DÉCRET
e L'Assemblée nationale, réunie extraordinairement à la mairie du X' arrondissement;
« Vu l'article 68 de la Constitution, ainsi conçu,...
« Attendu que l'Assemblée est empêchée par la violence d'exercer son mandat, 0 Décrète :
t Louis-Napoléon Bonaparte est déchu de ses fonctions de Président de la République;
« Les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance;
« Le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale ;
« Les juges de la Haute Cour de justice sont tenus de se réunir immédiatement, sous peine de forfaiture, pour procéder au jugement du Président de la République et de ses complices.
'a En conséquence, il est enjoint à tous les foncionnaires et dépositaires de la force et de l'autorité publique d'obéir à toutes réquisitions faites au nom de l'Assemblée, sous peine de forfaiture et de trahison.
a Fait et arrêté à l'unanimité, en séance publique, le 2 décembre 1851.
« Pour le Président empêché :
« Benoist d'Azy, Vitet, vice -présidents; Gr:mault, Moulin, Chapot secrétaires; et tous les membres présents. »
M. LE PRÉSIDENT Benoist d'Azy. — C'est en vertu de ce décret, dont nous pouvons vous remettre une coj ie, que l'Assemblée s'est réunie ici et qu'elle vous somme, par ma bouche, d'obéir à ses réquisitions. Je vous répète que légalement il n'existe qu'une seule autorité en France, en ce moment; c'est celle qui est ici réunie. C'est au nom de l'Assemblée qui en est la gardienne, que nous vous requérons d'obéir. Si la force armée, si le pouvoir usurpateur agit vis-à-vis de l'Assemblée avec la force, nous devons déclarer que nous, nous sommes dans notre droit. 11 est fait appel au pays. Le pays répondra.
M. LE Ravinel. — Demandez leurs noms aux commissaires".
M. LE PRÉSIDENT Benoist d'Azy. — Nous qui VOUS parlons, îsous sommes MM. Vitet, Benoist d'Azy, vice-présidents; Chapot, (Brimault et Moulin, secrétaires de l'Assemblée nationale.
Le Commissaire (le plus âgé). — Notre mis-ion est pénible; nous n'avons pas même une autorité complète, car, dans ce moment, c'est la force militaire qui agit, et la démarche que nous faisons était pour empêcher un conflit que nous aurions
reeretté. M. le préfet nous avait donné l'ordre de venir vous inviter à vous retirer; mais nous avons trouvé ici un oetachement cons dérable de chasseurs de Vincennes, envoyés par 1 autorité militaire, qui prétend seule avoir le droit d agir;, car la démarche que nous faisons est ofûcieuse et pour empêcher un conflit fà'-heiix. Nous ne prétendons pas juger de la qu- -.ion de droit- mais j'ai l'honneur de vous prévenir que 1 autorité miUtaire a des ordres sévères et qu'elle les exécutera tres-probable-
"^M^'le président Benoist d'Azy. — Vous comprenez parfaitement Monsieur, que l'invitation à laquelle vous donnez en ce moment le caractère officieux, ne peut produire aucune impression sur nous. Nous ne céderons qu'à la force. ,, . , ,
Le deuxième Commissaire Qe plus jeune). - Monsieur le président, \oici l'ordre qu'on nous a donné, et, sans plus attendre, nous vous sommons, que ce soit à tort ou à raisoij, de vous disperser. (Violents murmures). „„^.rv,îc
Plusieurs Membres. - Les noms! les noms des commis-
saires
Le premier Commissaire (le plus âgé). - Lemoine - Bacherel
et Marlet- . , , , •„ „t -i;t .
En ce moment, un ofScier arrive, un ordre a la main, et tlit .
« Je suis militaire, je reçois un ordre, je dois 1 exécuter. VoiCi
ff cet ordre : , i • • ■. j i„
a Commandant, en conséquence des ordres du ministre de la « euerre fait-^s occuper immédiatement la mairie da X-^ arron- , dissemènt, et fai-es arrêter, s'il est nécessaire, les represenc tants qui n'obéiraient pas sur-le-champ à 1 injonct on de se < diviser — Le général en chef, Magaan. » (Explosion de murmures.) ,, .^
Plusieurs Membres. - Eh bien! qu'on nous arrête, quon donne l'ordre de nous arrêter. j ^ , „,■„
Un autre officier pénètre dans la salle, un ordre a la main. E s'approche du bureau et donne lecture d'un ordre ainsi conçu :
c Le général en chef prescrit de laisser sortir de la mairie les « représentants qui s'y trouvent et qui n'opposeraient aucune c résistance. Quant à ceux qui ne voudraient pas oben perera c cette injonction ils seront arrêtés immédiatement et conauiis, c avec tous le.s égards possibles, à la prison de Mazas. s
De toutes parts. — Tous à Mazas!
