‹ Paris en décembre 1851Chapitre 53 sur 97 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

Investi du commandement des forces républicaines de l'arrondissement de Marmande, j'invite tous les citoyens à s'armer dans chaque commune pour protéger l'ordre et la loi.

La ConstitutiDn doit être la loi des lois, juscju'à ce que le peuple en ait décidé autrement dans sa souveraineté.

Chaque commune, après s'être organisée pour sa défense intérieure, enverra de suite à Marmande, chef-lieu de l'arrondissement, tous les citoyens disponibles.

Le commandant des gardes nationales de r arrondissement^

Peyronni.

Marmande, le 5 décembre 1851.

De nombreuses colonnes de paysans affluèrent en ville toute la journée.

La compagnie d'artillerie de la garde nationale fut convoquée et chargée de confectionner des cartouches et des boîtes à mitraille. Marmande possédait deux pièces a'artillerie de campagne qu'il était facile de mettre en état de service. Peyronni s'occupa avec activité de l'armement de la ville. La garde nationale fut, plusieurs fois, appelée aux armes et manœuvra sous ses ordres avec un ensemble remarquable.

La journée du vendredi et celle du samedi se passèrent ainsi. Nul excès d'aucun genre ne fut commis. L'énergie de Peyronni et, sans doute, plus encore, l'honnêteté du peuple, contribuèrent à cet heureux résultat.

On ne peut s'empêcher de reconnaître que les modernes girondins de Marmande montrèrent, dans ces circonstances, une modération et une haine des excès fort honorables et et tout "à fait dignes de leurs ancêtres politiques. Mais il faut avouer qu'ils furent comme eux de pauvres révolutionnaires.

Ils ne virent pas que leurs mesures de défense de la Constitution, leurs préparatifs belliqueux, leur luxe de fusils, canons, boites à mitraille, pour se borner à parader dans les rues de Marmande, touchaient presque au ridicule.

Ou l'on se tait, ou l'on s'insurge tout de bon, dit la logique révolutionnaire.

L'instinct du peuple ne s'y trompait pas. Dès le vendredi soir, on parlait déjà de trahison dans les groupes du parti avancé. On disait hautement qu'on ne comprenait pas pourquoi Peyronni ne marchait pas sur Bordeaux ou sur Agen.

On a vu au commencement de ce chapitre quelle était la situation de Bordeaux en ce moment. Le sous-préfet de Marmande arrivé pour demander du secours n'avait pu obtenir un seul détachement. Le général ne trouvait pas ses forces sufûsantes contre un mouvement sérieux dans la ville. L'arrivée de Peyronni dans la journée ou la soirée du 6 avec quatre mille hommes, dont beaucoup très-bien armés et deux pièces de canon, eût peut-être acquis Bordeaux à la cause répubhcaine.

Les chefs de l'insurrection de Marmande ne semblent pas avoir soupçonné cela. Peyronni s'est vivement défendu au Conseil de guerre d'avoir eu la pensée de marcher sur Bordeaux. On peut parfaitement l'en croire sur parole. Tout entier à ses répugnances pour les démocrates avancés et aux

craintes que lui inspiraient, bien à tort, les dispositions du peuple, son unique souci fut le maintien de l'ordre. Il ne vovait partout que pillards, ce qui est d'autant plus caractéristique qu'aucun des témoins entendus au procès n'a rapporté la moindre tentative ni la moindre menace d'excès de ce genre. Du reste, ancien officier de l'armée régulière, M. Peyronni avait, comme touslesmilitaires,peude confiance dans le courage sans uniforme. Des émissaires venus de la Réole, Langon, etc., le pressaient de marcher en avant. H se récria contre un tel projet.

Le samedi, il congédia les paysans venus de tous les points de l'arrondissement. Le peuple et les démocrates avancés étaient furieux. La faiblesse de cet homme peraonnellement si brave les surprenait et les indignait. Il couvait là un orage contre Peyronni que la première occasion allait faire éclater.

Les déj^ches télégraphiques annonçant la répression de la résistance à Paris étaient bien parvenues jusqu'à Marmande, mais on n'avait pas voulu y ajouter foi. Le dimanche, arrivèrent des journaux et des lettres ne laissant aucun doute à ce sujet. La Commission apprit également dans la soirée que le général, comptant désormais sur la tranquillité de Bordeaux, détachait contre Marmande un bataillon d'infanterie, un escadron de cavalerie et deux canons.

L'infanterie remontait la Garonne en bateau à vapeur, la cavalerie et l'artillerie arrivaient par terre.

La Commission fut atterrée de ces nouvelles ; Peyronni plus que tout autre. Il insista pour qu'on les cachât au peuple : a Si ces furieux l'avaient su, disait-il plus tard au Conseil de guerre, ils auraient barricadé la ville et se seraient défendus à outrance. »

M. Peyronni avait une répugnance singulière pour les barricades.

Des ouvriers en avaient commencé une sur le pont de la Garonne.

