‹ Paris en décembre 1851Chapitre 45 sur 97 · LOIRE: — ALLIER — SAÔNE-ET-LDIRE — JURA — AIN · texte numérisé non relu

LOIRE: — ALLIER — SAÔNE-ET-LDIRE — JURA — AIN

Ca.actère général des rûouvqciêiits du Centre et de l'Est. — Agitation à Lille. Nancy, Strasbourg, etc. — Affaire de Linards, près Limoges.

— Émeute de Saint-Amand (Cher). — Insurrection de laSuze (Sarthe).

— Manifestation d'Orléans. — Les représentants du peuple à la Maitig. — Arrestations coUeclives. — Manifestation de Montargis. — ÎIM. Souesmes et Zanotte. — L'Auberge de la Poule Blanche. — Collision sanglante. — Insurrection de Bonny-bur-Loire. — Le gendarme Denizeau. — La déposition du curé de Bonny. — Mouvements dans l'Allier. — Affaire d'Yseult, près de Moulins. — Le bourg du Donjon.

— M. DoIIivier. — Prise d'armes. — Marche des insurgés sur La Palisse. — Première rencontre. — Arrestation et évasion du souspréfet. — Combat. — Mesures de répression. — Arrêté remarquable. — Agitation de Saône et-Loire. — Insurrection de Saiat-Sorlin et Cluny.

— Marche sur Màcon. — Rencontre. — Troubles du Jura. — Collision près de Lons-le-Saulnier. — Insurrection de Poligny. — Arrestation des autorités. — Caractère de ce mouvement. — Lettre du curé de Poligny. — Troubles de l'Ain. — Les réfugiés français à Genève. —

— Débarquement à Anglefort. — Le douani&r Guichard. — Charlet et ses compagnons.

Nous avons dit ailleurs comment M. de Morny s'installa dans la nuit du 1" au 2 décembre au Ministère de l'intérieur, et comment il télégraphia à tous les préfets un résumé sommaire des décrets et proclamalions du Président de la République. Les préfets, comme on devait s'y attendre,

donnèrent tous, ou presque tous, leur concours empressé. Toute l'armée administrative suivit docilement l'impulsion partie du Ministère de l'intérieur et prêta son concours au Coup d'État. Les ordres du ministre de la guerre produisirent le même effet sur les corps de troupes stationnés dans les départements. En province comme à Paris, généraux, colonels et commandants se prononcèrent pour Louis-Napoléon, et les régiments se tinrent prêts à réprimer toute tentative de résistance.

Dans les populations, l'émotion fut immense. La coalition des conservateurs de toute nuance, légitimistes, orléanistes, cléricaux , bonapartistes , qui formaient ce qu'on appelait alors le « grand parti de l'ordre, » vit le Coup d'Etat avec satisfaction, sinon avec enthousiasme. A l'exception de rares individualités, les amis de cette majorité que le Président allait faire conduire à Mazas, prêtèrent partout en province main-forte au Coup d'Etat.

Le « parti de l'ordre » ne vit dans la dissolution de l'Assemblée nationale et dans la dictature de Louis-Napoléon qu'une seule chose : la terrible échéance de 1852 supprimée, c'est-à-dire la société sauvée.

Dans le parti démocratique, on vit clairement la chute de la République et la perte de la liberté comme la conséquence inévitable de la chute de la Constitution, et l'on essaya de résister. Il n'y eut d'hésitation que sur le mode de résistance ou sur l'opportunité ; sur le droit, il n'y en eut aucune. Sur plusieurs pomts, des républicains modérés proposèrent la résistance armée, tandis que les socialistes voulaient se borner à la simple protestation.

Ces considérations s'appliquent à la majeure partie des départements ; ceux du Midi seuls virent se mêler à la lutte un élément différent.

Dans les départements de l'Est et du Centre, les tentatives de résistance présentent un trait commun. Elles furent toutes spontanées, sans entente, et essentiellement locales. Dans la plupart de ces départements l'habitude d'attendre de la capitale l'impulsion politique et d'obéir sans résistance au parti qui y était vainqueur, paralysèrent tous les efforts du parti démocratique, et l'agitation tomba d'elle-même, sans avoir pris de proportions sérieuses. Il en fut ainsi, surtout, dans les grandes villes de cette région.

A Lille, à Cambrai, à Reims, des manifestations tentèrent de s'organiser et furent dispersées sans peine.

Sur la frontière du Nord, un certain nombre de républicains exilés depuis le 13 juin 1849 pénétrèrant en France. La froideur des populations les eut bientôt découragés. Ils regagnèrent promptement la Belgique.

A Nancy, l'émotion fut très-vive. Un rassemblement considérable se forma devant l'Hôtel-de-Ville, un coup de feu fut tiré sur un officier de gendarmerie, et il fallut un déploiement de forces assez considérable pour contenir le peuple.

A Strasbourg, une masse nombreuse traversa une partie de la ville, marchant sans armes et avec un drapeau portant écrit ce mot : Constitution. Une charge de cavalerie dispersa la manifestation.

A Dijon, les principaux chefs d? la démocratie dijonnaise, MM. Garrion, FJasselle, Limaux, Dumez, Lucotte, Spuller, Souillé, Guignon, etc., s'étaient réunis, dès le soir, dans l'imprimerie de Mme veuve Noëllat. L'autorité avertie fit Cîrner la maison, et tous les membres de la réunion furent arrêtés et conduits en prison.

A Ghâtillon-sur-Seine, quelques groupes, qui s'étaient emparés de l'Hôtel-de-YiHe, cédèrent aux injonctions du maire et du sous-préfet.

Clermont-Ferraud fut très-agité, ainsi que plusieurs autres points du Puy-de-Dôme. Des troupes dirigées sur Thiers et Issoire prévinrent une insurrection imminente.

La ville de Limoges inspirait des craintes très-vives à l'autorité. Elles ne furent que faiblement justifiées. Quelques démocrates de cette ville essayèrent de soulever les campagnes dans la nuit du 4 au 5 décembre.

La proclamation suivante du préfet de la Haute-Vienne rend compte de l'événement :

« Des anarchistes s'étaient portés sur les communes rurales pour y semer l'alarme. Déjà, ils sonnaient le to:sin, prélude de tant de crimes. lîs couraient à travers les campagnes, armés de fusils, de haches, de fourches et de faux. Leur nombre s'élevait à cent cinquante. Aussitôt- que cette nouvelle est arrivée, on a envoyé de Limoges cinquante hussards et seize gendarmes. Le détachement a atteint les anarchistes à Linards et les a mis en déroute. Sept insurgés ont été blessés, dont deux grièvement. »

Le reste du département demeura calme, ainsi que tout le département de la Greuse.

