‹ Paris en décembre 1851Chapitre 12 sur 97 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La soirée du 1" décembre au palais de l'Elysée. — Les manuscrils sont portés à l'Imprimerie nationale. — Mesures prises par le préfet de police. — Le palais de l'Assemblée nationale est surpris de nuit par Je colonel Espinasse. — Détails à ce sujet. — Arrestation des questeurs. — MM. Baze et le général Leflô.— Détails circonstanciés sur l'arrestation du général Bedeau. — Les arrestations des seize représentants réussissent.— Lis! e de citoyens arrêtés dans la même nuit. — Décrets du Président de la République. — L'appel au peuple. — Proclamaiion à l'armée. — Premières impressions de la population parisienne. — Attitude du peuple. — La bourgeoisie libérale est hostile au Coup d'État

Louis-Napoléon avait choisi le 2 décembre, anniversaire d'Austerlitz, pour rexécution du coup d'Etat.

Le lundi soir 1" décembre, il tint sa réception habituelle il l'Elysée. La foule était considérable.

« Le Prince, dit M. de Cassagnac, se montra à ses hôtes avec « le calme inaltérable de son esprit et avec l'aménité ordinaire < de ses manières. L'observateur le plus attentif n'aurait su dé- « couvrir ni sur son front un nuage, ni dans ses paroles une préoct cupation', »

Ceux des ministres qni ignoraient ce qui se préparait étaient mêlés aux confidents. Le nouveau chef d'état-major de la garde nationale, Vieyra, était là.

Le docteur Véron raconte, dans ses Mémoires * , l'incident suivant :

^ t Le Prince, étant ado se à une cheminée, fit si^^ne à M. Vieyra, colonel d'état-major de la garde nationale , d'approcher, et lui dit, assez bas pour n'être entendu que de lui :

1. Bistoire de la chute de Louis-Philippe, etc., par Granier de Cassagnac, 2' volume, page 398.

2. Nouveaux Mémoires d'un iourgeois de Paris, par le docteur L. Véron, pages 343, 344.

« — Colonel, êtes •vous assez fort pour ne rien laisser voir c d'une vive émotion sur votre visage ?

a — Prince, je le crois.

a — Eii bien! c'est pour cette nuit!... Pouvez-vous m'affirmer c que demain on ne battra pas le rappel?

« — Oui, Prince, si j'ai assez de monde pour porter mes a ordres.

B Voyez Saint-Arnaud. — Il faut, ajouta Louis-Napoléon, « que vous couchiez ce soir à l'état-major.

a — Mais, si l'on me voyait passer la nuit sur un fauteuil à l'éc tat-major, cela étonnerait.

{ — Vous avez raison. Soyez-y à six heures du matin; vous « serez averti : Qu'aucun garde nalional ne sorle en uniforme, s. Allez. — Non, pas encore : vous auriez l'air de vous retirer par « mon ordre. »

« Le Prince s'éloigne, et le colonel va saluer des personnes de sa connaissance, sans qu'on pût se douter qu'il venait de recevoir une si terrible confidence. »

On dit que le premier soin de M. Vieyra fut de faire crever les caisses de tambours de la garde nationale, moyen efficace, quoique peu héroïque, d'empêcher qu'on ne battît le rappel.

Vers onze heures du soir, les invités s'étaient dispersés. Quatre personnes seulement étaient restées ; c'étaient MM. de Moruy, de Saint-Arnaud, de Maupas et Mocquart, chef du cabinet du Président. M. Mocquart, ami particulier de Louis-Napoléon, connaissait ses projets, bien qu'il n'ait pas joué de rôle actif dans leur exécution.

M. de Morny avait affecté de se montrer au théâtre. Le docteur Véron raconte qu'il avait paru vers dix heures, « dans une des loges d'avant-scène de TOpéra-Gomique, où « chacun le put voir, très-él''gant et saluant d'un geste cor- 0 dial tous ses amis. » Le docteur dit encore que pendant l'entr'acte, M. de Morny se montra dans la loge de M*"" Liadières, où furent échangées les paroles suivantes :

« — Monsieur de Morny, dit- elle, on disait tantôt que le Pré- « sident de la République va balayer la Chambre. Que ferez- « vous ?

