CHAPITRE XXXI
QUELQUES mCONYÉNIBNTS D*UIf Y0TA6E EN AMÉRIQUE.
Au sortir de ce danger ou de ce cauchemar, je ne sais lequel, il me fallut quelque temps pour me reconnaître. Où étais-je? Dans quel pays mon bourreau m'avait'il jeté? Les rideaux du lit étaient fermés, je les écartai ; la chambre était sombre et muette, c'était le silence et le demi-jour qui entourent un malade. Quand mes yeux se furent habitués à l'obscurité, je regardai autour de moi. Une table couverte de papiers, de livres, de brochures, empilés au hasard ; une bibliothèque remplie de livres, reliés, cartonnés, les uns debout, les autres en travers ; une masse de bouquins s'élevant de terre et formant une pyramide branlante qui menaçait à chaque instant de s'ébouler : tout était à sa place ; c'était bien mon cabinet I J'étais à Paris, en France, et enfin revenu de mes caravanes. Le dirai-je? ce retour au centre de la civilisation me fit un médiocre plaisir ; j'avais pris goût à la liberté.
Je sonnai, Jenny entra sur la pointe du pied, et demanda à voix basse si j'avais appelé.
— Sans doute, ma chère amie, lui dis-je; donnez-moi du jour, je vous prie, cette chambre est un tombeau.
Jenny entr'ouvrit les rideaux et appela Suzanne, qui avança tout doucement la tête à la porte, et s'arrêta pour me regarder d'un œil inquiet.
— Eh bien ! mademoiselle, lui dis-je gaiement on n'embrasse donc pas son père, aujourd'hui?
Au lieu de se jeter dans mes bras, elle approcha^d'un pas timide et me prît la main en pleurant.
— Gomment vous sentez-vous, papa? murmura<»
t-elle.
— Fort bien, mon enfant, sauf la fatigue et Témotion du voyage.
— Ah I dit Suzanne. — • Ah ! dit Jenny.
Il y avait dans ce cri un accent si étrange que je regardai tour à tour ma femme et ma fille; leur visage était bouleversé.
— Qu'avez-vous donc? leur demandaî-je. Qu'ai-je dit qui puisse vous effrayer?
— Mon ami, dit Jenny, je vous en prie, gardez le silence, le docteur Olyhrius Ta recommandé.
— Qu'est-ce que le docteur Olybrius? N'est-ce pas ce fat qui a fait un gros volume sur le Carême considéré au point de vue de r hygiène et de la navigation ? Qu'y a-t-il de commun entre moi et ce pédant de sacristie ?
— Daniel, reprit Jenny d'un ton sec, le docteur Olybrius est le médecin que tout le monde consulte. Depuis huit jours il a. eu pour vous les soins d'un confrère et d'un ami.
— Depuis huit jours! criai-je en me dressant sur mon séant. Vous rêvez, ma chère enfant. Comment votre docteur m'aurait-il soigné à Paris, puisque nous étions en Amérique ?
— Écoutez-moi, Daniel, dit ma femme d'une voix émue, écoutez-moi sans m'interrompre; il y va de votre santé et peut-être de votre vie.
— Hier mardi il y a eu huit jours que vous êtes rentré à la maison dans un état déplorable. Tous aviez consulté je ne sais quel charlatan ; si j'en croîs lé docteur, cet homme vous a fait prendre une potion d'opium ou de haschisch qui devait vous tuer. La force de votre constitution, nos soins peut-être vous ont sauvé. Toute la semaine vous avez été dans une léthargie complète ou dans un délire affreux. Vous avez eu des visions terribles, qui plus d'une fois nous ont fait craindre pour votre raison. Aujourd'hui vous reprenez vos sens, le docteur Olybrius l'avait prédit ; mais il a ajouté que ce retour à la santé demandait les plus grands ménagements ; que, selon toute apparence, il vous faudrait quelque temps pour secouer vos rêveries et vous réhabituer à la vie réelle^ et que, dans ime crise pareille, le repos et le silence étaient de nécessité absolue.