M Emile Leroux. — Oui ! oui ! allons à pied!
Le président Bencist d'Azy, à l'oificier. — Vous vous présentez avec un ordre ; nor.s devons, avant tout, vous demander, ainsi que nous l'avons déjà tait à l'officier qui s'e^t présente le premier, si vous connaissez l'article 68 de la Gonstitut on, qui déclare que tout acte du pouvoir exécutif pour empêcher la réunion de l'Assemblée est un crime de haute trahison qui fait cesser, à l'instant même , les pouvoirs du chef du pouvoir executit.
— ii8 —
C'est en vertu de son décret qui déclare la déchéance du chef du pouvoir exécutif que nous agissons en ce moment. Si nous n'avons pas de forces à opposer....
M. DE Larcy. — Nous opposons la résistance du droit.
Le président Benoist d'Azy. — J'ajoute que l'Assemblée, obligée de pourvoir à sa sûreté, a nommé le général Oudinot commandant de toutes les forces qui peuvent être appelées à la défendre.
M. DE Larcy. — Commandant, nous faisons un appel à votre patriotisme comme Français.
M. LE GÉNÉRAL OuDiNOT, à l'officler. — Vous êtes le commandant du 6« bataillon?
L'Officier. — Je suis commandant par intérim. Le commandant est malade.
Le gêné-!Al Oudinot. — Eh bien ! commandant du 6^ bataillon, vous \ enefc d'entendre ce que M. le président de l'Assemblée vous a dit?
L'Officier. — Oui, mon général.
Le général Oudinot. — Qu'il n'y avait pour le moment d'autre pouvoir en France que l'Assemblée. En vertu de ce pouvoir, qui m'a déléjiué le commandement de l'armée et de la i:arde nationale, je viens vous décl?,rer que nous ne pouvons obéir que contraints, forcés, à Tordre qui nous interdisait de rester réunis. En conséquence, et en vertu des droits que nous tenons d'elle, je vous ordonne d'évacuer et de faire évacuer la mairij.
Vous avee entendu, commandant du 6' bataillon ; vous avez entendu que je vous ai donné l'ordre de faire évacuer la mairie. Allez-vous obéir?
L'Officier. — Non, et voici pourquoi : j'ai reçu de mes chefs des ordres, et je les exécute.
De toutes parts. — A Mazas ! à Mazas !
L'Officier. — Au nom des ordres du pouvoir exécutif, nous vous sommons de vous dissoudre à l'instant même.
Voix diverses. — Non, non, il n'y a pas de pouvoir exécutif. Faites-nous sortir de force ; employez la force !
Sur l'ordre du commandant, plusieurs chasseurs pénètrent dans la salle. Un troisième commissaire de police et plusieurs agents y pénètrent également. Les commissaires et les agents saisissent les membre du bureau, M. le général Oudinot, M. Tamisier tt plusieurs autres représentants, et les conduisent presque sur le palier. Mais l'escalier est toujours occupé par la troupe. Les commissaires et les of liciers montent et descenaentpour aller chercher et apporter des ordres. Après un quart d'heure environ, les soldats ouvrent les rangs. Les représentants, toujours conduits par les agents et le commissaire, descendent dans la cour. Le général Fovey se présente, le général Oudinot lui parle un instant et se retournant vers les membres de l'Assemblée, dit que
le général Forey lui a répondu : « Nous sommes militaires, nous ne connaissons que nos ordres, s
M. LE GÉNÉRAL Lauristox. — Il doit Connaître les lois et la Constitution. Nous avons été militaires comme lui.
Le GÉNÉhAL OuDiNOT. — Le général Forey prétend qu'il ne doit obéir qu'au pouvoir exécutif.
Tous LES REPRÉSE.MAMS. — Qu'ou nous emmène, qu'on nous emmène à Ma-'.as !
