‹ Paris en 1870-1871Chapitre 14 sur 14 · PARTS EN · texte numérisé non relu

PARTS EN

12 février 1871.

Enfin, j'ai une lettre de tous ! C'est ta lettre du 5 février; mon cher père.

Que nous touchions ou non au dénouement, il nous faut ». tous bon courage. La crise ne peut éternellement durer.

Vous devez savoir que Ton ne correspond pas partout ; je; n'insiste pas sur ce point, ma lettre étant ouverte.

Ce qui m'a soutenu, c'est le travail et l'activité qu'il a fallut prendre souvent.

Je passe la journée jusqu'à 7 h., 8 h., quelquefois et même plus tard quand il le faut, au Journal officiel, ou dans les ministères (notamment en celui des affaires étrangères, où j'ai remplacé quelques jours mes amis absents du cabinet). — Le soir, je vais; auprès .du conseil du gouvernement, j'y reste parfois jusqu'à une heure du matin, et je rentre au journal où je reste, lorsque c'est mon tour de service, jusqu'à 3, 4 ou 5 heures.

Je ne compte pas les coups de surprise, la besogne extraordinaire, les événements auxquels j'ai pris part, bien que cet imprévu ait été si fréquent durant le siège.

Dans quelques jours Paris ne sera plus capitale, et se recueillera sous les canons prussiens. C'est à Bordeaux que se fera notre sort.

Je vois bien que mes lettres, fréquentes et souvent longues,, ont été souvent égarées, arrêtées, distraites en route. Que sai&-je ? J'ai peut-être eu tort d'en trop dire. Je n'osais trop insister sur ma vie personnelle, craignant de vous inquiéter.

Nous avons vécu dans une perpétuelle attente, dans une: fièvre d'inquiétude, et comme en suspens. Gare aux têtes qui ne sont pas solides !

Allons-nous retrouver un peu de calme? Pauvre Paris, il n'est plus qu'une ville prise. Les élections sont une protestation contre la défaite, des partis avancés ont triomphé. Les libéraux: n'avaient pas su s'entendre, les intrigues et les ambitions p îTsounelles aj'ant affaibli l'action des comités. Le scrutin de liste, qui n'est nullement pratique pour 43 noms, a causé des surprises; beaucoup de noms ont passé sans connaissance nette des électeurs.

Que va-t-il advenir? Tu peux en juger maintenant mieux que nous, mon bon père. La scène se passe à Bordeaux.

Paris, le 18 février 1811.

Ma chère mère,

J'évitais de trop vous exprimer, pendant le siège, le chagrin que nous éprouvions de notre exil et de notre isolement. Je vous devinais déjà trop tourmentés. Aujourd'hui sachez bien que nous ne nous consolions guère qu'en parlant des absents.

Paris attend, en ce moment, et les Parisiens se refont. Le mot n'a rien que de juste. C'est un bien-être, une joie réelle, de manger de bon pain, et de la viande. Nous n'apprécions que mieux la nourriture civilisée après les singuliers repas que nous avons faits. Qui n'a pas eu faim ne sait ce que c'est que manger.

Je ne voudrais pas vous voir revenir trop tôt, mes chers parents, malgré tout le désir que j'en ai. Il y a ici agglomér ition d'hommes, à peine tirés d'un long état de séquestration, de blessés, de malades, de personnes surexcitées, affaiblies, où couvent les germes morbides. Nous autres, nous y sommes faits. Mais les nouveaux venus ou revenus sont exposés. Voici plusieurs exemples de morts ou de maladies graves que je constate.

Le ravitaillement se fait bien. Ou craint que les Pru-'siens exigent de déhler dans la pauvre ville. Ce serait le fond du calice !

23 février 1871.

Mon cher père,

J'ai reçu sept lettres de vous d'un coup, la dernière datée du 13 féviier

Elles m'apportent des souvenirs, des témoignages d'affection si constante et si douce, qu'elles me semblent toutes écrites du même élan ; et ce n'est qu'une joie plus vive pour moi de suivre, à travers mx mois, les mêmes mouvements de cœurs comme les vôtres. Quelle consolation n'aurait-ce pas été pour nous, de tenir ces pauvres lettres, tandis que nous étions isolés du monde entier ? Mieux vaut pourtant que vous ayez reçu de nos nouvelles sans que nous ayons eu des vôtres. L'inverse aurait été trop cruel pour vous.

