‹ Paris en 1870-1871Chapitre 3 sur 14 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

Les défaites. — Gouvernement qui s'effondre. — L'angoisse et la colère publiques. — Les Prussiens vont-ils venir? — L'asi>ect de Paris. — La ville cosmopolite — Ceux qui vivaient pour jouir — Le Paris et la France patriotes. On se défendra. La leç >n du malheur. — L'approche de l'ennemi. — Les bouches et les bras inutiles. — Les départs. Les familles qui se partagent. — Au devoir!

Paris, le 7 août 1870. Mes chers parents,

Je vais bien ; mais je vous avoue que l'émotion, l'incertitude, surtout le sentiment de l'impuissance où nous sommes, pauvres citoyens, sous les hautes mains qui nous poussent, agit sur les nerfs, en dépit de tout effort pour garder quelque sang-froid, et, si l'on peut, quelque philosophie Vous n'imaginez pas l'impatience, l'excitation, la colère publique.

Vous savez les événements ou ce qu'on en dit : Désastres, armées coupées, dit-on. A Paris, état de siège.

Où allons-nous ? Que deviendrons nous ?

Pas de détails, pas de commentaires à vous donner. Il commence à devenir dangereux de bavarder.

La chambre va se réunir, demain peut-être, MM. les députés vont donc décider de nos dt stiné-'s.

Que se passera-t-il ce soir, et les jours suivants, ici et ailleurs ?

Louis Herbette.

11 août.

Nous vivons dans une fièvre terrible. Il semble que tout se passe en rêve, en cauchemar.

Certaines heures ont paru longues. Le public semblait s'attendre à tout, et pas seulement le public.

J'ai assisté à tous les événements ; je crois qu'ils ne s'effaceront jamais de mon souvenir. On en apprend long en quelques jours sur les hommes, sur l'état d'un pays, sur l'hi>toire d'un peuple, sur les institutions, les mœurs, les vices, sur les causas qui agissent durant des années et dont les effets éclatent tout d'un coup. Le voile se déchire ; mais ceux-là seuls qui sont près du rideau voient ce qui se cache derrière.

Je suis sûr que tu me comprends, mon cher père, je ne puis parler que par figures

Je ne vous dis rien de la chute du ministère, et de la formation du nouveau

Dimanche, 14 août 70.

Ma chère mère,

Je n'ai aucune illusion sur la situation générale, et je crois même en avoir diminué quelques-unes chez ceux qui m'entourent.

Mais un pays comm « le nôtre, même abattu ne périt pas. Il y a des crises qui sauvent le malade. Souviens-toi de ce que tu nous as entendu dire depuis des années, et songe si nous avions tort.

Toute préoccupation personnelle doit s'effacer en face de tels événements.

Quoiqu'il advienne, ne t'inquiète pas, et tâche de ne pas t'étonner. Il faut être prêt à tout et pour tout.

Vous entendrez crier et se l.-.menter beaucoup de gens qui ne voient et n'ont vu guère loin. Lassez dire Les aveugles de la veille seront affolés quand il faudra que leurs yeux s'ouvrent.

Lundi, 22 août.

Toujours dans l'attente !

Les Prussiens viendront-ils à Paris ? Seront-ils arrêtés en route ? Nul ne sait. L'important est qu'ils n'entrent pas dans Paris.

On travaille à fermer toutes les ouvertures, à placer des canons à faire des embrasures, à bâtir des casemates. Mais il faut entasser des provisions et il faudrait distribuer des armes ; par malheur, on n\m donne guère, et celles que l'on donne ne valent pas le fusil à aiguille.

Ce ne sont pas les hommes qui manquent ; mais ils se dégoûtent de n'être bons à rien, n'é;ant pas lous armés, exercés, formés en bataillons. Combien de forces perdues !

Vous seriez bien surprises, toi et ma petite sœur, si vous arriviez ici, de voir peu d'émoi, peu de mouvement guerrier. Les dames coniinuent à se promener ; les étrangers sont nombreux, les cafés sont pleins, et les promenades sont gaies comme à l'ordinaire A coup sûr, ou ne se douterait pas que la France est envahie, que tant de lamilles sont en deuil, et que l'ennemi menace de nous assiéger. On se demanderait si Taris est une immense hôtellerie avec une multitude d'habitants et pas de citoyens. Il serait temps cependant qu'il fût r ndu aux parisiens vrais, débarrassé d s étrangers, des indifférents et des flâneurs, des bouches inutiles tt des mains oisives.