Le Cher avait été mis en état de siège dès le mois d'octo-

bre , à la suite de troubles qui avaient éclaté dans le val de la Loire. Il fut peu agité au 2 décembre. La ville de Saint- Amand vit seule se produire un essai de résistance.

Dans la nuit du 3 au 4, des groupes nombreux traversèrent les rues au chant de la Marseillaise. On essaya de sonner le tocsin. Le lendemain, une foule très-animée se porta devant la Sous-Préfecture. Le sous-préfet et le commissaire de police essayèrent de jiaranguer le peuple. Une sorte de lutte s'engagea; le commissaire de police tua d'un coup de pistolet, à bout portant, un citoyen nonnné Boileau, qui, a-t-on dit, le menaçait. L'arrivée des grenadiers du 41^etde la gendarmerie mit fin à cette agitation ^

Les départements de l'Ouest se ressentirent peu du Coup d'État. Le parti démocratique n'y était en force que dans les villes. A Nantes et à Angers, .il y eut quelques velléités de protestation, mais sans gravité. Une petite ville du département de la Sarthe se mit seule en insurrection^.

La Suze était une localité manufacturière où la population ouvrière était toute dévouée aux idées démocratiques. M. Trouvé-Chauvel, ex-ministre des finances de la République, y habitait en ce moment. Il décida la population à protester, les armes à la main, contre les décrets présidentiels. La Mairie fut occupée , les gendarmes désarmés , des barricades construites à toutes les issues. La ville se soumit après deux ou trois jours de protestation, sans qu'il fût nécessaire de recourir à la force. Les républicains, maîtres de la ville, avaient fait respecter scrupuleusement les personnes et les propriétés.

Des événements beaucoup plus graves agitèrent le département du Loiret. La nouvelle des événements de Paris avait produit à Orléans la plus vive émotion, lorsque, le 4 au matin, arrivère-nt dans cette ville les représentants du peuple Martin et Michot. Après une délibération à laquelle prirent part les principaux de leurs amis politiques, on écarta l'idée d'une résistance à main armée , et la résolution fut prise de décider, avec l'aide du peuple, l'autorité municipale à refuser obéissance au Président de la République.

Une manifestation s'organisa promptement. Près de huit

1. Voir tous ces faits le Moniteur du mois de décembre 1851 (pasim).

2. Les mots insurrection et insurgés dont nous nous servons dans ce volume, pour nous couformer à l'usage, n'impliquent pas, avons-nous besoin de le dire, un jugement contraire à la légalité de la résistance.

cents hommes se dirigèrent en bon ordre sur l'Hôtel-de- Viile, aux cris de : Vive la Constitution! Ils étaient sans armes, et la plupart portaient, attachées à leurs chapeaux ou casquettes, des feuilles de papier avec cette inscription : République et Constitution.

A leur arrivée devant l'Hôtel de-Ville, les représentants adressèrent quelques paroles au peuple, et voulurent entrer. Les gardes nationaux du poste de la Mairie leur barrèrent le passage. Il y eut une sorte de lutte , pendant laquelle survinrent les adjoints au maire. On parlementa.

MM. Martin et Michot entrèrent à la mairie, et furent introduits dans la salle où la municipalité délibérait. Les représentants demandèrent si le conseil entendait protester contre la dissolution de l'Assemblée législative ; on leur répondit négativement. Une demande, si la municipalité protégerait, du moins, la personne des représentants du peuple contre une arrestation possible, obtint une réponse semblable.

Pendant ce temps, le général Grand, qui commandait à Orléans, arriva devant l'Hôtel-de-Ville avec une partie des troupes de la garnison. Il prit ses dispositions pour disperser le rassemblement. La troupe chargea ostensiblement %es armes en présence du peuple; on fit les sommations. La foule recula sans résistance. Ordre fut donné alors d'arrêter les représentants du peuple et un certain nombre de citoyens qui les accompagnaient. La troupe pénétra dans la Mairie, et arrêta MM. Martin et Michot, représentants du peuple ; Pereira, ancien préfet du Loiret; Tavernier, rédacteur de la Constitution; Ferréol , avocat, etc. Ils furent conduits à la Maison d'arrêt sous l'escorte de troupes nombreuses, et sans la moindre résistance de la part du peuple *..

Le surlendemain, 6 décembre, une manifestation semblable eut lieu à Montargis, mais se termina d'une manière tragique .

Ce chef-lieu d'arrondissement comptait bon nombrs de républicains. A la nouvelle de la dissolution de l'Assemblée nationale, l'émotion y fut e^-trême, et on parla de marcher au secours de la représentation nationale, comme on l'avait fait en juin 1848. Un imprimeur, M. Zanotte, qui avait alors conduit à Paris le bataillon de Montargis, se montrait tout disposé à marcher de nouveau.

1. Ces détails sont extraits du Moniteur universel, qui les elflprunte aa Moniteur du Loiret des 5 et 6 décembre 1851.

Les deux premières journées furent calmes ; la population de Montargis attendait l'impulsion d'Orle'ans. Le 5, au soir, M. Souesmes, conseiller général du canton, revint du cheflieu, décidé à user de son influence pour décider une protestation contre les actes du Président de la République. Sous le calme matériel, l'émotion était vive à Montargis; le récit des événements d'Orléans surexcitait les esprits; on disait que la garde nationale de Blois marchait sur Paris, que les prisonniers d'Orléans étaient ou allaient être délivrés.

Le citoyen Magniez, meunier à Souppes, républicain ardent, poussait de toutes ses forces à la résistance. Le vendredi soir, aussitôt après l'arrivée de M. Souesmes, une réunion eut lieu à l'imprimerie Zanotte. Il y fut décidé qu'une manifestation aurait lieu le lendemain. On sommerait le souspréfet et la municipalité de protester contre le coup d'État , et, à leur refus, on s'emparerait des autorités. M. Rondeau, ex-constituant, fut désigné comme devant occuper la Sous- Préfecture ; mais il refusa formellement de se joindre à la manifestation. Il a déclaré, plus tard, s'être abstenu de peur de ne pouvoir empêcher le' peuple , maître de la ville , de se livrer à de graves excès.

Le lendemain matin, 6 décembre, quelques hommes, guidés par le citoyen Ghesnau, caporal des pompiers, entrèrent à la Mairie de Villemandeur, sorte de faubourg de Montargis, et s'emparèrent de quelques fusils de garde nationale. Ces hommes, ainsi armés, se rendirent à la maison Zanotts.

