‹ Paris en 1870-1871Chapitre 12 sur 14 · MES CHERS PARENTS · texte numérisé non relu

MES CHERS PARENTS

Enfin, nous avons des nouvelles !

On a reçu une dépêche de Gambetta du 23 Décembre, la nouvelle du combat de Bapaume du 3 janvier, — une dépêche Havas exposant la situation générale au commencement du mois, d'autres encore.

Vous agissez ; vous combattez heureusement ; bravo et grand merci ! Ici, on tient ferme, et l'on agit aussi, j'espère. Les Prussiens bombardent avec raure. Les forts supportent gaillardement ce déluge d'obus, et les habitants ne s'effarouchent nullement du bruit ni de la chute de ces aimables engins. Il en tombe un certain nombre dans les rues et sur les maisons de l'extrême ouest. Auti-uil est criblé.

Naturellement, il y a bien quelques murs enfoncés, quelques bras jambes ou tê es cassés. Mais on ne s'émeut pas de ces accidents. Les habitants qui s'enuuient du tapage et du danger déménagent. Les autres prêtent l'oreille et guettent à l'horizon. Car on entend de fort loin le sifflement, qui ressemble à celui d'une locomotive passant à grande vitesse.

Je viens d'entendre deux de ces sifflements, du pont-Royal ; mais les obus étaient loin. On connaît la ligne extrême de portée, et l'on se promène paisiblement à faible distance de la ligne. Le

moment le plus désagréable d'un bombardement, c'est la nuit, pour les gmis qui ont la mauie d'aim -r à dormir tranquilles.

Enfin, MM. les Prussiens auront à dépenser de la poudre avant de nous gêner sérieusement. La population est admirable ; par degrés, elle s'est habituée à tout. Voilà une éducation un peu rude et de fameuses leçons pour Paris, et pour la province aussi, n'estce pas ?

La lettre ci-après était écrite sur la Lettre-journal à\\ 12 janvier, contenant les principaux faits du mardi lo et du mercredi 1 1 janvier, et notamment des constatations sur le bombardement.

Extraits du Journal officiel constatant que le bombardement des forts a commencé le 30 décembre, et six jours après, celui de l.i ville. Pluie de projectiles, dont quelques-uns pesant 94 kilogrammes lancés sur la partie de Paris qui s'étend depuis les Invalides j squ'au Muséum, jour et nuit. Entre St-Sulpice et l'Odéon un obus toutes le^ deux minutes dans la nuit du 8 au 9 janvier. — Atteints, les hôpitaux, les ambulances, les écoles les musées, les bibliothèqi.ts, les églises de St-Sulpice, de li Surbonne et du Val-de-Grâce, les prisons, un Cfriain nombre de maisons partici liè'es. Dans une école, rue de Vaugirard, quatre enfants tués et cinq blessés par un seul projectile. — Aucun avertisst ment n a précédé ces actes. Le ministre à- s affaires étrangères a envoyé une protestation pour être placée par nos agents diplomatiques sous les yeux des représentants des cabinets européens.

La lettre- Journal note combiei l'effet de ces actes est manqué sur la population. On va voir tomber les obus par manière de promenade et pour ramasser des éclats. — Un marchand de vins ayant reçu deux projectiles dans sa maison fait peindre sur son enseigne : " Au rendezvous des olms. " — Le '1 héaire Français joue. L'Opéra donne un concert. Salles combles.

Bourse du 10 janvier, 3 0/0, 51 f. 55 ; emprunt, 52 f. 70.

12 janvier 70.

(Lettre parvenue à destination le 24.)

Je ne vous donne pas de détails, et je n'ai pas le temps de lire le petit journal que je vous envoie, afin de le contrôler et de le rectifier. Pour la situation d'ensemble, rapportez-vous à ce que je vous écris, qui est exact. Vous déduirez de là quels sont les détails vraisemblables, et vous en mesurerez l'importance.

Tranquillité et sécurité parfaites à Paris. Pas de troubles et pas un vol. Jamais les prétendus artisans de désordre n'ont été si htollensifs. Ce qui les rend parfuis redoutables, apparemment, ce sont les fautes qu'ils exploitent, et la peur que les bourgeois ont la sottise de prendre. Si la France avait l'audace et la patience de regarder en face sans s'émouvoir du fameux spectre rouge, la République serait fondée à toujours.

