‹ Paris en AmériqueChapitre 43 sur 53 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

L*ÉGOLE.

Tout en causant, nous étions arrivés dans la rue Fédérale. En face de nous, sur un monticule qui dominait la ville et la campagne , se dressait fièrement un édifice de grande apparence, une tour carrée, flanquée de deux ailes. Si j'avais été dans un pays civilisé, j'aurais dit : « C'est la caserne de la gendarmerie, ou l'hôtel de la préfecture; » chez ce peuple sans police et sans gouvernement, c'était le palais de l'Abécédé, c'était l'école ! On peut juger une nation à ses monuments.

— Eh bien, docteur, me dit Humbug, comment trouvez-vous notre palais de la jeunesse?

— Très-beau à l'extérieur, lui répondis-je; mais très-mal agencé. Je vois là-haut, à celte porte, de grands garçons de quinze ans et des jeunes filles du môme âge qui entrent ensemble ; cela n'est pas convenable. Dans toute école bien organisée on sépare les

deux sexes ; c'est une précaution dont il semble que vous n'ayez même pas l'idée.

— Deux entrées pour des enfants qui vont étudier dans la môme salle ? dit Humbug. A quoi bon ?

— Dans la môme salle, m'écriai-je, y pensez-vous ? C'est le comble de l'immoralité.

— Je ne vois d'immoral que votre imagination, reprit Humbug en riant. Nos enfants, cher docteur, sont d'honnôtes enfants ; on ne trouve chez nous que :

Virgines lectas puerosque castes *.

L'École est une grande famille où il n'y a que des frères et des sœurs qui se disputent le prix de l'étude. Où prenez-vous vos horribles gentillesses?

— Alors, mon bon ami, les Tankees sont des anges, mâles et femelles.

— Les Yankees, reprit le juge, sont des hommes qui se donnent la peine de réfléchir et de raisonner.

— Et l'Europe, repris-je, avec ses vingt siècles d'expérience, n'est qu'une radoteuse qui ne sait ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait?

— Cher docteur, dit Humbug, les Anglais ont commencé par nous railler ; aujourd'hui ils nous imitent. Avant dix ans il n'y aura plus en Angleterre une seule école où les deux sexes ne soient réunis. Quant aux autres peuples de l'Europe, leur éducation a été si longtemps cléricale qu'il leur faudra plus d'un i^our pour dépouiller leur préjugé. Nous n'élevons ni des moines ni des soldats, nous préparons des hommes à

A Des Jeunes Ûlles choisies, des garçons chastes.

la vie commune. Pourquoi donc ne pas faire de recelé l'image de la famille et de la société ?

—Vous êtes des imprudents I m'écrîai-je, vous jouez avec le feu.

— Nous sommes des pères de famille, reprit Humbug : nous savons par expérience que pour adoucir le cœur, former le caractère, et inspirer des idées généreuses, rien ne vaut cette première communauté de travail et d'étude :

EmoUit mores^ nec sinit esse feros ^

Ce qui est imprudent, insensé, c'est la prétendue sagesse de la vieille Europe. Séparer les garçons et les filles, leur apprendre dès le premier âge qu'ils sont l'un pour l'autre un danger mystérieux, troubler et exciter déjeunes imaginations, et puis tout d'un coup, au moment le plus critique, jeter dans le monde des hommes ardents et téméraires, des femmes inquiètes, timides, sans défense, c'est de la folie au premier chef; j'en demande pardon à votre gravité, moli cher docteur. Votre éducation claustrale est une digue qui retient et grossit toutes les passions ; notre éducation commune habitue nos enfants à s'aimer comme des frères et à se respecter mutuellement.

— Est-il possible, m'écriai-je, que les dangers de votre système ne vous crèvent pas les yeux?

