CHAPITRE XXVI
Le lendemain, à l'heure du déjeuner, je me sentis le cœur tout léger. Dînah à ma droite , Suzanne à ma gauche me donnaient l'air d'un patriarche au milieu de ses enfants. Depuis que je vieillis, rien ne me plaît davantage que de voir autour de moi ces jeunes figures, fraîches comme le jour naissant , riantes comme l'espérance. Hélas I que ne peut-on leur écarter les ronces
du chemin I Que ne peut-on leur prêter cette expérience que la vie nous vend si cher et qui ne nous sert de rien I
Ma femme ne faisait pas les choses à demi. Si j'avais adopté Dinah, Fox était le protégé de Jenny; il se mariait 1 Aussi avait-il son couvert mis auprès de sa bien-aimée. Du reste, il entra sans la moindre gêne, un bouquet blanc à la main, et il embrassa sa fiancée avec un air vainqueur. Quand la colère crispait la mine pointue de l'avocat, il n'était pas beau; tendre et galant, il était horrible ; on eût dit d'un serpent amoureux. Ce n'était point l'avis de Dinah; en vain je lui disais les choses les plus aimables, elle n'avait d'yeux que pour son autre voisin. Rachel avait moins admiré Jacob, quand, au désert, il roulait la pierre du puits pour abreuver les brebis de Laban. Les femmes^ont au plus haut degré l'instinct de la propriété, et de toutes les propriétés, celle qui leur tient le plus au cœur, c'est un mari. Mais tandis que la Française est une nymphe chasseresse, qui une fois le gibier pris ^e s'en soucie guère, l'Américaine s'empare de son mari avec l'âpreté et la jalousie du paysan français qui épouse la terre. C'est son bien, c'est sa chose; le malheureux n'est plus qu'un oiseau en cage, un esclave domestique; mais un oiseau qu'on caresse, un esclave dont on prévient tous les désirs. Les Américains abusent tellement de leur indépendance au dehors, qu'en rentrant chez eux ils n'ont plus de volonté. Ce Yankee qui met sa gloire et son orgueil à ne céder à aucun homme, n'est plus dans sa maison qu'un mari débonnaire qui écoute sa femme et se plaît à4ui obéir ; doux avec leê
faibles, intraitable avec les forts. Ce peuple a l'esprit à Tenvers, il ne fait rien comme nous.
Fox voulait emmener Dinah pour acheter ses em« plettes de mariage, Suzanne s'y opposa.
— Monsieur l'avocat, dit-elle, j'en suis fâchée, Dinah m'appartient. Nous lui avons trouvé un engagement de six mois comme maîtresse d'école ; c'est aujourd'hui qu'elle entre en fonctions , elle ne peut manquer à sa parole. Dans quelque temps, il me sera facile de la remplacer et de vous la laisser toute une semaine; aujourd'hui cela ne se peut pas. — Papa, ajouta-t-elle, nous comptons sur vous pour notre installation.
— Chère enfant, lui dis-je, tu oublies que moi aussi j'entre en fonctions à l'hospice de la Providence; je suis déjà fort en retard. Ce procès d'hier...
— Cela ne fait rien, dit Suzanne ; allez de suite voir vos petits malades ; notre école est dans la rue Fédérale, tout près de la rue des Noyers : nous vous attendons à midi.
Arrivé à l'hospice, je demandai le directeur; ce directeur était une femme, la maîtresse de Suzanne, la célèbre madame Hope, docteur en médecine et professeur d'hygiène ; encore un de ces contresens qu'on ne rencontre qu'aux États-Unis. C'était du reste une respectable matrone, qui m'accueillit comme un confrère, et commença de suite la visite avec moi.
L'hospice était un modèle ; en aucun pays je n'ai vu une installation aussi parfaite. De vastes salles avec un petit nombre de lits , largement espacés ; point de rideaux, beaucoup d'air, un jour discret, dp. silence, une exquise propreté ; rien de cette odeur fade et
nauséabonde qui fait de rhôpital un objet de répugnance, et souvent même un séjour empoisonné. Pour . la première fois, je trouvais réunies toutes les conditions que réclame l'hygiène non moins que la cha* rite.