Ce fut mon tour de regarder ma femme avec effroi. Qu'était-ce que cette fable , débitée avec tant d'assusance? J'étais sûr d'avoir été en Amérique; jamais cervelle française n'aurait imaginé ce que j'avais vu; d'ailleurs le délire est incohérent et ne laisse pas de souvenirs. Mais si Jenny était restée en France tandis que je vivais au Massachusetts, qu'était-ce donc que cette Jenny américaine que je serrais si tendrement sur mon cœur? Aurais-je été bigame sans m'en douter? Y avait-il deux Suzanne et deux Henri, l'un à Paris de France, l'autre à Paris d'Amérique? Étais-je double ? Avais-je une seule âme en deux corps? Quelle confusion I quel chaos !
— Maudit Jonathan! murmurai-je, que le diable
t'emporte et le spiritisme avec toi I Me voici dans un bel embarras I
Soudain la vérité me frappa; je m'en voulus d'avoir écouté ma femme, ne fût-ce qu'un instant. Jonathan ne m'avait-il pas dit que seul je garderais la mémoire, et que ma famille deviendrait yankee de naissance? Tout s'expliquait de la façon la plus naturelle ; Jenny était le jouet d'une illusion. Dans ma maison, si quelqu'un rêvait, ce n'était pas moi, c'était ma femme.
Cette réflexion si simple me rendit mon courage et ma dignité.
— Ma chère, dis-je à Jenny, ne vous fiez pas à l'apparence. Votre Olybrius est un sot ; je n'ai jamais été malade. La preuve en est que mon pouls n'a pas plus de soixante-cinq pulsations, que je meurs de faim, et que, avec votre permission, je vais me lever et déjeuner.
Pour toute réponse ma femme se mit à fondre en larmes : c'est une façon de raisonner qu'Aristote a eu tort d'oublier ; elle joue un grand rôle dans la rhétorique des ménages; un mari agacé est à demi vaincu.
En fille bien élevée, Suzanne ne manqua pas de renchérir sur sa mère, elle se pendit à mon cou en sanglotant :
— Papa I cria-t-elle, mon petit papa, ne nous faites pas de chagrin ; attendez le docteur.
— Je l'attendrai debout et non pas à jeun, répondisje ; au re^te, mes enfants, je ne veux point vous affliger. Je sui^ médecin, je vous donne ma parole d'honneur que je me porte très-bien; si mon assertion ne vous
suffit pas, faites monter le voisin Rose; il est docteur et vous aura bientôt rassurées.
La transaction fut acceptée. Appelé aussitôt, Rose entra avec une mine si gauche et si solennelle que je lui ris au nez.
— Bonjour, mon vieil ami, dis-je en lui tendant la
main.
— Vous me faites honneur, monsieur le docteur, répondit-il en s'asseyant dans mon grand fauteuil.
— Obligez-moi de me tâter le pouls, et dites à ces dames si je ne suis pas en parfaite santé.
Il prit mon bras, compta gravement les pulsations de Tartère, et, se retournant vers Jenny d'un air étonné :
— S'il m'était permis d'avoir un avis, dit-il, j'oserais dire que voici un pouls qui n'a rien de capricant. Il est régulier, et môme un peu faible, comme celui d'un homme qui n'a pas mangé. La crise est passée, si tant est qu'il y ait eu crise, ce que je n'oserais affirmer. Je crois, ajouta-t-il en se déridant, qu'un poulet froid et quelques verres de vieux vin de Bordeaux sont naturellement indiqués; c'est une prescription que, malade ou non, M. le docteur peut accepter.
Les deux femmes sortirent pour ordonner mon repas; Rose, se levant, s'approcha de moi, le doigt sur la bouche.
— Avouez, docteur, dit-il tout bas, que désormais vous ne jouerez plus avec les opiacés ?
— Tu quoque? m'écriai-je. Mon cher monsieur, Topinni n'est pour rien en toute cette affaire ; j'ai été magnétisé.
INCONVÉNIENTS D'UN VOYAGE EN AMÉRIQUE. 34i
— Bon, dit-il ; vous, docteur, un homme carré, un esprit fort, vous croyez au magnétisme, quand l'Académie de médecine lui refuse Tétat civil?
— Il a bien fallu céder à Tévidence, répondis-je en soupirant. Vous voyez une victime de cette déplorable invention. On m'a transporté en Amérique.
Rose recula, pâle et interdit.