— Demandez à nos maîtres, répondit-il ; vous n'en trouverez pas un qui ne soit fier de nos écoles mixtes. C'est ('invention et l'honneur de l'Amérique. Comme

i £]le adoucit les mœurs et ne leur permet pas d'être farouches

toujours nous avons eu confiance dans la nature humaine et dans la liberté ; comme toujours nou$ avons réussi. Nulle part l'instruction n'est plus forte, ni la moralité plus grande que dans notre chère institution. L'émulation entre les deux sexes est un aiguillon sans pareil. Si enfant qu'il soit, l'homme a honte de céder le premier rang ; la femme est patiente, et elle a l'intelligence plus ouverte ; dans ces premières études qui n'ont rien d'abstrait, c'est presque toujours elle qui remporte. Mais ce n'est là que le petit côté de la question. Les jeunes filles y gagnent autant par le caractère et la volonté que les jeunes gens y gagnent par le cœur. Elles apprennent à nous connaître, et entre nous, mon bon Daniel, nous ne sommes dangereux qu'autant qu'en ne nous connaît pas. Respectées, les jeunes filles se respectent elles-mêmes ; libres, elles se font la place qui leur convient ; et par exemple dans les récréations, ime prudence naturelle les sépare de leurs compagnons. Quant aux jeunes gens , ils acquièrent dans nos écoles cette délicatesse de sentiments, cette politesse chevaleresque que la société des femmes peut seule donner. Qu'y a-t-il de plus farouche et de plus brutal que l'écolier anglais, abandonné à luimême et à la tyrannie de ses aînés? Avez- vous lu Tom Brofwn; c'est à faire rougir de la civilisation. J'aimerais mieux vivre chez les Peaux-Rouges qu'au milieu des écoliers d'Éton ou de Rugby. Chez nous, au contraire, tous les jeunes gens grandissent ensemble : à seize ans» à vingt ans, leurs relations sont aussi simples, aussi fraternelles que lorsqu'ils se trouvaient sur les mêmes bancs. Il se fait plus d'un mariage entre

ces anciens camarades d'école ; c'est l'estime, c'est Tamitié qui amène l'amour et qui lui survit. L'Europe, votre idole, a-t-elle rien imaginé d'aussi chrétien et' d'aussi parfait?

— C'est un rêve, dis-je.

— Entrez, incrédule, reprit Humbug; vous verrez que ce rêve est une vérité.

— • Un mot encore, lui dis-je. Tous ces enfants sont des saints, c'est entendu; mais où trouvez- vous des hommes capables d'élever ces phalanges célestes? Quel est le maître qui peut tout à la fois animer la timidité de vos jeunes filles, et adoucir la turbulence de vos garçons? Où chercher ce phénix, qui, en chaque commune, répond de l'honneur et de la vertu de vos enfants?

— Entrez, répondit Humbug; vous verrez à l'œuvre Dinah, votre protégée, et peut-être votre chère Suzanne.

— Vous êtes fou, m'écriai-je, en frappant la terre avec ma canne ; c'est à une femme de vingt ans que vous confiez des hommes qui ont déjà de la barbe au menton? Beau général pour une telle armée I comme on doit le respecter I

— Encore un préjugé de l'ancien monde, cher docteur. Chez un jeune homme qui aime sa mère et sa sœur, rien n'est plus naturel que de respecter une femme; ce qui l'est moins, c'est d'obéir à un maître qui menace et qui châtie. La force a peu de piise sur le cœur d'un enfant; plus il est généreux, plus il résiste; mais il est sans défense contre la douceur et l'affection. En ce point encore l'expérience donne un

démenti à Tantiquc sagesse, qui n'est qu'une vieille erreur. Ce sont les femmes de la Nouvelle-Angleterre qui, avec le dévouement du missionnaire, s'exilent parmi la coriliption du Sud, ou dans les solitudes de rOuest, pour y élever de jeunes âmes, et les donner à la vérité et à Dieu. Nous avons des maîtres qui ne le cèdent à personne, mais nos instituteurs les mieux doués échouent souvent là où une fille yankee fait des merveilles. L'enfance appartient à la femme; c'est une loi naturelle que nous avons eu le mérite de reconnaître et d'appliquer,

— Amen, répondis-je en haussant les épaules, allons donc admirer ces timides brebis et ces dociles moutons, conduits par une bergère non moiiis innocente que son troupeau.

J'entrai de mauvaise humeur dans la grande salle; je ne puis souffrir la déraison ; mais^ je l'avouerai à ma honte, à peine avais-je le pied dans le sanctuaire, que j'étais séduit.

