‹ Paris en décembre 1851Chapitre 51 sur 97 · Moniteur de décembre iSôl, passim · texte numérisé non relu

Moniteur de décembre iSôl, passim

son entre deux feux. Ce qui se passa trois jours après , à Digne, dans des circonstances semblables, permet de croire que si ce pian eût été exécuté avec ensemble, Agen fût tombé au pouvoir de l'insurrection, peut-être sans coup férir. Mais les meilleurs plans du monde ne valent que par l'exécution, et celui-ci devait ôtre a?sez mal exécuté.

L'un des chefs les plus énergiques du parti démocratique, un entrepreneur de travaux publics, nommé Darnospil, se chargea d'amener la colonne de Nérac. C'était un homme dans la force de l'âge, républicain ardent, que de récents procès politiques avaient achevé de pousser parmi les plus exaltés. Le parti réactionnaire le craignait à cause de son audace et de son énergie bien connues.

II partit pour Lavardac, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Nérac, où le parti démocratique dominait. En quelques heures, l'insurrection éclata avec un ensemble terrible. Ce fut une levée en masse. Lavardac, Bruch, Xaintrailles, Barbaste et une foule d'autres communes, virent partir presque tous leurs hommes valides. Ce seul canton fournit près de dix-huit cents hommes. Cette colonne se dirigea aussitôt sur Agen par Nérac. En tête, marchaient, armés de fusils et de faux, deux cents ouvriers des chantiers de Darnospil, hommes résolus et préparés de longue date à l'insurrection.

La petite ville de Nérac était loin de partager les idées révolutionnaires des communes qui l'entouraient. Le « parti de l'ordre » y était en grande. majorité, et la nouvelle du Coup d'État y avait été accueilhe avec satisfaction. L'alarme fut grande quand on apprit la marche des insurgés. Le souspréfet, M. Vignes, de concert avec l'autorité municipale, réunit quelques gardes nationaux et se renferma avec eux dans l'hôtel de la Sous-Préfecture. Toutefois, il n'essaya pas d'interdire l'entrée de Nérac à la colonne de Darnospil. Celle-ci traversa la ville sans s'y arrêter, et sans que les hommes qui la composaient se fussent livrés au moindre excès.

La bande républicaine arriva aux portes d'Agen dans la matinée du jeudi. La garnison était sous les armes ; une partie de la garde nationale s'était réunie ; deux pièces de canon étaient braquées sur les ponts de la Garonne.

Le capitaine de gendarmerie alla reconnaître les insurgés à la tête de quelques chevaux. II poussa sur la rive gauche jusqu'à une certaine distance de la ville. Les insurgés furent rencontrés. Sommés de se disperser, ils répondirent en se

préparant à tirer sur les gendarmes. Le capitaine, qui ne pouvait d'ailleurs charger avec aussi peu de monde, se replia sur Agen.

Cependant, le plan arrêté, la veille, par les républicains avait complètement avorté. Les Ageuais, déconcertés par quelques arrestations, ne bougeaient pas. La colonne de Villeneuve ne s'était pas mise en mouvement. Darnospil seul avait exécuté sa part du programme.

Il attendait pour commencer l'attaque le signal convenu, lorsqu'un émissaire vint à lui : a Agen ne correspond pas, dit cet homme. Tout est manqué pour le moment; il faut vous retirer.»

La nouvelle s'en répandit bientôt dans la bande. Les récriminations, les plaintes, les cris de trahison éclatèrent de toutes parts. Darnospil, désespéré, ordonna la retraite. On sait l'influence d'un premiei; échec sur le caractère français. Ces hommes, partis, la nuit, avec tant d'ardeur, ne fardèrent pas à se débander. Dans la soirée, ils avaient tous regagné leurs villages.

L'occupation de la mairie de Bruch, le lendemain, par une douzaine de démocrates, devant lequels reculèrent près de quarante gardes nationaux, et une tentative sur Sainte- Marie, furent les seuls incidents qui troublèrent encore cette partie du département.

Villeneuve-sur-Lot, dontlacolonne n'avait pasparu à Agen, avait eu cependant son insurrection, et même assez sérieuse.

Le sous-préfet, après avoir essayé d'organiser la défense, avait été obligé de céder aux masses armées qui menaçaient la sous-préfecture.

Il quitta Villeneuve et se rendit à l'ancienne abbaye d'Eysses, maison centrale de détention, qui était gardée par quelques troupes de ligne.