Il faut bien constater certaine impatience dans le public, non par découragement, mais par besoin d'action, par déair d'aider au salut commun. Ajoutez l'agacement de recevoir des obus, sans rendre coup pour coup à MM. les Prussiens. De peur ; point.

Les habitants que gêne la chute ou le bruit des projectiles, se mettent à la cave ou cherchent asile en des quartiers plus abrités. Quelques tués, des blessés, des murs truués, des toits défoncés, des vitres cassées, voilà le grand résultat de cette merveilleuse tactique qui fait canouner les femmes et les enfants la nuit dans leur lit, sans défense, taudis que les hommes sont aux remparts. Cela veut être profond, et cela produit juste le résultat psychologique contraire à l'effet prémédité.

Des bruits assez ridicules de je ne sais quelle trahison d'officiers haut placés, ont couru. Le général Trochu a répondu ce matin, non pour lui, bien entendu : on ne s'attaquait pas à lui. Il n'est pas étonnant que la population, — qui n'est pas général, — fasse ses plans et discute la guerre d'une façon fantaisiste. Mais il y a souvent un grand bon sens, même dans l^s écarts d'opinion, qui se r» ctifient quelques heures plus tard. Vraiment Paris est admirable. On ne peut lui reprocher qu'un tort : ne pas faire l'impossible ; encore est-il tourmenté du désir de le faire, et de là vient son excitation de certains jours.

Les opérations dans l'Est produisent ici grand effet. On en attend beaucoup, tout même.

Nous avons tenu déjà bien plus que la France et Paris même n'auraient imaginé, sans secours direct et ravitaillement du dehors. Nous tenons encore pour que vous nous sauviez, — si vous arrivez à temps. Choisissez votre heure, et frappez ferme. Nous frapperons aussi, quand il faudra.

La lettre ci-après était écrite sur 'a lettre-journal en date du 24 janvier contenant les principaux faits des 21, 22 et 23 janvier, notamment :

Dépêche du gouverneur de Paris constatant le courage dont la garde nationale a fait preuve en marchant avec la troupe contre l'ennemi retranché dans des po>itions aussi difficiles, à la bataille du iq janvier (Mont retout, Buzenval) Notes indiquant que les partes ont été sérieus-es des deux côtés. = Dépêche de Borde uix annonçant que le général Chanzy, après deux jours de bataille près du Mans, s'est replié derrière la Majenne.

Décision du gouvernement séparant de la présidence du gouvernement, qui est conservée par le général Trochu, le commandement en chef de l'armée de Paris, qui est attribué au général Vinoy. le titre et les fonctions de gouverneur sont supprimés.

Récit sommaire des manifestations insurrectionnelles c|iii se sont produites le 22 janvier, par un nombre restreint de gardes nationaux conduits par M. Sapta, ancien chef de bataillon ; ils ont tiré sur l'Hôtel de-Vdle et sur le bataillon de mobiles qui le gardait, qui a riposté et

dispersé les assaillants. Quelques tués et blessés. Echauffourée d'une demi-heure, qui avait lieu au bruit du bombardement de l'artillerie prussienne tirant d'un côté sur la rive gauche de Paris et de l'autre de la ville de St-Denis.

Mêmes points atteints que précédemment par ce bombardement. Au collège de France un obus tombe au pied de la chaire d'un professeur, qui ayant constaté qie personne n'est atteint et que personne ne sort, continue son couis. — Du 21 au 22, quartiers atteints : Grenelle, Montrouge, Vaugirard, jardin des Plantes, Panthéon Luxembourg, Val-de-Grâce ; — d'autre part, Auteuil et La Muette. — Victimes : du 20 au 22, à Paris un enfant tué et deux blessés ; 2 femmes tuées et 6 blessées ; 3 hommes tués et 14 blessés. — A St-Denis, du 21 au 22 : 2 enfants tués et 2 blessés ; I femme tuée ; I homme tué et I blessé.

Bourse du 21 janvier : 3 0/0, ço f. 75 ; hmprunt, 51 f. 70.

26 janvier.

Mes bons parents,

Hélas ! Il faut voir et il faut dire la réalité.

Tout est fini, ou tout est près de finir. Il faut supporter nos malheurs avec courage, avec résolution. Les calamités, les maladies d'une nation ne sont jamais mortelles.

