LE PREFET DE POLICE AU MINISTRE DE L INTERIEUR
« 3 décembre, 4 heures.
« Voici le mot d'ordre que les délégués envoient à l'instant même à toutes les sections : « Tout le monde au faubourg Saint- Antoine et à celui du Temple pour ce soir ! Ledru-RoUin, Gaussidière, Mazzini, seront à Paris demain matin, à six heures au plus tard. Ne nous faisons pas d'iliutions : c'est la grande lutte de 1852 que nous avons à combattre en décembre 1851, s
« On m'assure que le prince de Joinville débarque à Cherbourg, que ses frères chercheront à pénétrer en France par d'autres points. Cherbourg est donc essentiel à surveiller. Je vais, pour ma part, veiller aux abords de Paiis.
a Madier de Montjau est tué, Schœlcher gravement blessé. Nous trouverons chez nos ennemis, quand ils seront remis de leur premier échec, la résolution du désespoir.
c Des barricades à l'École-de-Médecine. Le Moniteur demande instamment de l'ouvrage.
« Les représentants de la rue des Pyramides cherchent à renouveler aujourd'hui leur séance d'hier. Je ne les crois pas hostiles, néanmoins je désirerais avoir votre avis sur le parti à prendre.
« Le Préfet de police,
€ De Maupas. ï
0 p. s. La vérité sur la situation. Le sentiment des masses est l'élément le plus sûr de sages et bonnes résolutions ; c'est en même temps pour le préfet de police le devoir le plus impérieux. Je dois donc dire que je ne crozs pas que les sympathies populaires soient avec nous. Nous ne trouvons d'enthousiasme nulle part : ceux qui nous approuvent sont lièdes ; ceux qui nous combattent sont d'un acharnement inexprimable. Le bon côté de la médaille dont je viens de vous donner le revers, c'est que sur tous les points, chefs et soldats, la troupe parait décidée à agir avec intrépidité: elle l'a prouvé ce matin. C'est là qu'est notre force et notre salut. Pour ma part, quelque pessimiste que je puisse être, je crois fermement au succôs.... »
LE PRÉFET DE POLICE AU MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR
« Paris, le 3 décembre 185! , 4 heures 1/4.
e On commence des barricades dans la rue Rarabuteau, à la hauteur des rues Saint-Denis et Saint-Martin ; des voitures ont été arrêtées.
« On affirme que Madier de Montjau n'est pas tué et qu'il est dans les groupes. Le cri a aux armes! » est poussé au coin de la rue Grenéta. Le point de rassemblement général est en ce moment le quartier Saint-Martin. Il paraît certain qu'une troupe choisie dans les hommes d'actim est convoquée en armes vers cinq heures, au carré Saint-Martin, et que les meneurs de cette troupe ont annoncé qu'il serait question de se porter sur la Présidence. On prétend aussi que les j atriotes rouennais arrivent, et que Ledru-RoUin est dans les faubourgs.
e Pour le préfet de police, en ce moment au conseil des ministres.
« Le Commissaire du gouvernement délégué. »
Vers trois heures, les afficheurs de la Préfecture de police placardaient les deux proclamations suivantes, qui suffiraient à elles seules pour faire apprécier l'état réel de Paris en ce moment.
La première est de M. de Maupas :
« Nous préfet de police, etc.
« Arrêtons ce qui suit :
« Art. 1«'. — Tout rassemblement est rigoureusement interdit. Il sera entièrement dissipé par la force.
Art. 2. — Tout cri séditieux, toute lecture en public, tout affichage d'écrit politique n'émanant pas d'une autorité régulièrement constituée, sont également interdifs.
« Art. 3. — Les agents de la force publique veilleront à l'exécution du présent arrêté, t Fait à la Préfecture de police, le 3 décembre 1851.
« Le Préfet de PoUce^ « De RLiUPAS.
c Vu et approuvé :
« Le Ministre de l'intérieur^ « De Morny. »
La deuxième proclamation émanait du ministre de la guerre, M. de Saint- Arnaud :
« Habitants de Paris !
t Les ennemis de Tordre et de la société ont engagé la lutte. Ce n'est pas contre le gouvernement, contre l'élu de la nation
qu'ils combattent, mais ils veulent le pillage et la destruction.
« Que les bons citoyens s'unissent au nom de la société et des familles menacées.
(( Restez calmes , habitants de Paris ! Pas de curieux inutiles dans les rues ; ils gênent les mouvements des braves soldats qui vous protègent de leurs baïonnettes.