« — Madame, répondit M. de Morny, s'il y a un coup de balai, « je tâcherai de me mettre du côté du manche. »

« Avec un peu d'attention, ajoute le docteur Véron, mais ils a étaient bien loin de songer au péril qui les menaçait, le gêné-

c rai Cavaignac et le général de Lamoricière, assis dans une loge < âcôté, auraient entendu la question de Mme Liadières et la ré- « ponse de M. de Morny '. s

Un peu avant minuit, M. de Be'ville, un des aides de camp du Président, initié récemment au projet du Coup d'État, entra dans le cabinet où se trouvaient déjà Louis-Napoléon, de Morny, de Maupas, de Saint-Arnaud et Mocquart. M. de Béviile s'était chargé de porter à l'Imprimerie nationale les manuscrits des décrets et proclamations. Louis-Napoléon avait écrit, dit-on, sur cette liasse de papiers ce mot : Rubicon.

Il ne semble pas que le commandant Fleury ait été présent à ce dernier conseil. On assure cependant qu'il ne restait pas inactif. Ce que nous allons dire de son rôle en ce moment nous a été raconté par une personne digne de foi, mais nous ne saurions garantir la parfaite exactitude des détails.

Le commandant Fleury aurait rempli vers minuit une mission de confiance. Une compagnie de gendarmerie mobile avait reçu l'ordre d'occuper l'Imprimerie nationale, sous un prétexte^ quelconque. C'était le premier acte matériel du Coup d'État. M. Fleury en aurait surveillé l'exécution. La marche de la troupe et l'occupation de l'imprimerie s'étant effectuées sans donner l'éveil à la population, le commandant serait revenu à l'Elysée informer le Président que tout allait bien.

Louis-Napoléon remit alors le paquet de manuscrits au colonel de Béviile, qui les porta à l'imprimerie, où le directeur, M. de Saint-Georgss, attendait. Celui-ci donna l'ordre de les composer. Les ouvriers avaient été consignés depuis la veille pour un travail urgent. Les manuscrits furent coupés de manière à ce que les compositeurs ne pussent découvrir le sens de ce qu'ils composaient. On raconte néanmoins que, malgré cette précaution, il y eut de leur part une certaine méfiance et quelques velléités de refuser le travail demandé : ils obéirent cependant et restèrent, chacun sous la surveillance de deux agents de police, jusqu'à ce que tout fût terminé. La compagnie de gendarmerie qui occupait l'impri-

L. Nouveaux Mémoires tTwn bourgeois de Paris, par le docteut V ron, pages 344, 45.

merie était commandée par le capitaine Delaroche d'Oisy. Sa consigne était simple , dit M. F. Mayer : «c Fusiller « tout ce qui tenterait de sortir ou de s'approcher d'une « fenêtre. Rien de plus clair, mais rien de plus nécessaire « aussi. >

Les manuscrits imprimés, tirés à un grand nombre d'exemlaires, furent portés vers quatre ou cinq heures du matin à a Préfecture de police.

Pendant ce temps, à l'Elysée, Louis-Napoléon écrivait des lettres pour congédier ceux de ses ministres qui n'étaient pas initiés au projet. Il signa également un décret qui nommait M. de Morny ministre de l'intérieur, en remplacement de M. de Thorigny.

On raconte que vers ce moment, une certaine hésitation se serait produite chez l'une des personnes engagées dans l'entreprise, et que l'intervention énergique du commandant Fleury n'aurait pas été inutile pour faire cesser ce commencement de défaillance.

C'est probablement vers deux heures et demie que fut signé l'ordre destiné au général Magnan. Cet ordre lui parvint, selon M. Granier de Gassagnac, vers trois heures du matin. A quatre heures, le ministre de la guerre, de Saint- Arnaud, et le préfet de police, de Maupas, étaient à leurs Sostes respectifs. M. de Morny se disposait à aller congédier l. de Thorigny, lequel ne se doutait de rien.

M. de Maupas reçut bientôt les imprimés. Les afficheurs habituels de la Préfecture de police attendaient , ignorant bien entendu ce qu'ils devaient afficher; les pièces leur furent distribuées, et ils se répandirent dans toutes les directions, escortés par des sergents de ville. Il était alors six heures et demie, environ.

Il s'était déjà passé dans l'intervalle des incidents d'une grande importance. On sait que l'un des points essentiels du

Slan du Coup d'État était 1 arrestation des représentants et es citoyens dont on redoutait l'influence. C'était la part de la tâche commune qui revenait spécialement à M. de Maupas. Le nombre des personnes à arrêter ainsi était de soixantedix-huit, dont seize représentants du peuple, inviolables, aux termes de la Constitution.