Plusieurs gardes nationaux qui sont dans la cour crient, chaque fois que la porte s'ouvre pour laisser passer les officiers qui vont et viennent : « Vive la République ! vive la Constitution ! B
Quelques minutes se passent. Enfin, la porte s'ouvre, et les agents ordonnent aux membres du bureau et de 1 Assemblée de se mettre en marche. MM les présidents Benust et Vitet déclarent qu'ils ne sortiront que par la forc^. Les ag-nts les prennent par les bras, et les font sortir dans la rue. MM. les secrétaires, le généra. Oudinot, M. Tamisier et les autres représentants, sont conduits de la même manière, et on se met en marche à travers deux haies de soldats. Le président Vitet est tenu au collet par un agent; le général Forey est en tête des troupes, et dirige la colonne. L'Assemblée, ainsi prisonnière, est conduite, au milieu des cris de : a Vive lAssembiée ! vive la République ! vive la Constitution ! » poussés par les citoyens qui sont dans les rues et aux fenêtres, jusqu'à la caserne du quai d'O'say, en suivant les rues de Grenebe, Saint-Guillaume, Nbuve-de-l'Université, de lUniversité, de Beaune, les qua:s Voliaire et d'Orsay. Tous les représentants entrent dans la cour de la caserne, et on referme la porte sur eux. Il est trois heures vin.t minutes.
Sur la proposition d'un membre, on procède, dans la cour rnème, à l'appel nominal. MM. Grimau t, secrétaire, et Antony Thoaret font l'appel nominal, qui constate la présence de deux cent vingt membres, dont les noms suivent :
MM. Albert de Luynes, d'Andigné de la Chasse, Antony Thouret. Arène, Audren de Kerdrel (lile-et- Vilaine), Audren de Kerdrel (Morbihan), de Ba'za?,Barchou de Penhoen Barrillon,Odilon Barrot, Barthélémy Saint-Hihire, Bauchaf-d, Gustive de Beaumont, Béchard , Béha-u-1, de B'^lvr-ze, Benoi-t d'Azy, de Bernardy, Berryer, de Berset, Besse Beting de L^nc stel, B'avoyer, Bocher, Boissié,de Botmi!iau,Bouvatier,de BroL^lie, de la BroYse, de Bryas, Boffet, Caillot du Tertre, Gallet, Camus de la Guibourgère, Canet. de Castillon, de Cazalès, anniral Cécile, Chambolle, Chimiot, Chanpanhet, Chaper, Chapot, de Charan ey, Chassaigne, Chauvin, Chaz-nt, de Chazelles, Cliéga: ay, de Coislin, Co.favru, fJolas de la Motte, Coquerel, de Corc lies, Cordier, Corne, Creton, DaguilhonPujol, Dah rel. Dambray, de Dampierre, de Brutoime, de Fontaine, de Fontenay, Desèze, Desmars, de la Devansaye, Didier, Dieuleveult, Druet-Desvaux, Abrabam
Dubois, Dufaure,Dufouprerais,Dufour, Dufqurnel, Marc Dufraisse, Pascal Duprat, Di.vi rgier de Hauranne, Etienne de Falloux, de Faultrier, Faure (Rhône), Favreau, Ferré des Ferris, de Flavigny, de Foblant, Frichon, Gain, Gasselin, Germonière, de Gicquiau, de Goulard, de Goyon, de Grandville, de Grasset, Grelier- Dufougeroux, Grevy, Grillon, Grimault, Gros, Guillier de la Tousche, Harsconet de Saint-George, d'Havrincourt, Hennecart, Hennequin, d'Hespel, Houel, Hovyn-Tran chère, Huot, Joret, Jouannet, de Kéranfleck, de Kératry, de Kéridec, de Kermasec, de Kersauron-Penendreff, Léo de Laborde, Laboulie , Lacave, Oscar Lafayette, Lafosse, Lagarde, Lagrenée, Laine, Lanjuinais, Larabit,de Larcy,J. de Lasteyrie, Latrade, Laureau, Laurenceau, général Lauriston, de Laussat, Lefebvre de Grosriez, Legrand, Legros-Desvaux, Lemaire, Emile Leroux, Lespérut, de Lespinois, Lherbette, de Linsaval, de Luppé, Maréchal, Martin de Villers, Maze-Saunay, Mèze, Armand de Melun, Anatole de Melun, Mérintié, Michaut, Mispoulet, Monet, de Montebello, de Montigny, Moulin, Murat-Sistrière , Alfred Nettement, d'Olivier , général Oudinot de Reggio, Pailltt, Duparc, Passy, Emile Péan, Pécoul, Casimir Périer, Pidoux, Pigeon, de Pjogé, Fiscatory, Proa, Prudhomme, Querhoent, Randoing, Raudot, Raulin, de Ravinel, de Rémusat, Renaud, Résal, de Rességuier, Henri de Riancey, Rigal, de la Rochette, Rodât, de Roquefeuil , ries Rotours de Chaulieux,Rouget-Lafosse, Rouillé, Roux-Carbonel, Sainte-Beuve, de Saint-Germain, général de Saint- Priest, Salnion (Meuse), Sauvaire-Barihélemy, de Serré, de Sr-smaison, Simonot, de Staplante, de Siirville, de Ta hbuet, Talon, Tamisier, Thmiot de la Rosière, de Tinguy, de Tocqueville, de la Tourette, de Tréveneuc, Mortimer-Ternaux, d'^ Vaiimesnil, de Vandœuvre, Vernheite (Hérault), Vernhelte (Aveyrou), Vézin, Vitet, de Vogué.
