Maquan. -- Insurrection du Var, page
Des émissaires partirent de toutes parts pour hâter l'insurrection.
Elle avait éclaté à la Garde -Freynet et à Vidauban dans cette même journée du 4. Le jeudi et le vendredi, une foule de villages se levèrent en masse. Mayons, le Ganet,Pignatis, Fonfaron, Flassans , etc., envoyèrent au Luc tous leurs hommes valides.
Ces populations provençales, si vives, si théâtrales, préludaient à la guerre civile avec une étrange gaieté.
« Des femmes excitent leurs maris et leurs pères, dit M. Maquan ; il en est, parmi elles, qui se oarent comme pour un jour de fête. Leur jeunesse ne semble trouver des sourires que pour réveiller les plus odieuses passions. »
Le désordre était grand. Chacun commandait; ce mouvement, par sa spontanéité même, semblait défier toute direction.
La gendarmerie fut désarmée le 5 au matin, et les gendarmes conduits en prison. Le ma're, Gilly, et le directeur de la poste, Amalric, furent arrêtés peu après. La plupart des fonctionnaires ne tardèrent pas à partager leur captivité, le percepteur Gaors, le receveur de l'enregistrement Porre,etc.
A ces arrestations plus ou moins justifiables, s'en ajoutèrent d'autres que l'on ne saurait s'empêcher de blâmer. Plusieurs particuliers, légitimistes pour la plupart, le vieux comte de Golbert, son neveu et ses domestiques, MM. Einesy, médecin, Blanc, huissier, Giraud, Martel, Désiré, propriétaires, etc., furent saisis et emprisonnés.
C'était mal préluder à la défense légale de la Constitution que de se livrer à des arrestations arbitraires, d'autant plus inexcusables que les citoyens incarcérés n'avaient fait aucun acte formel d'adhésion au Coup d État.
De semblables excès se produisirent à la Garde-Freynet.
Une émeute récente y avait fait détacher une brigade de gendarmerie supplémentaire. Onze gendarmes y furent arrêtés le 4 au soir. Le lendemain, MAL Gourchet (Charles), ancien juge de paix, Gourchet (Désiré), directeur de la poste, et son fils, Tournel, percepteur, Guillabert, négociant, Dubois, id., Pannescorce, Voiron, propriétaires, le garde champêtre, le facteur, étaient également arrêtés et emprisonnés.
Les paysans de Mayons avaient arrêté leur curé.
Ceux de Vidauban se bornèrent à désarmer la gendarmerie
Le 4, le 5 et le 6, tous les courriers fnrent interceptés,
les dépêches saisies et ouvertes. Les diligences ne purent continuer leur marche, qu'en se munissant de laissez-passer de la Commission révolutionnaire. Il arriva, à la poste de Marseille, des feuilles régulières du bureau du Luc, signées Boucher, gérant provisoire, au nom du peuple souverain.
Ajoutons que les arrestations racontées plus haut furent les seuls excès qu'on eut à reprochar aux insurgés. Aucun meurtre, ni aucun vol ne souillèrent cette Jacquerie.
Brignoles, cî'ef-lieu d'arrondissement, renfermait une population moins prononcée que celle dont nous venons de parler, mais en majorité républicaine Les hommes influents du parti démocratique de cette ville n'avaient voulu, dit-on, avoir aucun rapport avec les sociétés secrètes, et ne paraissaient pas disposés à prendre l'initiative d'une résistance armée.
Le 3, on avait décidé que le parti prendrait une altitude expectante et attendrait l'exemple de Marseille. La soirée et la journée du jeudi avaient été assez calmes, lorsqu'arriva, de Marseille, le journaliste dont nous avons dit un mot.
C'était un rédacteur du Peuple, jouissant d'une certaine popularité. Il s'appelait Camille Duteil.