« Les unes et les autres, dit M. Granier de Cassagnac dans son K Récit complet et authentique ^ etc., page 5, étaient surveillées et « comme gardées à vue par des agents invisibles, et pas un de

« ces agents ne sou; connaît le but de sa mission réelle, ayant « tous reçu des missions diverses et imaginaires.

« Les huit cents sergents de ville et les brigades de sûreté « avaient été consignés à la préfecture de police, le Iv décembre, f à onze heures du soir, sous le prétexte de pré. ence à Paris des « réfugiés de Londres. A trois heures et demie du matin, le 2, « les officiers de paix et les quarante commissaires de police c étaient convoqués à domicile. A quatre heures et demie, tout le « monde était arrivé et placé, pfr petits groupes, dans des pièces « séparées, afin d'éviter les questions.

€ A cinq heures, tous les commissaires descendirent, un à un, € dans le cabinet du préfet, et reçurent de sa bouche la confi- « dence pleine et entière de la vérité, avec les indications, les in- « struments et les ordres nécessaires. Les hommes avaient été a appropriés avec un soin spécial au genre d'opération qui leur « était confié, et tous partirent, pleins de zèle et d'ardeur, réso- « lus d'accomplir leur devoir à tout prix. Aucun n'a failli à sa « promesse. »

Une des choses qui surprendront certainement le plus la postérité dans les événements que nous racontons, sera, sans aoute, l'unanimité des quarante commissaires de police à s'associer aux projets dont M. de Maupas leur fit ainsi confidence. Il s'agissait de se rendre complices d'un acte que l'article 68 de la Constitution qualifiait de crime de haute trahison ; il s'agissait d'arrêter des représentants inviolables, acte que la Constitution qualifiait également de crime. Aucun de ces magistrats n'ignorait la loi. Cependant pas un seul n'hésita. Le préfet de police leur remit des mandats d'arrêt, préparés à 1 avance, tous uniformément motivés sur l'accusation « de complot contre la sûreté de l'État, et de détention d'armes de guerre. »

M. Mayer^ qui professe pour M. de Maupas une admiration particulière, dit à ce sujet:

t 11 lui fallut surtout cette chaleur de cœur, cet enthousiasme « de dévouement dont la jeunesse ne fait qu'exciter les élans. « Quelle responsabilité de signer de son nom, sans hésitation au- « cune, et en temps de paix, l'ordre d'arrêter des généraux et « des représentants que l'on considérait comme les gloires milice taires et parlementaires de la France ' ! »

(1) Histoire du 2 décembre, par L. Mayer^ page 55.

Parmi les représentants à arrêter se trouvaient qnatre généraux, des plus illustres que la France possédât, MM. Bsdeau , Gavaignac , Changarnier , Lamoricière ; deux autres officiers supérieurs d'une haute distinction, le général Leflô et le lieutenant-colonel Charras ; une des gloires de la tribuce française, M. Thiers. Les autres représei^tants désignés par les mandats d'arrêt, la plupart républicains,, tous hommes de cœur et de fortes convictions^, étaient MM. Baze, quesleur derAsseuiblée,Beaune, capitaine Gholat, Greppo,Lagrarge, Miot, Nadaud, Roger (lu Nord) et le lieutenant Valentin.

Mais avant de raconter les détails de ces arrestations, nous devons dire comment s'accomplissait l'une des mesures les plus épineuses du plan du Coup d'Etat, l'occupation du palais de l'Assemblée nationale. La garde de l'Assemblée se composait d'un bataillon d'infanterie de ligne, qu'on changeait tous les jours, et d'une batterie d'artillerie. Ces troupes étaient casernées dans les dépendances du palais. Elles obéissaient au lieutenent-colonel Niol , commandant militaire de l'Assemblée, lequel ne dépendait que de l'Assemblée nationale elle même. Le chef du bataillon de garde et le capitaine commandant de la batterie ne prenaient leur consigne que du lieutenant-colonel Niol. On ne songea pas à gagner le commandant militaire de l'Assemblée ; son caractère bien connu ne permettait pas qu'on lui proposât un acte qu'il eut considéré comme une trahison.

L'occupation du palais était cependant essentielle pour la réussite du pUn du Coup d État.

