NIÈVRE — YONNE
Situation de la Nièvre au moment du Coup d'État. — La ville de Clamecy. — Premiers incidents. — Projets d'arrestations. — Les chefs du mouvement. — Mesures de défense. — Début de l'insurrection. — Le maire Legeay. — Fusillade. — Occu][^tion de la Mairie. — Assassinat de M. Mulon. — Soulèvement des campagnes. — Le village de Pousseaux. — Mort de M. Bonneau. — Le curé d'Arthel. — Clamecy dans la nuit du 5 au 6. — Capitulation de la gendarmerie. — Meurtre du gendarme Bidan. — Les insurgés maîtres de Clamecy. — Marche du préfet. — Saisie des caisses. — Proclamation. — Derniers meurtres. — Arrivée de la troupe. — Mort de Cbapuis et de ses compagnons. — La troupe aux Chaumes. — Tentatives pour parlementer.
— Évacuation de la ville. — Les crimes de Clamecy. — Proclamation du préfet. — Arrêté et circulaire de M. Carlier. — Les colonnes mobiles. — Insurrection de Keuvy. — Tentative de meurtre sur le curé.
— Arrivée de la troupe. — Dépêche de M. Ponsard. — Insurrection de Saint-Sauveur (Yonne). — Combats de Toucy et d'Escamps. — La chasse aux rouges.
Il était peu de départements où les idées républicaines eussent trouvé plus de défenseurs nombreux et dévoués que dans celui de la Nièvre. Les votes do ce département pour l'Assemblée constituante et pour la Législative en avaient été la preuve éclatante.
A la fin de 185 i, la situation était excessivement tendue dans la Nièvre. La population des villes et de la majeure partie des campagnes y était presque entièrement acquise aux idées démocratiques les plus avancées. Depuis que la loi du 31 mai avait posé, pour 1852, la redoutable éventualité de la guerre civile, à échéance fixe, des sociétés secrètes, organisées par des hommes du parti républicain avancé, avaient couvert le pays de leurs ramifications. On a peu de rensei-
gnements exacts sur les sociétés secrètes du ceriire de la France. On ne saurait dire si elles obéissaient à une impulsion centrale, et d'où venait cette impulsion. Ge qui est incontestable, c'est qu'elles avaient des affiliés dans les moindres hameaux.
La situation de l'autorité était difficile en présence de cette organisation redoutable. Elle n'avait, en dehors de la force armée, d'autre point d'appui qu'une partie de la bourgeoisie, effrayée du progrès des idées révolutionnaires, tremblant pour sa sécurité, mais incapable de se mesurer avec ses adversaires. Dès le mois d'octobre, des troubles, coïncidant avec ceux du Cher, avaient amené la mise en état de siège du département. Cette mesure, et des arrestations importantes opérées à Xevers et à Gosne, avaient désorganisé le parti démocratique dans ces deux arrondissements et y avaient rétabli un calme relatif.
Il n'en était pas de même dans celui de Glamecy.
La pepulation de cette \-ille s'était scindée en deux camps ennemis, prêts à s'entre-déchirer. Les haines de parti y avaient pris un degré de violence et d'âpreté inconnu dans les grandes villes, où des ressentiments privés se mêlent rarement aux luttes politiques.
Le parti républicain avait pour lui le nombre et l'audace ; le parti réactionnaire avait l'autorité et les positions officielles. La bourgeoisie riche appartenait presque entière i ce dernier parti, et ses terreurs n'avaient pas de^bornes. Elle se croyait menacée des plus affreux excès au jour de la victoire d'ennemis exaspérés par les persécutions dirigées contre eux depuis
Au moment du Goup d'État , la lutte politique était dans toute son ardeur à Glamecy. L'état de siège, des poursuites politiques fréquentes, des condamnations souvent répétées, loin de décourager le parti démocratique , ne faisaient que l'entretenir dans un perpétuel 4tat d'exaltation.
Le sous-préfet, M. Saulnier, arrivé depuis peu de temps à Glamecy, connaissait mal la ville, et n'avait pu y acquérir une grande influencte. Le maire, M. Legeay, était un homm« estimé ; il appartenait au parti conservateur. Le fonctionnaire le plus inlluent était , sans contredit , le procureur de la République, M. Baille-Beauregard. La lutte ardente qu'il soutenait contre le parti démocratique, les fréquentes poursuites qu'il exerçait, sa haine violente contre tout ce qui tenait à la République, l'animosité qu'on lui portait, avaient fait du
procureur de la République le véritable chef du « parti de l'ordre » à Glamecy. Il accueillit avec enthousiasme le Coup d'Ltat. La bourgeoisie riche partagea bientôt ce sentiment. Le premier moment de surgjjise passé, elle ressentit une joie immense de voir se dénouer la crise et se dissiper ses terreurs. Personne ne crut sérieusement que le parti républicain, abattu dans Paris, essayât de lutter à Glamecy, erreur qui amena de désastreuses conséquences.