MM. Souesmes, Zanotte, Tibulle Gaullier, Géraiid, et quelqu3S autres personnes , bourgeois et ouvriers, s'y trouvaient déjà réunis.

On hésitait à commencer la manifestation projetée ; plusieurs la trouvaient inutile , après les nouvelles de Paris reçues la veille ; elle allait être abandonnée , lorsque les hommes de Villemandeur insistèrent, disant qu'étant déjà compromis, il fallait aller jusqu'au bout. Une nouvelle discussion s'engagea sur le caractère à donner à la manifestation ; M. Souesmes obtint, non sans peine, qu'elle aurait lieu sans armes*.

L'autorité, qui s'attendait à quelque tentative, avait concentré à Montargis toutes les brigades de gendarmerie de

1. Voir, pour tous ces détails, le compte rendu des débats du Conseil de guerre de Paris dans l'affaire Souesmes, Zanotte, etc. {Gazette des Tri'mnaux du mois de janvier 1852.)

rarrondissement. Dix gendarmes, arrivés le matin même, étaient descendus à l'hôtel de la Poule Blanche, devant lequel allait passer la manifestation.

Le rasseiiihliment sortit de la maison Zanotte, formé de soixante à quatre-vingts personne':, tout au plus. 'M. Souesmes marchait en tête, sa canne à la main; ]M. Zanolte était en uniforme de chef de bataillon de la garde nationale; M. Tibulie Gaullier portait un drapeau tricolore sur lequel était écrit : Respect à la propriété K Au bout de quelques instants, le drapeau passa aux mains d'un jeune homme. Le rassemblement marchait aux cris de : Vive la République! vive la Constitution ! Devant l'hôtel de la Poule Blanche, on se trouva en face des gendarmes, qui sortaient précipitamment pour arrêter le cortège.

Le brigadier Lemeunier, de la brigade de Nogent, somma le rassemblement de s'arrêter. On lui répondit par des cris confas :

— Nous avons le droit ! nous défendons la Constitution ! Et l'on continua d'avancer.

Le brigadier cou:ha en joue M. Souesmei, qui était en tête.

— Mais, vous voyez bien que nous sommes inoffensifs, s'écria celui-ci.

Et il saisit la baïonnette de la carabine pour écarter le coup.

Le brigadier fit feu. La balle tua le jeune homme qui portait le drapeau tricolore. Les hommes du rassemblement se jetèrent sur les gendarmes, essayant de les désarmer. Une courte lutte s'engagea. Le brigadier Lemeunier, après s'êlre vigoureusement défendu, eut sa carabine arrachée des mains, et fat tué avec sa propre baïonnette. Plusieurs témoins ont désigné M. Souesmes comme étant l'homme qui tua le brigadier ; mais un témoignage, qui paraît décisif, établit qu'un nommé Norrest, mort des blessures reçues dans la lutte, aurait déclaré à plusieurs personnes avoir tué le brigadier, ajDrès avoir été blessé par lui. Plusieurs des citoyens qui faisaient partie du rassemblement, furent aussi frappés ; des gendarmes , de leur côté , furent blessés et désarmés. Pendant ce temps, la majeure partie du rassemblement se dispersa en criant : Aux armes !

Les autres brigades de gendarmerie, qui étaient montées

1. Ce drapeau était déposé parmi les pièces de conviction du procès.

à cheval au bruit des coups de feu, ne tardèrent pas à accourir. 'M. Zanotte et quelques autres citoyens arinés furent atteints sur le pont de Saint-Roch par le lieutenant Lefebvre- Desnouettes et ses gendarmes. M. Zanotte, jugeant toute résistance inutile, s'écria :

— Je me rends, j'en donne ma parole d'honneur.

Un gendarme n'en allait pas moins le tuer d'un coup de pistolet : le lieutenant l'en empêcha. Un autre gendarme, nommé Cuny, coucha en joue le citoyen Sebon ; cet homme intrépide déconvrit sa poitrine et lui dit : Tirez si vous l'osez. Le gendarme releva sa carabine et n'exécuta pas sa menace. Les prisonniers furent immédiatement conduits à la Maison d'arrêt. M. Souesmes s'était déjà volontairement constitué prisonnier * .

La manifestation de Montargis a été complètement défigurée dans les récits publiés par les journaux de l'époque. Le rassemblement aurait été armé, porteur d'un drapeau rouge, poussant les cris les plus odieux ; il aurait enfin pris l'initiative de l'attaque en tirant sur les gendarmes.

Notre récit, basé sur des dépositions, faites sous la foi du serment devant le Conseil de guerre de Paris, rétablit complètement la vérité.

Le dimanche, 7 décembre, une véritable insurrection éclata dans le bourg de Bonny-sur-Loire, non loin de Gien et Briare. Ce petit endroit était depuis la nouvelle du Coup d'État dans un état de surexcitation extraordinaire. La résolution de résister était générale, et il est même surprenant que le mouvement ait été si tardif. Le dimanche, après la messe, plusieurs hommes montèrent au clocher et sonnèrent le tocsin ; d'autres parcoururent les rues en battant la générale. En moins d'un qnart d'heure, plus de quatre cents hommes armés, et, au milieu d'eux, bon nombre de femmes, descendirent dans les rues. Le rassemblement se dirigea vers la Maison commune aux cris de : Vive la République! vive la Constitution ! il s'empara des armes qui y étaient déposées ainsi que du drapeau tricolore de la commune. Une jeune femme, mère de famille, le porta en tête du rassemblement.

Toute la foule se dirigea vers la caserne de gendarmerie. A l'entréîdelarue qui y conduit, les deux gendarmes Boninet

1. Voir, pour les derniers détails, la déposition du lieutenant Lefebvre-Desnouettes au procès Souesmes, Zanotte^ etc. (Gazette des Tribunaux du mois de janvier 1852.)

Denizeau, qui revenaient de tournée, se trouvèrent subitement en face de l'attroupement. Plus de cinquante fusils les couchèrent en joue et la foule leur cria de mettre bas les armes. Le gendarme Denizeau répondit qu'on n'aurait les siennes qu'avec la •vie. En disant ces mots, il tourna bride en écartant de la main les fusils dirigés contre sa poitrine. Parmi les hommes qui le couchaient en joue, se trouvait un ouvrier nommé Edouard Mallet. Il avait le doigt sur la détente, c'est son fusil que Denizeau toucha de la main, et, soit que Mallet ait pressé la détente, soit par l'effet de la secousse imprimée par Denizeau, détournant l'arme, le coût partit. La balle frappa le malheureux gendarme en pleine poitrine et le blessa mortellement.

