FEVRIER-MARS
L'état des esprits. Illusions brisées. L'éternel espoir de salut improvisé, de chefs exceptionnels, de rénovation profonde et subite par changement de formes Pas de miracle. Œuvre de longue durée. — Les membres du gouvernement. Le pouvoir dans l'impuissance. La République et les partis de réaction. La France s'est ressaisie. Existences sacrifiées, non perdues. — Paris prisonnier. La décipitalisation. - Les élections de protestation. Le scrutin de liste. L'assemblée nationale. — Les Parisiens se refont. Du bon pain. La nourriture civilisée. — Immense agglomération de personnes surexcitées et affaiblies. — Les lettres posthumes de province. Les familles qui se retrouvent — La leçon des événements. Le trouble des habitants. Les républicains sûrs et les autres. — M. Thiers et sa mission. — Les préliminaires et les conditions de la paix. — L'entrée des Prussiens dans une portion de Paris. Le silence et le vide. Un quartier mort. La Place de la Concorde ; les statues voilées ; Strasbourg — L'attitude de la population La ratification de la paix. Dehors, l'ennemi I — Les conditions du traité. L'œuvre de la violence et l'Empire d'Allemagne. L'Alsace-Lorraine. Peuples enchaînés. La pensée échappe à la force. — Les problèmes subsistent Toute solution injuste est provisoire. — Travaillons. Vive la France et vivra la France !
Paris, le 4 février 18? 1.
Mes chers parents,
Vous savez ce qui s'est fait ; cela est trop triste pour que j'y insiste. Ne croyez pas pourtant que les hommes qui réfléchissent soient désespérés. Ils sentent combien le mal était profond, et ce qui est pis, inconscient. Il est peu de malades qui sachent juger leur état exact, ses causes, ses dangers, ses remèdes véritables. La masse des gens, pour avoir agi et subi de son mieux pendant 4 mois s'était persuadée qu'un miracle devait sûrement s'accomplir pour sauver la France. L'influence et la superstition influent en
politique, comme elles ont régné en religion, donc aussi parfois l'intolérance et le fanatisme. La raison, la logique, l'étude des lois physiques et morales des sociétés, l'enchaînement régulier et permanent des causes et des effets, voilà qui est moins prompt que la passion, l'enthousiasme, l'héroïsme même. Nos héros auraient été volontiers comme des chevaliers armés de pied en cap partant en guerre contre l'infanterie disciplinée et l'artillerie savante. On est vaincu et surpris de l'être par les Prussiens, comme nos nobles personnages à Crécy par les Anglais.
On pourrait se demander tout bas s'il est certain que la masse ait eu tout-à-fait tort dans ses vœux, donc dans ses espérances, et dans ses illusions, donc dans ses colères actuelles. Se sentant en situation exceptionnellement grave et en dispositions tout exceptionnelles, elle comptait pour se conduire au succès sur des têtes exceptionnellement douées. Il ne lui est pas poussé de tête surhumaine.
Se jugeant, pour obéir, à la hauteur de la situation, elle attendait que des chefs y jugent pour commander. Avec cette armée de citoyens militarisés, il fallait qu'Un grand général et de grands organisateurs surgissent de terre. Hélas, il ne faut pas toujours faire fond sur l'improvisation pour suppléer à la préparation, ni sur l'exception du génie pour échapper à la règle normale qui est de rester dans la force moyenne des choses et des gens.
Mais comment parler histoire, philosophie, raison même, à des individus et surtout à des foules qu'une passion généreuse ou une grande douleur atteint ? On fait volontiers appel au bon sens jusque dans les crises les plus affolantes. Mais le bon sens n'est pas vulgaire assurément, bien qu'il puisse se trouver partout. Et comment faire des distinctions entre le peuple et les gens raisonnables ? Réuni, tout le monde est peuple.
Or l'instinct populaire est de personnifier les situations, d'incarner les causes dans des hommes, qu'il poursuit alors de son culte ou de sa haine, qu'il acclame ou qu'il brise. Il a semblé d'abord qu'il n'y eût à tous nos malheurs, à nos revers, à nos faiblesses qu'un motif, une origine, l'Empereur. L'Empereur abattu, — la forme et le symptôme du mal effacés, — la masse a cru que tout allait changer, que tout était changé de soi-même. Elle ne s'est pas avisée qu'il fallait changer les institutions, les mœurs, les habitudes et leurs effets ; qu'il fallait enfin qu'elle changeât elle-même, elle qui ne peut guère se regarder et se connaître. Une telle œuvre ne s'accomplit pas en quelques mois ; peut-être y au-
rait-il injustice, danger réel à ce que cela s'improvisât ainsi. Pourquoi toujours invoquer la chance et faire appel à l'arbitraire ?
(l'est en nous qu'est le salut ; il s'agit de l'en tirer. Mais il y faut des efforts obstinés, un travail prolongé, et c'est ce qui coûte le plus. On n'arrive d'ailleurs qu'en dernier au simple, et c'est après avoir épuisé les théories qu'on se résigne aux solutions pratiques et laborieuses.
Quant aux hommes du gouvernement de la Défense nationale, ils paient et ils paieront l'h( nneur d'avoir tenu le pouvoir contre un ennemi matériellement maître de nous écraser. On les attaque, c'est dans l'ordre ; on les calomnie, et ils souhaitent sans doute que la République soit du moins préservée par là des griefs qu'on imputera à ses infortunée gouvernants.
Car ce sera vraisemblablement la République que les partisans d'autres régimes vont accuser de nos maux : elle a «ndossé l'Empire. On ne peut manquer de mettre la banqueroute à son compte.
Si le public était ignorant et aveugle, comme à d'autres époques, cette tactique pourrait réussir. Mais comme l'humanité marche, l'histoire ne se recommence jamais de même façon. Le tort et la faiblesse des partis de réaction sont d'être toujours en retard sur la marche des événements, de courir vainement à leur suite, et ne pouvant ainsi Jes diriger, de manquer régulièrement le but.
Le public ayant fait quelques progrès, il faut l'espérer, aura acquis quelque clairvoyance dont la République profitera. Le meilh ur calcul aura peut-être été pour les républicains de marc'ier droit au devoir.
Non, malgré tant de souffrances, malgré tous les raisonnements et let> hypothèses qu'on fait maintenant après coup, rien n'est à regretter, puisqu'on a fait son devoir. Il ne fallaii pas que la vie nationale se décomposât avec le régime impérial. Elle s'est ressaisie et ranimée. L'existence de ceux-mêmes qui ont péri pour «lie n'aura pas été perdue.
Louis Herbette.