‹ Paris en AmériqueChapitre 35 sur 53 · UN SERMON CONGRÉGATIONALISTE · texte numérisé non relu

UN SERMON CONGRÉGATIONALISTE

aussi pour qui ce n'est qu'un mot vide de sens, un synonyme de Topinion qui change ^t se défait sans cesse ? Combien de sages qui diraient volontiers avec Pilate : « Qu'est-ce que la vérité ? Le paradoxe d'hier, l'erreur de demain ? Jl n'y a de Trai que Tinlérôt de l'heure présente. » Plaire à César, jouir, et ne point s'inquiéter du lendemain, c'est la suprême philosophie de gens qui espèrent mourir tout entiers.

Ne souffrons pas ce retour du scepticisme païen. Ce serait condamner notre esprit à la servitude, notre cœur à toutes les corruptions et à toutes les lâchetés. Comme aux premiers Jours de l'Évangile, cherchons la vérité ^ la vérité nom a/franchira *.

Quand la locomotive traverse nos rues, traînant après elle un long convoi, pourquoi vous en écartez-vous au son de la cloche qui annonce le passage ? Parce qu'on vous a appris que cette masse qui s'avance vous écraserait de toute la force de son poids multiplié par sa vitesse. Voilà une vérité scientifique qui pour vous n'est plus une abstraction. Elle s'est changée en une conviction énergique qui garde et sauve votre corps. Cette conviction est maintenant une part de vous-mêmes, elle est vivante comme vous.

Dans cette cité, qui se glorifie de sa civilisation, il y a des milliers d'hommes qui s'abruiissent et se tuent par la folie de l'alcool. Pourquoi, mes frères, ne vous abandonnez-vous point à cette passion, plus terrible, mais non pas plus coupable que tant d'autres vices dont on ne rougit point ? C'est que vous savez que l'alcool est un poison qui ne pardonne pas. La science vous tient lieu de vertu. Voilà encore une vérité^ physique et morale tout ensemble, qui, une fois entrée dans votre ftme, s'identifie avec vous.

Est-ce tout ? Ne connaissez-vous point de nobles cœurs pour qui la débauche, l'ambition, l'avarice ne sont pas moins hideuses que l'ivrognerie ? Demandez au père à qui on a volé l'honneur de sa fille ; demandez à la mère dont le

^ Jean, vm, ^2.

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"fils a péri sur quelque plage lointaine, demandes à l'homme qui dispute à l'usure la vie de sa femme éf de ses enfants 1 Ceux-là, pauvres victimes, haïssent par expérience le vice dont ils ont souffert ; d'autres sont plus heureux, ils •doivent à l'éducation toute leur science. Cest la piété d'une mère, c'est le dévouement d'un mattre qui leur a inspiré l'instinct qui les sauve. Voilà encore une vérité vivante, yé^ rite que nous confessons par nos remords, alors môme que nous refusons de l'écouter.

Dans notre république, il y a des patriotes qui résistent aux caprices de la foule. Est-ce orgueil, est-ce calcul? Non, pourvu qu'il domine, l'orgueil s'accommode de toutes les bassesses ; l'intérêt trouve son compte à plier sous le vent. Mais une ftme pure, un esprit éclairé voit de plus haut et de plus loin. Homme ou peuple, qui dit despote, dit un mattre dont on déchaîne les passions, et qui ne peut échapper aux bas appétits de ceux qui l'entourent et le trompent. Guerres criminelles, dépenses folles, corruption en haut, misère et ignorance en bas, voilà les fruits de tout pouvoir sans contrôle, le fléau de toute force que rien ne modère I .Qui sait cela ne descendra jamais au métier de flatteur. La vérité tient à l'écart et console dans leur so'Br tude les âmes qui ne peuvent point s'avilir.

Ce sont là, direz-vous, de vieilles maximes qui traînent partout. Depuis plus de vingt siècles on les enseigne dans l'école ; le monde n'en va pas mieux. — Pourquoi ? C'est que dans les livres où on la laisse, la vérité est morte ; donnez* lui votre cœur, épousez-la ; elle vivra. Elle deviendra votre •conscience, votre honneur, votre salut. L'esprit est comme le corps ; il ne se nourrit pas de mots ; il lui faut la substance des choses. Jeter la liberté à un peuple esclave, c'est cotifier A des enfants une arme qui fera explosion dans leurs mains. Pourquoi? C'est que le respect de soi-même et d'autrui, le sentiment du droit, l'amour de la justice, ces conditions essentielles de la liberté, ne sont point des articles de loi; on ne les décrète pas. Ce sont des vertus que le citoyen acquiert à force de patience et d'exercice. Tant que la liberté

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ne vit pas dans les âmes, elle n'est qu'un otrotn sonon et une cymbale retentissante; une fois qu'elle nous est entrée dans la moelle des os, toute la ruse et toute la furie des tyrans ne l'en arrachera point.