A l'appel de madame Hope , accourut un escadron volant déjeunes femmes. Une robe noire, un tablier montant, un petit bonnet blanc leur donnaient un . faux air de sœurs de charité. C'étaient les internes de l'hospice, ' les futurs docteurs en jupons de la libre Amérique. Elles suivirent ma clinique avec la plu& grande attention ; je fus frappé de la netteté de leurs explications, quand elles me donnaient l'état du malade, et* du soin avec lequel elles notaient toutes mes paroles et mes prescriptions; mais j'avais trop de bon sens pour prendre au sérieux cet essai chimérique; aussi je demandai à la bonne madame Hope quel fonds elle faisait sur cette singulière éducation.
— Je crois, me dit-elle, que nous arriverons à une grande réforme. Ces jeunes élèves sont déjà restées deux ans à l'hospice de la Maternité; l'année prochaine elles iront à la Clinique des femmes ; nous en ferons de véritables médecins.
— Bravo ! m'écriai-je, ce sera charmant pour nous autres barbes grises d'être soignés par des Hippocrates de dix-huit ans, en crinoline et en dentelles .
— Non, dit-elle, nous n'aurons rien à faire avec vous, messieurs. Mais l'accouchement, le soin des petits enfants, les maladies et la folie des femmes, cela nous appartient; nous nous y entendons mieux que vous. On vous laissera la chirurgie et les cas extraordinaires;
mais tout ce qu'une mère où une femme ne vous confie qu'à regret, nous le prendrons pour nous ; on vous chassera d'un domaine que vous avez usurpé. Nous introduirons la pudeur dans la médecine; le préjugé criera suivant l'usage, mais nous aurons pour nous les femmes, les pères et les maris ; nous l'emporterons ; n'est-ce pas votre avis?
Que répondre à un fanatique, surtout quand ce fanatique est une femme, c'est-à-dire un être faible de nature, et affligé d'un entêtement organique? Je rompis la discussion, et continuai ma visite. Les maladies n'étaient pas graves, et les petits malades étaient si ' tendrement et si sagement soignés qu'il me restait peu de chose à ordonner. Je n'eus à faire qu'une seule opération, et de peu d'importance. J'ouvris au cou d'un enfant un abcès de mauvais caractère, et mal placé. La légèreté de la main, la grâce et l'élégance du pansement sont la gloire de notre école de Paris; aussi j'eus un grand succès auprès de mes jeunes élèves; mon bandage, avec ses replis ingénieux, fut aussitôt dessiné; et le dessinpiacé comme modèle dans la «aile des opérations. En vérité, à voir tant d'intelligence, de bonne volonté, d'attention, il y a des moments où j'aurais admis que les femmes sont bonnes à -autre chose qu'à donner de la tisane aux enfants. Tout cela ne va pas trop mal, eût dit Montaigne , mais quoi! elles ne portent point de hauts-ae-cfiausses.
Je fis à temps cette sage réflexion, et je le dis à mon honneur, je restai fidèle à l'antique religion de la Faculté. Passe pour les nouveautés en politique, c'est là qu'elles sont innocentes, mais ailleurs, vive le pré-
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jugé I ,La preuve qu'il est salutaire, c'est qu'il a pour lui la majorité, et qu'on lapide les novateurs. Je trouvai rharmantes ces jeunes hérétiques, mais l'hérésie était abominable, et je n'y cédai point.
La visite achevée, je me rendis au conseil d'administration ; madame Hope m'y accompagna, elle prit place parmi nous, sans que sa présence étonnât personne. Parmi les trustées ou administrateurs, je trouvai des figures de connaissance : Rose l'apothi-^ caire, le brave colonel Saint-John, l'aimable Humbug^ et Noé Brown, l'insupportable puritain. Ce fut la directrice qui parla la première; elle exposa, pièces en main et en bons termes, l'insuffisance de la maison et la nécessité d'acheter un jardin du voisinage pour faire un préau à l'usage des convalescents. Quand elle eut terminé, on me demanda mon avis.