L'appel terminé, le général Oudinot prie les représentants qui sont dispersés dans la cour de se réunir autour de lui, et leur fait la communication suivante :
« Le capitaine 9d udant-major, qui est resté ici pour commander la ca'îerne. vient de recevoir l'ordre de faire préparer des chambres dans lesquelles nous aurons à nous retirer, nous considérant comme en c ptivité. (Très-bien !) Voulez-vous que je fasse venir l'adjudant-major? (Non! Non! non! c'est inutile!) Je vais lui dire qu'il ait à exécuter ses ordres. (Oui! c'est cela!). »
Quelques instants après , les chambres étant préparées , plusieurs représentants s'y rendent; les autres restent dans la cour.
Le compte rendu de cette mémorable séance appellerait bien de reflexions. Fidèle à notre rôle de modeste narrateur, nous serous sobre Je commentaires.
Les écrivains impérialistes qui l'ont racontée affirment
cpi'elle est de nature à faire prendre en dégoût le parlementarisme. Le lecteiîr appréciera.
Les républicains ont ciitiqué, à un point de vue diamétralement opposé, la conduite des représentants de la droite, qui formaient l'immense majorité de la réunion.
Ils leur reprochent d'avoir parlé quand il fallait agir ; d'avoir perdu en de vaines formalités deux heures d'un temps précieux; de n'avoir pas fait un appel immé liai au patriotisme du peuple; de ne pas s'être entourés d'un nombre suffisant de gardes nationaux en armes, qu'il était d'autant plus facile de réunir, en déployant un peu d'acivité, que beaucoup accouraient spontanément, et que le colonel de la 10' légion, M. de Lauriston, était parmi les membies de la réunion; de ne pas avoir donné le signal de la lésistaEce, les armes à la main, lorsqu'il était si facile de le faire, et que les premiers coups de feu pouvaient exercer une impression décisive sur la population hésitante; ils leur reprochent surtout ces cris: «A Mazas! Qu'on nous amène tous! > qui leur paraissent indignes de l'Assemblée nationale.
Encore une fois, le lecteur appréciera.
Nous dirons plus loin quel fut le sort des représentants amenés prisonniers à la caserne du quai d'Orsay Notons, en passant, que le nombre s'accrut vers quatre heures de l'aprèsmidi de quelques membres qui vinrent se consituer volontairement prisonniers, dans l'intention de partager U fortune de leurs collègues. Parmi ceux-là se trouvèrent MM. Bixio, Victor Lefranc et Valette. Ce dernier dit aux agents qui hésitaient à l'admettre parmi les prisonniers : — « J'ai pourtant deux titres à êt;e arrêté aujourd'hui; je suis représentant du peuple et professeur de droit. »
Un incident s'était produit pendant la durée de la réunion à la mairie duX' arrondissement qui aurait pu en modifier considérablement l'issue. Il a été peu remarqué Vers di heures du matin, un rassemblement considérable s'était formé sur la place de i'École-de-Médecine ; les jeunes gens qui le composaient, avertisde la pr-sence des représentants àlaraniriedu X' arrondissement, s'étaient mis en marche, au nombre de douze à quinze cents, dans l'intention d'aller prêter mainforte à l'Assemblée nationale Au moment où ils débouchaient sur la place de Saint-Sulpice, pour s'engager dans la rue du Vieux-Colombier, ils furent chargés par un fort détachement de gardes municipaux à cheval, qui les refoula dans les rues avoisinanles et les força de rebrousser
chemin. Bien que ces jeunes gens fussent sans armes, nul ne peut dire que leur présence autour de la mairie du X'^ arondissement, s'ils avaient pu y arriver, n'eût rendu infiniment plus difficile l'arrestation en masse des représentants.
