LE JOUR DE L'AN
La lettre ci-après était écrite sur le numéro du 31 décembre de la lettre-journal de Paris dont il a été parlé ci-dessus.
Outre la relation sommaire des cent cinq jours de siège écoulés, ce numéro contenait les nouvelles mil taires du 28 au 30 décembre ; des indications sur le pain un peu bis que l'on distribuait depuis une semaine ; une note constatant que le bombardement commencé depuis quelques jours ne produisait pas l'effet moral que les Prussiens en attendaient, et que rien n'était capable d'intim'der la population.
Quelques appréchtions sur la tristesse di* ce jour de l'an sans réunions de famille et sans étrennes. — " Dans les boutiques quelques rares étalages ; de bonbons et de jouets, peu ou point. " Au sujet des princes qui font les guerres, cette réflexion : " Ah ! que nous appre- " nons bien à exécrer ces trafiquants de chair humaine, ces mangeurs de peuples comme les-
" appelait déjà Homère, qui trouvent que le sacrifice de plusieurs centaines de mille hommes " n'est pas un prix trop élevé pour la satisfaction de leurs misérables rancunes et de leurs " honteuses convoitises territoriales " — Puissent-ils rouler en bas de leurs trônes " ct-ux '« qui disposent ainsi de la vie des peuples ou qui laissent sous leurs \eux s'accomplir de sem- " blables forfaits ! Tels sont les souhaits de nouvel an que, du fond du coeur la population " de Paris leur envoie. " —
Bourse du 29 décembre : 3 oto, 52 f., 05 = Feuilleton. Pour étrennes littéraires, on envoie aux absents une page de M. Paul de St Victor sur les pigeons de la République.
Paris, 2 janvier 1871.
Mes chers parents.
Le bombardement n'a pas fait grand mal. En ce moment, il languit et semble éteint. Il fait froid, mais moins que ces jours derniers. La Seine ne charrie que de minces glaçons. Le bois n'est pas fort abondant, et est beaucoup trop vert.
De loin, vous devez vous effrayer de notre existence ; de près, on s'y habitue. La viande est une consommation de luxe. Pour nos étrennes, on nous a donné qudque extra. En cadeau, je vous prie de croire qu'un sac contenant des pommes de terre est fort bien reçu, quand on peut le faire.
Ce qui nous manque cruellement, ce sont les nouvelles de province. Vous n'avez donc pas d'hommes assez énergiques et assez rusés pour traverser les lignes prussiennes ? Des bruits vagues courent. Chanzy aurait battu les Prussiens. Qu'il les batte, qu'il les batte, et quelle réaction il aura ici !
Tout est calme ; l'esprit public est excellent ; la garde nationale, très martiale.
Louis IIerbette.
La lettte qui suit était écrite sur la page libre du numéro de la lettre-journal de Paris en date du 5 janvier 187 1.
( e numéro contenait, outre les principaux faits notés aux dates des 3 et 4 janvier : — Un avis portant que la lettre- journal paraissait les mardi, jeudi et samedi ; qu'avec le numéro du jeudi paraissait une gravure d'actualité imprimée sur pnpier pelure et coûtant 20 c. — Le chiffre du recensement de la population parisienne qu'on venait de faire : 2,005 700 personnes, y compris les réfugiés, mais non compris l'armée, la garde mobile (t les troupes de marine. — Qommm fait divers, la mort des animaux du jardin des plantes qu'on tue et que l'i n consomme faute de pouvoir les nourrir.