— Oui, repris-je, on m'a transporté en Amérique, moi, la maison et la rue. Je vous y ai vu, monsieur Rose; vous y étiez un patriote, un brave, un capitaine de zouaves.
— Taisez-vous, au nom du ciel, dit-il, taisez-vous, si un autre que moi vous entendait I
— Doutez-vous de ma parole? lui dis-je; vous faut-il des preuves ?
— A Dieu ne plaise que je vous donne un démenti! s'écria l'apothicaire; nous avons servi ensemble dans les rangs de la garde nationale, je vous tiens pour un galant homme, et je serais fâché qu'il vous arrivât rien de fâcheux. Écoutez donc le conseil que me dicte le respect que je vous porte. Soyez prudent; soyez discret. Vous avez été en Amérique, soit; vous le dites, je le crois ; mais chez vous chacun croit le contraire. Vous êtes seul de votre avis. Or, vous savez le proverbe :
Quand tout le monde a tort, tout le monde a raison.
Si vous vous obstinez à parler de ce voyage magnétique, j'ai peur que des incrédules ne se vengent à leur façon et ne vous fassent passer pour un homme qui...
Il s*arrêta, mit un doigt sur son front, hocha la tète et me regarda d'un air de pitié.
— Quoi, m'écriai-je, pensez-vous par hasard que j*aie le cerveau dérangé ? •
— Non, sans doute ; je sais à quoi m'en tenir ; mais qui peut arrêter des imaginations trop vives? Votre aventure est si extraordinaire, qu'il serait sage d'en garder le secret pour vous seul.
— Monsieur Rose, répondis-je, asseyez-vous et causons, vous verrez que jamais je n'eus la tète plus saine. Comment se portent vos neuf fils?
— Fort bien, dit-il, je vous remercie ; les voici tous casés, jusqu'à mon Benjamin.
— Alfred, n'est-ce pas ?
— Oui, dit-il en souriant, un beau jeune homme de vingt-quatre ans. C'est une grande joie pour un père que d'avoir enfin établi, et bien établi toute sa famUle,
— Que font tous vos enfants? Contez-moi cela, mon voisin ; parlez, incrédule ; assurez-vous que j'ai le cœur et l'esprit plus jeunes qu'à vingt ans.
— L'alné, dit-il, est le seul qui m'ait causé du cha* grin. C'était tout le portrait de sa défunte mère. Têtu, ambitieux, ayant toujours des idées à lui, ne voulant céder à personne, je n'en pouvais jouir. Aussi en ai-je été réduit à le faire entrer à TÉcole polytechnique, d'où il est sorti un des premiers. Il pouvait avoir une belle place dans les tabacs ; mais c'est un cheval échap* pé qu'on ne peut brider. Monsieur a couru le monde avec des inventions dans sa poche ; il est aujourd'hui directeur d'une usine et prétend qu'il fait 'fortune. Dieu le veuille I mais l'industrie est un métier perfide ;
on n'est jamais sûr d'avoir réussi que quand on est mort. J'ai toujours peur pour cet enfant. Mes autres fils, tous élevés par mes soins, ne m'ont donné que de la joie. Ils ont reçu une éducation littéraire ; et grâce à des protections habilement employées, je les ai tous poussés dans l'administration. J'en ai deux dans les douanes, deux dans les droits réunis ; deux autres sont déjà percepteurs; le huitième est dans les eaux et forêts; quant à mon Alfred, le voilà secrétaire particulier d'un préfet, et sur le chemin des grandeurs. Avant deux ans, si je lui obtiens quelques recommandations, il sera conseiller de préfecture avec dix-huit cents francs d'appointements.
— Quoi I m'écriai-je, vous. Rose, un patriote, vous avez fait de vos enfants des commis, quand vous pouviez leur ouvrir une carrière indépendante et en faire des citoyens ?
— Docteur, répondit l'apothicaire, j'ai suivi le conseil et l'exemple des gens d'esprit. Si le service de l'État n'est pas brillant, il est sûr. On n'a pas d'inquiétudes, on ne se fatigue guère ; si Ton a quelque petite fortune, on tripote à la Bourse, pour améliorer son avoir; on tâche d'épouser une femme ayant une jolie dot, et des parents qui ne soient pas trop jeunes ; on vit doucement et on vieillit à son aise, avec une bonne petite retraite, au fond de quelque ville de province.
