec des lueurs moins brillantes mais plus pures, le génie de la bienfaisance rayonnait sur Paris comme les génies de l'élégance et de l'esprit.