La ville resta près de cinq jours au pouvoir de l'insurrection. La Commission révolutionnaire qui s'était installée à la Sous-Préfecture n'essaya pas même de tenter un mouvement sur Agen. Pour des motifs qu'il nous est difficile d'apprécier, elle crut devoir rester dans l'inaction la plus absolue. Une courageuse jeune femme, épouse d'un des chefs du parti démocratique, venue de Nérac à Villeneuve pour savoir si les républicains de cette ville étaient disposés à tenter quelque chose de sérieux, trouva la Commission dormant d'un paisible sommeil à l'hôtel de la Sous-Préfecture et ne put réussir à la tirer de son apathie.

Toutefois, il y a un fait éminemment honorable à constater au sujet de l'insurrection de Villeneuve. Pendant les cinq jours où la ville resta au pouvoir des républicains, il n'y eut à déplorer aucune espèce d'excès.

Pendant que ces événements se passaient à Agen et à Villeneuve, la ville de Marmande était le théâtre d'une insurrection d'un cachet remarquable , et qui diffère de toutes celles que nous avons racontées jusqu'ici.

A Marmande, les sociétés secrètes ne jouèrent aucun rôle, les socialistes et les démocrates avancés furent relégués au second plan ; la résistance fut l'œuvre presque exclusive de républicains modérés. Ils entourèrent leur résistance de formes légales qui donnent un caractère tout particulier au mouvement marmandais. On eût dit que cette ville, voisine du berceau de la Gironde , tenait à honneur de donner un exemple d'une insurrection girondine.

Marmande est une jolie vjlle de dix mille habitants, située sur la rive droite de la Garonne, à quinze ou seize lieues de Bordeaux. L'opinion républicaine y dominait alors, tant dans la bourgeoisie quedans^le peuple.

La nouvelle du Coup d'État connue le 3 au matin, y produisit la plus vive émotion. Deux réunions des hommes influents du parti républicain eurent heu chez M. Vergues, ancien représentant à la Constituante, et on y décida, non pas une prise d'armes, — on entenJait agir régulièrement, — mais bien une convocation extraordinaire du Conseil municipal.

Il est vrai que ce conseil était en très-grande majorité républicain. Le parti réactionnaire n'y était représenté que par le maire Dufour et quelques membres.

Ce Conseil se réunit donc à l'Hôtel de Ville, dès l'entrée de la nuit, sous la présidence du maire. Un membre déposa une proposition tendant à ce que ce Conseil municipal votât, en exécution de l'article 68 de la Constitution, une résolution de refus d'obéissan:e au Président de la République. Beaucoup de membres du Conseil hésitaient à se lancer dans cette voie. Divers orateurs prirent donc la parole pour et contre la proposition. Les heures s'écoulèrent. Ou dépensa beaucoup d'éloquence sans que la question avançât fort. Le maire, du reste, s'y opposait énergiquement sous le prétexte commode pour des esprits timorés, qu'une telle résolution outrepassait les attributions d'un Conseil municipal.

Cependant, le peuple, en proie à la plus vive agitation,

stationnait en foule sous les croisées de l'Hôtel de Ville. Des orateurs improvisés le haranguaient dans le sens de la résistance. Bon nombre de démocrates accourus des petites villes voisines se faisaient remarquer par leur animation.

Dix heures sonnèrent, le Conseil ne décidait rien. Les nuits de décembre sont froides. Le peuple commence à s'impatienter.

Quelqu'un s'écrie qu'il est honteux que le peuple gèle dans la rue, tandis que ses mandataires bavardent dans une salle bien chauffée.

Un autre dit que les conseillers sont tous des modérés, incapables de prendre une résolution.

Le peuple s'agite, murmure, pousse des clameurs.

Un orateur réclame le silence, et propose que le peuple nomme des délégués qui assistent à la délibération du Conseil , et lui signinent respectueuseiïient les volontés du peuple.

L'idée est adoptée d'enthousiasme. Les délégués sont désignés, tous démocrates prononcés, et ils se présentent au Conseil. On ne pouvait guère refuser de les admettre.

Leur présence eut un effet merveilleux. La délibération qui menaçait de s'éterniser fut promptement close. L'un des membres rédigea une résolution par laquelle le Conseil municipal de la ville de Marmande, vu l'article 68 de la Constitution, déclarait le Président de la République déchu de ses fonctions et lui refusait obéissance. Tous les^conseillers, si indécis naguère, signèrent, excepté le maire qui refusa son adhésion.

Avant minuit, l'un des délégués, M. Petit-Laffitte, du ]\Ias-d'Agenais, s'emparait de la résolution et en donnait lecture au peuple qui couvrait d'applaudissements ses délégués.

Ls lendemain, il s'agit de faire exécuter la résolution. Une députation, composée de MM. Vergues, Laffiteau, Mouran aîna et Baccarisse, se présenta au sous-préfet Pelline, lui signifia la résolution du Conseil et le mit en demeure de se prononcer. Le sous-préfet, s'il faut s'en rapporter à sa déposition devant le Conseil de guerre de Bordeaux, répondit qu'il ne reconnaissait pas une délibération illégale et arrachée par la pression, ajoutant, du reste, qu'il approuvait hautement les décrets du Président de la République. Les députés prirent acte de cette déclaration et annoncèrent que le Conseil aviserait.