Une nouvelle réunion démocratique, présidée par lui, eut lieu dans la rmit du 4 au 5, au café du Cours, Il proposa avec chaleur l'insurrection immédiate. Un démocrate brignolais très-distingué, M. Constant, combattit vivement sa proposition. Duteil entraîna la majorité, et la prise d'armes fut résolue. Il est à noter, qu'aussitôt la résolution prise par la majorité de ses amis, M. Constant n'hésita pas à soutenir le mouvement aussi énergiquement que possible.
A sept heures du matin, uu rassemblement de sept à huit cents hommes se forma sur le cours et se rendit à la Mairis, au chant de la Marseillaise. Les gardes nationaux réactionnaires, auxquels divers journaux ont fait 1 honneur d'attribuer la répression du mouvement, ne brillèrent que par leur absence. Les insurgés nommèrent une Commission municij.ale composée de républicains modérés. La Commission déclara l'arrindistement de Brignoles en état de résistance, et ne prit, du reste, aucune mesure importante. Elle se borna, jusqu'au 8, à maintenir l'ordre qui ne fut troublé par aucun excès.
Presque tout l'arrondissement imiîa l'exemple du cheflieu. Basses et Saint-Zicharie s'armèrent le 5. Saint-Maximin fut envahi par plus de cinq cents hommes armés, venus
des communes de Brue, Seilîon, Ollières; le maire Honorât *fut obligé de se démettre de ses fonctions. Trurvès et Barjols s'insurgèrent aussi. Une colonne venue de Barjols occupa Gotignac, petite ville, où le parti légitimiste, très-nombreux, fit quelques timides essais de résistance. Une foule de villages prirent part au mouvement.
Ce soulèvement de l'arrondissement de Brignoles aurait pu devenir grave. Un chef intelligent qui aurait réuni les quatre ou cinq mille hommes armés qui s'étaient levés, eût pu, en descendant sur Aubagne, par les gorges de Saint- Zacharie, menacer Marseille et retenir, dans les Bouchesdu-Bhône, les troupes qui furent détachées contre les départements voisins. Il ne paraît pas que la Commission brignolaise y ait songé. Quant à Camille Duteil, qui devait prendre le titre pompeux de général, il ne possédait que peu d'autorité à Brignoles, et, en eût-il eu davantage, il est trèsdouteux qu'il eût su en user.
Pendant ces deux jours, il s'était passé au chef-lieu du département, des événements qui devaient avoir une influence grave sur le mouvement.
Dès le 3, un ancien représentant à la Constituante, trèsinfluent dans le pays, se présentait au parquet et demandait le procureur de la république. Ce magistrat était absent et remplacé par le substitut, M. Niepce. Le représentant, pâle d'émotion, lui dit d'une voix émue :
« Vous savez, monsieur, ce qui se passe; la Constitution est violée... Je vi-' s savoir si le parquet a donné des ordres pour que M. le préfet soit arrêté sur-le-champ, comme complice du crime de haute trahison, en faisant afficher les proclamations du Président. »
La réponse du substitut dissipa les illusions du trop confiant constituant qui sortit après quelques instants de conversation *.
La journée du jeudi fut orageuse. L'agitation était devenue de plus en plus vive. La troupe menaça de faire feu, et la gendarmerie chargea au galop pour dissiper les groupes formés sur l'esplanade de la Préfecture.
M. de Romand venait de recevoir la dépêche du Luc, lui signifiant officiellement la résistance de cette ville au Coup d'Etat. Son irritation était extrême, et il pressa vivement le
1. Nous empruntons cette anecdote à M. Maguan. (Voir Insurrection du Yar, page 73.)
commandant de la garnison, Mougin, de marcher aussitôt sur l'insolente commune. Le chef militaire s'y refusa. U fit comprendre l'imprudence qu'on commettrait, eu laissant Draguignan dégarni se soulever en l'absence de la troupe, et mettre ainsi la colonne entre deux feux.