— J'approuve tout à fait cette excellente idée, dis-je, et je suis convaincu qu'en adressant et en faisant recommander à l'administration un mémoire aussi net et aussi bien fait, on obtiendra d'ici à huit ou dix ans cette amélioration urgente.
— De quelle administration parlez-vous ? demanda le colonel, qui présidait par droit d'ancienneté.
— Je parle de l'administration générale des hospices.
— Qu'est-ce que c'est que ce monstre-là? dit Humbug en riant. Brown, est-ce un nouveau nom du Lévîathan ?
— Trêve de plaisanteries, dis-je à Humbug; je suppose que cethosplce relève, comme tous les autres, d'une grande administration protectrice et centialisa-
trice?Est-ce l'État, est-ce la ville, est-ce une commission qui règle, surveille et organise la charité? peu importe; il est évident qu'on dépend toujours de quelqu'un ou de quelque chose ?
— Voilà, dit le grossier Brown, une évidence qui est le contraire de la vérité. Grâce à Dieu I nous ne dépendons de personne. Nous voici réunis pour soulager la misère^ nous mettons en commun notre bonne volonté, notre temps et notre argent, nous soumettons nos statuts à l'Etat, qui fait de nous une corporation ; après cela, qui peut avoir le droit de se mêler de nos affaires ? Est-ce un crime que la charité ? Est-ce une charge politique ou municipale? Je suis chrétien, je secours les pauvres à ma façon, qui donc peut me gêner dans ce premier de tous les devoirs ? Est-ce qu'on gagne le ciel par procuration ?
— Permettez, lui dis-je, personne ne vous empêche de donner votre argent ; il n'y a pas de tyrannie qui ait jamais poussé la cruauté jusque-là. Mais le droit de fonder un hôpital est autre chose ; si on laisse le premier venu ouvrir un de ces asiles, à quel désordre n'arrivera-t-on pas? Vous aurez bientôt des hospices homœopathiques, et que sais-je?
— Des hospices homœopathiques? dit Rose, il y en a trois dans la ville, et on va fonder le quatrième; quel mal cela fait-il?
— Rose, mon cher ami, m'écriai-je, est-ce vous, un apothicaire orthodoxe, qui dites de pareilles monstruosités ?
— Cher docteur, répondit Rose, nous ne savons pas, même en religion, ce que c'est qu'une orthodoxie of-
LA GDARITÉ. 28!
ficîelle. Nous laissons à chacun le droit de chercher Dieu, isuivantsa conscience. Debonnefoi,nou8ue pouvons pas ^tre plus rigoureux pour la santé du corps que pour celle ^e l'âme. D'ailleurs, mon bon ami, nous sommes augures tous les deux ; nous savons à quoi nous en tenir sur la médecine officielle et les pilules orthodoxes.
— Soit I répliquai-je ; proclamez la liberté du charlatanisme et de l'empoisonnement ; rien ne m'étonne plus dans cette république, qui devrait mettre «ur son drapeau fédéral la devise de l'abbaye de Thélème : Fays ce que tu voudras ; mais je vous parlerai au nom de l'utilité et du bon sens. Avec votre système de laissez faire ^ combien d'hospices avez-vous?
— Une centaine, tout au plus, dit madame Hope.
Ce chiffre m'étonna ; je ne croyais pas à cette fécondité de la charité anarchique ; mais je n'étais pas à bout de raisonnement.
— Une centaine d'hospices ! m'écriai-je ; messieurs, retenez ce chiffre formidable : s'il fait honneur aux chrétiens de Paris en Massachusetts, demandez-vous, en gens pratiques, ce que cette multiplicité, ce que cette concurrence doit fatalement produire. Doubles emplois, pertes d'argent ; ici, surabondance ; là-bas, absence complète de secours ; gaspillage et pauvreté. Supposez, au contraire, qu'une vaste administration réunisse ces fils épars, et concentre ces forces égarées ; placez en haut de la pyramide un homme vigilant, actif, économe : aussitôt l'ordre règne, et avec l'ordre tous îes bienfaits de l'unité I Hiérarchie de médecins, cliniquesrégulières, enseignement discipliné, caisse, centrale, pharmacie centrale, boulangerie, boucherie.