— Cela me fit voir à quelle sorte de gens j'avais affaire ! dit-il aussi, plus tard.

La Commission, après avoir décidé qu'elle cacherait les nouvelles au peuple et ferait en sorte de ne pas résister, se sépara et alla se coucher.

De semblables choses restent rarement secrètes. Le bruit de la marche des troupes et des mauvaises nouvelles reçues se répandit en ville. Le peuple, déjà irrité contre ses chefs,

ne peut se contenir. C'est une véritable explosion de fureur. La foule réunie sur la place s'agite avec violence.

— Nous voulons nous battre ! Où sont les chefs ! crie-ton de tous côtés.

Les chefs dormaient, il était deux heures après minuit.

Peyronni est un lâche ! c'est un traître! disent les uns.

Non, c'est un brave ! il marchera ! répliquent d'autres.

Un rassemblement exalté court à la maison de M. Yergnes. Celui-ci s'éveiUe au bruit des clameurs, ainsi que Peyronni, qui était couché chez lui. L'un et l'autre se lèvent, et le peuple les entraîne à la Mairie.

Peyronni veut parler; on l'écoute. Il essaye de faire comprendre l'inutihté de la résistance. Une explosion de cris de colère et d'injures couvre sa voix.

Vous êtes un lâche ! Nous voulons nous battre ! Vous

nous ave? excités et vous nous abandonnez !

Un petit jeune homme qui se faisait remarquer par son exaltation dirige un pistolet sur la poitrine de Peyronni en lui criant :

— Tu marcheras, ou tu es mortel

Peyronui sentait son sang de vieux soldat bouillonner dans ses veines. Il prend tout à coup sa résolution. Il paraît sur le perron de la Mairie :

— Vous voulez vous battre, eh bien! soit, nous nous battrons, dit-il. Aux armes !

La foule applaudit avec fureur et se disperse en criant aux armes! Le tocsin sonne, les tambours battent la générale En moins d'un quart d'heure plus de huit cents hommes armés se forment en colonne sur la place. Peyronni monte à cheval, il met le sabre à la main, commande et semble avoir retrouvé tout son ascendant. Vergues, Goyneau, Mouran, prennent chacun un fusil et se placent dans les rangs du peuple. Peyronni donne le signal. Toute la masse s'ébranle fcur la route de Bordeaux, chantant la Marseillaise avec un formidable ensemble.

M. Peyronni était très-probablemÊUt de bonne foi lors-

1. — Mais enfin, quel était donc ce petit diable? demandait le président du Conseil de guerre à plusieurs témoins déposant de cette scène.

— Je n'en sais rien, monsieur, je ne connaissais personne parmi tous ces furieux, répondait le malheureux Peyronni.

(Voir, pour tous ces détails, le procès Peyronni dans la Gazette des Tribunaux du 15 janvier 1852 et numéros suivants.)

qu'il avait dit : « Eh bien ! soit, nous nous battrons! » De semblables mouvements ne se calculent guère. Mais le naturel revint bientôt. Une fois hors de la ville, il se dit que c'était un excellent résultat d'avoir entraîné hors de Marmande cette population exaltée, et il n'eut plus d'autre souci que d'éviter cette rencontre qu'il était censé aller chercher. Au lieu de continuer de marcher sur la grande route de Bordeaux, il fit prendre à sa colonne la traverse de Sainte- Bazeille. Il comptait ainsi éviter la troupe. Mais l'implacable hasard lui réservait une surprise cruelle. M. le sous-préfet Pelline, venant de La Réole en avant-garde, avait pris la même traverse avec huit ou dix brigades de gendarmerie.

A l'issue du bourg de Sainte-Bazeille, le citoyen Séré- Lanauze, qui marchait en tête avec les éclaireurs marmandais se replia vivement en annonçant l'approche de la cavalerie.

Une colhsion était inévitable. Le petit escadron s'avançait au grand trot. Peyronni fit masser ses hommes des deux côtés du chemin et sur le chemin même.

Voici comment il a lui-même raconté ce qui suivit ^ :

« J'entendais la cavalerie sans la voir, à cause du brouillard. Je criai : « Qui vive ! » Un feu de peloton, dont une balle traversa ma casquette, fut la seule réponse. Je me retournai vers mes nommes et je criai : « Feu! » J'étais enroué; on ne m'entendit pas. Les tambours battirent la charge. Je tirai mes deux coups de pistolet, et j'agitai mon sabre en criant : « Feu I tirez donc! » C'est alors que la fusillade s'engagea. Quand le nuage de fumée se fut dissipé, j'aperçus que ce que j'avais pris pour tout un escadron n'était qu'un détachement de gendarmes qui fuyaient devant nous. »

Le sous-préfet et le lieutenant Flayelle ont affirmé que la gendarmerie n'avait pas commencé le feu. Quoi qu'il en soit, la fusillade des gardes nationaux républicains avait eu un effet terrible.

