VINGT -CINQ ANS APRÈS
Août 1895.
Un quart de siècle s'est écoulé depuis Vannée terrible. Qui l'a oubliée cependant ?
Les événements, les intérêts et les problèmes, les sentiments et les devoirs qui ont alors passionné la France appartiennent à l'histoire sans doute, mais: non pas moins à notre vie présente. Depuis vingt-cinq ans ils sont d'actualité.
C'est ce qui détermine non-seulement sa situation et ses actes au regard des autres peuples, mais les évolutions de sa policique intérieure, le développement de ses institutions, la transformation de ses mœurs publiques. les passions, les visées, les espérances nationales. Il semble que la Défense Nationale soit d'hier ; ou plutôt elle est de chaque jour, de demain comme d'aujourd'hui.
Oui, la France a beaucoup appris, et ayant subi d'irréparables pertes, elle n'a droit de rien oublier. Chaque génération nouvelle a le devoir de se reporter à ce passé ineffaçable, comme à la préface du livre des destinées dont elle devra écrire à son tour quelque page. C'est comme le pèlerinage sur la tombe des chers morts, qui doivent être honorés toujours, pour l'avantage même des vivants, et pour la postérité qui rajeunira encore leur mémoire.
Libre aux autres pays d'être indifférents à cette histoire, qui n'est pourtant pas nôtre seulement ; elle est leur aussi, soit qu'ils le veuillent et qu'ils le sachent ou non.
Certes, les vainqueurs rappellent avec empressement l'époque qu'ils considèrent comme glorieuse et comme heureuse pour eux entre toutes. Et
pourtant n'auraient-ils pas à se défier de ce qu'elle leur a légué, avec des profits matériels : la tradition et les habitudes de la force triomphante ; les difficultés d'organisation sociale et autre, que ne résout ni l'empirisme ni la morale du succès ; des ambitions et des nécessités nouvelles, c'est-à-dire de nouvelles causes d'épreuves, d'erreurs, de vices, et de souffrances ? Si nous sommes enchaînés à nos malheurs, le sont-ils moins à leurs victoires ? et le gain au jeu de la force et du hasard, est-il toujours moins dangereux que la peste ?
Quant aux Etats, soi-disant amis ou non, qui sont si volontiers restés spectateurs insouciants d'un duel inégal, n'ont-ils pas été forcés d'apprendre que ne se désintéresse pas qui veut des maux d'autrui ? Depuis que la France souffre, ne faut-il pas qu'ils veillent sur soi ? Depuis que le droit de conquête, de rançon, de partage, la spoliation des plus faiblis, le transfert d'habitants comme du bétail d'un pays à l'autre, ont fait réapparition solennelle, ne faut-il pas que chacun s'assure protection par ses propres moyens ?
Voilà toute l'Europe en armes, s'épuisant pour assurer sa vie, continuant de payer en pleine paix les frais de notre guerre. Et, tout le monde payant, c'est encore notre pays qui par son travail, par ses ressources accumulées, supporte le mieux le tribut, alors que nos vainqueurs achètent si cher chaque année la possession des territoires arrachés à notre sol.
Etrange fatalité de la force, qui réagit sur l'auteur et sur les témoins de ses écarts. En sorte que nul n'en est jamais le maître. Ne l'a-t-on pas dit? " Le marteau reçoit autant de coups que l'enclume. " —
Ainsi s'affirme dans la réalité même des faits les plus matériels et par les lois économiques autant que par les lois morales, le principe de solidarité entre les peupl s qui, par la civilisation, ont fait communauté de vie. Aucun mal ne peut frapper l'un sans contre-coup pour les autres, de même que dans nos sociétés modernes, les citoyens les plus divisés et les générations les plus éloignées restent solidaires.
Les événements de 1870-1871 ne sont donc pas sans intérêt pour personne, à part même le spectacle de scènes saisissantes et l'étude de phénomènes extraordinaires de l'existence humaine en telles crises. Car quelles leçons de psychologie collective et individuelle !
Pour les hommes de nationalité et de race française qui, vivant à l'Etranger, n'ont rien observé que de loin par journaux insuffisamment renseignés, ou par livres se restreignant à des généralités, pour les Canadiens français qui gardent au cœur le souvenir de la Mère«Patrie comme ils ont conservé les qualités les plus généreuses de nos populations, — comment pourrait-on les supposer indifférents à ce qui touche leurs frères d'Europe ? Et comment ne serait ce pas pour ceux-ci une consolation, une satisfaction profonde, de dire : " Voyez, si dans les plus dures calamités nous ne sommes pas restés dignes de votre estime et de votre affection ! "
Cette histoire, les livres peuvent essayer de la donner. Mais outre qu'ils omettent les détails, qui sont comme la substance même de la réalité et les parcelles de la vérité vivante, ils ne s'attaquent pas profondément jusqu'ici à l'époque terrible. Elle est trop saignante encore pour que les écrivains de
profession opèrent par froide analyse, comme on ferait sur un cadavre à l'amphithéâtre de dissection.