« Pour moi, vous me trouverez toujours inébranlable dans la volonté à.: vous défendre et de mamtsnir l'ordre.
<t Le ministre de la guerre. •■
( Vu la loi sur l'état de siège, -j
« Arrête :
« Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les armes à la main, SERA FUSILLÉ.
« Le général de divisbm, ministre de la guerre^ « De Salnt- Arnaud. »
L'arrêté de M. de Saint-Arnaud était sans exemple dans riiisloire de nos troubles civils depuis le commencement de ce siècle.
Nous ne voulons pas dire pour cela qu'on n'eiît jamais fusillé de prisonniers dans les t,'uerres de rue. On nous répondrait en évoquant les souvenirs d'avril 18.''4, sous Louis- Philippe, et de juin 1848, sous la République. Mais les exécutions de prisonniers désarmés avaient toujours été, dans ces lamentables circonstances, des actes spontanés de colère, de représailles, de cruauté, si l'on veut, commis par des soldais ou des gardes nationaux exaspérés, enivrés par les fureurs de la lutte Ce qu'on n'avait jamais vu, c'était un ministre de la guerre décrétant à l'avance, publiquement, ouvertement, la condamnation à mort et l'exécution, sans autre forme de procès que la fusillade, de tout individu pris consliuisant ou défendant une barricade, ou les armes à la main.
Quant à la loi sur l'état de siège, visée dans l'arrêté de I\I. de Saint-Arnaud, il est à peine besoin de dire qu'elle ne contenait et n'a jamais contenu aucune prescription de cette espèce.
Au reste, ces proclamations si menaçantes, loin de ralentir le mouvement, contribuèrent peut-être à lui donner une impulsion plus vive.
Ce qui est incontestable, c'est que ces placards furent apposés vers Iroi.^ heures, et qu'à quatre heures les coîips do
fusil commerçaient à sVchanger dans les rues où nous avon^ sigcale la construction des barrica.-'e^
Un témoin oculaire, très-digne de7oi, nous a rar.norté uhp curieuse remarque qu'il eut occasion de faire dan^^iSa
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L'arrêté de M. de Saint-Arnaud était placardé sur certain.
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une série d'escarmouches don\ q„"w unes ne i?^'-^''^?
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Pendant que les coups de feu retentissaient dans ces quartiers du centre du vieux Paris, les représentants républicains libres continuaient à se réunir et à se concerter. Le Comité de résistance avait rendu plusieurs décrets provisoires qu'il réussit à faire imprimer. L'un de ces décrets décernait à Baudin les honneurs du Panthéon ; un autre convoquait les électeurs pour nommer une Assemblée souveraine, etc.
A cinq heures du soir, une réunion assez nombreuse eut lieu chez M. Landrin. On y remarquait, indépendamment de plusieurs des représentants que nous avons déjà nommés, MM. Garnier-Pagès et Marie, anciens membres du Gouvernement provisoire, M. J. Bastide, MM. Emile de Girardin et Napoléon Bonaparte (aujourd'hui le prince Napoléon), cousin du Président.
On s'y entretint des événements de la journée, de la conduite à tenir. M. Emile de Girardin proposa, dit-on, que tous les représentants demeurés libres se constituassent prisonniers et qu'on organisât une grève générale jusqu'à la chute du Président. Une altercation fort vive s'éleva après cette proposition entre M. de Girardin et Michel (de Bourges). Rien ne fut, semble-t-il décidé, dans cette réunion, sauf la rédaction d'une nouvelle proclamation, conçue dans des termes plus qu'énergiques, laquelle fut signée par tous les représentants présents, y compris celui qui est aujourd'hui le prince Napoléon. C'est du moins ce que nous ont affirmé des personnes dignes de foi.
Dans une seconde réunion, chez M Marie, il fut pris quelques résolutions. On y arrêta, paraît-il, de prendre une part active à la résistance armée, qui commençait à devenir sérieuse. D'ailleurs, les dispositions de la population semblaient tellement modifiées que l'espoir du succès, la confiance dans l'issue de la crise étaient revenus chez ceux-mêmes qui étaient le plus affectés, la veille, de l'attitude du peuple.
Tous les républicains, qui ont parcouru Paris dans la soirée du 3 décembre, affirment encore aujourd'hui que jamais mouvement révolutionmire n'avait paru plus puissant, dans un premier jour de lutte, que celui qui se prononçait en ce moment.