— C'est la vie d'une huître.
— Les huîtres sont tranquilles, reprit-il ; c'est Tessentiel. Soyez donc fabricant, commerçant, armateur I Un jour la révolution vous ruine ; le lendemain c'est un gouvernement fort, qui fait la guerre sans
crier gare et sans consulter personne. Et les impôts qui augmentent toujours, et les crises, et la concurrence I tout est conjuré contre l'homme qui travaille. Notre société n'est pas faite pour lui. Bien fou qui court de pareilles chances, quand lien n'est plus aisé que de vivre paisible et honoré, en servant son pays. L'administration, c'est la France I Que les démocrates et les délicats aboient tant qu'ils voudront, j'aime mieux que mes fils soient parmi ceux qui mangent que parmi ceux qui sont mangés.
— Et pour arriver là il vous a fallu solliciter, tendre la main.
— Oui, dit-il en riant, on a fait quelques bassesses. Reinesdelamain droite, reinesdelamaingauche. ministres et valets, j'ai tout imploré, tout flatté, mais j'ai réussi; c'est l'essentiel. N'ouvrez pas de grands yeux, docteur; j'ai fait comme tout le monde, vous ferez comme moi. Je n'en suis pas moins un patriote, et toujours dans l'opposition; je suis centre gauche, avec toute la France, et je m'en fais gloire, entre nous ; mais quand l'avenir de mes enfants est en jeu, je mets dans ma poche des opinions qui ne me servent à rien.
— Pour les retrouver un jour de révolution, n'est-ce pas I lui dis-je avec ironie.
— Sans doute, reprit il d'un ton placide. On sert un gouvernement, on ne se perd pas pour lui. C'est un des grands avantages de l'administration que les révolutions lui profilent; la tôte s'en va, les jeunes gens montent; il y a une crise tous les quinze ans ; heureux qui est à môme de saisir l'occasion et d'attraper le bon numéro I
— Vous êtes un sage, monsieur Rose.
— Tout simplement un homme de sens, reprit-il avec une orgueilleuse modestie. Voyez, par exemple,
. mon Alfred ; il a fait des études admirables ; il a eu le prix de discours français au grand concours. Si je l'avais écouté, il se serait fait avocat : belle carrièce, mais longue, difficile, laborieuse, et qui à présent ne mène à rien. Tandis qu'avec son esprit, sa bonne tenue et un peu d'entregent, il ne lui faut, à ce garçon, que deux ou trois bonnes chances pour être souspréfet dans dix ans, préfet dans quinze, et peut-être sénateur.
— Ah, mon Dieu I m'écriai-je, entendez-vous ce bruit dans la rue ?
Rose courut à la fenêtre.
— Ce n'est rien, dit-il, ce n'est qu'un cheval qui s'abat, et un homme qui est tombé par-dessus la tête du cheval.
— Je suis perdu : me voilà pris encore pour cinq cents dollars.
— Qu'avez-vous, cher monsieur ? dit l'apothicaire tout interdit de mon effroi. Un inconnu qui se casse le cou dans la rue, cela se voit tous les jours, qu'est-ce que cela peut vous faire ? c'est un de ces malheurs dont on ne peut accuser personne.
— Cela touche au moins votre administration, lui dis-je revenant à moi et songeant que je n'étais plus en Amérique.
— L'administration n'est jamais responsable, reprit Rose d'un ton goguenard. Elle nous soigne à nos risques et périls.
— Il y a un inspecteur.
— Sans doute, dit-il, mais rinspecteur dépend du préfet, qui dépend du gouvernement, qui né dépend que de D ieu et de son épée. Comme disait feu mon père, il y a trois cas fortuits et sans remède : naufrage, incendie, fait du prince. Aujourd'hui, contre le naufrage et l'incendie on a l'assurance ; contre le fait du prince, il nous reste ce qu'avaient nos aïeux: la résignation.
— Ce n'est pas ainsi, m'écriai-je, que les choses se passent en...
Rose me regarda, je me mordis les lèvres et je me tus.