Malgré tout, ou n'a ou improviser le salut. Nul n'a droit aux prodiges, pas plus qu'aux génies sauveurs. Nos organes de vie nationale étaient atteints depuis longtemps. Il s'agit de nous refaire une organisation libre et robuste. Ce sera l'œuvre d'efforts incessants, de patience de longues luttes peut-être. Il faudra rapprendre les vertus vulgaires, nous refaire une méthode, une raison calme et sûre, une existence laborieuse et sérieuse, en liberté et en démocratie.

Les épreuves ont fait toucher le mal du doigt. Car elles ne sont pas le mal, mais simplement les symptômes. C'est le rôle de la douleur dans toute maladie. L'enseignement est cruel, et l'expérience nous coûte cher.

Faut-il regretter les efforts qu'ont faits Paris et la province, parce que nous sommes matériellement usés pour un temps ? Non ! Il se trouvera des gens pour dire que depuis Sedan nous avons empiré notre état. — La vérité est qu'on a sauvé l'honneur, relevé le sentiment de la patrie, le caractère, la vitalité de lanation.

La patrie ne se mesure pas au mètre et ne se compte pas au franc. Ou veut nous arracher de l'argent et du territoire. Mais nous pouvons nous assurer, milgré cette perte même, la force et la volonté de regagner dans l'avenir plus que nous n'aurons perdu. La partie n'est pas finie, et notre travail non plus ; il commence.

Ou a voulu faire un miracle eu effaçant dix-huit années en 4 mois, en faisant de l'Empire auquel on s'était abandonné une Képublique pure et invincible. Il y faudra plus de temps et plus de peine. L'important est que nous ne nous soyons pas abandonnés dans la chute et que nous nous soyons réunis debout Ce n'est pas le succès, c'est l'effort qui rachète. Le germe de vie est intact. Il faut le développer.

MM. les Prussiens ne sont pas les premiers à s'être présentés comme le fléau de Dieu, c'est-à-dire apparemment des lois de la logique, de la justice et de la destinée. Mais un fléau, avec quelqu'éneruie qu'il frappe, n'est en soi ni pur ni éternel. Le succès a ses conséquences et ses dangers comme la défaite, et parfois plus qu'elle. Pour nos vainqueurs aussi le triomphe, le régime de la force portera ses fruits. Quant à nous, en ayant subi l'horreurr nous pouvons en éviter désormais l'enivrement.

Qui sait si, la victoire nous revenant par un coup de chance, nous ne serions pas retombés dans les illusious, dans l'abandon de nous-mêmes, comme le joueur qui se rattrape de ses pertes par hasard et qui est repris de sa passion ?

Non, le mal n'est pas d'aujourd'hui, bien qu'il nous accable aujourd'hui ; il était hier et auparavant. Il persistera encore sous d'autres formes ; tâchons de l'atténuer, de l'anéantir par degrés. Les caprices de la force et du hasard, la morale du succès, l'indifférence fataliste, l'égoïsme individuel, l'abdication de la volonté, la vie sans discipline de conscience, sans retour sur soi-même, — pour jouir, — voilà ce qu'il faut repousser.

Pardon pour ces réflexions mélancoliques, mais non pas découragées, tout au contraire. Je pense tout haut avec vous mes chcrs parents.

Quelles seront les couditious de la capitulation, de l'armistice, de la paix future ? On ne sait. On sait, on sent quel est notre devoir, à nous pauvres Français de 18*71, et cela console. L'incertitude, la recherche de ce que devaient faire présager la vraie justice, la raison et la loi des choses, m'ont rendu anxieux sou voit, depuis quelques mois. J'ai essayé de me faire par degrés à la réalité, à la vérité, qui était dure. Il fallait la garder pour soi. Maintenant qu'elle s'impose à tous, elle rend sérieux | lutôt que tiiste. Il est pénible de souffrir d'une crise, dont on n'est pas l'auteur ; mais il n'importe que plus de chercher les causes et d'aviser aux remèdes.

Je ne puis trop vous donner de détails. Rien n'est encore officiellement connu. Courage, mes bons parents ! Vos fils aussi

ont besoin de garder l'humeur vaillante. Un honnête homme peut se résigner à tout, sauf à mal agir.

Paris a fait son devoir. Les critiques et les récriminations contre les faits, comme contre les hommes, sont le plus souvent à courte vue. C'est plus haut qu'il faut regarder ; plus haut et plus loin.

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