Paris en décembre 1851
Il y a deux ans et demi, je publiai le récit des résistances que le Coup d'État du 2 décembre avait rencontrées dans les départements.
En écrivant ce travail sur la Province en décembre 1851, je m'é tnis proposé un double but :
1'' Fournir quelques matériaux utiles aux historiens de l'avenir, en racontant des faits importants, qui menaçaient de deraeu- ■T oubliés, quoique contemporains;
2° Détruire par un récit sin.ple, impartial, appuyé sur de fortes preuves, cette légende de la jacquerie démagogique de décembre en province, légende qui passait de plus en plus à l'état de fait historique incontesté.
Cette dernière partie de ma tâche, jo dois le dire, me tenait particulièrement à cœur. J'avais souffert des accusations odieuses, — assassinats, pillages, v;ols, incendies, — avec lesquelles on essaya de flétrir, en 1852, les républicains des départements qui avaient résisté, les armes à la main, au Coup d'État du 2 décembre , et que les conseils de guerre et les comraissioas mixtes avaient jetés, par milliers, àCayenne, en Afriqie ou en exil.
Républicain moi-même, — bien que je ne fusse encore alors qu'un adolescent, — j'éprouvais, avec ia vive sensibilit; de cet âge, une douleur plus forte que je ne saurais l'exprimer, en voyant que personne ne répondait à ces accusations. Que de fois mo suis-je senti humilié, navré, en voyant les personnes même qui refusaient d'y croire, réduites à l'impossibilité de répondre par quelque preuve positive à ceux — et Dieu sait s'ils étaient nombreux — qui, de très-bonne foi, répétaient ces récits d'excès révoltants, commis par des bandes de Jacques^ menées au meui Ire et au pillage par les démagogues, sous prétexte de défendre la Constitution et la République contre le Coup d'État?
Lorsque, douze ans plus tard, di^?■e^ses circonstances favorables m'eurent mis à même de rechercher et d'établir la vérité sur ces événements, de jeter bas cet entassement de calomnies, d'inventions éhontées, que la majorité du public français avait crues réelles, j e pensai que je ferais une œuvre utile en livrant à la publii;ité le résultat de mes patientes et— j'ai le droit de le dire — consciencieuses recherches.
L'accueil que firent à ce travail un grand nombre d'hommes,
Paris. 1
aussi distingués par le caractère que par le talent, me permit de croire que je ne m'étais pas trompé.
On m'a souvent engagé, depuis la publication de la Province en Décembre 1851, à compléter cette impartiale étude des événements de décembre par le récit du Coup d'État à Paris.
J'ai hésité longtemps, ayant conscience de mon insuffisance en présence d'une tâche aussi ardue.
Une considér tion me détermine aujourd'hui.
Les années passent. Il y en a tantôt dix-sept écoulées depuis le 2 décembre. Toute une génération a grandi, qui ne sait pas, qui ne peut savoir comment s'est accompli ce Coup d'État célèbre, origine du régime sous lequel elle vit.
Où irait-elle puiser la connaissance exacte des fa'ts? Où est le livre honnêtement écrit qui raconte ces événementsîLesquelques relations publiées en Fr^mce, à ce sujet, dans les premiers mois de 1852, sont effrayantes de pariialité.Les faits s'y noient dans une masse boueuse de calomnies, de faussetés, d'incidents défigurés, de documents tronqués. Ces récits ne peuvent servir qu'à ceux qui ont le temps et les moyes d'y démêler le réel du faux, en contrôlant soigneusement chaque assertion par l'application d'une saine et rigoureuse critique'.
J'ai donc résolu de raconter le Coup d'État de décembre à Paris. Je n'ai pas la prétenlii)n d'écrire une histoire, dans l'acception complète et élevée de ce terme. Je raconte, en simple et modeste narrateur. J'expose les faits; je ne les apprécie, ni ne les juge. Je ne m'occupe donc pas de savoir si le Coup d'Etat était rend I nécessaire par de haut- s considérations de salut public, ou si ses auteurs ont obéi à des nnobiles différents ; je ne recherche pas davtniage si cet acte était on n'était pis légitime; je ne blâme nas plus que je l'C loue les moyens mis en usage pour l'exécuter; je ne controverse pas non plus à propos du plébiscite du 20 décembre : je constate les chiffres et je donne les discours officiels prononcés à cette occasion.
Ma méthode consiste donc à rechercher la vérité des faits, à les présenter autant que possible sous leur vrai jour, à ne rien avancer que sur des preuves sérieus^ s, à ne citer que des documents exacts, sans me préoccuper aucunement des conséquences qu'en pourra tirer le lecteur et des jugements qu'il pourra porter.