Pendant cette même matinée, les journalistes républicains tentaient de se concerter et de renouveler l'exemple mémorable, donné ] ar leurs prédécesseurs, dans des circonstances analogues, le 26 juillet 1830, après la publication des ordonnances.
Une première protestation fut rédigée dans les bureaux de la Révoluiion, signée par MM Xavier Durrieu, ancien constituant, Kesler, Gaspérini, Merltt, attachés à la rédaction du journal, et par quelques autres citoyens. Vers midi, une réunion, dans laquelle presque toute la presse républicaine était représentée, fut tenue dans les bureaux du Siècle, rue du Croissant. On y rédigea une protestation collective; on s'engagea à tenter tous les moyens possibles pour publier les journaux saisis. Ces résolutions eurent peu d'effet. Les imprimeries étaient occupées militairement. Cependant un nombre consi lérable de proclamations et d'appels aux armes furent imprimés au moyen de caractères et de brosses enlevés, presque sous \e^ yeux des agents, de l'imprimerie du Siècle et transportés dans une maison voisine oià logeait l'un des rédacteurs de ce journal. On en imprima également un grand nombre dans les bureaux de la Presse; le représentant Noël Pariait réussit à emporter plusieurs centaines d'exemplaires, sans éveiller les soupçons des soldats et des agents placés en sentinelle aux abords de Timprim-rie et des bureaux du journal. Des faits semblables durent se produire dans quelques autres imprimeries, car les décrets de l'Assemblée du X^ arrondissement, les appels aux armes de la gauche républicaine, ainsi que l'arrêt de la Haute Cour de justice furent répandus dans la nuit du 2 au 3, et affichés par milliers d'exemplaires.
Nous venons de parler de la Haute Gonr de justice. Il convient de dire, avant d'aller plus loin, le rôle de ce tribunal suprême de la République pendant la journée du 2 décembre.
La Haute Cour se réunit-elle spontanément? ou bien attendait elle communication du décret rendu à la mairie du X* arrondiss m^nt? Nous ne saurions le dire, l'une et l'autre version ayant été alfirmées par des narrateurs qui paraissent bien intormés. Quoi qu'il en soit à cet égard, la Haute Cour
se réunit dans l'une des salles de la Cour de cassation, au Palais de Justice, délibéra et rendit l'arrêt suivant :
« La Haute Cour : — Vu les placards imprimés et affichés sur a les murs de la capitale, et notamment, celui portant : le Prési- « dent do la Répuoiique, etc.... l'Assemblée nationale est disa soute, etc.... - Lesdits placards, siçnés : Louis-Napoléon Bonac parte et plus bas : le ministre de l'intérieur, signé : Morny. — « Attendu que ces faits et l'emploi de la force militaire dont ils « sont appuyés, réaliseraient le cas prévu par l'article 68 de la c Constitution. Déclare : — Qu'elle se constitue; dit qu'il y a lieu « de procéder en ex^'-cution dudit article 68; nomme pour son «c procureur général M. Renouard, con^^eiller à la Cour de cassa- « tion; et s'ajOurne à demain midi pour la continuation de ses ( opérations.
« Ont signé au registre : Hardouin, président; Pataill-^, Délace palme, Aug. Moreau, Cauchy, juges. Présents les deux supc pléants, Quénault et Grandet : Bernard, greffier en chef. »
Cet arrêt diffère sensiblement de celui qui fut affiché par les soins des républicains, et qui a été seul reproduit dans les récits du Coup d État, publiés en France jusqu'à ce jour. L'arrêt connu p(.nait prévention de haute trahison contre le Président et convocation des hauts jurés. La version que nous reproduisons est empruntée à bonne source.