FROYINCE. 4

Le sous-préfet avait déclaré précédemment ne pas s'opposer, dans l'intérêt de l'ordre, à la réorganisation de la garde nationale dissoute depuis quelques mois.

En attendant, il convoquait à Marmande toutes les brigades de gendarmerie de l'arrondissement et cherchait à organiser la défense de l'autorité. Fait à noter, la garde nationale de Gocumont, hourg tout dévoué au <c parti de l'ordre, y> se mit en marche pour aller au secours du sous-préfet. Malheureusement, les vaillants partisans de l'ordre de Gocumont n'arrivèrent à Marmande que pour y être désarmés par l'émeute, sans même avoir eu l'honneur de brûler une amorce ' .

Le jeudi soir, le Conseil se réunît de nouveau. Le premier pas, le seul qui coûte, était fait; la discussion ne fut pas longue. Le Conseil prononça donc promptement la destitution du maire, la déchéance du sous-préfet et la révocation de quatre membres qui s'étaient abstenus d'assister à la séance de la veille. Il s'adjoignit, pour les remplacer, MM. Moreau, Mouran aîné, Gergerès et Baccarisse.

Ce fut son dernier décret. Le lendemain, il remit pleins pouvoirs à une Commission des trois membres et disparut de la scène.

Cette Commission était composée de MM. Vergnes , Goyneau et Mouran aîné. M. Vergnes présidait.

Dès ce moment les choses marchèrent vite. M. Vergnes signifia au sous-préfet qu'il était relevé de ses fonctions. Celui-ci se retira et partit pour Bordeaux avec l'ingénieur Joly. La lieutenant de gendarmerie Flayelle se retira égalelement avec trente-cinq gendarmes à cheval, d'abord à Couthures, puis à la Réole (Gironde).

Peu après, l'ancien commandant de la garde nationale Baccarisse présidait à la distribution au peuple de huit à neuf cents fusils qui se trouvaient à la sous-préfecture. La chose se fit dans le plus grand ordre, contrairement à ce qui a été raconté. Il y eut, toutefois, un acte de pillage. Quelques individus tuèrent et plumèrent les volailles du sous-préfet, mais ils ne les mangèrent pas; M. Vergnes fit mettre ces maraudeurs en prison.

L'un des premiers actes de la Commission fut la nomina-

1. Nous puisons tous ces curieux détails dans le compte rendu trèscomplet du Procès de Peyronni devant le Conseil de guerre de Bordeaux, inséré dans la Gaz-ette des Tribunaux du 15 janvier 1852 et numéros suivants.

tion de rancîen chef d'escadron Peyronni au commandement supérieur des gardes nationales de l'arrondissement.

M. Peyronni était un ancien et brillant officier de cavalerie qui avait servi en Afrique de la manière la plus distinguée. Il était officier de la Légion d'honneur.

En 184^, il avait quitté le service à la suite d'un différend avec le colonel, depuis général de division Youssouf. Ses opinions le rattachaient au parti républicain le plus modéré. Il s'était montré fort hostile aux idées sociaUstes.

0 J'accepte, dit-il, en prenant le commandement, pour l'exercer en homme d'honneur, pour défendre la Constitution et pour faire fusiller la canaille si elle voulait se porter à des actes coupables'. :»

Quelques instants après, il répétait en présence du peuple armé :

ce Si quelqu'un parle de pillage, je lui passe mon sabre à travers le corps *. y>

Tel était l'homme qu'un de ces personnages qu'on ne qualifie pas, républicain exalté devenu réactionnaire non moins exalté, représentait dans un document destiné à éclairer la justice, et reproduit par une foule de journaux, comme une sortfe de chef de bandits à la physionomie farouche, qu'il comparait tour à tour à Garibaldi et à Mina, parcourant les rues de ]\Iarmande à la tête d'une bande hideuse, hurlant : Vive la guillotine ! mort aux riches ^ !

M. Peyronni n'était peut-être pas même un répubHcain d'opinions bien arrêtées. Quelques semaines après, devant le Conseil de guerre de Bordeaux, il se déclarait prêt à bénir le Coup d'État, cet Austerlitz de la politique, *.

La Commission révolutionnaire fit afficher dans la journée du vendredi la proclamation suivante que nous extrayons des pièces du procès Peyronni ^ :

1. Déposition de M. Hannat au procès de Peyronni. (Voir la Ga;S!ette^ des Tribunaux à\i 15 janvier et numéros suivants.)

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