Mallet a toujours protesté que le coup de feu était parti accidentellement. Tous les témoins ont dépeint Mallet comme un ouvrier très-intelligent, parfait honriête homme et excellent père de famille. La déposition du curé de Bonny ne laisse aucun doute à cet égard. Il n'y aurait rien d'impossible à ce que la mort du gendarme eût été l'effet d'un triste accident*.

Pendant ce temps, le gendarme Bonin avait été désarmé sans avoir pu opposer de résistance, mais aussi sans avoir souffert aucun mauvais traitement.

La caserne de gendarmerie fut ensuite envahie par la foule. Les armes et les munitions furent prises, les registres visités, mais rien ne fut touché de ce qui était la propriété particulière des gendarmes.

Le récit que divers journaux ont fait des horreurs commises par les insurgés contre le curé de Bonny donne beaucoup d'intérêt à la déposition de ce respectable ecclésiastique dans le procès de Mallet. La voici textuellement extraite de ia Gazette des Tribunaux :

« Le dimanche matin, une personne vint me trouver à la sacristie, au moment oia je me revêtais de mes habits sacerdotaux, et me dit à l'oreille : « C'est aujourd'hui que vous devez être immolé à l'autel. » Je fus peu touché de la confidence, parce que je connaissais le caractère facile et impressionnable de cette personne. Je chantai la grand messe sans émotion. Vers midi, je me trouvais au presbytère. Tout à coup, j'entendis la sonnette de ma porte s'agiter avec une extrême violence.... Ma nièce vint à moi

1. Mallet, condamné à mort par le Conseil de gueire de Paris, obtint une commutation de peine.

en s'écriant : « Nous sommes perdus! » Je lui répondis : « Si Dieu a marqué notre dernière heure, il ne sert à rien, ma nièce, de se tourmenter; prions Dieu et attendons avec calme et résignation le coup de la mort. » Je fis fermer les contrevents, j'allumai ma lampe et attendis l'heure solennelle devant mon crucifix. Des clameurs inouïes se firent entendre. Je courus à une croisée, et je vis la foule des insurgés qui nous entourait; une tête parut en haut du mur de mon jardin et me faisait signe. J'allai à cet individu qui me dit : a Soyez sans crainte, monsieur le curé, on ne veut vous faire aucun mal; nous vous respectons, mais ne faites aucune résistance. Livrez-nous les armes que vous avez, il ne sera pas touché un cheveu de votre tête. » Le presbytère fut envahi, et je fus entraîné à la Mairie. Gustave Mallet, le frère de l'accusé, me donna un récépissé de mes armes. . .

e. Je fus conduit à la Mairie, et là, je dois le dire, on s'empressa de me donner la place d'honneur au foyer pour me chauffer. Je n'entendis aucune parole qui pût blesser mes oreilles. Je demandai d'aller voir le gendarme Denizeau, que l'on disait mourant; on me l'accorda, à condition qu'après l'avoir visité, je reviendrais à la Mairie. Malheureusement Denizeau était mort. Je revins, et je passai la nuit en prières, dans une salle isolée, loin du tumulte qui se faisait à la Mairie. »

Ajoutons que le curé put rentrer tranquillement au presbytère dès le lendemain. Ce jour-là, les insurgés sortirent de Eonny et menacèrent Gien et Briare. La tranquillité qui régnait dans ces deux villes les déconcerta. Ils rentrèrent dans le Lourg et se barricadèrent, annonçant la résolution de se défendre. Quelques détachement? de cavalerie envoyés en observation, se retirèrent devant des obstacles que des cavaliers ne pouvaient franchir. Le mardi, l'approche d'une colonne d'infanterie mit fin à l'insurrection.

Les personnes et les propriétés avaient été respectées ; aucune plainte ne fut formulée par les habitants du « parti de l'ordre » restés trois jours à la discrétion de leurs adversaires.

Ce fut le dernier épisode des troubles du Loiret.

De tous les départements du Centre, aucun n'avait inspiré à l'autorité des craintes plus sérieuses que celui de l'Allier. La propagande démocratique y avait obtenu un succès immense, que divers incidents significatifs avaient pleinement révélé. La résistance ne pouvait manquer de s'y essayer. Un coup de main, habilement e.îécuté, paralysa, dès l'origine, toutes les tentatives d'insurrection.

Dans la nuit du 3 au 4, l'autorité fut prévenue que les hommes les plus influents et les plus déterminés du parti démocratique se réunissaient à Yseult, près de Moulins, pour y concentrer les forces dont ils pouvaient disposer et partir de là pour enlever par surprise la Préfecture. Le r^ssemtlement, à peine formé, fut cerné par deux escadrons de chasseurs, à cheval ; assailli à l'impronste, il laissa la plupart de ses memhres entre les mains de la troupe.

Cette arrestation collective désorganisa la résistance, et la tranquillité n'aurait été troublée en aucune façon, sans une insurrection locale, à laquelle l'énergie de S3S chefs fut sur le point de donner des proportions sérieuses.

Le bourg du Donjon, chef-lieu d'un canton de l'arrondissement de La Palisse, était un petit mais ardent foyer d'idées démocratiques. Une bonne partie de la bourgeoisie y professait les opinions républicaines, avec la ferme résolution de ne reculer devant rien pour les défendre.

Les réactionnaires n'étaient pas moins ardents de leur côté. Aussi les haines politiques é;aient-elles violentes dans ce petit endroit. Elles s'y envenimaient, sans nul doute, de ressentiments privés.

Le maire, M. de Laboutresse, et le juge de paix, M. Dollivier, étaient les deux chefs du parti conservateur. M. Dollivier, surtout, ne le cédait en ardeur et en énergie à aucun de ses adversaires. Prévoyant dès longtemps l'éventualité d'une lutte, il avait essayé d'y préparer les hommes de son opinion. Quelques jours avant le 2 décembre, il avait fait enlever de la Mairie les meilleurs fusils de la garde nationale et les avait fait transporter dans la maison de M. de Laboutresse. Le sous-préfet de La Palisse, averti, avait envoyé deux cents cartouches. Armes et munitions étaient donc prêtes, et tous les citoyens da « parti de Tordre » avaient promis de se réunir, au premier symptôme de trouble, chez M. de Laboutresse, bien résolus à combaUre.

A la nouvelle du Coup d'État, les démocrates n'hésitèrent pas un instant. Dès le 3, sans attendre la suite des événements, sans s'inquiéter de l'attitude du reste du département, ils résolurent de s'armer sur-le-champ.