Nous compléterons, d'après un renseignement de même origine, le procès-verbal des opérations de la Haute Cour.
0 Le même jour, à cinq heures, les mêmes ju?es, s'étant réue nis chez leur prés dent, constatèrent que, de l'ordre de M. de « Maupas. préfet de po ice. trois commissaires de police, accom- « pagnes d o ficiers de paix et d'un détachement d- gardes répu- « publicaines. commandés par un lier.tenant, levaient envahi la « chambre du consed et sommé la Haute Cour de se séparer c sous peine d'être dissoute par la force et ses membies empric sonnés. La Cour avait protesté et déclaré qu'elle ne cédait qu'à c la force. — Le 3 décembre, la Haute Cour se réunit au Palais t de Justice, à midi, disent encore les registres. M. Renouard, ft auquel a ait été notifié l'arrêt de la veille fut introduit et dé- 0 clara qu'il ac eptait les fonctions de procureur général. — La « Cour lui donna acte de sa déclaration, et, attendu que les obsc tacles matériels à l'exécution de son mandat continuaient, elle « s'ajourna. >
Nous avons pensé que cette relation, sèche, en style de greffier, dénotant l'origine judiciaire du document, ne serait pas sans iiitérèt pour le lecteur.
Il y a toutefois un point sur lequel il faut revenir. La Haute Cour, en séance, le 2 décembre, fut somniée de se dissoudre par la force armée. La troupe était conduite par M. de Montour, aide de camp du ministre de la marine; les soldats pénétrèrent, baïonnette au bout du fusil, dans l'enceinte où siégeaient les magistrats. M. Mayer (page 91) raconte l'incident et y ajoute des réflexions qui méritent d'être citées, ne fût-ce qu'à titre de curiosité :
c Deux commissaires, dit-il, accompagnés de quelques gardes « municipaux, entrèrent dans la salle des délibérations et enjoi- « gnirent aux conseillers de se retirer sous peine d'arrestation t immédiate, La Cour obéit sans mot dire avec ce sentiment du € devoir individuel qui, dans les dangers de la chose publique, « parle plus haut même au cœur d'un magistrat que le droit le t plus clair et la loi la plus nette ! »
Les membres de la Haute Cour, disons-le avant de les quitter pour ne plus nous en occuper, n'éprouvèrent aucun dommage pour leurs velléités de résistance au Coup d'État. Ils conservèrent leurs sièges à la Cour de cassation, et on
Î)ut les voir peu après aux Tuileries prêtant serment de fidéité au Prince Président.
Avant de raconter ce que firent pendant cette journée les représentants de la gauche dont la plupart ne s'étaient montrés ni à l'Assemblée nationale, ni à la mairie d'i X* arrondissement, nous dirons deux mots d'une promenade exécutée dans la matinée par Louis-Napoléon. Il était sorti de l'Elysée, à cheval, entouré d'un nombreux état-major, dans lequel on remarquait l'ex- roi Jérôme Bonaparte, onc e du Président, le maréchal Exoelmans, le comte de Flahaut, les généraux de Saint-Arnaud, Magnan, de Lawœsiine, Daumas, etc. Il passa devant le front des troupes, qui occupaient toujours les positions que nous avons indiquées; il fut vivement acclamé. Poussant plus loin, vers l'iotérieur de Paris, le Président parcourut quelques rues, mais ne tarda pas à tourner bride pour revenir à i'Élysée. S'il avait compté sur un accneil triomphal de la part de la population parisienne, il fut détrompé. Bien qu'il n'ait guère dépassé les quais et les rues aux abords des Tuileries, qui étaient occupés par les troupes, la loule compacte qui regardait passer ce brillant état-major se montra froide. S'il n'y eut pas dans [son attitude et dans ses cris d'hostilité prononcée, il y eut moins encore d'enthousiasme.
A la hauteur du Pont-Royal , — on peut tenir ce détail pour certain, — le cortège du Président fut acceuilli par le cri dominant de Vive la République ! auquel se mêlaient çà et là des acclamations à la Constitution et à l'Assembl-^e nationale. La foule semblait peu sympathique; néanmoins quand le Président approcha, saluant du geste, la masse se découvrit.