Je me trouvais dans une vaste pièce, où l'air et le jour entraient par de larges fenêtres; les murs étaient d'une propreté exquise, et garnis de place en place soit de cartes muettes, soit de tableaux d'histoire naturelle, soit de figures de physique et de géométrie. Chaque enfant avait son pupitre, isolé par quatre couloirs qui se croisaient autour de lui. Assis devant cette table vernie, qui brillait comme une giace, seul, et sans voisin, l'écolier est son maître ; s'il est distrait, s'il ne travaille pas, c'est sur lui que retombe toute la responsabilité. L'instituteur, placé sur une esirade, surveille d'un coup d'ioBil ces longues files de pupitres,

rangés les uns derrière les autres. Surveillance peu nécessaire chez un peuple ambitieux, où chacun veut s'instruire pour arriver à la fortune et au pouvoir ! Les vices des Américains les servent mieux que ne nous servent nos vertus.

Dinah était occupée dans une pièce voisine. Le maître de la grande salle, c'était ma Suzanne. En ce moment mademoiselle enseignait la géométrie à sept ou huit grands gaillards qui, je leur dois cette justice, écoutaient comme de bons enfants leur aimable maîtresse.

— Venez, mon bon père, dit Suzanne toute joyeuse; prenez cette craie, démontrez-nous les propriétés du carré de l'hypoténuse.

Faire une démonstration m*eût été difficile; j*ai été trop bien élevé par TUniversité de France, pour rien entendre à la géométrie; tout ce que j*ai retenu en ce point se réduit à une vieille chanson, que, peut-être, aux environs de l'École polytechnique, on fredonne encore sur Tair de Calpigi:

Le carré de l'hypoténuse Est égal, si Je ne m'abuse, A la somme des deux carrés^ Faits sur les deux autres côtés.

Je laissai donc Suzanne tracer sur le tableau le triangle rectangle ABC, élever sur chaque côté un carré, etc., etc., et je m'enfuis afin que ma fille n'eût pas à rougir de l'ignorance paternelle.

Dans une des petites salles (il n'y en avait pas moins de huit), Dinah interrogeait, sur les fleuves et les ri-

vières de la France, des enfants de neuf à dix ans. Je fus étonné de leur mémoire et de leur science, moi Français qui, interrogé sur TAmérique, n'aurais pu offrir en échange à ces jeunes érudits que le Mississipi, THudson et le Potomac, seuls cours d'eau dont on m'ait jamais parlé. Il est vrai que l'Amérique ne nous touche guère (elle est si loin de nous), tandis que la France, .reine des lettres et des arts, doit intéresser prodigieusement les Américains. C'est l'admiration des barbares pour la civilisation !

Après la géographie vint la lecture à haute voix, et la déclamation. Un petit bonhomme de neuf ans se leva, et sans timidité comme sans effronterie, nous récita un des passages les plus poétiques du Hiawatha de Longfellow. Quoique le jeune prodige parlât du nez, vice commun en Amérique, il nous dit ce morceau avec une grande justesse de ton et un sentiment vrai ; il y a des acteurs célèbres qui ne se sont jamais élevés jusque-là.

Après la poésie, ce fut le tour de l'éloquence. Un enfant à cheveux flamboyants se leva, mit ses pieds en équerre, et d'une voix animée entonna un hymne à la gloire de l'Amérique.

« Amis et concitoyens,

«Vous n'êtes que dans l'enfance, et cependant vous êtes déjà le premier peuple du monde. Quel est le héros du dercier «ècle, le plus grand homme et le meilleur, l'ami de son pays et de la liberté ? L'univers répond : c'est George Washington, un Américain. Quel était alors le plus grand physicien? Franklin, un Américain. Le plus grand théologien? Jonathan Edwards, un Américain. Quel est le plus

grand jurisconsulte du dix-neuvième siècle? Le juge Storf, un Américain. Quels sont les premiers orateurs de notre âge? Clay, Webster, Everett, Sumner, tous des Américains. Quels sont les premiers historiens? Prescott, Bancroft, Lo- Ihrop-Motley, Ticknor, des Américains. Quel est le premier naturaliste ? James Audubon^ un Américain. Quels sont les plus grands moralistes et les vrais sages de notre temps ? Ghanning, Emerson, Parker, tous des Américains. Quel est le premier romancier de notre fige? Madame Beecher Stowe S une Américaine. Quels sont les grands inventeurs? Withney, qui a imaginé la machine à éplucher le coton ; Fulton, qui a créé le bateau à vapeur; Morse, qui a trouvé le télégraphe électrique ; Maury, qui a tracé sur les mers des routes infaillibles, tous des Américains.