literie, buanderie centrales, en un mot un véritable empire : l'empire de la charité, avec son chef; ses ministres et ses sujets. Ce n'est pas un rêve ; cet idéal est une vérité dans les pays qui sont en tête de îa civilisation. Grâce à la merveilleuse puissance de la centralisation, j'affirme qu'avec un petit nombre de grands hospices et une organisation vigoureuse, il me serait facile de doubler le nombre de vos lits de malades, sans vous dépenser un dollar de plus.
— J'en suis convaincu, dit Humbug. Avec son talisman le docteur est capable de refaire le monde et d'en chasser tous les désordres de la liberté. Je demande que, par le même vote, on lui remette entre les mains : filatures, fonderies, chantiers de construction, fabriques et le reste. Avec des usines centrales et une hiérarchie d'ingénieurs, je ne doute pas qu'il ne double la production en diminuant tous les frais.
— Vous êtes insupportable, lui dis-je ; me prenezvous pour un communiste ? Est-ce que je ne sais pas qu'en industrie cette unité est une chimère ?
— Pourquoi donc ? reprit l'éternel railleur. Est-ce qu'en industrie la centralisation n'amène pas forcément l'économie des forces, la régularité de la production^ la hiérarchie et la dis cipline du travail ?
— Sans doute, répondis-je, mais c'est le petit côté de la question. Cette uniformité mécanique détruit la loi morale de la production. Qu'est-ce que cette régularité factice, si elle détruit l'œil du maître, si elle anéantit l'elTort individuel, l'intérêt privé, la libre concurrence? Une goutte d'eau auprès de l'océan. Ce que je vous propose, au contraire. ••
— Est exactement la même chose, interrompit Humbug avec vivacité. Intérêt privé, effort individuel, libre concurrence, tous ces mobiles que vous appréciez si bien, sont aussi les mobiles de la charité ; et il y faut ajouter le dévouement qui ne vit que de liberté. Si l'État ou la commune se charge de secourir les pauvres en mon lieu et place, si cette énorme mécanique me débarrasse de la première des vertus, je payerai en rechignant un maigre impôt, et tout sera dit. Mais laissez à ma charge le soin de la misère et les douceurs de l'aumône, je vous apporterai jusqu'à mon dernier sou. Je me soucie peu des hospices de la ville, je ne les connais pas; mais celui-ci est à moi; ces enfants sont les miens, je les aime comme si Dieu me les avait donnés à moi seul. Quand j'ai fini ma journée, quand je suis triste et fatigué, c'est ici que je viens , c'est au milieu de mes petits protégés que j'oublie mes ennuis. Demandez à ces messieurs ce que leur coûte la charité volontaire. J'estime qu'au bas mot elle leur prend le dixième de leur revenu ; je délie l'État de nous en prendre le vingtième pour ses hospices officiels. Chacun crierait à la tyrannie. Qu'il y ait de l'argent gaspillé et des forces per dues, je l'accorde ; mais c'est la fin qu'il faut voir, et j'affirme , pièces en main , que la charité individuelle a trois et quatre fois la fécondité de la charité organisée. Votre système, cher docteur, jette sans cesse entre la volonté et l'acte un obstacle qui glace tout. Nous ne sommes pas des paralytiques, laissez- nous agir, voyez ce qu'un peuple gagne à la liberté. Au point de vue politique, l'État a tout intérêt à
nous laisser la pratique de la plus aimable et de la plus sociable des vertus ; au point de vue économique, il fait une excellente affaire ; il multiplie les secours et les études, il sert à la fois la science et l'humanité.
— Mesieurs, dit le colonel, il me semble que nous nous écartons beaucoup de la question. On nous demande vingt mille dollars pour agrandir et améliorer notre hospice ; nous n'avons qu'une chose à faire : souscrivons et adressons une lettre de souscription à nos associés. Moi qui n'ai pas d'enfants et qui ai adopté ces petits, je donne l'exemple, je m'inscris pour mille dollars.