Le procureur delaFîépublique résolut, dès le 3, c'est-à-dire à la première nouvelle du Coup d'État, de faire a^-rêter et incarcérer les chefs les plus influents du parti républicain. Une liste en fut dressée, et le secret, mal gardé, ne tarda pas à se répandre. Dès le lendemain, tous les intéressés élaient avertis de ce qui les menaçait ^ Avec l'échafaud ou Cayenne en perspective , ils n'hésitèrent pas à affirmer le droit de résister, les armes à la main, à la violation de la Constitution.
Il n'est pas inutile de faire connaître dès à présent quelques-uns des hommes du parti démocratique qui devaient prendre part aux événements ultérieurs.
C'étaient d'abord les Millelot. Millelot père était un homme d'une soixantaine d'années, imprimeur, jug^ au Tribunal de commerce, jouissant de l'estime générale. Son influence était grande dans la contrée , où il avait été l'un des propagateurs des idées républicaines. Il disait plus tard au Conseil de guerre :
« Je me serais cru déshonoré si, en présence de l'article 68 de la Constitution, je n'ayais pas pris les armes. »
Son fils aîné, Eugène Millelot, était le plus énergique des chefs du parti. C'était une nature fougueuse et passionnée, avec une intelligence remarquable et un courage à toute épreuve. Ce jeune homme de vingt-huit ans, petit, blond, délicat, cachait , sous cette frêle enveloppe , une force d'âme extraordinaire. Ses convictions républicaines étaient presque du faratisme. Il devait être le promoteur et, plus tard, l'une des plus nobles victimes de ce tragique mouvement-.
Numa Milletot, son frère, âgé de dix -neuf ans, était un
1 . La réalité de ces projets d'arrestation et leurs conséquences ne font aucun doute. M. Pujo de Lafitole, commissaire du gouvernement, le reconnaît comme une des principales causes de l'insurrection dans son réquisitoire prononcé à l'audience du 13 février 1852 au Conseil de guerre de Clamecy. Voir la Gazette des Trilmnaux de ce mois.
2. Eugène Millelot est mort à Cayenne. Voir, pour son procès et sa condamnation à mort, la note A à l'appendice.
jeune homme enthousiaste, un peu vaniteux , disait-on, causeur, mais plein de courage.
Jean-Baptiste Guerbet, négociant, riche et honoré, homme intelHgent et convaincu, jouissait d'une grande popularité. Il avait eu un grand nombre de voix aux élections de l'Assemblée nationale. Dès ce moment, il était devenu l'un des meneurs influents du mouvement politique. Condamné à quelques jours de prison pour délit politique, il subissait sa peine en ce moment ^
Pierre Séroude, peintre, ancien militaire, était un homme d'action, résolu, énergique.
« Je n'ai fait que mon devoir en prenant les armes, dit-il plus tard au Conseil de guerre *. »
MM. Rouîseau et Moreau étaient deux hommes de loi très- dévoués à leurs opinions, mais peu propres à diriger un mouvement révolutionnaire. lis ne devaient y prendre qu'une part assez restreinte.
Quelques autres citoyens, moins influents que ceux-ci, devaient cependant jouer un rôle très-actif.
Graumier, doni le café était le lieu ordinaire de réunion de la bourgeoisie démocratique; Coquard, qui répondait à l'interrogatoire :
« La Constitution était confiée au patriotisme des citoyens ; elle était foulée aux pieds , je me suis levé pour la défendre'. j>
Denis Kock , dont l'aiiberge était , pour les ouvriers , ce que le café Gaumier était pour les. bourgeois : homme de cœur, du reste, et qui montra autant d'humanité que de bravoure pendant l'insurrection*; Casimir Gonnat, le tanneur; Bazile Guillien, Bretagne, Cornu, Durand-Delune, et d'autres encore, qu'il serait impossible de nommer.
Dans la journée de mercredi, le parti démocratique résolut, après d'assez vifs débats, de garder encore une attitude expectante. La soirée de ce jour, et tout le lendemain, jeudi, furent calmes. Il est vrai que ce calme n'était qu'apparent ; une sourde agitation régnait dans la ville : les travaux ordinaires étaient suspendus, les établissements publics pleins d'hommes dont les visages respiraient tour à tour la colère et l'anxiété. L'autorité, émue de ces premiers symptômes, es-