Un rassemblement nombreux se forma devant la maison de M. de Laboutresse. Le notaire Terrier et son frère, le médecin Giraud de Nolhac, les frères Préveraud, se montraient parmi les plus animés. Le maire sortit, et une vive discussion s'engagea. Pendant ce temps, le juge de paix, M. Dollivier,

après avoir prévenu quelques-uns de ses amis, accourut un fusil à la main :

— Que voulez-vous? dit-il à Terrier; vous ne voulez pas, je pense, vous mettre en rébellion?

Terrier répliqua énergiquement que le Président de la République ayant violé la Constitution, il était par ce seul fait déchu de ses fonctions. « Vous-même, ajouta-t il, vous n'êtes plus le juge de paix du Donjon ! »

La foule s'exalta à ces paroles. Des cris de : A bas le juge de paix! à l'eau le juge de paix! retentirent avec violence.

Le docteur de Nolhac désarma M. Dollivier, et, en quelques instants, le juge de paix, le maire, MM. Nichault, Robert, et plusieurs autres personnes furent arrêtés et conduits en prison ^

Les démocrates du Donjon ne crurent pas avoir assez fait en s'emparant de l'autorité chez eux, ils résolurent de marcher sur La Palisse et d'occuper la Sous-Préfecture.

Une centaine d'hommes s'offrirent pour faire cette expédition. Une trentaine s'armèrent des fusils de munition pris chez le maire, les autres d'armes de chasse.

Rien que La Palisse n'eût pas de garnison, l'entreprise était passablement audacieuse. Le narti réactionnaire avait la très-grande majorité dans cette ville, et la garde nationale, réunie à la gendarmerie, était bien trois ou quatre fois plus nombreuse que les républicains du Donjon. Le sous-préfet enfin, M. de Rochefort, passait pour un homme très-courageux et très-décidé à résister.

La petite bande partit à deux heures aprè? minuit. Les citoyens du a parti de Tordre » qui avaient été emprisonnés, furent avertis qu'on allait les transférer à la Maison d'arrêt de La Palisse ; on les attacha, on les fit monter en voiture, et ils suivirent la troupe sous l'escorte de quelques hommes armés.

A sept heures du matin, les insurg's firent halte à quelque distance de La Pahsse : ils se formèrent en quatre sections, les mieux armés en tête. Un drapeau rouge flottait au centre de la petite colonne qui se dirigea rapidement vers la ville.

1. Voir la déposition de M. Dollivier au procès des insurgés du Donjon devant le Conseil de guerre de Moulins {Gasette des Tribunaux du mois d'avril 1852).— Les paroles attribuées dans notre récit à MM. Terrier et Dollivier sont textuellement extraites de la déposition de ce dernier.

Le sous-préfet, subitement prévenu de leur approche, avait à peine eu le temps de réunir une soixantaine de gardes nationaux. Geint de son éeharpe, il marchait à leur tête, et, à l'entrée du faubourg, il se trouva en face des démocrates du Donjon.

Le dialogue suivant s'engagea :

— Qui vive? cria le sous-préfet.

— Républicains , démocrates-socialistes , répondit une voix.

— D'où venez-vous ?

— Nous venons du Donjon.

— Eh bien ! je vous somme de vpus retirer.

L'épicier Raquin qui commandait le premier peloton des insurgés, se retourne vers ses hommes et s'écrie en brandissant son sabre :

— En avant ! à la baïonnette !

Les insurgés s'ébranlent au pas de course.

Les gardes nationaux tournent le dos et prennent la fuite. M. de Rochefort est obligé de se retirer vers la Sons-Préfecture. Il s'y dirige rapidement, serré de près par les insurgés. A peine a-t-il le temps de rentrer dans son cabinet et de brûler quelques papiers, que les insurgés, enfonçant portes et fenêtres, entrent dans la Sous-Préfecture et se saisissent de sa personne.

Les divers groupes s'étant successivement ralliés, mettent le sous-préfet au milieu d'eux et se dirigent vers la ?,Iairie. M. de Rochefort n'avait nullement perdu sa présence d'esprit : il cherchait une occasion d'échapper à ses gardiens. Elle ne tarda pas à se présenter.

On venait d'arriver devant l'église. Les insurgés voulaient sonner le tocsin. Le curé refusait de donner les clefs du clocher ; on s'attroupait autour de lui et l'attention des gardiens du sous-préfet se détournait de leur prisonnier. Celuici en profite; il se dégage brusquement, se jette dans une rue latérale, court aux écuries de la Sous-Préfecture, selle et bride un cheval, saute dessus, sort, essuie quelques coups de fusil et s'élance à fond de train sur la route de Moulins^.

Cependant la population de La Palisse commençait à revenir de la stupéfaction où l'avait plongée l'audacieuse irrup-

1. Voir la très-curieuse déposition de M. de Rochefort au procès des insurgés du Donjon [Galette des Tribunaux, et mieux le Droit du mois d'avril 1852).

tion des Donjonnais. Le lieutenant de gendarmerie Combal était monté à cheval avec ses gendarmes. Cet officier reproche aux gardes nationaux leur peu de courage; il leur fait honte de la façon dont ils ont fui et les engage à marcher à la délivrance du sous-préfet qu'il croit encore prisonnier. Le rappel est battu, et une cinquantaine de gardes nationaux répondant à l'appel, se forment en colonne, la gendarmerie en tête.

Les républicains avertis prenaient leurs dispositions de combat, ils se groupaient sur les marches de la Mairie et de l'église.

La petite colonne commandée par le lieutenant Combal déboucha bientôt sur la place. Les gendarmes étaient à cheval. Le lieutenant commande la charge, fait feu de ses pistolets et s'élance le sabre à la main.

Les Donjonnais ripos;ent par une fusillade terrible. Le lieutenant est blessé, son cheval blessé l'emporte, le maréchal-des-logis Lemaire tombe mortellement frappé de deux balles, le gendarme Jaillard est criblé de blessures, il reçoit neuf balles et son cheval trente, deux autres gendarmes et trois gardes nationa ix sont moins gravement atteints. Les gardes nationaux épouvantés s'enfuient sans essayer de riposter ^

Les insurgés, maîtres du terrain, tentèrent de se recruter à La Palisse. Ils n'y réussirent que fort peu. Nous l'avons déjà dit, le parti réactionnaire était en grande majorité à La Palisse.

Sur ces entrefaites, on apprit l'approche d'une colonne de troupes arrivant de ]\Ioulins, guidée par le sous-préfet. Ce fonctionnaire avait, en effet, rencontré un escadron de chasseurs à cheval envoyé en observation par les soins du préfet de l'Allier, ]NL de Chamailles. Il n'avait pas hésité à engager le chef d'escadron à se porter sur La Palisse.