Les écrivains les plus enthousiastes du Coup d'Etat n'ont pas dissimulé que le 3, au soir, les rassemblements qui se foriuaient et se reformaient, sur les boulevards, depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'au faubourg du Temple, et surtout dans les rues adjacentes, malgré les patrouilles et les charges
de cavalerie, présentaient l'aspsct sombre, menaçant, des foules parisiennes à la veille des grandes journées révolutionnaires. Les bruits de nouvelles fâcheuses pour Louis-Napoléon, — fausses nouvelles, la plupart du temps, — étaient accueillis avec avidité. Les rares personnes qui osaient, au milieu des groupes, exprimer Jes opinions favorables au Président étaient menacées, maltraitées même.
Les excitations des républicains qui parcouraient les rassemblements soulevaient, au contraire, des applaudissements et des acclamations. Un ancien constituant, mort aujourd'hui, qui écrivait quelque temps après l'événement, M. X. Durrieu, a dit : « Sur mon bonne ir, je déclare que, « de S3pt heures à minuit (!e 3 décembre), tout mon espoir « m'était revenu. Je croyais presque la révolution assurée.,. « J'ai assisté aux dernières heures du règne de Louis-Phi- « lippe; j'étais mêlé de fort près aux événements qui ont « amené sa chute : mais, en vérité, jamais je n'avais rtncon- « tré.... » Nous ne pouvons achever la citation textuelle; mais le sens en est que jamais M. Durrieu, même en février, n'avait vu une foule aussi bien disposée à la Révolution.
Il n'est pas sans intérêt de transcrire maintenant un passage du livre de l'écrivain militaire, enthousiaste du 2 décembre, M. Mauduit, passage qui raconte un incident de cette soirée du 3. On verra que les impressions ressenties par ces deux hommes, d'o, inions aussi diamétralement opposées, confirment la réalité des faits tels qu'ils nous apparaissent, c'est-àdire les dispositions hostiles au Coup d'Etat de la population dans la soirée du 3 décembre.
« Le 3 décembre, dit M. Mauduit, vers six heures et demie du « soir, le colonel de Rochefoit, du 1"" lanciers, reçut l'ordre de « partir, avec deux escadrons seulement , pour maintenir la « circulation sur les boulevards, depuis la rue de la Paix jus- « qu'au boulevard du Temple; cette mission était d'autant plus c difficile et délicate, qu'il lui avait été interdit de repousser par «[ la force d'autres cris que ceux de : Vive la Républicjue démo- « cratique et sociale !
c Le colonel, pressentant ce qui allait arriver, avait prévenu c tout son détachement de n'avoir T^oini à s'étonner de la foule qu'il a aurait à traverser et d^s cris poussés par elle; il prescrivit à ses « lanciers de rester calmes, impassibles, jusqu'au moment oii il e ordonnerait la charge, et, une fois l'affaire engagée, de ne faire « grâce à qui que ce fût.
« A. peine parvenu sur les boabvards, à la hauteur de la rue
« de la Paix, il se trouva en présence d'un Pot de po-ulation 1 immense, manifestant l hostilité la plus marquée, sous le masque « du cri de: Vive la RépuLlique!!! Ces cris convenus étaient « accompagnés de gestes menaçants.
c L'œil attentif et loreille tendue , pour ordonner la charge « au premier cri séd tieux, le colonel continua à marcher ainsi « au pas, poursuivi de hurlements affreux, jusqu'au boulevard « du Temple.
t Le colonel, ayant reçu l'ordre de charger tous les gioupes a qu'il rencontrerait sur la chaussée, il se servit d'une ruse de c guerre, dont le résultat fut de châtier un certain nombre de ces « vociférateurs en paletots.
c II masqua ses escadrons, pendant quelques instants, dans un « pli de terrain, près du Château-d'Eau, pour leur donner le c change et leur laisser croire qu'il était occupé du côlé de la ( Bastille; mais faisant brusquement demi-tour, sans être aperçu, « et prescrivant aux trompettes et à l'avant-garde de rentrer e dans les rangs, il se mit en marche au pas, jusqu'au moment « où il se trouva à l'endroit lo plus épais de cette foule compacte « et incalculable, avec l'intention de piquer tout ce qui s'opposerait « à son passage.
« Les plus audacieux, enhardis peut-être par la démonstrativn s pacifique de ces deux escadrons, se placèrent en avant du co- « lonel et firent entendre les cris insultants de : Vive l'Assema blée nationale !11 A bas les traîtres! Reconnaissant à ce cri une e provocation, le colonel de Rochefort s'élance, comme un hon (t furieux, au milieu du groupe d'où elle était partie, en frappent € d'estoc de taille et de lance. Il resta sur le carreau plusieurs