On savait bien à quoi s'en tenir sur la fermeté du Président de l'Assemblée nationale, Dupin et l'on s'en souciait peu ; mais on redoutait l'énergie des deux questeurs, MM. Baze et le général Leflô, qui étaient, comme M. Dupin, logés dans le palais. Si l'on ne s'emparait d'eux par surprise, ainsi que du lieutenant-colonel Niol, ils pouvaient fermer les grilles du palais, s'y fortifier ; les troupes de garde maintenues par ces deux officiers supérieurs pouvaient résister, et le succès du Coup d'État était plus que compromis.

Un colonel d'infanterie, initié au projet du coup dÉtat, M. Espinasse, commandant alors le 42» de ligne, se chargea d'exécuter la surprise du palais. Un bataillon de son régiment avait été designé pour prendre la garde de l'Assemblée, le 1" décembre. Le commandant de ce bataillon ne fut informé de rien ; il prit comme à l'ordmaire sa consigne du lieutenant-colonel Niol. Vers minuit, le général Leflô rentra

dans son appartement, après s'être assuré, ainsi qu'il le faisait depuis quelque temps, que les postes et les factionnaires étaient placés conformément aux prescriptions habituelles. A deux heures du matin, le chef du bataillon de garde, en faisant sa ronde, remarqua quelques a-lées et venues. Le capitaine adjudant-major avait été mandé hors du palais par le colonel Espinasse, sans raison plausible. Le chef de bataillon inquiet chercha à pénétrer jusqu'au commandant militaire; il ne put trouver son logemect. De nouveaux indices l'ayant encore alarmé, veis cinq heures et demie du matin, il se remit à la recherche du lieutenant-colonel Niol, le trouva enfin, et lui fit part de ses inquiétudes. Le commandant militaire se leva à la hâte. Il était trop tard. Le capitaine adjudant-major avait ouvert la porte de la rue de l'Université au colonel Espinasse, qui avait déjà pénétré dans le palais avec les deux autres bataillons de son régiment.

Le chef de bataillon de garde, sortant de chez M. Niol, aperçoit son colonel, à la tête des soldats, dans l'allée qui conduit à l'hôtel de la présidence. Il court vers lui, et s'écrie : — c Mon colonel, que venez- vous faire ici? — Prendre le « commandement et exécuter les ordres du Prince. — Ah I « vous me déshonorez, colonel! » Et ce disant, le loyal officier arracha ses épaulettes, brisa son épée et les jeta aux pieds de M. Espinasse. Nous regrettons de ne pas connaître son nom*. Le docteur Véron dit dans ser^ Mémoires que ce militaire donna, dès le lendemain, sa démission et renonça à son grade, plutôt que d'adhérer à ce qui s'accomplissait.

Le colonel Espinasse l'avait fait écarter par ses grenadiers, et, guidé par un des agents de police attachés au service de l'Assemblée, il s'était dirigé rapidement vers l'appartement du commandant militaire du palais. Le lieutenant-colonel Niol n'avait pas achevé de se vêtir. On sauta sur son épée. — « Vous faites bien de la prendre, dit- il au colonel Espinasse, « carje vous l'aurais passée au travers du corps. » Il fut arrêté.

Tout ceci s'était passé avec une rapidité extrême. Les deux bataillons du 42' relevèrent tous les postes et occupèrent les issues du palais. L'artillerie de garde se retira sans faire mine de résister.

Ainsi s'accomplit ce mémorable coup de main.

M. de Persigny, qui^en avait surveillé l'exécution, courut annoncer le succès à l'Elysée.

1. Nous avons appris ce nom depuis la publication des premières éditions de ce livre. Ce loyal militaire s'appelait Meunier.

En même temps que M. Espinasse, entraient, dans le palais de TAîsemblée, les deux commissaires de police chargés d'arrêter les questeurs. L'un de ces commissaires, M. Primorin, suivi d'un certain nombre d'agents et soutenu par une compagnie du 4i% arrive à la porte des appartements de M. Baze. Il sonne doucement. Une femme de service vient ouvrir. Les agents se précipitent à l'intérieur et pénètrent jusque dans la chambre à coucher de M. Baze. Le représentant, réveillé en sursaut, passait une robe de chambre. On se jette sur lui. M. Baze, indigné, proteste au nom de son inviolabilité parlementaire, crie à la trahison 1 Les agents n'écoutent rien. M. Baze, dont la colère décuplait les forces, résiste avec une indicible énergie. Mme Baze, demi-nue, court k une fenêtre pour appeler à l'aide; les agents portent la main sur elle. Son mari exaspéré luttait toujours. Enlevé enfin par les agents de police, il est porté ou traîné, presque absolument nu, jusqu'au poste de la place de Bourgogne. C'est là seulement qu'il put se vêtir. Une demi-heure après une voiture l'emmenait, sous escorte, à la prison de Mazas.