Le Président, de retour à l'Elysée, se retira dans le cabinet d'où il transmettait ses ordres aux ministres, ei sauf une courte revue passée dans l'après-midi du même jour, il ne sortit plus jusqu'à ce que tout fût fini.
La gauche républicaine de l'Assemblée n'avait pas cru devoir se joindre à la droite; la plupart de ses membres avaient pensé que tout essai de résistance légale, — nous voulons dire entourée de formalités légales comme à la mairie du X* arrondissement, — serait impuissante; qu'iln'y avait qu'un seul moyen de sauver la République : appeler le peuple aux armes et résister à coups de fusil.
La première réunion un peu nombreuse de la gauche eut lieu rue Blanche, chaus-ée d'Antin , chez M. Coppens. Il y avait des membres de toutes les nuances du parti républicain. On y remarquait MM. Victor Hugo, Michel (de Bourges), Schœlcher, Emmanuel Arago, Brives, Charamaule, Joigneaux, Chauffeur, Baudin, etc.
M.Victor Hugo proposait de donner sur-le-champ le signal de la résistance. Plusieurs membres l'appuyaient, disant : 0 Descendonsimmédiatement dans larue, avec nos écharpes, et commençons le comtiat. » La plupart pensèrent qu'il valait mieux temporiser encore. Ils faisaient ressortir ce fait incontestable que le peuple n'avait vu dans les proclamations du Président que le rétablissement du suiïrage universel et l'appel à la souveraineté nationale; que le Coup d'Étal agitait la masse ouvrière, mais ne l'indignait pas; qu'il fallait par conséquent employer la journée et la nuit suivante à agir individuellement sur les groupes , s'efforcer par tous les moyens possibles de répandre et d'a'ficher des proclamations émanant des représentants républicains. Cet avis fut adopté. M. Victor Hugo rédigea sur-le-champ un appel au peuple que deux jeunes gens !<e chargèrent de faire imiirimer, et qui fut effectivement affiché dans la soirée à un très grand nombre d'exemplaires. M. Mayer (^wioîVe du 2 décembre, Tpages 120, 121) a reproduit ce premier placard; qui était ainsi conçu ;
c Louis-Napoléon est un traître!
« Il a violé la Constitution!
c II s'est lui-même mis hors la loi!
« Les représentants républicains rappellent au peuple et à « l'année les articles 68 et 110 de la Constitution ainsi conçus : « Article 68. — Toute mesure par laquelle le Président de la « République dissout l'Assemblée, la proroge, ou met obstacle à t l'exercice de son mandat, est un crime de haute trahison. Par « ce seul fait, le Président est déchu de ses fonctions, les cic toyens sont tenus de lui refuser obéissance.
s Article 110. — L'Assemblée constituante confie la défense de « la présente Constitution, et les droits qu'el e consacre, à la « garde nationale et au patriotisme de tous le-^ Français.
c Le peuple déormais et à jamais en possession du suffrage « universel, le peuple qui n'a besoin d'aucun prince pour le lui « rendre, saura châtier le rebelle.
a Que le peuple fasse son devoir, les représentants républi- « Gains marchent à sa tète.
«c Vive la République! vive la Constitution! aux armes!
« Signé Michel (de Bourges), S -hœlcher, général Leydet, Mathieu (de la Drôme), Lasteyras, Brives, Breymand, Joigneaux, Chauffeur, Cassai, Gilland, Jules Favre, Victor Hugo, Emmanuel Arago, Madier de Montjau, Mathé, Signard, Ronjat (de l'Isère), Viguier, Eugène Sue, de Flotte. »
Les membres réunis chez M. Goppens se séparèrent après s'être donné rendez-vous ailleurs A deux heures de l'aprèsmidi, un certain nombre se trouvaient chez Bonvallet , boulevard du Temple. M. Michel (de Bourges) harangua la foule qui couvrait le boulevard. La police avertie se précipita vers la maison Bonvallet, mais ne put arrêter aucun des représentants.
Une nouvelle et très-nombreuse réunion de membres de la gauche, parmi lesquels la plupart des représentants de la Montagne, eut lieu chez M. Beslay, ancien constituant. M. Joly (de Toulouse) dirigea la délibération. Le colonel de la &" légion de la garde nationale, M. Forestier, était présent. Au bout d'une c" imi-heure , la réunion dut se disperser pour échapper à la troupe qui arrivait, guidée par des espions.