J'cii prouvé, suffisamment je pense, dans la Province en décembre, que je n'étais pas de ceux qui torturent les faits pour les aecommodfr à une théorie, ou pour les besoins d'une cause. Quand j'ai dû constater des excès commis par des hommes qui
1. C'e=t ainsi q>!e j'ai p'ocpdé moi-même. Ces récits, dont la lecture donne souvent des nausées (Je détfoût, m'ont servi à établir certains faits que je savais d'à ire >ource, mais qu'il était utile d'appuyer sur la tlire d'ecriv..ins admiratears du 2 décembre, et dont les livres ou brochures aval'. nt paru en Fiance.
faisaient partie des bandes républicaines, non-seulement je l'ai fait consciencieusemerit, mais je crois avoir forcé les couleurs plutôt que les avoir aiténuées.
Je suis persuadé, — bien que beaucoup pensent le contraire, — qu'une relation de ce genre, impartiale, vraie, aussi éloignée du pamphlet que de l'apologie, peut se produire sans inconvénients aujourd'hui. Il me scmb e que ce serait faire une grave injure à un gouvernement fier de son origine, qui se base sur deux plébiscites rendus à dimmenses m jorités, qui gouxerne depuis plus de seize ans, sans avoir jamais eu à réprimer ni insurrection, ni émeute sérieuse, qui trouve dans le suffrage universel, à chaque élection législative, une majorilé compacte et dévouée, qui vient de proclamer lui-même que le moment était ver.u de couronner l'édifice affermi des institutions de 1S:2 par des réformes libérales, il me semble, dis-je, que ce serait taire une injure grave à ce gouvernement que de le supposer incapable de souffrir un récit consciencieux et impartial de faits antérieurs au plébiscite du 20 décembre, de fa ts absous (l'expression est de Lowis-Napoléon), absous par ce plébiscite.
J'ai pu, avant qu'il ne fût question des réformes libérales du 19 janvier, raconter consciencieusement le 2 décembre en province, sans que le pouvoir s'en soit préoccupé le moins du mor.de; à plus forte raison suis-je convaincu qu'il ne s'inquiétera pas davantpge de me voir appliquer la même méthode histor.qua au récit du 2 décembre à Paris.
Je place ce nouveau travail sous la protection de son atné.
Un dernier mot, après q .oi je débarrasserai le le tur de ces préliminaires trop personnels, eue j'a; crus nécessaires, mais qu'il n'est pas tenu de lire jusqu'au bout s'ils lui paraissent oiseux.
J'avais p usé d'abord qu'il convenait de prendre pour point de d'I-part du récit du 2 décembre à Paris l'ouverture de la session de l'Assemblée législative, le k novembre 1851, ou\erture tuivie de si près par le dépôt de la proposition des que teurs. Réflexion faite, je me suis convaincu que procéder de la sorte aurait été manquer le but que je me propoiais. Le lecteur ne Terrait pas l'enchaînement des C'.uses qui ont agi f our déterminer cette crise décisive; les faits se poseraient comme une énigme indéchiffrable; je déroulerais sous ses yeux un tableau placé dans une chambre obscure dont j'aurais, comme le smge de la fable, oublié d'allumer la lanterne. \ La génération nouvelle, en v,e de laquelle j'écris, conn:lt assez bien la Révolution de 18iS jusqu'aux élections de h Présidence. I! existe de fort buns livres sur cette période. Mais je n'en connais pas où l'on puisse apprendre les événen:ents 5ur- ! venus depuis le 10 décembre 1S48 jusqu'au k novembre 1S51. i Or, ce sont ces événements qui ont préparé et amené le Coup d'Etat.
J'ai donc consacré mon premier chapitre à une analyse succincte de cette période. Forcé de n'en présenter que les traits saillants, il ne m'a pas toujours été possible de le faire, sans que ma façon personnelle de juger ces événements ne se manifestât. Mais, les quelques appréciations qui se sont glissées dans ce premier chapitre ne portent que sur des faits bien antérieurs au 2 décembre, pour lesquels je n'ai pas d'ailleurs les mêmes raisons de m'aLstenir de jugement qu'en ce qui concerne le Coup d'État lui-même.
EUGÈNE TÉNOT.
Paris, le 14 juillet 18S8.
PARIS EN DÉCEMBRE m\
ÉTUDE HISTORIQUE SUR LE COUP d'ÉTAT