La liste passa de main en main ; quand elle vint à moi, je fis comme Rose, je souscrivis pour cinquante dollars.
— Permettez-moi une demièro réflexion, dis-je au conseil. Je vois que nous achetons, moyennant dix mille dollars, un jardin de peu d'étendue ; n'esl-ce pas trop cher ?
— C'est le double de la valeur véritable, répondit madame Hope, mais le propriétaire ne veut pas s'en dessaisir à moins.
— Voilà qui est plaisant I m'écriai-je. Un propriétaire qui fait passer sa convenance et son égoïsme avant l'intérêt des pauvres ! Eh ! messieurs, il faut l'exproprier; n'encouragez pas par votre faiblesse une odieuse spéculation,
— Docteur Smith, dit Brown en fronçant le sourcil, ceci est du communisme au premier chef.
— Allons donc, repris-je en haussant les épaules,
est-ce que Tintérèt particulier ne doit pas céder à Tintérôt général?
— Sans doute, répondit le puritain; mais rien n'est dangereux comme les maximes banales. C'est toujours avec de grands mots qu'on tue la liberté I La propriété n'est pas un intérêt, c'est un droit. L'intérêt général est un mot^ élastique et vague, qui peut couvrir les prétentions les plus injustes comme les plus légitimes. Avant de l'invoquer, commencez par le définir.
— Nos lois ont décidé la question, dit Humbug. II n'y a pour nous que quatre causes d'expropriation : une route, une rue, un chemin de fer, un canal. Mais, quoique nous soyons par excellence un peuple muni* cipal, et que la cité soit souveraine en ce qui la regarde, néanmoins, la propriété est chose si sainte, qu'avant d'y toucher il faut que la législature de l'État intervienne ; c'est elle qui approuve le tracé et qui autorise la dépossession, moyennant indemnité préalable. Pour tout le reste : école, hospice, maison commune, église, la loi fait passer le droit particulier avant un intérêt qui n'est après tout que celui d'une corporation ou d'un quartier. Docteur, où irait-on avec votre système? On me dépouillerait de l'héritage de mon père, on m'arracherait mes souvenirs, on se rirait de mes affections, on troublerait la plus sainte des propriétés, et pourquoi : Pour bâtir un théâtre ou un cabaret ? Gela ne se peut pas.
— Quoi ! m'écriai-je, c'est dans une république oîi le peuple commande qu'on ose défendre ces vieilles maximes féodales I
— Monsieur, dit Brown, vous n'entendez rien à la
liberté. Plus un pays est démocratique, plus il e^L lécessaire que l'individu soit puissant et sa propriété sacrée. Nous sommes un peuple de souverains ; tout ce qui affaiblit l'individu nous mène à la démagogie^ c'est-à-dire au désordre et à la ruine ; tout ce qui fortifie l'individu nous mène à la démocratie, règne de la raison et de l'Évangile. Une nation libre est une nation où chaque citoyen est maître absolu de sa conscience^ de sa personne et de ses biens ; le jour oîi, au lieu de nous'parler de nos droits individuels, on nous parlera de l'intérêt général, c'en sera fait de l'œuvre de Washington; noua serons une foule et nous aurons un maître.
— Messieurs, dit le colonel, qui s'intéressait médiocrement ànos débats, iln'y a plus rien à l'ordre dujour,. la séance est levée. Je vous demande pardon de vous quitter, ajouta-t-îl. On dit qu'il y a de mauvaises nouvelles de la guerre, j'ai hâte de savoir la vérité.
Je n'étais pas fâché d'en finir avec le puritain et son âpre langage; mais, pour mon malheur, je lui avais plu, ou plutôt je suppose qu'il avait formé le glorieux projet de me convertir à son fanatisme.