Oui, ce sentiment commence à s'accentuer vigoureusement : Il faut que Paris soit ville française et agisse comme telle ; qu'il ne soit plus un lieu de plaisir, la capitale internationale du luxe et des jouissances. On ne peut s'empêcher de s'irriter de ce calme, de cette apparente insouciance des promeneurs. On se retient pour ne pas crier aux hommes : '" Que faites-vous là ? N'êtes-vous pas des êtres neutres, des égoïstes sans patrie ?" — Et aux femmes : " Si vous voulez faire d/s mines et vous consacrer aux chiffons, allez loin d'iei. Vous n'êtes pas françaises ; vous n'êtes pas parisiennes ; vous n'êtes que des poupées ambulantes et cosmopolites."

Kxcuse. ma bonne mère, cette vivacité. On est révolté de la froideur, de la peur de certains bourgeois et bourgeoises quand il s'agit de sauver l'honneur et la vie de la nation. Ils ne songent, depuis des années, qu'à leurs intérêts, à leurs jouissances, à leur bien-être. La politique, les droits, la liberté, — ils en riaient ou trouvaient de mauvais goût qu'on en parlât avec chaleur, avec passion. Et voilà qu'ils n'ont même plus de passion pour leur pays. Ils regardent les pauvres diables aller au feu, et ne sougMit qu'à se tirer d'affiirj pour le mieux, eux et les leurs. Sacrifier sa peau, sou avenir, sa tranquillité pour la patrie ? Allous-donc ! c'est bon pour les gens qui n'ont pas les moyens de s'en dispenser.

Chez les jeunes gens, chez les ouvriers et les paysans, chez

ceux qui travaillent, qui ont l'habitude du dévouement et du sacrifice, il y a du courage. Mais outre que ceux-là n'ont guère d'aunes, que peuvent-ils s'ils ne se sentent soutenus, encouragés, affranchis de ce qui paralyse la nation ?

Malgré tout, j'ai foi qu'au dernier moment, s'il le faut, les hommes de cœur se lèveront, et qu'ils feront des prodiges, s'il le faut. — Nos soldats comba tent vaillamment. S'ils ne peuvent arrêter l'ennemi, Paris l'arrêtera. Qu'il veuille, et il pourra. Telle est l'impression qui le dégage.

On se tirera de là, sinon maintenant, du moins plus tard. Les leçons qu'on reçoit sout rudes, trop rudes pour être oubliées et perdues. Le mal éclate ; mais connu et avoué, il n'est plus incurable.

Rappelez-vous nos conversations politiques, depuis si longtemps. Hélas ! Nous n'avions que trop raison.

Dimanche, 28 août *70.

Encore dans l'attente, et quelle attente ! je profite des derniers temps de répit pour vous écrire. Qui sait si M. M. les Prussiens ne s'aviseront pas bientôt d'enfermer les Parisiens dans Paris, de couper les chemins de fer et la poste ? — Il faut tout prévoir et s'habituer à tout.

J'étais à la chambre lors de la déclaration qui annonçait l'approche et l'arrivée possible des Prussiens. Ce qu'on éprouve, vous le devinez.

Et maintenant quel défilé de gens, de bagages, de caisses qui filent pour se mettre à l'abri.

Si nos chers voyageurs sont arrivés à bon port, tout semble bien pour notre famille en ce triste moment. Vous trouverez des consolations, du courage, de la patience dans le rapprochement et l'union de tous les membres de la famille que le devoir ne retient pas ici. Que feraient ici des femmes et des enfants ?

Il faut, mon cher père, que tu rentes à Pornic, je te connais trop pour ne pas savoir ce que te coûtera cet éloignement. Mais tu as ton rôle, et permets-moi d'ajouter, ton devoir là-bas C'est une grande sécurité pour les trois frères de penser que tu es avec ceux que nous aimons. Ton rôle est celui qui demande le plus de fermeté, de dévouement et de force morale.

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