Courage donc, fils des Puritains; l'avenir est à vous. Avant la fin du siècle vous serez cent millions* d'hommes ; que sera en face de vous Î^Europe divisée et asservie ? La nature vous a donné les plus grands lacs, les plus grands fleuves, les plus beaux ports ; vous avez des terres fécondes et en quantité inépuisable. Vos mines de charbon sont aussi grandes que la France. L'industrie vous a donné plus de chemins de fer, plus de bateaux à vapeur, plus de navires, que n'en ont tous vos rivaux ensemble. Vos honmies sont les plus braves, les plus hardis, les plus ingénieux de Tunivers; vos femmes sont les plus belles de la création. Ck>arage donc, race bénie du ciel \ le monde est à toi, car tu es à la fois le peuple le plus libre et le plus chrétien l m

—-Cher ami, dis-je àHumbug, parmi toutes les vertu»

1 C'était aussi Topinion d* Alfred de Musset Un Jour que nous le trouvâmes penché sur la Case de l'oncle Tom, qu'il dévorait avec des yeux pleins de larmes, il nous dit avec la plus profonde émotion : « Voilà le plus beau livre de ce temps-ci. Madame Stowe a trouvé dans le courant de son casur des effets d*art tels qu'aucun de nous autres qui nous croyons des artistes n'est capable d'en rencontrer dans son esprit. » (Ed.)

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que vous enseignez à vos petits saints comptez-vous la modestie ?

— Un peu d'indulgence, docteur, répondit-il d'un ton embarrassé. Quand on élève des enfants, il est bon de forcer un peu le patriotisme. C'est le moyen que plus tard l'égoïsme ne prenne pas le dessus. J'avoue, du reste, que la vanité est notre côté faible ; notre prodigieuse croissance nous tourne la tête et nous fait faire plus d'une faute. Mais que celui-là nous jette la première pierre qui n'a point pécbé. John Bull est convaincu que, par droit de naissance, il est le roi des mers; et je suis sûr qu'en France on répète sur tous les tons à la jeunesse que les Français sont le premier peuple de la terre, et que le monde n'a d'yeux que pour les admirer.

— Quelle différence I m'écriai-je. La France est la France I

— L'Amérique est l'Amérique, reprit-il en riant. Tous les chrétiens sont imbus de la même folie ; il n'y a pas de sottise où l'on ne puisse entraîner un peuple, en lui criant avec aplomb : c Anglais, volez cette province, vous êtes Anglais I FranQais,battez-vous à tort et à travers, vous êtes Français! Américains, soyez insolents avec l'Europe, vous êtes Américains I » L'orgueil national, c'est le drapeau rouge qu'on tend au taureau populaire, quand on veut le faire tomber tôte baissée dans le piège. Mon ami, jetons à pleines mains l'éducation, portons partout la lumière, si nous ne voulons pas que le peuple soit la dupe éternelle des charlatans qui se jouent de ses passions les plus nobles et de ses meilleurs instincts.

A ce moment Thorloge sonna ; c'était l'heure de la récréation. Je courus au préau ; j'y trouvai l'aimable Naaman, devenu capitaine d'une milicenouvelle. Troisà quatre cents enfants étaient rangés en colonne, les filles d'un côté, les garçons de l'autre. On ouvrit une porte vitrée qui donnait sur la cour, on y plaça un piano, et voilà Suzanne et Dinah jouant à quatre mains la marche d'Obéron. Aussitôt les colonnes s'ébranlent en ordre ; on saute, on court, on s'arrête en mesure ; la chaîne se dénoue et se rattache avec une précision admirable. C'était un mélange de danse et de gymnastique qui charmait les yeux, quelque chose de noble, de hardi, de gracieux tout ensemble. N'est-ce pas ainsi que les Grecs exerçaient la jeunesse ? Pour la première fois je compris comment Platon plaçait la danse et la musique parmi les devoirs du citoyen. J'étais ravi, et sans un reste de honte et ma barbe grise, j'aurais volontiers pris ma place dans ce ballet militaire. Pourquoi n'aurais-je pas dansé avec des enfants? les Spartiates le faisaient bien.