— Docteur, me dit-il, j'ai un service à vous demander. Nous venons de fonder dans ce quartier un tnstitut d'ouvriers *. Il y aura une bibliothèque, un musée de modèles, deux salles de dessin, des cours publics^ un cabinet de lecture, en un mot, tout ce qui fait l'utilité d'un club de cette espèce. Ce sont les ouvriers euxmêmes qui fourniront aux dépenses de l'entretien;
* Mechanûfs Institute,
loin de nous la pensée de nous ingérer en bienfaiteurs, et de troubler en rien l'œuvre de la liberté. Ne jamais affaiblir ni la dignité ni la responsabilité de ceux qu'on oblige, c'est la première règle de la charité. Mais il y a des frais de premier établissement qui sont considérables, la bourse de nos travailleurs n'y pourrait suffire; il nous faut au moins dix mille dollars. Pour les obtenir, nous faisons des lectures publiques et payées. Everett le classique nous a promis son concours, ainsi que l'éloquent Sumner. Nous aurons, je l'espère, le philosophe Emerson et le poëte Longfellow. De mon côté je ferai une leçon, où je montrerai qu'en réhabilitant le travail et en relevant l'ouvrier, l'Évangile a créé du môme coup la richesse et la liberté modernes. Vous ne refuserez pas de vous joindre à nous. Deux lectures sur l'hygiène des nouveau-nés, par le savant médecin de l'hospice de la Providence, nous donneraient toutes les mères, et nous vaudraient au moins quatre cents dollars. «
— Vous avez l'autorisation du gouvernement ? lui demandai-je.
— En vérité, docteur, vous irez droit en paradis, répondit le bourru. A soigner les enfants vous ôtes devenu comme un de ces petits; vous ne pouvez plus marcher sans lisières. Quelle autorisation faut-il donc pour éclairer les hommes et leur faire du bien ?
— Quoi I m'écriai-je, vous pouvez faire des cours publics, et parler politique aux ouvriers sansque le gouvernement s'en môle?
— Assurément, dit-il ; si nous oublions nos devoirs^ la loi est là et la justice avec elle ; cela suffit.
— Non, cela ne suffit pas ; l'État ne peut pas abandonner au premier venu le droit de parler aux hommes. Cette science de parade, cette demi-instruction, inspire au peuple une ambition désastreuse; c'est le pays et la religion môme que vous mettez en danger.
— Une demi-lumière vaut mieux que la nuit, règne des appétits et des passions, dit Brown, et d'ailleurs quel moyen y a-t-il de trouver le jour, sinon de le chercher ? Il faut que nous parlions au peuple, et que nous soyons sans cesse en rapport avec lui. Pour nous^ démocrates et chrétiens, il y a là une question de vie ou de mort. Ce qui tue les républiques, c'est l'ignorance ; éclairez le peuple si vous craignez l'inGdélité. Il nous faut la lumière en tout et partout. Si le christianisme est une fable, qu'il tombe ; s'il est la vérité, qu'il règne. Croyez-vous que nous autres pasteurs nous voyons des charlatans qui vivent de l'erreur et de la crédulité?
— Calmez- vous, répondis je, et ne plaçons pas si haut la question. Vous m'accorderez qu'en donnant aux ouvriers un lieu de réunion, vous fondez un club oii ils seront les maîtres?
— > Sans doute, puisqu'ils seront chez eux.
— Vous ne voyez donc pas qu'à la première querelle avec leurs patrons, ce club sera le foyer d'une coalition?
— Si les ouvriers veulent se coaliser, dit froidement ce fanatique, qui peut les en empêcher? Ceux qui vendent leur travail ont autant de droits que ceux qui l'achètent. C'est un marché à débattre librement.
^" Mais, monsieur, m'écriai-je indigné de cette stupidité, vous prêchez l'anarchie.