M. Beiloglio était le commissaire de police chargé d'arrêter le général Leflô, collègue de M. Baze à la questure. L'énergie bien connue du général rendait cette tâche non moins difficile que celle qu'exécutait au même moment M. Primorin. Le général dormait. M. Bertoglio, suivi de ses agents, pénètre dans la chambre où était couché le jeune fils du général, âgé de huit ans; l'enfant s'éveille; M. Bertoglio le rassure et lui dit qu'il a une communication importante à faire au questeur. L'enfant, sans défiance, conduit M. Bertoglio et ses agents dans la chambre à coucher de son père. Le général sautait du lit; on se précipita sur lui. Il protesta avec une énergie et une indignation extrêmes. Il fit appel à la loyauté des militaires présents; il se débattit, résista le plus longtemps possible. Mme Leflô, souffrante et enceinte de cinq mois, assistait à cette scène déplorable. Le jeune fils du général, en proie à une douleur au-dessus de son âge, conjurait les agents de ne pas faire de mal à son père, qu'il se reprochait en sanglotant d'avoir livré par sa naïve imprudence. Cependant, le général se calma , se revêtit de son uniforme et dit k M. Bertoglio qu'il allait le suivre. Parvenu au bas de son escalier, le général se trouva en face du colonel Espinasse , qui surveillait l'arrestation. Il l'apostropha avec véhémence, qualifiant le rôle qu'il remplissait dans des termes d'une crudité toute militaire. M. de

Cassagnac ajoute , dans son Récit : « Le colonel Espinasse « lui imposa silence et les soldats croisèrent la baïonnette « sur lui. » Il serait plus exact de dire que le colonel Espinasse essaya de lui imposer silence, car l'intrépide général ne cessa de faire appel à la loyiuté des militaires qui remplissaient le palais de l'Assemblée, jusqu'au moment où, jeté dans un fiacre entre plusieurs agents de police, il tut emporté vers Mazas. Le général Leflô a rapporté souvent la réponse qu'il reçut alors d'un ofPcier supérieur du 42'. Nous allons la reproduire : elle est caractéristique du sentiment qui dominait, au 2 décembre, dans les rangs de l'armée : « Quoi! avait fait le général Leflô en « apercevant cet officier, vous, un vieux soldat, vous consen- « tiriez à vous rendre complice d'une trahison, à porter la « main sur vos chefs? — Allez, répliqua Tofficie;', nous « avons assez des généraux avocats et des avocats généraux.»

Il était alors entre six heures et demie et sept heures du matin. Un déploiement de troupes considérable enveloppait les abords de l'Assemblée nationale et du palais de l'Elysée, où se trouvait le Président. La brigade Ripert occupait le palais de l'Assemblée, le 42* de ligne faisait partie de cette brigade; la brigade Forey occupait le quai d'Orsay; la brigade Dulac était massée dans le jardin des Tuileries; la brigade de Cotte était sur la place de la Concorde ; la brigade Ganrobert se tenait dans l'avenue Marigny et autour de l'Êlysée; la brigade des lanciers du général Reybell et la division de cuirassiers du général Korte étaient massées sur les Champs-Elysées. Ces troupes entièrement réunies, pour ainsi dire, sous la main de Louis-Napoléon, ne s'élevaient pas à moins de 25 000 hommes d'infanterie et 6000 cavaliers on artilleurs.

Pendant que s'accomplissait la surprise du palais de l'Assemblée et que les questeurs étaient arrêtés dans les circonstances qui ont été dites, les autres arrestations projetées s'opéraient avec le même succès. Nous ne les raconterons pas toutes en détail; toutes ces choses se ressemblent. Nous ne

f)en8ons pas non plus qu'il soit nécessaire d'insister sur 'insigne fausseté de certains récits de ces arrestations publiés par divers admirateurs du Coup d'État, quelques semaines après les événements. Le mépris des honnêtes gens a fait depuis longtemps justice des productions des prétendus historiens dont la spécialité, après chaqae révolution ou chaque réaction, indifféremment, est de baver sur les vaincus.