Les Donjonnais, isolés au milieu d'une population hostile, ne crurent pas pouvoir résister. Ils revinrent au Donjon dans la soirée. MM. Dollivier et de Laboutresse qui avaient été mis en liberté à La Pahsse furent incarcérés de nouveau.

Dans la nuit du 4 au 5, les insurgés se portèrent sur Jalligny, chef-lieu de canton, plus rapproché de Moulins. Le tocsin sonna dans tous le;- environs. Mais dès le lendemain,

1 . Voir la déposition du lieutenant Combal au procès des insurgés du Donjon {Gazette des Tribunaux du mois d'avril 1852).

quelques mouvements de troupes habilement' dirigés déconcertèrent l'insurrection et mirent fin à la résistance. Le Donjon fut occupé par une colonne mobile , I3 5 au soir. On procéda au désarmement de tout le pays insurgé et à l'arrestation des citoyens compromis dans la prise d'armes.

Le département avait été mis en état de siège dès le 4 , par décret provisoire de M. de Chamailles, préfet. Ce décret fut confirmé.parun décret présidentiel. Le général Aynard reçut le commandement de Tétat de siège.

Le 18 décembre, ce général prenait un arrêté remarquable que nous eaprunt 3ns au Moniteur:

« Le général de brigade commandant Fétat de siégs de l'Allier,

« Considérant que les nommés Giraud de Nolhac (Jean); Terrier (Claude-Marie-Adolphe); Préveraud (Bernard-Honoré) ; Pélassy (Jean-CIaude-Françoisj ; Fagot (Benoit), propriétaire ; Gallay (Georges), id.; Préveraud fLéon), id.; Préveraud ,7 ules), id.; Préveraud (Ernest); Terrier (Félix) ; Bonnet (Philibert), exagent-voyer; Bourrachot (François-Marie); R'^quin (gendre Buisson); Treille (Louis), cordonnier; Blettery (Pierre), boucher, tous demeurant dans le canton du Donjon; Chernet, médecin à Jalligny ; Meusnier (Alfred) , ex-pharmacien à Cheveroches ; Billart (Gilbert), cultivateur, à Saint-Léon; Auboyer (Antony), propriétaire, au Breuil, ont pris la part la plus active à Tinsurrection qui a éclaté dans le département de l'Allier, les 3 et 4 décembre 1851 ;

« Qu'ils ont dirigé, comme chefs, les pillards du Donjon et les assassins de La PaHsse;

c Que l'instruction ne laisse aucun doute à cet égard ;

c Arrête :

a Art. le'. — Les biens de tous les inculpés, ci-dessus mentionnés, sont mis sous séquestra.

1. Art. 2. — Le directeur des Domaines pour le département de l'Allier, est chargé de l'exécution du présent arrêté.

3) Moulins, le 18 décembre 1831 .

Œ Général Aynard. »

Nous croyons que cet arrêté rétablissant en fait la confiscation est le premier de ce genre rendu en France depuis

Quelques lecteurs auront, sans doute, été surpris des expressions de pillards et assassins qualifiant dans ce document les républicams du Donjon. Il nous a été impossible de découvrir à quel fait la première expression se rapporte, à

moins que ce ne soit aux fusils pris chez M. de Laboutresse. C'est, en effet, le seul pillage dont nous ayons trouvé trace dans le procès des insurgés du Donjon, devant le Conseil de guerre de Moulins. Quant à la qualification d'assassins, le Conseil de guerre de Moulins considéra comme assassinat le combat entre les partisans du Coup d'État et les républicains, bien qu'à la mêïne époque, d'autres conseils de guerre aient bien voulu considérer des faits analogues comme faits de guerre civile.

Ajoutons, pour terminer cet épisode du Donjon, que les débats du procès démentent de la façon la plus formelle deux accusations infamantes dirigées dans les journaux de l'époque contre les insurgés.

Des cruautés odieuses auraient été exercées sur MM. de Laboutresse et DoUivier. Ce dernier, accablé de fatigue, aurait voulu s'appuy-?r sur le chambranle d'une porte, et l'un des insurgés lui aurait écrasé les doigts de la main d'un coup de crosse de fusils

Ce fait est complètement faux. Nous avons sous les yeux la déposition de M. Dollivier. Il se plaint d'avoir été traité avec peu d'égards; il reproche à un accusé présent d'avoir été peu convenable avec lui, mais il ne fait pas la moindre allusion à ce coup de crosse qui lui aurait écrasé les doigts. Il n'est pas admissible que M. Dollivier eût tu un semblable trait de barbarie, s'il avait réellement eu lieu.

L'autre accusation, beaucoup plus grave, était dirigée contre M. Terrier.

Au moment où le maréchal-des-logis Lemaire tomba sous le feu des insurgés, le notaire Terrier se serait approché et lui aurait froidement fracassé le crâne à coups de crosse de fusil. Cet acte de férocité inouïe est une pure invention et une atroce calomnie. La preuve évidente ressort d'une pièce du procès. Le rapport médical, émanant d'un médecin qui se trouvait dans les rangs de la gai'de nationale, décrit trèsminutieusement les Llessures du maréchal-des-logis ; il constate que Lemaire fut frappé de deux balles à la poitrine; mais il ne mentionne pas même une contusion à la tête. Le fait, du reste, n'avait été avancé par aucun des témoins entendus dans le procès.

Le beau et riche département de Saône-et-Loire s'était si-

1. Messager de VAllierdu 8 décembre 1851, reproduit par une foule de journaux.

gnalé, en 1848, par ses votes nommant uniformément des représentants de l'opinion démocratique avancée. La résistance aux décrets du 2 décembre n'y tut cependant pas aussi vive que l'autorité n'avait lieu de le craindre et que les républicains n'étaient en droit de l'espérer. Un mouvement insurrectionnel sérieux eût été d'une gravité extrême dans ce département, qui coupe entièrement Jes communications directes entre Paris et Lyon et qui aurait relié les populations ardentes de l'Allier, de la Nièvre d'une part; du Jura et de l'Ain d'une autre.

Les tentatives de résistance qui s'y produisirent furent isolées les unes des autres, peu énergiques et sans consistance.

A Chalon-sur-Saône, quelques conseillers municipaux et plusieurs des hommes influents du parti démocratique se réunirent pour rédiger une protestation. Ils furent arrêtés sans que la population paraisse s'être fort émue.

Une trentaine d'hommes armés partirent du village de Fontaines, se portèrent sur Chagny et voulurent s'emparer de la Mairie. Le maire, M. de Goqueugnot, se défendit k la tête de quelques gardes nationaux. L'un d'eux fut blessé dans la lutte. L'arrivée d'un détachement de dragons, accourus de Ghâlon-sur-Saône, rétablit la tranquillité.

