CHAPITRE VI
La matinée du 4 décembre. — Les barricades s'élëvent. — Abstention des troipes jusqu'à deux heures. —Immense agitation. — Dépêches de M. de Maupas. — Positions des républicains. — Douze cents hommes contre trente mille. — L'attaque commence. — Combats acharnés dans la rue Saint-Denis, dans la rue de Rambuteau, dans le faubourg Saint-Martin. — Incidents de la rive gauche. — Dépêches de M. de Maupas. — Derniers combats. — Mort héroïque de Denis Dussoubs.
— Que s'était-il passé sur les boulevards? — Recherche de la vérité et discussion des récits jusqu'à ce jour. — Relation d'un officier anglais. — Conclusions de l'auteur sur ce point, — Ecrasement de la résistance dans l'après-midi du 4. — Aspect de Paris le lendemain.
— Quel fut le nombre des victimes? — Conclusion. — Circulaires et décrets postérieurs au 5 décembre. — Liste des représentants expulsés par décret. — Le vote du 20 décembre. — Discours de M. Baroche. Discours de Louis-Napoléon. — Appendice.
Le jeudi matin, 4 décembre, Tagitation commença de bonne heure. L'attitude de la population ne démentait pas les espérances gue formaient la veille au soir les républicains.
La foule fut bientôt immense sur les points ordinaires de rassemblement. Du boulevard Bonne -Nouvelle au Châteaud'Eau, et dans tous les quartiers voisins, les rassemblements étaient énormes. Les ouvriers y dominaient; Iturs sentiments paraissaient bien modifiés depuis deux jours; le mouvement révolutionnaire gagnait les masses. Des hommes armés se montraient dans les groupes. On lisait à haute voix les appels aux arm 'S imprimés dans la nuit. La foule applaudissait.
Les bruits les plus étranges circulaient. On parlait tantôt de l'évasion des généraux arrêtés, qui auraient réussi à rallier quelques régiments dans un département voisin et marcheraient sur Paris; tantôt de l'insurrection populaire triomphante, disait-on, à Reims et à Orléans. Plus loin c'était la nouvelle contradictoire, mais non moins avidement reçue de l'exécution sommaire du général Bedeau et du colonel Charras, C'était faux, mais on y croyait. On racontait également
mille détails sur les fusillades, qui auraient suivi les combats de la veille, sur des égorg^ments de prisonniers, massacrés de sang-froid. On annonçait la prochaine arrivée des républicains exile's depuis 1849. On disait que le général Neumayer, — le général disgracié après Satory, — s'était prononcé pour l'Assemblée nationale et arrivait à la tête de ses troupes.
Ces rumeurs trouvaient tant de créance dans la foule, que le préfet de police lui-m.ême^ auquel ses agents les rapportaient, fut tenté de croire, — on le verra plus loin, — à la réa'ité de quelques-unes de ces nouvelles.
Où conçoit sans peine l'excitation que l'annonce de telles choses déterminait dans le public.
Un bruit d'un carac'ère diflérent, tout à fait spécial, circulait aussi, affirmait avec une telle insistance et si généralement accepté pour vrai, que le gouvernement s'en émut.
On disait que vingt millions avaient été enlevés de la Banque de Fiance, par ordre duPrésident de la R-^pnblique ; on ajoutait qu'une partie de cetle somme considérable avait été distribuée aux principaux coopérafeurs du Coup d'État, — on citait le chiffre dfs sommes données à tel ou tel, — et le reste, assurait on, étsi' dépensé depuis la veille en largesses à la troupe.
Les journaux publièrent, peu après, des lettres de MM. Casablanca, ancien ministre des finances, et d'Argout, directeur de la Banque de France, qui opposaient le plus formel démenti à ces assertions. Ce dernier déclarait qu'une somme de vingt ou vingt-cinq millions, due à l'État par la Banque, et dont le payement aurait pu être exige en ce moment, n'avait pas été retirée. Toutefois cette rumeur a laissé tant de traces, que plusieurs années après révénement, M. Gracier de Gass"gnac a jugé nécessaire d'y répondre par le récit d'un fait inconnu jusqu'alors.
(t La vérité, a-t-il dit, sur les dépenses des soldats pendant les « journées du 2, du 3 et du (t décembre, est bien plus simple et « bien plus noble.
(T Lorsque le prince se décida, le T"" décembre au soir, à s uver « la société par une mesure décisive, il lui restait, de toute sa c fortune personnelle, de tout son patrimoine, une somme de « cinquante mille francs. Il savait qu'en certaines circonstances a mémorables les troupes avaient faibli devant Témeue faute de a: vivres, et plus affamées que vaincu s. li prit donc jusqu'au « dernier écu tout ce qui lui restait, et i) chargea M. 1; colonel « Fleury d'aller, brigade par brigade et homme par homme,
« disîribuer cette dernière obcle aux soldats vainqueurs de la a démagogie '. »
Aux precûières heures de la matinée, M, de Maupas avait fait afficher une nouvelle proclamation , plus significative encore que les précédentes :
« Habitants de Paris!
« Comme nous, vous voulez l'ordre et la paix ; comme nous, < vous êtes impatients d'en finir avec cette poignée de factieux, « qui lèvent depuis hier le drapeau de l'insurrection.
c( Partout notre courageuse et intrépide armée les a culbutés et « vaincus.
« Le peuple est resté sourd à leurs provocations.
« Il est des mesures néanmoins que la sûreté publique com- « mande.
« L'état de siège est décrété.
« Le moment est venu d'en appliquer les conséquences rigou- « reuses.
« Usant des pouvoirs qu'il nous donne,
« Nous, préfet de police, arrêtons :
(T Alt. 1". — La circulation est interdite à toute voiture publique ou bourgeoise. Il n'y aura d'exception qu'en faveur de celles qui servent à l'alimentation de Paris et au transport des matériaux.
a Les stationnements des piétons sur la voie publique et la formation des groupes seront sans sommations, dispersés par la