— Du reste, reprit l'apothicaire, vous serez bientôt délivré de ce pavé détestable, qui depuis dix ans fait le désespoir des cochers; on vous exproprie le mois prochain.
— Comment, on m'exproprie ?
— Ne le savez-vous pas? reprit- il; l'enquête est ouverte depuis huit jours.
-^ Je m'y oppose, je réclame.
— Réclamer, à quoi bon ? dit-il d'un air paterne. Mon cher voisin, vous connaissez l'histoire du pot de terre et du pot de fer. Ne faites pas la mauvaise tête, c'est inutile, et quelquefois nuisible ; traitez avec l'administration, elle vous donnera de votre maison un prix raisonnable, que vous faut-il de plus ?
— Je ne veux pas qu'on me chasse de la maison de mon père ; les journaux sont là, j'écrirai.
— Les. journaux I dit l'apothicaire. Je vouûrais qu'on les supprimât tous. A quoi servent-ils depuis
û\x ans? Autrefois, sous le dernier règne, ils-disaient leur fait aux ministres, c'était amusant; aujourd'hui je ne^'sais quelle^ maladie on leur a inoculée, ils sont muets comme des poissons. Ce ne sont plus que des affiches. Ai-je besoin de payer cinquante francs par an pour qu'on m'envoie à domicile le prospectus de toutes les affaires véreuses, dont on chante les perfections à cent sous la ligne? Si j'étais gouvernement, j'obligerais les journaux à dire la vérité ; sinon le Moniteur me suffit, et encore I
— Et vous êtes libéral ?
— Libéral et franc- maçon, jusqu'à la mort, dit-il, en levant la main avec un sérieux grotesque. Depuis quarante ans, mon Credo politique n'a pas varié d'un iota. Vive notre immortelle révolution et l'Empire qui a porté jusqu'à Moscou les glorieux principes de 89 I A bas les aristocrates et les émigrés ! A bas les jésuites, qui sont la cause de toutes nos misères ! Je ne suis pas l'ennemi de la religion, il en faut au peuple, mais je veux des curés patriotes et bons enfants. Je hais la perfide Albion, je maudis l'autocrate russe ; je veux que la France affranchisse tous les opprimés : Polonais, Hongrois, Yalaques, Serbes, Grecs, Maronites, Italiens et Nègres. Du reste, j'aime la paix et les arts ; on n'en fera jamais assez pour notre première scène nationale, la Comédie française, où j'ai applaudi M. Talma dans Sylla :
J'ai gouyerné sans peur et j'abdique sans crainte.
Je veuxun gouvernement fort et patriotique, qui écoute les honnêtes gens et qui fasse taire les avocats et les
b&vards. Je veux une armée qui puisse tenir tête à l'Europe, une marine qui défie l'Angleterre, des canaux partout, des chemins de fer partout; je veux que le gouvernement donne du travail et du pain à chaque ouvrier. Avec cela, je veux un petit budget et peu d'impôts. Je n'entends pas que l'État s'engraisse des sueurs du peuple. Voilà mon symbole; c'est celui de tous les bons Français.
— Et la liberté, lui demandai-je, je ne la vois point sur votre programme?
— Vous vous trompez, reprit-il. Ne vous ai-je pas dit que je voulais un gouvernement énergique, une administration qui broyât toutes les résistances individuelles? Le jour où le pouvoir, éclairé sur ses véritables intérêts, nous forcera d'être libres, nous aurons la liberté et nous l'imposerons à l'univers.
— Qu'entendez-vous par la liberté? lui demandai-je.