^'arrestation du général Changarnier, particulièrement redouté pour son autorité sur l'armée et son énergie bien connue, était considérée comme la p^us importante. Le commissaire de police Lerat et le capitaine de la garde républicaine Baudinet furent chargés de l'opérer. C'étaient deux hommes audacieux, parfaitement choisis pour cette mission. Ils étaient accompagnés de quinze agents de police également choisis et de quarante soldats de la garde républicaine. Le général Changarnier, qui s'était tenu longtemps sur ses gardes, ne se méfiait plus de rien. Les confidences de l'expréfet de police,^ Carlier, lui avaient persuadé, assure-t- on, que le Coup d'Etat était indéfiniment ajourné.

Le commissaire Lerat se présente, à six heures et quelques minutes, à la porte de la maison du général, rue du Fauboug-Saint-Honoré, n» 3. Le concierge refuse d'ouvrir. Pendant qu'un agent parlemente avec lui et le retient, le commissaire et ses hommes pénètrent dans la maison par un magasin d'épicerie qui tenait un côté du rez-de-chaussée. Le concierge a déjà donné l'alarme ; mais les agents se précipitent dans l'escalier. Sur le palier du premier, ils rencontrent le domestique du général, une clef à la main; ils la lui arrachent : c'était celle de l'appartement. Le commissaire ouvre. Le général, nu-pieds, en chemise, paraît, un pistolet à la main ; on se précipite sur lui, on le désarme. Quelques instants après, il était jeté dans une voiture et conduit à Mazas, sous l'escorte des gardes républicains à cheval.

La tâche d'arrêter l'illustre général Bedeau, l'un des plus nobles caractères, des plus hautes probités, des talents les plus remarquables qui aient jamais honoré l'armée française, cette tâche, disons-nous , était échue au commissaire de police Hubault jeune. Le général habitait rue de l'Université, n° 50.

M. Granier de Cassagnac raconte que le commissaire usa d'adresse avec le concierge et parvint à arriver jusqu'à la porte de l'appartement du général sans qu'on eût encore donné l'éveil. Les détails qui vont suivre peuvent être considérés comme n'étant aue la reproduction du récit que faisait plus tard le général lui-même des cirûonstances dîe son arrestation*.

1. Comparer notre version avec celle' de M. Granier de Cassagnac, dans son Récit complet et authentique, etc., p£ges 9 et 10. Cette fois, le narrateur officieux n'a pas trop défiguré la physionomie de la scène.

M. Hubault jeune sonna. Le domestique du général, qui alk ouvrir, crut reconnaître M. Valette, secrétaire de la présidence de l'Assemblée, et se dirigea vers la chambre à coucher, en arnonçant M. Valette. Le commissaire se précipita sur ses pas, suivi de cinq ou six agents, pénétra jusqu'au lit du général, à peine éveillé, et lui dit : « — Je suis commissaire de police, je viens vous arrêter, — J'en doute. Vous ignorez probablement que je suis représentant du peuple ; la Constitution me couvre; vous ne pouvez pas m'arrêter : ce serait un crime. — Je sais qui vous êtes, mais j'ai un mandat, et j'ignore s'il n'y a pas flagrant délit. — Oui, flagrant délit de sommeil; mais dites-moi votre nom. — Je suis Hubault jeune, commissaire de police. — Je connais votre nom, il a été honorablement cite plusieurs fois; mais puisque vous êtes magistrat, votre devoir est de faire respecter la loi et non de la violer. M'arrêter serait un attentat. »

M- Hubault lut alors le mandat d'arrêt signé de Maupas. Le général Bedeau entendant parler de complot, de détention d'armes de guerre, invita M. Hubault à mettre les scelles sur ses papiers. Le commissaire refusa et somma le général de se lever sans faire de résistance : « Je suis en force, » ajouta-t-il. — Si j'avais voulu résister, répliqua M. Bedeau, je sais jouer ma vie, et la vôtre ne serait plus à vous. Faites sortir ces gens. Je vais m'habiller. »