Reproduction d'une lettre de M Louis Blanc à Victor Hugo, pour encourager à l'idée d'un grand effort. " A quelle époque vit-on une ville prise au dépourvu, Cc-rnée, isolée du " reste de la terre, improviser tant de moyens de défense et d'attaque, tirer d'une foule une " armée, devenir du jour au lendemain un vaste champ de manœuvre, i.ne immense fabrique
" d'armes ! . . . Combien elles sont dignes de mépris les victoires qui dues à la supériorité du -" nombre, à la ruse, à la force, ne développent chez les peu| les qui les a remportées que " l'orgueil, la cruauté, la rapacité des races conquérantes ! Ce qui est digne d'admiration, " c'est la défaite noblement subie et vaillamment réparée, parce qu'elle atteste la pré>ence et ■" le triomphe de toutes les vertus qui sont l'honneur de l'espèce humaine : le calme dans le " malheur, la persévérance stoîque. la fermeté d'âme, et avec la volonté de ne jamais fléchir, " le pouvoir de ne jamais désespérer. " —
Extrait d'un article de M. Edgar Quinet intitulé la Victoirt morale, — ' Je dis et je " maintiens qu'il n'est rien de plus beau dans notre histoire que ces trois mois de siège, où la " liberté républicaine a fait ce miracle de rendre à un peuple tout ce que la servitude lui avait "■ enlevé, les forces de l'âme et les forces du corps. .. Le roi Guillaume et ses conseillers " croyaient que Paiis se rendrait en huit jours. Ils jugeaient Paris et la France par des obser- Ji vations banales... Ils n'ont oublié, méconnu qu'une seule chose, l'esprit de ce peuple " qu'ils prétendent dominer et écraser, et cet esprit se révolte. .. " =
Bourse du 2 janvier : = 3 ojo. 51 f.
6 janvier 71.
(Lettre parvenue à destination le 12 janvier.)
Mes chers parents,
Le jour de l'an n'a pas été aussi triste ici que l'on doit penser en province. Nous attendons la délivrance, et nous nous fions à vous. 18*71 vaudra toujours bien 1870 !
Les Prussiens nous bombardent. Quelques obus sont tombés dans Paris, mais ce n'est guère inquiétant. Nos forts, plus menacés, tiennent bon sous la pluie de fer et de plomb ; ils ont répondu de leurs plus grosses voix
L'esprit de la population est à l'action, et pousse le général Trochu. Mais outre que Trochu n'est pas seul, il peut avoir ses raisons pour ne pas se hâter. On craint que les Prussiens ne cachent des mouvements contre nos armées ; il faut les occuper. Jour et nuit, la canonnade a été terrible. Beaucoup de bruit, et peu de mal.
Le temps s'est radouci. Il a neigé cette nuit ; aujourd'hui nous avons un beau soleil. CVst un bon temps pour se battre. Des bruits de succès de l'Armée de la Loire se répandent toujours. Mais pas de nouvelles certaines ; c'est absurde. Vous ne pouvez donc pas nous en faire passer ?
La lettre suivante était écrite sur le numéro de la lettre-journal en date du 7 janvier. Ce numéro contenait avec les principaux faits des 5 et 6 janvier : un avis pour engager le public de province à se mettre en garde contre les bruits mensongers répandus par des jour-
naux prussiens, notamment par le Moniteur officiel dt Seine-et-Oise. = Une note du journal le Siècle évaluant à 25,000 le nombre de projectilts lancés par les Prussiens du mardi au dimanche soir. = Une proclamation du gouvernement au sujet du bombardement, constatant que l'ennemi tire même sur nos maisons et que la population accepte vaillamment cette nouvelle épreuve. = Des informations concernant le pain fait avec des farines dont on n'extrait plus que dix pour cent de son, et le bois à brûler qui s'est épuisé et est remplace par des bois desciage que le gouvtrnement réquisitionne pour les appliquer au chauffage.
Extraits d'un article de M- Vitet dans la Revut nés Dtux-Monaes. — fêtant un coup d'ceil rétrospectif sur l'année qui vient de s'écouler et malgré les maux sans nombre qu'elle nous a apportés, il faut nous féliciter d'être délivrés à tout jamais de l'Empire et d'avoir échappé à une paix hâtive et honteuse apiès Sedan. — " . . .Vous, Français des déparlements, " allez grossir it renforcer les armées, notie suprême et ferme espoir. Surtoi t, soyez unis, " acceptez franchement ce qui a d'ailleurs le privilège de vous diviser le moins. En l'arro- •* sant de votre sang, faites-la vôtre et prenez-la, cette république; donnez-lui un baptême " nouveau !. .. Mous, parisiens, continuons notre tâche !. .. " —
Défarts des ballons-postes : 4 janvier, de la gare d'Orléans, à 4 h. du matin, le Newton, emportant un voyageur, 310 kilogrammes de dépêches et 4 pigeons. — En partance : Y Union des peuples, gigantesque aérostat prêté par des négociants; le Duquesne, ballon à hélice, système Labrousse : le Ke'pla et le Vnueanson.
9 janvier 18*71..