— Voisin, dit-il, voilà une question qui prouve combien vous avez la tête saine. Il y a une foule de niais qui crient liberté 1 liberté 1 sans voir le piège que leur tendent le fanai isme et l'aristocratie. Je ne veux pas de ces fausses libertés qui ne sont que le privilège de la richesse et de la superstition. ^Patriote, ami des lumières, je ne veux pas d'une liberté religieuse qui ne profiterait qu'aux calotins. Il faut museler les prêtres pour que le peuple soit libre. Je ne veux pas d'une liberté d'association qui servirait aux capucins; je ne veux pas qu'au nom de la charité on corronipe le pauvre avec des aumônes politiq ues et qu'on lui porte un pain enlpoisonné. Je ne veux pas d'une liberté
d'éducation qui livrerait nos enfants aux jésuites. Jene veux pas'd'une liberté départementale qui reconstituerait le lédéralisrae provincial ; je ne veux pas d'une liberté communale qui ressusciterait le despotisme du seigneur et du curé, et ferait de nous des serfs et de& vilains. Mieux vaut la main de l'État que ces droits anarchiques dont abuseraient des gens remuants, des aristocrates, des fanatiques et des cafards. Je suis pour le peuple, vive l'égalité I
Je regardais avec terreur cet honnête Béotien. Penser, me disais-je tout bas, qu'avant mon voyage en Amérique, j'en étais à ce degré d'imbécillité 1 Moi aussi je mettais mon patriotisme dans l'égalité de la servitude; moi aussi je faisais consister la liberté publique dans la destruction de toutes les libertés particulières, comme si, après cet anéantissement, il restait autre those que le brutal mécanisme de l'administration. Jonathan! Jonathan I maudit sorcier I pourquoi avezvous fait de moi un étranger dans mon pays, ou pourquoi ne transportez-vous pas tous les Français en Amérique, pendant huit jours?
— Eh bien, voisin, dit l'apothicaire, surpris de mon silence, que pensez- vous de mes principes? Suis-jeun homme du siècle? Suis-je un patriote et un Français de vieille roche? Ne sont-ce pas là les doctrines que vous avez toujours défendues?
— Vous dites vrai, répondis-je; mais en faisant rénumération de toutes les libertés dont nous avons peur, je ne vois pas trop celles qui nous restent.
• '- Bah I me dit-il, vous plaisantez. Et la liberté de la boulangerie, n'est-ce donc rien ? Et le suffrage univer-
«el, n'est-ce pas tout? C'est à l'heure du scrutin qu'on reconnàtt les hommes qui ne se vendent pas au pouvoir. Depuis quarante ans, je puis me rendre cette justice, je n'ai jamais voté qu'avec l'opposition. On peut me briser ; je ne plierai point.
— En attendant, vous vous laissez exproprier sans den dire?
— Entre nous cela me gêne, reprit l'apothicaire. Mais que voulez-vous, je ne suis qu'un individu. Citoyen, je brave les tyrans; simple patenté, je n'irai pas me mettre mal avec l'administration dont j'ai besoin tous les jours. D'ailleurs les principes sont là; l'intérêt privé doit céder à l'intérêt général. Songez ^ue votre maison, si on la conservait, déborderait de deux centimètres au moins l'alignement général. Qui souffrirait un pareil défaut de symétrie? Nous autres Parisiens nous naissons tous le compas dans l'œil. Il n'y a point de passant qui ne fût choqué de cette énormité, et qui n'en fît des gorges chaudes contre notre édilité.
— Oui, dis-je, les droits ne sont rien, la ligne droite €st tout.
— Monsieur, dit l'apothicaire, ne parlez pas mal de la ligne droite ; vous me donneriez une mauvaise idée de vos lumières et de votre goût.
— Vous aimez donc bien ce plus court chemin d'un point à un autre, que vous lui fassiez sans regret le sacriiQce de votre industrie?
— Si je l'aime? dit-il ; écoutez-moi, voisin, je vous ferai une confidence qui, j'en suis sûr, vous charmera comme elle a déjà charmé tous mes amis.
INCONVÉNIENTS D'UN VOYAGE EN AMÉRIQUE. 35è
— J*écoute des deux oreilles, en homme qui ne demande qu'à se convertir.