A Tournus, un rassemblement occupa la Mairie, y passa la nuit, mais se dispersa à l'arrivée d'un détachement de troupes. A Louhans, le mouvement, d'abord menaçant, se calma promptement et sans grandes difficultés.

Il n'y eut qu'une seule insurrection réellement sérieuse.

Un démocrate influent dans le pays, M. Dismier, croyant pouvoir compter sur le concours de ses amis politiques de Mâcon, souleva Saint-Gengoux, Sainl-Sorlin elles communes voisines. Il réunit une bande de cinq à six cents hommes armés, entra sans résistance à Gluny et s'achemina vers le cheflieu du département.

L'autorité, avertie de l'approche de la colonne républicaine, envoya à sa rencontre un fort détachement d'infanterie et vingt gendarmes à cheval, ayant eu tête le substitut du procureur de la République, Martin, et le commissaire de police, Pemmejean. Les insurgés furent rencontrés à quelque distance de la ville. Une fusillade vigoureuse ne tarda pas à s'engager, et le rassemblement, chargé à fond par les gendarmes, fut repoussé après avoir perdu quelques hommes tués ou blessés. La population de Mâcon n'avait pas bougé pendant cet engagement.

C'est le rassemblement d'insurgés dont nous venons de parler qui aurait, au dire des journaux napoléoniens de l'époque, extorqué deux mille francs à M. de Lacreîelle et menacé le château de M. de Lamartine, lequel aurait fait demander du secours aux autorités. MM. de Lacretelle et de Lamartine ont démenti publiquement ces allégations.

Le département du Jura vit éclater un mouvement insurrectionnel auquel les mêmes journaux ont donné une importance et un retentissement inexplicables.

La ville de Poligny, chef-lieu d'arrondissement, était complètement dominée par l'opinion démocratique. La nouvelle du Coup d'État y produisit une émotion considérable. Les hommes les plus influents du parti y décidèrent une protestation armée. Il ne paraît pas qu'ils aient attendu aucune impulsion extérieure. Dans la nuit du 3 au 4, le tocsin sonna, le tambour battit le rappel, des bandes de paysans accoururent en armes des communes voisines et se joignirent aux républicains de la ville. La gendarmerie fut désarmée et les autorités arrêtées. M. Ghevassu, sous-préfet, M. Gagneur, receveur, et son fils, M. Outhier, maire, et M. Mauguin, officier en congé, furent ainsi emprisonnés dans la matinée.

Les républicains improvisèrent une administration.

M. Bergère, pharmacien, prit le titre de sous-préfet provisoire; M. Lamy, avocat, celui de maire provisoire, et M. Dorrival, celui de commandant de la garde républicaine.

Les chefs du mouvement firent des proclamations, des appels aux armes, interceptèrent les dépêches, mais ne prirent aucune mesure qui pût donner un but sérieux à cette prise d'armes. Ils parvinrent tôntefois à maintenir dans la ville un ordre relatif très -satisfaisant, eu égardaux circonstances.

Dans la même matinée, quelques rassemblements formés dans les communes de Bray, Sellières, Mouay, Plainoiseau, marchèrent sur Lons-le-Saulnier, chef-lieu du département. Le préfet, M. de Ghambrun, joignit cette colonne et la dispersa sans peine à la tête d'une compagnie de ligne et de quelques gendarmes à cheval. M. Barbier, gérant du journal la Tribune, fut au nombre des prisonniers*.

La nouvelle de cette échauffourée mit le découragement

1 , Voir pour ces faits, la Sentinelle du Jura et le Moniteur du mois (le décembre 1851.

parmi les insurgés de Poligny. Le lendemain, 5 décembre, M. de Chambrun marcha sur cette ville avec une faible colonne. Les chefs de l'insurrection ne crurent pas devoir attendre l'attaque et gagnèrent la frontière suisse. La résistance de Poligny fut ainsi réprimée, sans coup férir, dès le 5 au soir. Une tournée du préfet, suivi de quelques troupes, à Arbois et dans diverses localités voisines, assura le maintien de la tranquillité.

Tel fut ce mouvement auquel la fantaisie des journalistes napoléoniens fit une sinistre renommée. Poligny où, grâce à Dieu, nul ne fut même égratigné, alla de pair avec la sanglante Clamecy. On raconta surtout d'effroyables orgies auxquelles se seraient livrés les socialistes victorieux. C'est principalement au presbytère que ces barbares auraient commis d'affreux excès.

La lettre suivante, adressée par le curé de Poligny au rédacteur en chef de l'Union franc-comtoise, fait justice de ces exagérations :

a Poligny, le 11 décembre 1851.

0 Monsieur le rédacteur,

« Dans le numéro de votre journal du 9 de ce mois, vous publiez un extrait de la 'Sentinelle du Jura^ dans lequel on fait mention d'orgies bachiques commises à la cure de Poligny par les insurgés dans la matinée du k.

a: Pour ne pas aggraver, contre les règles de la justice, la position des inculpés, et dans l'intérêt de la vérité, je proteste contre l'inexactitude de l'article précité en ce qui concerne les insurgés à la cure.

a A la vérité, quelques-uns d'entre eux m'ont prié, dans la matinée du 4, de leur donner quelques litres de vin, mais ils l'ont fait d'une manière honnête, et ils n'en ont pas bu une goutte à la cure.

s Je dois ajouter qu'au milieu des désordres affligeants dont notre ville a été le théâtre, ni leurs auteurs, ni leurs complices n'ont fait la moindre manifestation ni la moindre insulte contre la cure ni contre aucun des membres du clergé de cette ville.

a Je vous prie d'insérer ma réclamation dans votre plus prochain numéro.

a J'ai l'honneur, etc.

a Cretemnet, curé. »

Ajoutons à l'appui de cette lettre ce fait, qu'aucun des citoyens qui avaient pris part à la résistance n'a été jugé en

Conseil de guerre à la suite de l'insurrection de Poligny : preuve évidente qu'aucun crime ou délit de droit commun n'y avait été commis pendant l'insurrection. Un décret présidentiel avait, en effet, déféré à la juridiction des Conseils de guerre tous les crimes ou délils communs commis en concexité avec l'insurrection.

Le premier récit de la Sentinelle du Jura déclarait, conformément à ce que nous avons dit, qu'un certain ordre régna dans Poligny pendant l'insurrection. Ce n'est que plus tard que le journal crut devoir se mettre au niveau des exagérations et des calomnies du moment.

Le départeùient de l'Ain, par lequel nous terminerons ce chapitre, fut le théâtre de quelques mouvements insurrectionnels sans importance et d'une tentative d'entrée sur le territoire français de réfugiés politiques, tentative qui se termina d'une façon tragique.