D'autres réunions partielles eurent lieu dans la journée. Nous ne nous y arrêterons pas. Passons rapidement à celle où fut décidée la prise d'armes du lendemain. Un certain
nombre de représentants se trouvèrent, vers onze heures du soir, chez leur collègue Lafond (du Lot), quai de Jernmapes. C'est là que fut élu le Comité de résis'ance. Ses membres furent les représentants Victor Hugo, Caruot, Jules Favre, Michel (de Bourges), Madier-Montjau, Schœlcher, de Flotte.
La maison de M. Lafond paraissant trop exposée, aux visites de la police, on se transporta, vers minuit, rue Popincourt, chez M. Frédéric Cournet, ancien officier de aiarine, républicain éprouvé.
Une confusion de noms, qui trompa d'abord les premiers représentants qui arrivèrent chez Cournet, trompa également la police et un bataillon de troupes chargés de les arrêter, et fut cause que la délibération put se tenir sans encombre. Des agents de la police secrète virent quelques représentants entrer chez un M. Cornet dont le lo^^ement était à quelques pas de la maison habitée par Frédéric Cournet. Ils coururent chercher la force armée et fouillèrent ainsi minutieusement la maison Cornet, tandis que plus de cinquante représentants et un grand nombre de journalistes, d'officiers de la garde naiiorale, d'ouvriers et de citoyens de diverses professions , compta trt parmi les plus énergiques du parti républicain, délibt'raient tranquillement à côté.
Il fut décidé que dès le lendemain matin, les représentants devaient se transporter dans les quartiers populeux et commencer eux-mêmes les barricades. Quelques ouvriers du faubourg Saint-Antoine, assurant que le faubourg se soulèverait si les reprr'seatanis de la Montagne donnaient le signal, un certain nombre de ceux-ci prirent rendez-vous pour le lendemain à la salle Roysin , café socialiste, situé dans la grande rue du faubourg. Quelques citoyens intrépides promirent également de s'y rendre, et tinrent parole , comme on le verra plus loin. A une heure du malin la réunion se dispersa.
L'aspect de la capitale dans la soirée du 2 différait déjà sensiblement de ce qu'il avait été aux première- heures de la- journée L'agitation était très-vive sur la rive gauche, au quartier latin. Sur la rive droite, des rassemb'ements considérables couvraient toute la ligne des boulevards. On y commentait avec ardeur les nouvelles de la journée; le peuple s'animait, s'irritait aux paroles véhémentes des républicains, et commençait à prendre une attitude hostile. Dans les quartiers riches, au boulevard des Italiens suitout, les groupes
formés par la foule élégante manifestaient bruyamment leur opposition au Coup d'Etat.
La brigade du général Korte fit, vers cinq heures, à la tombée de la nuit, une promenade militaire de la Madeleine jusqu'à la Bastille. « Elle déblaya toute l'étendue des bou- « levards, dit M. Granier de Gassagnac, sans trouver d'autre « résistance que les menaces contenues de la bourgeoisie des a quartiers riches, et les injures vaines de la jeunesse doit rée *. »
Un certain nombre de représentants prisonniers k la caserne du quai d'Orsay , parmi lesquels MM. Gustave de Beaumont, Vatismenil, général Oudinot, général Lauriston, de Falloux, Piscatory, de Montebello, etc., furent traasférés ce soir-là au Mont-Valérien. Au moment où on les faisait monter dans les voitures cellulaires destinées au transport des prisonniers, M. de Montebello reconnut, raconte-t-on, le chef de l'escorte, M. le colonel Feray, et dit : « Messieurs, « c'est aujourd'hui le jour anniversaire de la bataille d'Aus- « terlitz, et voilà le gendre du maréchal Bugeaud qui fait « monter le fils du maréchal Lannes dans une voiture de ga- « lérien. »
Vers minuit, la ville avait repris sa physionomie ordinaire.
1. Histoire de la chute de Louis-Philippe, etc., par Granier de Gassagnac, 2" volume, page 424. — M. de Gassagnac ajoute que le commandant Fleury essuya, ce soir même, un coup de feu, près de la Porte- Saint-Martin. G'est une erreur de date; cet incident n'eut lieu que le lendemain au soir. Il- n'a pas été brûlé une amorce avant la matinée du 3.