11 7 a donc des vérités vivantes qui sont à la fois et dans les choses et en nous. Ce sont elles qui nous mettent en communion avec la natore et avec nos semblables. En nous révélant les lois du monde physique, elles nous les soumettent ; dans chaque homme qui pense comme nous elles nous font reconnaître un ami et un frère. Mais cette lumière qui suffit à nous conduire ici-bas n'échauffe point notre cceur. Elle charme notre esprit, tempère nos passions, éclaire et adoucit notre égoïsme, elle ne donne point le bonheur. L'honmie a une soif d'infini, une impatience de la terre, un besoin d'aimer, que la science ne peut point satisfaire. Pour nous procurer le bien après lequel notre âme soupire, il faut une nouvelle vérité, qui nous mette en communion avec Dieu, qui soit en nous et qui soit en lui. Cette vérité, qui ne peut être que Dieu même, il nous faut la eonnaltre et l'aimer.

Aimer Dieu, et en retour être aimé de tui^ c'est ce que l'antique sagesse n'a jamds pu comprendre; la philosophie moderne périt par la même impuissance. En vain la cous* cience cherche Dieu, en vain elle l'appelle avec la passion du naufragé qui va sombrer, la frmde raison est là pour nous répéter qu'entre Dieu et l'homme, entre llnfini et U créature d'un jour, il y a un abtme que rien ne peut franchir. Une nature infiex9)le, un Être 8upréme> esclave de ses propres lois : voilà tout ce que peut nous offrir le plus grand effort des plus grands esprits. L'amour de Dieu est une illusion, la prière, ce cri de l'flme, est un vain murmure qui meurt dans un ciel muet. Tais-toi, mortel ; étouffe ton cœur, enférme-toi dans une résignation désespérée; ta n'es qu'un atome, écrasé par la roue de l'inexorable fatalité.

Eh bien, mes frères, il y a dix-neuf siècles, un homme est ^enu sur la terre pour y apporter la horme nmtoelky pour

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rapprocher Dieu et rhumanité. Ce prophète s'est appelé le Fils de Dieu et le Fils de Thomme, ou (ce qui n'est peutêtre qu'un autre nom du même mystère) il s'est nommé la lumière et la vérité. Je suis y a-t-il dit, la voie^ la vérité et la vie. Personne ne vient au Père que par moim Le monde Va écouté ; le monde l'a cru. Du Jour où le Verbe a été fait chair, où la vérité divine a pris un corps^ la foi, l'espérance et l'amour ont paru ici-bas et sont entrés dans le cœur d^ l'homme. Ce problème, que la raison déclare impossible, où elle ne voit que des données contradictoires, Christ l'a résolu. Une vérité vivante, une vérité incarnée, que Dieu peut aimer comme un fils, et que l'homme peut aimer comme un sauveur, voilà le trait d'union qui a rassemblé le ciel et la terre, qui a donné à l'humanité un père et à Dieu des enfants I Là est le mystère de la révélation, là est la preuve de sa divinité. Jamais de soi-même l'esprit de l'homme ne se serait élevé à cette conception qui 'confond notre intelligence, et qui cependant l'éclairé d'une splendeur infinie. Oui, si Dieu aime les hommes, ce ne peut être qu'en s'aimant lui-même, dans la contemplation' de son éternelle vérité ; oui, si l'homme peut rendre à Dieu un culte qui ne soit pas une injure, c'est quand il adore un rayon de cette lumière suprême qui ne dédaigne pas de descendre Jusqu'à lui.

Aimer Christ, c'est aimer la vérité; aimer la vérité, c'est aimer Christ. Voilà le grand secret de l'Évangile I Qui ne le comprend pas n'est chrétien que de nom.

Maintenant, mes frères, rentrez en vous-mêmes, et réfléchissez. Quand vous aimez Christ, qu'aimez-vous? Par hasard n'est-ce pas le martyr qui a donné sa vie pour les siens ? N'est-ce pas le crucifié, dont les blessures saignent encore ? Prenez garde, ceci est un amour humain ; toutes les religions, tous les partis ont leurs martyrs. Christ exige davantage. Christ est autre chose qu'un cadavre adoré dont on baise les plaies ; Christ est la vérité; c'est à ce titre qu'il vous demande votre amour. Est-ce ainsi que vous l'aimez?

Vous avez de la foi, sans doute ; vous croyez à l'Évangile.

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