— Vous voyez, dit-il, ce qu'on fait de Paris. Vieilles maisons, vieux souvenirs, tous ces restes d'un ^ass6 barbare tombent chaque jour sous le marteau des démolisseurs et sont remplacés par des rues droites et des palais nés d'hier. C'est magnifique; un Parisien lui-môme ne s'y retrouve plus. Avant dix ans, Paris sera une ville toute neuve : le théâtre, l'auberge et le café du monde entier. Eh bien I en partant des mêmes^ idées, j'ai conçu un projet plus hardi et plus beau ; je mets la France entière dans Paris. La province est morte, il n'y a plus ni Auvergnats, ni Gascons, ni Savoyards ; il n'y a même plus de Français ; nous sommes tous Parisiens. — L'œuvre est grande, continua-t-il ; il s'agit de fortifier et de concentrer l'unité nationale, qui laisse encore beaucoup à désirer ; mais le moyen est des plus simples; je prolonge le boulevard de Sebastopol, d'une part jusqu'à Bayonne, de l'autre jusqu'à Dunkerque ; je mène la rue de Rivoli, d'un bout jusqu'à Brest, de l'autre jusqu'à Nice. Chemin faisant, j'abats tout, afin que rien ne gêne la ligne droite. Quelle perspective! Quel horizon I Et songez que la dépense n'est rien I Les expropriations ne coûteront pas cher, et la plus-value des terrains sera énorme, puisqu'on sera toujours dans Paris. Toutes les villes ne seront plus que des faubourgs. — Au milieu de la voie je place un chemin de fer; des deux côtés sont des maisons en arcades, afin que le piéton ne souffre ni de la pluie, ni de la boue; je mets des théâtres de place en place, et des cafés partout. Paris de-
•vient ainsi la promenade du genre humain. Ce n'est pas tout, j'appelle les arts à mon secours, pour donner <iu style à mes bâtisses. A l'extrémité de ce boulevard de deux cents lieues, vers Rayonne, je dresse une «tatue de cent vingt pieds : la Gloire ; à l'autre extrémité, vers Dunkerque :laYictoire — En haut de la rue 4e Rivoli, vers Brest : un groupe de Guerriers; au bas, vers Nice, des Nymphes offrant des lauriers. Au centre, «nfin, c'est-à-dire vers Bourges, j'établis un Walhalla, un Panthéon gigantesque. Une colonne, ou plutôt une pile immense, formée de canons superposés, élèvera jusque dans les nues une espèce de Minerve avec pique, casque et cuirasse. Ce sera la France, reine de la civilisation, des arts et de la paix. Autour de la colonne je dispose un vaste portique surmonté de grenades et d'obus qui éclatent; dans l'intérieur je place les statues de toutes nos gloires nationales : Duguesclin, Dunois, Condé, Turenne, Hoche, Kléber, Masséna, Murat, etc.; au-dessus j'établis des statues symboliques, ayant chacune vingt-cinq pieds de haut. D'un côté, la <}ùerre protégeant l'Industrie et les Arts ; de l'autre, la €onquête portant à l'étranger la Liberté; au milieu, la Fortune et la Beauté couronnant la Vaillance. Ce sera noble, ce sera grandiose ; il y aura là un de ces monuments patriotiques qui immortalisent un siècle et agrandissent l'esprit de vingt générations. L'immensité dans l'uniformité, quel idéal 1
— ;Les Grecs, répondis-je, faisaient, je crois, consister la beauté dans la proportion et la variété.
— Les Français ne sont point des Grecs , s'écria-t-il ; nous sommes des Romains; rien ne nous plaît que
l'énormité et la symétrie ; le gigantesque, c'est le beau. Je soupirai, je baissai la tête, et ne répondis pas.
— Eh bien, docteur, vous voilà retombé dans votre silence ? Que pensez-vous de mon projet?
— Je pense, lui dis-je en haussant les épaules, que je viens d*un pays où Ton s'occupe d'éleverdes hommes au lieu de remuer des pierres et de bâtir des monuments. Des portiques, des colonnes, des arcs de triomphe, des statues forment à l'horizon de belles perspectives; mais il y a quelque chose de plus beau, de plus grand, quelque chose de vivant qui répand dans la rue la plus étroite je ne sais quelle heu»*euse lumière, et qui fait du plus sombre réduit un palais : c'est la liberté.
— Bon, reprit-il sur le ton d'un auteur irrité, voici vos papillons noirs qui vous reprennent ; je sens que ma présence est indiscrète.
Il se leva; je le laissai partir. Qu'avais-je à faire de ce vieux fou ? Je l'entendis qui parlait à ma femme dans le salon; je distinguai le nom d'Olybrius et les mots : — Pressez-vous, il est temps. — Que signifiaient ces paroles ? Je ne m'en inquiétai point, j'eus grand tort. Il faut toujours se méfier des sots.