Le général s'habilla avec une lenteur « désespérante, » selon l'expression de M. de Gassagnac. H voulait gagner du temps, arriver jusqu'au jour. Le bruit de son arrestation se répandant dans le quartier, il espérait être délivré par la population. Quand il fut enfin vêtu , il s'adossa contre la cheminée, et dit, avec un calme parfait, au commissaire : « — Je « vous ai averti du privilège constitutionnel qui me couvre ; c j'ai essayé de vous faire comprendre la portée du crime «que vous commettez; maintenant, allez jusqu'au bout si « vous voulez ; faites entrer vos hommes, je ne sortirai d'ici « que si l'on m'en airache. » M. Hubault jeune appela ses agents et leur commanda de saisir le général. — « Voyons, leur dit M. Bedeau, oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le général Bedeau, vice-président de l'Assemblée nationale? » Les agents hésitèrent un iustant. M. Hubault jeune leur donna l'exemple; il prit le général au collet; les agents se ruèrent alors sur le vice-présiJent de l'Assemblée nationale et le traînèrent , malgré sa résistance , jusqu'à^ la voiture qui attendait à la porte. Le général Bedeau criait

avec force : « A la trahison 1 Je suis le vice-président de « l'Assemblée nationale 1 » Quelques passants s'étaient arrêtés. Le général les aperçoit ; il se nomme et crie avee une énergie nouvelle : « A la trahison ! Je suis le général Be- • deau! A l'aide, citoyens! On arrête le vice -président de « l'Assemblée nationale! »

Déjà les passants s'étaient groupés, des citoyens accouraient dans l'intention de prêter main-forte au général, lorsqu'une nuée de sergents de ville déboucha, l'épée à la main, de la rue du Bac et dispersa les groupes. La voiture où l'on avait jeté le général partit au galop, garnie d'agents de police.

En arrivant à Mazas, le général Bedeau fit appel à la loyauté des soldats de garde. Ceux-ci semblèrent ne pas comprendre ce qu'il leur disait, et en réalité ils ne le comprenaient pas.

Le général de Lamoricière fut surpris à peu prés comme l'avait été le général Bedeau, par le commissaire de police Blacchet. Les agents étaient dans sa chambre k coucher avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître. Ceci se passait rue Las Cases, 11.

M. Granier de Cassagnac raconte que le général jetant les yeux sur sa cheminée, s'informa de ce qu'était devenu l'argent qu'il y avait déposé; son domestique répondit qu'il l'avait mis en sûreté. Le commissaire Blanchet s'offensa de l'observation du général : « Qui me dit que vous n'êtes pas des malfaiteurs ? » répliqua M. de Lamoricière. Le général conduit en fiacre entre les agents, passa devant le poste de la Légion d'honneur ; il mit la tête à la portière et essaya de haranguer les soldats. Le commissaire de police Blanchet ôta un bâillon de sa poche et menaça M. de Lamoricière de le bâillonner, s'il disait un seul mot.

M. Granier de Cassagnac qui rapporte cet incident, se sent saisi sans doute de quelque scrupule à l'égard du bâillon, car il se borne à dire : « Le commissaire ne lui laissa pas le « temps de proférer une parole, et lui fit observer qu'il se « verrait forcé de le traiter avec rigueur s'il faisait une noH- « velle tentative. » Le détail précis que nous donnons a été maintes fois affirmé par le général ; ses amis vivants en rendraient témoignage.

C'est le commissaire de police Courteille qui était chargé d'arrêter le colonel Charras. On enfonça la porte de l'appartement du colonel, rue du Faubourg-Saint-Éonoré, 14. En-

tré dans sa chambre à coucher, le commissaire Courteille sauta sur un pistolet double, qui était posé sur un meuble. Le colonel Charras le rassura : « Il est aéchargé, dit-il ; je ne croyais plus au Coup d'Etat; il est heureux pour vous que vous ne soyez pas venu quelques jours plus tôt, je vous aurais brûlé la cervelle. »

Nous regrettons de ne pouvoir raconter en détail tous les incidents de l'arrestation ae M. Charras. Nous les tenons cependant de bonne source. Les convictions républicaines du regrettable colonel Charras lui inspirèrent dans cette triste circonstance une attitude et un langage que M. le commissaire Courteille, s'il vit encore, n'a certainement pas oubliés.

Nous passerons rapidement sur les autres arrestations, non que toutes n'aient présenté des incidents dignes d'intérêt, mais parce que nous ne voulons pas fatiguer le lecteur par la répétition de récits nécessairement condamnés à se ressembler.

Le général Gavaignac fut arrêté chez lui, rue du Helder, i7, par les soins du commissaire Colin.

Le commissaire Hubault aîné s'empara de M. Thiers, place Saint-Georges, 1.