Merci, mon bon père, des paroles nobles et chaleureuses que je retrouve en chaque page de ta main. Ne te plains pas d'être resté, comme tu le devais en bon père, avec les faibles de la fa-

mille. Quel chagrin pour ma bonne mère et pour les petites sœurs, quelle inquiétude, quel ^battement, si elles étaient restées seules ! Tes fils ont fait leur devoir ici, et le tien aussi, j'imagine, du même coup ; puisque c'est toi qui les a faits hommes et citoyens. Tu as tenu la place d'eux trois là-bas, ce qui était plus difficile que de tenir à eux trois la tienne ici.

Les révolutions, en remuant les hommes, en montrent le fond. Eh bien ! je le dis avec orgueil, — car un fils qui tâche de ne pas dégénérer a droit d'être fier de son père : — tout ce que j'ai vu, fait, appris, pensé, analysé, m'a inspiré une confiance invincible dans les idées et les principes que je te dois, m'a confirmé plus profondément dans l'estime et la vénération du caractère que tu as Aroulu nous transmettre.

La vanité des calculs personnels, la faiblesse d^s êtres égoïstes, l'absolue convexité du devoir avec la tranquillité et le bonheur ; la nécessité et l'habileté qu'il y a réellement à chercher dans les hommes le bien qui peut être en eux; la vilenie et la sottise de la tactique qui consiste à se servir du mal, après s'être épuisé en ruses pour le découvrir et le grossir, — en un mot le bon sens et la morale des honnêtes gens, — voilà ce qui se dégage du pouvoir et de la politique, de la mêlée des hommes et du choc des événements.

Le plus important est de saisir la moralité de la pièce ; et c'est à quoi il faut plus de caractère que d'intelligence, n'en déplaise aux grands esprits qui ne voient et ne cherchent partout que la petite bête. C'est une sûre éducation, mon cher père, — après celle d'un homme comme toi, — que celle d'un temps comme le nôtre, et tu vois que pour être restés séparés, nous n'avons pas été moralement isolés l'un de l'autre.

Les négociations sont entamées ; rien ne transpire encore.

Nous allons bien ; mais revenir ici ne serait pas sage pour vous. L'air de Paris est infecté : Mettez en garde tous les parisiens.

Je viens de recevoir une lettre de Jules. Nous sommes, lui et moi, en grande communauté d'idées et de vues. Quelle union plus étroite que la nôtre à tous ? Aucun de nous n'est dérouté, abattu, pris au dépourvu, jeté dans le doute par ces événements terribles, comme il arrive à presque tous les gens que je vois. Ils ont perdu leur boussole. La nôtre, la tienne, mon cher père, n'a jamais été plus sûre.

L'Empire était une léthargie de la vie publique. Combien de gens que le réveil gène, que la lumière aveugle, que le grand

air suffoque ! Il faut reconstituer la France. Ce sera dur, surtout au début ; mais le salut est à ce prix.

Conserverons-nous la République ? Cela dépendra beaucoup des républicains. Malheureusement, beaucoup de ceux qui se proclament le plus républicains, sont tout l'opposé, utopistes, absolutistes, intolérants, et par conséquent monarchistes ou i-ésariens, sans le savoir. L'amusant est qu'ils se croient très avancés. C'est l'instinct du passé qu'ils mettent au service de leurs rêves d'avenir.

J'ai vu M. Thiers le soir de son arrivée ici, et je lui ai rappelé certain républicain son électeur, membre de son comité en 1869. " Eti effet, " m'a-t-il dit, " vous ne vous en cachiez pas. " — Et il a ajouté : " C'est une charge accablante qu'où me donne et que je prends. Je suis fati<rué. Mais j'ai demain un voyage plus pénible à faire que celui d'aujourd'hui. " — (Il venait de Bordeaux et devait aller à Versailles.)

Grand calme à Paris. Les Prussiens entreront-ils ? On ne sait encore. Que veulent-ils? Augmenter la haine et la perpétuer contre les vainqueurs ?

21 février 71.

Ma bonne mère,

Les préliminaires de paix sont signés. Nouvel armistice de 15 jours ; 30,000 Allemands occuperont la portion de Paris entre la Seine, la place de la Concorde, le faubourg Saint-Honoré et les fortifications (jusqu'à la ratification du traité). Quelles conditions ! Il faut pourtant 1 s subir. 5 milliards, l'Alsace, la Lorraine, l'occupation temporaire de places fortes. Notre pauvre pays !