— Monsieur, me dit-il avec sa brutalité ordinaire, vous parlez une langue qui n'est pas celle de TAmérique. L'anarchie, c'est l'envahissement de la liberté d'autruî, ce n'est pas la défense de sa propre liberté. — Croyez-moi, ajouta-t-il en levant au ciel des yeux inspirés, la culture de l'âme est le salut des démocraties chrétiennes ; elles ne vivent que par l'éducation. Laissez les ouvriers lire, s'instruire, discuter : élevezles, suivant le sens admirable du mot, élevez-les jusqu'à vous, élevez-vous avec eux, et vous n'aurez à craindre ni coalitions, ni communisme, ni toutes ces folies qui effrayent le vieux continent. Ce sont des maladies qu'engendre l'ignorance ; c'est à nous, docteur, qu'il appartient de les guérir. Sursum corda *, voilà ma devise I
— Je l'accepte de grand cœur, répondis-je entraîné malgré moi par la fougue de cet inspiré, comptez sur moi.
Resté seul avec Hiimbug, je lui demandai s'il venait avec moi à Tinstallation de Dinah.
— Je n'ai garde d'y manquer, docteur Paradoxe^ me dit-il avec un malin sourire ; vous m'amusez trop avec vos magnifiques théories. Plus je vous entends et mieux j'apprécie la grandeur de nos institutions.
— Merci du compliment, lui répondis-je; il paraît pue mes éloges de la centralisation vous font l'effet d'une démonstration de la liberté />er afewrrfwm; vous
* Ëlevez vos cœurs.
devriez être plus charitable, mon bon ami, et songer qu'il y a sur la terre d'autres pays que l'Amérique.
— Je vous vois venir, me dit-il, fanatique de l'unité latine, pieux adorateur de la France. Moi aussi, j'aime les Français ; les petits-fils de Lafayette sont pour moi des frères; mais j'en demande pardon à ce peuple ingénieux, depuis soixante-dix ans il poursuit un problème insoluble. Mettre la liberté dans une charte, et le despotisme dans l'administration, c'est vouloir marcher en s'attachant bras et jambes ; tout l'esprit du monde n'y réussirait pas.
— Vraiment, repris-je en souriant de cette vanité. Voyons, homme pratique, dites-nous donc ce qui manque aux Français pour s'élever jusqu'à la civilisation des Yankees.
— Une seule chose, dit-il d'un grand sérieux. Dans tous leurs systèmes ils ont oublié la pièce essentielle. Leurs politiques ressemblent à Sam le distrait.
— Qu'est-ce que Sam le distrait?
— C'était le messager de mon village, dit gaiement Humbug. Un garçon plein de finesse et de malice, hardi jusqu'à la témérité, économe jusqu'à l'avarice, exact jusqu'à la minutie, la gloire et l'honneur du Connecticut. Il n'avait qu'un défaut, c'est qu'il perdait la mémoire. Un jour qu'il avait à distribuer plus de cinquante paquets le long du chemin, on le vit chaque fois inquiet et agité. — «J'ai oublié quelque chose, disait-il, mais qu'est-ce que j'ai oublié?» Enfin il arrive au pays : ses enfants courent au-devant de lui. — « Bonjour, P^P^t où est maman? •— Bon Dieu] cria
Sam en se frappant la tête, voilà ce qui me manquait, j'ai oublié ma femme I »
Ainsi en est-il des Français : prenez au hasard une de ces constitutions qu'on leur a fabriquées par douzaines, vous y trouverez l'État et ses droits, l'individu et ses droits ; mais il y manque...
— Quoi donc ? m'écriai -je.
— La société, répondit Humbug. Il n'est jamais venu à l'idée d'un législateur français que la société, c'est-à-dire l'association sous toutes ses formes, la libre action des individus réunis, eût une place dans la vie politique de la nation. Nous autres Américains, nous lui donnons le plus large domaine : la commune, l'Église, l'hospice, l'école, l'Université, les sciences, les lettres, les arts. Chaque association est pour nous comme une famille agrandie, et toutes ces associations s'élevant de degré en degré forment autant d'assises qui partent de l'individu pour arriver à l'État. L'Amérique n'est, à vrai dire, qu'une réunion de familles qui font elles-mêmes leurs affaires. En France y a-t-il rien, qui ressemble à cela? On ne voit qu'une seule chose, l'administration, immense polype, qui pousse partout ses bourgeons, s'accroche à tout, prend tout, étouffe tout I
Monstrum horrendam, immane, ingens, cai lumen ademptum ^.