— Mon jeune ami, dis-je à Naaman, ceci est charmant ; mon cœur est tout réjoui de ce spectacle ; mais tirez-moi d'un doute. Où suis-je ? Où m'a-t-on mené ? Cette maison élégante, ces tables d'un luxe recherché, ces beaux livres reliés en basane, tout cela, sans doute, appartient à une école particulière, où Ton ne reçoit que des enfants riches. Quel est le directeur de ce bel établissement ?

— Toujours plaisant, docteur Smith, dit le beau pasteur. Vous êtes à l'école primaire du douzième arrondissement, troisième quartier. Nous avons quatre-vingts

maisons de cette espèce dans notre bonne ville de Paris, et ce n*est pas assez.

— Fort bien ; mais comment le fils du pauvre peutil fournir aux frais de cet enseignement coûteux ?

— D'oti venez-vous ? s'écria Naamao. Ne savez-vous pasqueTéducation est gratuite?N*avez-vous jamais regardé votre cote d'impôts? Nous sommes les fils de ces puritains qui, à peine débarqués sur Taride rocher de Plymouth, ouvraient des écoles pour combattre Satan, c'est le vrai nom de l'ignorance. Ce qu'il y a de diabolique en nous, c'est la bête ; ce qu'il y a de divin, c'est l'esprit. L'école est notre amour et notre faiblesse ; aussi est-ce le gros chapitre de notre budget, ce qu'est la guerre ou la marine chez des peuples qui se croient civilisés. Ici, dans notre Massachusetts, la dépense de l'école est à peu près le quart de nos dépenses générales ; dans le petit État du Maine, elle est du tiers ; ce que serait pour la France un budget de quatre à cinq cents millions.

— Grand Dieu I pensai-je, si ces gens-là ne sont pas fous, qu'est-ce que nous sommes? — Dites-moi, monsieur Naaman* qui vote ces fonds, et comment vos écoles sont-elles administrées ?

— Le vote est communal, répondit-il ; c'est l'ensemble des habitants qui fixe le chiffre de l'impôt ; c'est peut-être la sjeule dépense qui augmente toujours aux applaudissements de ceux qui payent. En ce point il n'y a pas de parti en Amérique ; toutes les communions, , toutes les opinions rivalisent pour faire df^nos écoles l'établissement le plus riche et le mieux doté du pays.

— Et naturellement, dis-je, chaque communion yenl y dominer,

— Non, reprit-il ; ceci vous étonnera peut-être, nulle influence d'Église n'entre dans ces murs. Chaque leçon commence par l'Oraison dominicale et une lecture delà Bible ; mais nulle réflexion ne l'siccompagae. L'enseignement est chrétien par l'esprit de nos maîtres ; il n'est ni protestant ni catholique. Ici nous donnons à nosenfants le moyen de chercher la vérité, nous les ar« mons contre l'ignorance, nous les préparons à combattre le bon combat ; quanta l'enseignement dogmatique, c'est à l'église et aux écoles du dimanche qu'il est réservé. C'est ainsi que nous évitons de troubler ces jeunes consciences, et que cependant nous hfibituons nos enfants à se considérer tous comme frères en Jésus-Christ.

— Bien ; mais qui vous répond des maîtres?

— Le bureau d'éducation, dit Naaman ; bureau librement élu par tous les citoyens de la même commune, et qui a au-dessus de lui le bureau central de l'État. Ces assemblées réunissent les hommes les plus considérables du pays. C'est une gloire que d'être- appelé à surveiller l'éducation ; nos meilleurs citoyens, les Horace Mann, les Barnard ont refusé une place au sénat fédéral pour rester directeurs de nos écoles dans le Massachusetts et le Connecticut.

— Est-ce possible; ?m'écriai-je.

— Qu'y a-t-il d'étonnant ? reprit le jeune ministre Croyez-vous qu'en un pays comme le nôtre on en soit à se demander ce qui fait la prospérité et la grandeur des nations? Dans une république, dans un État où le

peuple est souverain, il faut vaincre rignorance ou être tué par elle ; il n'y a point de milieu. Pour élever un peuple qui croie à la vérité et qui Taime, nos politiques n'ont trouvé qu'un moyen, c'est deTéclaîrer; c'est de faire du moindre citoyen un homme assez instruit poiur qu'on ne le trompe pas, assez sage pour se gouver-» ner soi-même.