Vive la France !

Elle vivra

4 mars.

Mes chers parents,

C'est fini.

Pas d'incident dangereux. Les inquiétudes ont été vives.

plusieurs reprises. Les Prussiens ne désiraient peut-être qu'une occasion, un prétexte de nous accabler, de nous humilier davantage. Ils ne l'ont pas eu. L'occupation d'un quartier qui est tout en promenades, en hôtels, en rues habitées surtout par des étrangers, par des personnages et des bourgeois absents en ce moment, n'a rien eu de triomphal, je vous assure. Ils ont été accueillis sur plusieurs points par des sifflets et des huées. Mais pas de violences. La population n'a pas donné prise.

Les boutiques étaient toutes fermées dans le quartier occupé. Personne pour regarder ces fiers vainqueurs, se promenant au coin dune ville qu'ils n'ont pu prendre. Les parisiens, qui passent pour être curieux, ont fait partout le vide. Ils ont refusé tout à l'ennemi. Pas de pain, pas de vin. rien nulle part. Un calé qui était resté ouvert a été saccagé hier. Des f. mmes qui avaient plaisanté, — et quelles femmes ! — ont été fouettées.

Ils sont restés parqués à partir de la place de la Concorde^ regardant la statue de Strasbourg couverte de couronnes et les autres toutes voilées de noir. Les officiers ont fait un peu traîner leurs sabres dans les Champs-Elysées ; la musique prussienne jouait devant le Palais de l'Industrie.

Le 2, la paix étant faite, nombre de gens sont allés regarder ce que sont ces terribles ennemis. Impression commune : C'est une machine admirablement montée, mais une machine. L'organisation est étudiée, perfectionnée dans tous les détails par un travail incessant qui date de cinquante ans, soixante ans et plus. Mais les éléments, les individus ne valent pas mieux que les nôtres. Travaillons donc et l'on verra.

Rien d'étrange et de saisissant comme l'aspect de Paris durant ces 2 jours. Toutes les boutiques closes ; pas de plaisirs, pas d'affaires. Ou allait et venait. Certaine émotion quand on a vu des escouades prussiennes visiter le Louvre. C'était dans la Convention. Mais la chose a été fort ridicule. Les galeries étaient vides ou fermées et hlindées. La visite s'est bornée aux cours ; encore a-t-elle été interrompue brusquement parce que certains Prussiens avaient gardé leurs armes.

La ratification s'étant faite vite, ces Prussiens ont dû partir hier matin, et leur départ a été moins glorieux encore que leur entrée.

En somme, tout s'est bien passé, et les Prussiens en sont pour leurs mauvais procédés et leur accès de vanité. Ils ne sont pas entrés dans Paris, et peut-être au fond n'en avaient-ils pas fort

envie. Paris et les Parisiens ne sont pas toujours commodes à vivre.

Je ne parle pas des conditions de la paix. C'est la force, et l'œuvre de la force. Reste le droit, qui aura son tour, tôt ou tard.

Maintenant, travaillons.

Imprévoyant, imprudent qui s'appuie sur la violence ; car elle peut tourner sans cesse.

Voici l'Empire d'Allemagne fondé dans le sang, sur la conquête brutale et l'oppressiou des vaincus. Les conditions de naissance n'iufiueront-elles pas fatalement sur la vie ? Peut-être les allemands apprendront-ils plus tard qu'ils méritaient mieux.

Dans cet alliage de peuples, on va jeter, comme dans une fonte en fusion, les lambeaux arraches à la patrie française. Peutêtre suffiront-ils à vicier cet alliage homogène. Ce n'est qu'un fétu, semble-t-il. Une paille suffit pour faire casser la fonte.

Et ces peuples vainqueurs, quelle organisation subiront-ils pour que des groupes d'hommes y soient tenus de force comme des troupeaux, à la fin du XIXe siècle ? Même dans ses pires crises, la France de la Révolution comprenait autrement le rôle des nations modernes et les droits de l'homme.

Mais il n'importe Travaillons. L'avenir manifestera la vérité et fera prévaloir la loi. Pauvres chers Français de l'Alsace et de la Lorraine, vous montrez que la pensée échappe à la force.

De grands problèmes se rouvrent, Tout ce qui est résolu sans justice n'est que provisoire.

Travaillons et vive plus que jamais la France !

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