Le pays est coupé en deux ; d'un côté le pouvoir, avec toutes les ressources d'une centralisation formidable, de l'autre une foule qui obéit plus ou moins
'* Monstre horrible, cruel, énorme, qui a perdu la vue.
volontiers. De là toutes les révolutions qui déchirent ce beau pays, de là leur éternel avortement. Tantôt on affaiblit l'autorité et on la réduit à Timpuissance ; on croit agrandir la liberté, on n'arrive qu'à l'anarchie ; tantôt on se jette dans l'excès opposé, on resserre tous les liens; on croit servir Tordre, on n'arrive qu'à l'arbitraire. Spectacle déplorable qu'un noble peuple, qui ne se relève de Tabîme que pour verser de l'autre côté!
— Et le remède, mon cher ami? Qui sait si le caractère national n'est pas la cause de cet insuccès perpétuel?
— Je ne crois pas, dit Humbug, qu'il y ait des peuples nés pour servir, je n'excepte pas même les nègres; je ne vois pas d'ailleurs que la France ait jamais fait un mauvais usage de l'association. Grâce à l'administration, qui surnage après toutes les révolutions et qui s'enrichit de chaque naufrage, on a toujours refusé aux Français cette liberté paisible, qui tempère et assagit toutes les autres. On leur a donné dix fois un vote qui ne leur servait guère; mais le soin de leurs propres affaires, ils l'attendent encore. Rois pendant une heure, on leur refuse dès le lendemain jusqu'à la faculté d'agir et de parler. Dans ces conditions l'expérience n'est point faite; la souveraineté n'est point la liberté. Avec la première un peuple ne conquiert souvent que le droit de se perdre ; avec la seconde il vit, grandit, et tient dans ses mains sa fortune et son honneur. Quand les Français , auront essayé de se gouverner eux-mêmes, on pourra les condamner ; jusque-là personne n'a le droit de les accuser.
Lafayetle, dont nous lisons les écrits, que peut-être on
néglige en France, réclamait il y a cinquante ans cette
yie libre, ces libres réunions qui font notre grandeur. Si j'avais Thonneur d'être son compatriote, voilà rhéritage que je voudrais relever. Celui qui apprendra aux Français que la centralisation les asservit, que l'association seule peut les aflranchir, celui-là aura arraché à tout jamais le germe des révolutions et planté enfin dans une terre généreuse Tarbre qui ne séchera plus. Celui-là, plus sûrement qu*Archimède, pourra crier : Eurêka * ; il aura trouvé du même coup deux trésors plus précieux que^ toutes les richesses du monde : la liberté et la paix.
— Bravo, Humbug! m'écriai-je, voilà de l'éloquence. Mais, mon bon ami, si vous alliez conter de pareilles fables à Paris, en France, on vous sifflerait comme un rêveur, si même on ne vous enfermait comme un séditieux, aux applaudissements de l'Athènes moderne.
— Cela ne m'étonnerait guère, dit-il; les Athéniens d'autrefois avaient un philosophe, que la Pythie proclamait le plus sage des hommes ; aussi se sont-ils hâtés de le faire mourir. Les beaux esprits de l'Agora, les gens pratiques accusaient Socrate d'être un révolutionnaire et un athée. Où en est aujourd'hui la mémoire de ces grands hommes d'État qui répétaient sur tous les tons qu'ils avaient sauvé la patrie, et qui naturellement se faisaient payer leur service? Un citoyen ne s'arrête pas à ces obstacles misérables; iJ^défend la vérité avec une ténacité invincible, il signale l'écueil,
1 Je Tal trouvé.
il lutte, il crie jusqu'à ce que le flot rétoulTe ; il sauve quelquefois les gens malgré eux, et n'attend rien que de la postérité. La reconnaissance est la vertu de l'avenir.
— Singulier peuple ! murmurai-je. Chez ces boutiquiers les convictions sont des passions, tandis que chez nous, peuple héroïque et théâtral, ce sont les passions et les intérêts qui... Je gardai pour moi le reste de la réflexion.