Le lieutenant, le maréchal des logis Gardette et sept à huit gendarmes étaient blessés. Les chevaux des autres se cabraient et emportaient leurs cavaliers sur la route de La Réole. •

Le lieutenant,' resté à cheval malgré sa blessure, eut beau-

1 . Interrogatoire de Peyronni au Conseil de guerre de Bordeaux. Ga- %me aes Tribunaux du 13 janvier et numéros suivants.

coup de peine à rallier une dizaine de ses gendarmes avec lesquels il gagna le bord de la Garonne.

Les Marmandais étaient satisfaits, ils avaient brûlé quelques cartouches. Peyronni s'empressa de leur faire prendre la route de Gastelnau qui conduit dans l'intérieur des terres.

Une heure après, l'infanterie qui arrivait en bateau à vapeur, débarquait non loin de Sainte-Bazeille et occupait le bourg. Les Marmandais étaient déjà loin.

Une odieuse scène venait d'attrister cet endroit. Après le départ de la colonne marmandaise, le maréchal des logis Gardette était resté sur la route étendu sans mouvement. Deux ou trois traînards de Marmande, parmi lesquels un fou ou idiot nommé Planazet, avaient frappé le malheureux militaire à coups de sabre. L'idiot lui avait porté plusieurs coups de broche. Gardette avait fait le mort pour échapper à ces misérables. Quelques braves gens accoururent et le portèrent à la Mairie de Saint-Bazeille. L'idiot était resté stupidement debout a côté de Gardette, sa broche à la main. Le maréchal des logis a survécu à ses blessures. Cet incident, grossi, amplifié et défiguré convenablement, a servi à transformer les gardes nationaux de Marmande en une hideuse bande de Jacques.

La troupe se porta aussitôt sur Marmande. Assez mal renseignée par les gens du pays, elle s'attendait à une vive résistance. On tourna la ville pour éviter les canons que l'on croyait braqués sur l'avenue de Bordeaux, et l'on entra par la route de Tonneins. La ville, désertée par la majeure partie de sa population valide, était dans le calme le plus complet.

Cependant la troupe de Peyronni arriva dans la journée h Gastelnau, déjà fort diminuée par les désertions. Trois ou quatre cents hommes y campèrent dans la nuit du 8 au 9, et achevèrent de se dissoudre le lendemain.

L'ordre matériel ne tarda pas à se rétablir dans ce département si agité. L'état de siège avait déjà été proclamé. Il y fut appliqué dans toute sa rigueur.

Le mercredi, le chef de bataillon Bourrely, nommé commandant de l'état de siège, faisait afficher la pièce suivante :

LE MINISTRE DE l' INTÉRIEUR A JIM. LES GÉNÉRAUX.

Toute insurrection armée a> cessé à Paris par une répression vigoureuse; la même énergie doit avoir partout les mêmes effets. Les bandes qui apportent le pillage , le viol et l'incendie se trouvent hors des lois. Avec elles on ne parlemente pas, on ne

fait pas de sommations, on les attaque et on les disperse. Tout ce qui résiste doit être fiisillé, au nom de la société ea légitime défense.

Des ordres sont donnés en conséquence.

Le commandant militaire,

BOURP.ELY.

Agen, le 10 décembre 1851.

Des colonnes mobiles parcoururent tout le pays, réinstallant les autorités; opérant le désarmement et faisant de nombreuses arrestations.

Le nombre des fugitifs cachés dans les fermes et les bois fut grand pendant quelque temps encore. Le 25 décembre, le général le Pays de Bourjolly écrivait :

« Je rappelle à tous les chefs de colonne mobile et aux commandants militaires des départements en état de siège, l'ordre déjà donné de fusiller sur-le-champ tout individu pris les armes à la main.

« Publié à Agen, le 27 décembre 18Ô1. »

Un arrêté du commandant Bourrely avait prévenu tous les individus qui donneiraient asile aux insurgés fugitifs, qu'ils seraient considérés comme complices de l'insurrection et traités comme tels. Cet arrêté ne resta pas une lettre morte, On en trouve la preuve dans l'article suivant de la Gazette des Tribunaux du 8 janvier 1852 :

c Une première sanction vient d'être donnée à l'arrêté de M. le commandant Bourrely concernant les receleurs. Dans la soirée du 2 de ce mois, les gendarmes de Lavardac ont arrêté le nommé Bertrand Fournier, charpentier et aubergiste, commune de Nérac, qui recelait chez lui le nommé Jean Dufaure, insurgé. »

Toutes ces mesures de terreur atteignirent pleinement leur but. L'ordre et la tranquillité ne tardèrent pas à être absolus. Le vote du 20 décembre eut lieu avec calme et donna une grande majorité en faveur des décrets présidentiels.

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