— Et vous avez résolu le problème ?

— Oui, dit-il, le problème a été résolu le jour où nous avons eu des écoles si bien tenues et si complètement gratuites, qu'il ne s'est plus trouvé un père qui osât nous refuser ses enfants. Quand la commune fournit tout,* jusqu'aux livres, au papier et aux plumes, qui serait assez fou ou assez coupable pour ne pas profiter de la munificence nationale, et pour condamner ses enfants à l'ignorance et à la misère ?

— J'espère, lui dis-je, que l'éducation est obligatoire. Après de pareils sacrifices, l'État a le droit de forcer les gens à s'instruire. Il ne peut pas souffrir de brutes dans la société.

— Nous avons repoussé toute contrainte, répondit le jeune pasteur. Ce n'est pas que nous ayons douté de notre droit; mais nous avons craint d'attacher à un bienfait une idée odieuse. L'amende et la prison feraient haïr nos écoles; nous laissons ces duretés à des gouvernements qui tiennent plus à l'obéissance qu'à l'amour des citoyens. Rendre l'éducation universelle est tonte la question ; nous sommes arrivés à cette fin excellente sans touchera la liberté. Nos écoles, ouvertes à tous les enfants jusqu'à l'âge de seize ans, séduisent et attirent les plus rebelles. Dans la Nouvelle-

Angleterre, vous ne trouverez pas un citoyen, né dans le pays, qui n'ait reçu de nous l'instruction,

— Bravo ! m'écriai-je, voilà une œuvre qui fait le plus grand honneur aux chrétiens d'Amérique.

— La politique y trouve son compte, non moins que la religion, reprit-il; nous sommes arrivés à un résultat fait pour surprendre les modernes. Par la perfection de nos écoles, nous avons rétabli, sans le savoir, l'éducation commune, si chère à l'antiquité. Notre enseignement est assez élevé pour préparer l'enfant du riche à entrer au collège ; il est assez simple pour ne pas effrayer l'enfant du pauvre, assez substantiel pour le mettre à môme de tenir sa place dans la, société, sans avoir jamais à rougir de sonignorance. G'estici que toute la jeunesse (entendez bien ce mot : toute la jeunesse) vient apprendre la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la géométrie et le dessin. Nous y joignons un peu de géographie, d'histoire, de physique et de chimie ; et nous ne craignons pas de parler à ces enfants de morale et de politique. Nous leur expliquons la constitution de leur pays; ce sont des citoyens. Grâce à la richesse et à la solidité de nos leçons, le fils du millionnaire vient s'instruire côte à côte avec le fils du manœuvre irlandaig. J'aperçois là-bas une des filles de Green qui Joue avec l'enfant d'une pauvre fruitière de la rue des Noyers. C'est ici que règne la véritable égalité, Tcgalité par en haut, l'égalité qui élève; c'est ici que s'entretient le patriotisme et l'amour de la liberté. Former une génération, c'est former un peuple; voilà notre devise, voilà ce qui fait de nos écoles un lieu chéri de tous et sacré pour tous.

— Cela est bon, m'écriai-je, cela est grand; mais pardonnez -moi mi dernier scrupule. Quand vous avez instruit les enfants du peuple, ne craignez-vous pas de leur avoir inspiré du même coup une ambition perverse ? Ne jetez-vous pas dans la société des hommes mécontents de leur sort; ne leur avez-vous pas donné des désirs et des besoins au-dessus de leur condition ? ' — C'est là, dit Naaman, une vieille objection qui depuis longtemps n*a plus cours en Amérique. Si nous abandonnions nos jeunes gens au sortir de cette enceinte, vos craintes seraient fondées ; mais songez que notre société èl notre gouvernement sont deux écoles qui ne ferment jamais. D'une part, tout ce que nous avons d'hommes éclairés se fait un honneur et un plaisir d'instruire les citoyens. Voyez nos murs couverts d'affiches : il n'y a pas de soirée où Ton ne fasse quelque lecture politique, littéraire, scientifique. La lumière nous inonde; il faut être deux fois aveugle pour rester ignorant. A côté de cet enseignement libre, placez TÉglise, toujours active, et ces mille réunions où pauvres et riches sont sans cesse associés pour des œuvres de propagande et de charité. Joignezy la vie politique, qui remue toutes les idées et féconde toutes les âmes. Enfin, et au premier rang, mettez la presse, c'est-à-dire la parole publique qui ne tarit jamais. Il n'est pas une Église, pas une association, pas un corps, pas un individu qui n'ait son journal; les enfants mêmes ont le leur; le Child's Paper ^ fondé il y a quatre ans, a déjà trois cent mille lecteurs, dont le plus âgé n'a pas quinze ans. Qui donc résisterait à cette marée qui monte toujours ? Qui ne serait

emporté par ce flot de civilisation qui pousse l'humanité vers un avenir meilleur ?