Est-il besoin de dire que les libellistes, qui ont représenté T'illustre parlementaire, tremblant, effaré, comme un enfant pris en faute, ont odieusement menti? L'attitude de M. Thiers fut aussi digne que celle du général Bedeau^ ce qui n'est pas peu dire.

Les récits dégoûtants qui ont été faits de l'arrestaliGn du représentant Greppo, l'honnête et brave ouvrier lyonnais, sont aussi faux et encore plus odieux. Cette arrestation fut opérée par le commissaire Gronfier. Nous sommes convaincu que les auteurs de ces récits y regarderaient à deux fois, avant de les renouveler aujourd'hui que les calomniés ne sont plus des vaincus et des exilés contre lesquels tout est permis.

Le lieutenant Valentin, représentant de la gauche républicaine, jeune officier d'une rare énergie, fut surpris, au saut du lit, par le commissaire de police Dourlens et ses agents. Il n'a jamais pu s'expliquer, autrement que par la trahison d'une domestique, la brusque façon dont les agents pénétrèrent dans sa chambre à couclier.

M. Martin Nadaud, le maçon, représentant de la Creuse, particulièrement redouté pour son influence sur une partie

— gode la population ouvrière, fut arrêté par M. Deègranges, commissaire de police. On usa près de lui d'an subterfuge. Le commissaire prétexta une simple perquisition et engagea M. Nadaud à l'accompagner à son bureau. Le représentant monta en voiture avec le commissaire et un seul agent. C'est pendant le trajet que M. Des-granges lut son mandat et annonça à M. Nadaud qu'il le conduisait à Mazas.

Les représentants Beaune, Cho'at, Lagrange , Miot et Boger (du Nord) furent arrêtés en même temps que leurs collègues.

Tous ces prisonniers furent conduits à Mazas.

Un officier supérieur, le colonel Thiérion, avait feÇu le commandement de la prison par décret du Président, en date du 2 décembre; il s'y était établi à cinq heures du matin. Des troupes d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie en gardaient les abords *. M. Thiérion eut à subir plus d'un choc moral dans cette matinée. Les représentants protestaient avec énergie contre leur incarcéra'ion. Le colonel Charras, apercevant M. Thiérion auprès du directeur de Mazas, l'apostropha vivement : « Voici, dit-il, un officier de « l'armée, commandeur de la Légion d'honneur, ce doit être « un honnête homme; je le prends à témoin de la violence « faite à un membre inviolable de l'Assemblée nationale ! » M. Thiérion se détourna. Le colonel Charras ne put voir son visage et ignora longtemps son nom et sa véritanle qualité.

En même temps que les seize représentants dont nous venons de raconter l'arrestation , les agents amenaient à Mazas soixante ou soixante-dix-huit citoyens connus pour l'énergie de leurs convictions républicaines et redoutés comme « chefs de bairicades. »

Voici les noms de quelques-uns d'entre eux:

Grignan, Stévenot, M chel, Artaud, Geniller, Vasbenter, Philippe, Bréguet, Delpech , G briel, Schmidt , Beaune, frère du représentant, Houl, Gebier, Ja:otier, Kuch, Six, Brun, Lemerie, Malapert, Hilbach, Lecomte , Meunier, Baisson, Musson, Bonvallet, Guilerie, Choquin, Bilotte, Voinier, Thomas, Giinel, Boireau, Crousse, Baillet, Noguez, Lucas, Laserre, Cahaigne, Magin, Polino.

Parmi ceux dont les noms n'ont pas été cités, se trouvait

1. Bisfoire de la chute de Louis-Philippe, etc., par Granier de Cas sagnac, 2' volume, page 402.

M. Deluc, qui échappa aux agents, combattit vaillamment dans les journées suivantes et parvint, après la défaite, à gagner la Belgique.

Pendant que s'opéraient les arrestations , M. de Morny s'installait au ministère de l'intérieur, congédiait poliment M. de Thorigny, et se disposait à télégraphier à tous les préfets la nouvelle de l'acte accompli par le Président. L'auteur de ce livre a raconté, dans un autre ou\rage, la Province en décembre 1851, l'accueil qui fut fait dans les départements à la dépêche de M. de Morny.

Tout ce que nous venons de retracer était accompli à sept heures du matin. A la même heure, les afficheurs avaient fini leur tâche, et on lisait placardées sur les murs de Paris les pièces officielles suivantes :

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