Cette histoire, c'est notre chair. Il nous semble qu'elle frémit encore. Pour revenir à cette époque, nous touchons au tombeau de nos parents, au berceau de nos enfants. Là sommeillent le meilleur de nos passions et nos regrets les plus poignants. Ces douleurs d'hier sont notre force d'aujourd'hui et notre espoir de demain.
Est-il donc interdit de revivre ce que nous avons vécu, comme dans un rêve il es-t vrai, mais dans un rêve qui domine notre destinée et qui dominera peut-être celle de nos descendants ?
La vie s'évapore trop souvent des matériaux qu'on a méthodiquement amassés pour les ouvrages d'histoire savamment ordonnés. Quant aux appréciations et aux théories qu'un auteur édifie sur ces matéiiaux. pourquoi faut-il qu'elles vieillissent si vite, et qu'il faille les refaire constamment, pour se maintenir au courant de l'esprit des générations successives ; tandis que les notes, les impressions d'un témoin subsistent, et peuvent rester toujours vraiesr vraies jusque dans ses erreurs et dans ses illusions mêmes, car par là même il appart ent encore à l'époque et en marque le caractère.
Ce sont donc les lettres d'un témoin que nous transcrivons ci-après, lettres écrites sous l'impulsion des événements et des sentiments qu'ils inspiraient.
Par sa situation et ses relations, par l'entraînement que secondaient l'âge, le caractère, et le désir de se rendre uti'e, il était mis en mesure de voir les faits, de recueillir les impressions, les émotions de nombre de ses concitoyens. Les trois frères étaient restés à Paris, par devoir, tandis que les vieux parents,. les femmes et les enfants s'étaient retirés dans une petite ville où la famille avait depuis longtemps une résidence affectionnée, à Pornic, dans le département de la Loire-Inférieure.
De ces lettres ain~i écrites pour toute une famille, bon nombre ont été perdues, détournées, que sait on ? On donne ici les principaux extraits des autres, que le vieux père avait conservées, et qui ont été retrouvées après sa mort. Ainsi s'offre la pensée, la vie vécue de braves gens étroitement unis par l'affection et par le patriotisme. Qu'il soit permis, en exhumant ces papiers d'autrefois, d'adresser un souvenir attendri aux dignes et cher* êtres qui ont partagé tant d'épreuves, qui sont dans le dernier repos, mais dont la pensée est toujours présente en leurs enfants !
Ces épreuves n'ont pas été vaines. On n'en a pas seulement le témoignage par la sagesse de la France, par celte paix intérieure et extérieure qu'elle a su garder d puis vingt cinq ans. Et pourtant, à quelles époques faudrait-il remonter, pour trouver une telle durée de labeur pacifique ?
Dans ces vingt-cinq ans. la France a refait ses forces militaires, sa prospérité, son outillage matériel sa constitution et ses lois. Elle s'est constitué tout un patrimoine colonial Le suffrage universel, tenu si longtemps en tutelle a fait l'apprentissage de ses droits.
L'organisation et le régime de la démocratie libre, voilà ce qu'il a fallu réaliser, au milieu de quelles difficu'tés, de quelles luttes suscitées de toutes parts I
L'égal concours de tous aux charges militaires, les familles les plus riches payant la dette du sang pour la patrie, et acquérant par là même un regain de vigueur ; l'enseignement s'ouvrant à tous, et d'immenses efforts accomplis pour mettre en valeur les forces intellectuelles du pays comme les autres ; enfin l'absolue liberté de pensée, de langage, de discussion, de publicité, implantée malgré tant d'écarts et d'abus.
En un mot, la nation, qui s'était ressaisie dans l'extrême infortune, apprenant par degrés à se gouverner au m lieu de tant de dangers où son existence était incessamment en jeu, — voilà le résultat de ces vingt-cinq ans.
Et sans que jamais on oublie ce qui reste à faire, c'est avec émotion qu'on peut songer à ceux qui ont succombé alors et depuis lors au service du pays ; c'est avec émotion qu'on cherche, même hors de France, des mains amies, pour serrer celles des Français de 1895 en souvenir des Français de 1870-1871»