— Ainsi vous êtes un peuple de savants ?

— Non, dit-il en souriant. L'érudition, comme les art$, est le luxe des vieilles nations : nous ne le possédons pas encore. Nous sommes des parvenu^; il nous faudra peut-être un siècle avant d'avoir ces loisirs, qui permettent une culture désintéressée; mais j'oserai dire que nous sommes le peuple le moins ignorant que le soleil ait jamais vu. Regardez autour de vous; ici, il n'y a point de paysans, mais des fermiers ; point de manœuvres, mais des artisans. Au sortir de sa forge, l'ouvrier met un habit noir, et va écouter une lecture sur Washington ou sur les nouvelles découvertes de Livingstone, en Afrique.' Son voisin, le bijoutier, ira travailler dans une école de dessin ou suivra un cours de chimie. Malgré leurs mains noircies, tous deux sont des gentlemen; ils aiment les plaisirs de l'esprit tout autant que vous pouvez les aimer. Allez dans l'Ouest, entrez dans quelque loghouse ^ perdu au fond des bois ; vous serez reçu par la femme du pionnier; vous la verrez qui pétrit le pain ou qui bat le beurre. Attendez le soir, cette même femme se mettra au piano, elle causera avec tous de politique, de morale, et peut-être de métaphysique. Lire le Parfait Cuisinier ne l'empêche point d'apprécier Emerson et de goûter Channing. Nous ne donnons pas à tous la richesse matérielle, quoique le bien-être soit plus facile à conquérir en Amérique qu'en tout autre pays, mais

1 C'est une espèce de chalet, construit avec des troncs d'arbres, la première demeure du pionnier américain.

nous offrons à toiis cette richesse qui ne craint ni la rouille ni les voleurs; nous mettons à la portée du plus pauvre ces jouissances intellectuelles qui, à tout âge et dans toute condition, sont une force et une consolation. En faisant cela, nous croyons remplir la parole du divin Maître et mener les hommes à Dieu, en cultivant leur esprit et leur cœur.

Je regardais ce jeune homme avec une émotion dont je n'étais plus maître; jamais sur une figure humaine je n'ai vu briller tant d'enthousiasme et tant de foi. Pour Naaman la science et la religion étaient un double nom de la vérité; toutes deux lui tenaient au cœur avec la môme force; il les aimait toutes deux d'un même amour.

— Ami, m'écriai-je, vous m'avez vaincu. Me voici, comme saint Paul sur le chemin de Damas, foudroyé par la lumière et entendant la voix qui me crie : « Il est dur de regimber contre l'aiguillon. » Je me rends, mes yeux s'ouvrent; je vois, j'admire la grandeur de ce pays. Quelle vie intense I Le cœur, la pensée, tout est en action. Point de gêne I point de barrière I l'homme est maître de sa destinée; il a son bonheur et sa vertu entre les mains. Ici point de mensonge officiel, c'est la vérité qui règne ; ici poînt de préjugés, point d'entraves ; partout résonne le cri d'un peuple enivré d'espérance : En avant I en avant vers un^monde où la misère sera guérie, où la force sera abattue, où l'esprit régnera I Je suis fier d'être citoyen de ce beau pays. Vive la liberté I vivent les États-Unis I vive la grande république I

Ma voix fut couverte par un roulement de tambouf

suivi de fanfares retentissantes. Deux zouaves entrèrent dans récole ; l'un courut à Suzanne et lui prit tendrement la main, c'était Alfred; l'autre me sauta au cou, c'était mon fils Henri.

— Père, me dit-il, les gens du Sud ont franchi le Potomac; Washington est menacé; on mobilise nos milices, on appelle les volontaires; nous partons ce soir. Venez vite, ma mère vous attend.

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