Une Lande, formée à Bagé-le-Ghâtel, marcha vers Mâcon, mais apprenant en chemin la défaite des insurgés de Siôneet-Loire, elle se dispersa sans avoir rien tenté.

Une autre bande s'empara du bourg de Saint-x^ndré-de- Gocey. Au moment où elle se présenta, les trois gendarmes présents montèrent à cheval, et avec une audace extraordinaire, s'élancèrent le sabre à la main sur les insurgés. Une seule décharge les mit tous trois hors de combat. Us ont survécu à leurs blessures.

Le bourg de Yillars, près de Lyon, se mit au»si en insurrection. Un détachement de troupes y rétablit l'ordre.

Remarquons, en passant, que la grande ville de Lyon conserva, malgré les opinions bien connues de sa population, une tranquillité matérielle absolue. Les formidables dispositions militaires prises par le général Castellane prévinrent toute tentative de résistance et permirent même de détacher des troupes contre les graves insurrections du Midi.

Genève renfermait en 1851 un certain nombre de Français réfugiés politiques*. Plusieurs d'entre eux résolurent d'entrer dans le département de l'Ain pour y soulever la population. Vingt' deux quittèrent Genève et arrivèrent à Seyssel (Savoie), espérant trouver là une embarcation pour ts-averser le Rhône. Un patron de bateau qui leur avait loué le sien, fut arrêté par la gendarmerie à Seyssel (France). D'autre part, les autorités sardes prirent des mesures pour s'opposer à toute tentative de violation de la frontière. Ces contre-temps réunis découragèrent les réfugiés qui retourné-

rent presque tous à Genève. Quatre d'entre eux seulement persistèrent dans leur projet.

Ils se nommaient Pothier, Perrin, Gharlet et Champin. Les deux premiers étaient des sous-officiers du 13^ de li^ne poursuivis pour société secrète ; Gharlet avait été condamné à deux ans de prison, pour pirticipation aux journées de juin 1848 ; Champin était également condamné pour les troubles de Vienne (Isère) en 1849. Pothier, Perrin et Gharlet étaient des jeunes gens de moins de trente ans.

Ils quittèrent Seyssel vers les cinq heures du soir, descendirent le Rhône jusqu'en face du village d'Angleibrt et traversèrent ce fleuve dans une nacelle. Ils abordèrent près de l'église. Deux d'entre eux étaient sans armes, un autre avait un pistolet, et Gharlet, qui étaient ébéniste, yortait sur lui une lime aiguisée, dite a/]uteur,qm sert dans sonétat.

Le brigadier des douanes de Seyssel, prévenu par à es autorités sardes, avait envoyé en embuscade les douaniers Rodari et Guichard, en les avertissant qu'il s'agissait d'arrêter des réfugiés.

A deux kilomètres du fleuve, les douaniers aperçoivent cinq à six individus, ont-ils déclaré, qui venaient ^rs eux. Us leur demandent où ils vont. Geux-ci répondent que, n'étanlpas contrebandiers, ilsne sont pas obligésde leur répondre . Cependant deux d'entre eux se laissent fouiller, et tous enfin consentent ou font semblant de consentir à suivre les douaniers chez leur brigadier. Au bout de cent pas environ, ils arrivent à l'embranchement du chemin,de Guioz, ils essayent de s'enfuir par cette direction. Le douanier Guichard s'en aperçoit ; il leur barre vivement le passage, croise la baïonnette et leur enjoint de le suivre. Les réfugiés se jettent sur lui et sur son compagnon. Guichard, assailli le premier, s^ défend à coups de baïonnette, mais il est bientôt désarmé, reçoit plusieurs coups de lime et des coups de crosse de sa propre carabine. Rodari, qui courait au secours de son compagnon, a le bras cassé d'un coup de pistolet. Gharlet avait été légèrement blessé dans la lutte. Il s'éloigna avec ses compagnons dans la direction de Guloz.

Le douanier Guichard était mortellement atteint. Il eut cependant la force de se relever et d'arriver jusqu'au village. L'autorité, avertie, fit poursuivre les réfugiés par les douaniers et les gendarmes. Gharlet, Pothier et Champin furent arrêtés le lendemain. Perrin s'était noyé en traversant le Rhône à la nage.

Guichard mourut de ses blessures après quelques jours de souffrances. Il a cependant pu déposer, dans l'instruction, et c'est son récit que nous avons suivi. Il crut reconnaître Charlet pour l'homme qui l'avait frappé à coups de lime. Les réfugiés prétendirent que c'était un cinquième compagnon qui aurait échappé aux poursuites. Bien que cette allégation concordât avec les dépositions des deux douaniers, qui avaient vu cinq à six personnes, disaient-ils, elle nous paraît douteuse, puisque les réfugiés ne purent donner ni le nom, ni aucun détail sur celui qui aurait été ainsi le principal acteur dans la lutte.

Charlet, Pothier et Ghampin, condamnés aux travaux forcés à perpétuité, par le Conseil de guerre de Lyon, comme coupables d'assassinat sur la personne du douanier Guichard, virent ce premier jugement cassé et furent renvoyés devant un deuxième Conseil, qui les condamna tous trois à la peine de moit. Pothier et Ghampin obtinrent une commutation de peine. Charlet, plusieurs mois après sa condamnation, fut guillotiné àBelley. Ce malheureux jeune homme montra sur l'échafaud une fermeté et un courage extraordinaires. Son dernier cri fut « vive la République ! »

Nous avons raconté cette affaire avec quelques détails, parce qu'elle a eu un certain retentissement à l'étranger. Un célèbre écrivain exilé a raconté la mort de Charlet avec de graves inexactitudes. Charlet, dont il fait un paysan du Bugey, était né à Londres, de parents français, et, avant le 2 décembre, n'avait jamais mis le pied dans le département de l'Ain. Le douanier n'avait pas succombé aux suites d'un coup de feu, mais bien aux blessures faites par la lime K

Les détails si poignants de l'exécution qui sont retracés dans le livre du grand poëte ne sont pas non plus d'une parfaite exactitude.

Nous avons rétabli la vérité.

D'ailleurs, cette vérité, dans sa simplicité, n'enlève rien à l'intérêt de ce drame. La mémoire de Charlet, guillotiné pour avoir défendu la République, n'en sera pas moins pieusement conservée parmi celles qui doivent demeurer chères et sacrées à la démocratie française.

1 . Voir le premier procès de Charlet, Pothier, ChampiD7 dans la G(M Mie des Tribunaux des 29 et 30 janvier 1852.

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