Il y avait à Draguignan un Comité directeur du parti démocratique, dont le chef était un jeune avocat, M. P.., Il se montra très-opposé à l'insurrection. Il y eut à ce sujet de Tiolentes discussions. Plusieurs de ceux qui n'auraient pas pris l'initiative du mouvement se croyaient obligés d'honneur de soutenir leurs amis déjà compromis. M. P... ne fut pas de cet avis. Il finit par se retirer en envoyant à l'arrondissement de Grasse et aux cantons nord du département l'avis de ne pas bouger *.
Cette détermination influa beaucoup sur la marche de l'insurrection. Draguignan ne fut pas sérieusement menacé. L'arrondissement de Grasse ne fut troublé que par un appel aux armes du docteur Provençal, à Gagnes, sur la frontière sarde. Des cantons nord de Draguignan, celui de Fayence s'insurgea seul, malgré le mot d'ordre ; mais ce mouvemeni ne fut pas sérieux.
Le vendredi, un Comité, composé de chefs subalternes, essaya de remplacer celui que l'abstention de M. P... avait désorganisé. 11 ne put y réussir, les hommes qui le composaient étant tout à fait sans influence.
Ce jour-là, l'émeute devant la Préfecture fut encore plus violente que la veille. La foule prenait l'attitude la plus. hostile ; le clerc d'avoué Brunet ^ criait aux armes ! et la gendarmerie avait beaucoup de peine à disperser les groupes.
C'est en ce moment que la Société de Saint-Martin, composée de cléricaux et de légitimistes, s'organisa en garde nationale et alla renforcer les défenseurs de la Préfecture.
Cependant, les colonnes du Luc et de la Garde-Freynet avaient décidé , après beaucoup d'hésitation et de temps perdu, qu'elles marcheraient sur Draguiguan. Elles firent leur jonction à Vidauban, au milieu d'un enthousiasme et aussi d'un désordre extraordinaires.
La colonne de la Garde-Freynet avait un aspect redcu-
1. M. Maquan raconte aussi ce fait. — M. P.... n'en fut pas moins exilé.
2. M. Maquan s'amuse fort de ce Brunet dans son livre. U lui a fait une sorte de renommée tiéroï-comique.
table. Elle était formée d'ouvriers en liège, de paysans, bûcherons, charbonniers et chasseurs des forêts des Maures. Ces hommes ignorants, rudes, intrépides, indépendants, avaient embrassé les idées républicaines sans trop les comprendre peut-être, mais avec une ardeur extrême. Ils formaient le plus solide noyau de l'insurrection.
Avec eijx marchait une autre colonne venue de Saint- Tropez, Grmaud, Cogolin, Gassin, etc. Elle était commandée par M. Gampdoras, chirurgien à bord du Pinuouin, de la marine de l'Etat. Le docteur Campdcras avait quitté son navire, recueilli une quarantaine d'hommes à Saint- Tropez et enlevé les armes qui se trouvaient à la Mairie de Gassin. Là, il avait été rejoint par trois ou quatre cents hommes venus de Grimaud et Cogolin. Gtitte colonne était conduite par le citoyen Ferrierque les insurgés avaient nommé, la veille, maire de Grimaud. Mme Ferrier, belle jeune femme enthousiaste de la liberté, avait suivi son mari. Elle marchait en tète des insurgés portant le drapeau rouge, drapée dans un manteau bleu doublé d'écarlate, le bonnet phrygien sur la tête. Lorsqu'elle entra, ainsi vêtue, à Vidauban, cette foule provençale, amoureuse de tout ce qui est excentrique, pompeux ou théâtral, applaudit à outrance la nouvelle déesse de la Liberté *.
Ces rassemblements, qui montaient à près de trois mille hommes, passèrent à Vidauban la nuit du 6 au 7. Cette foule bruyante, mais bien intentionnée, ne commit aucun excès.
Les chefs tinrent conseil et débattirent le projet d'attacfue sur Draguignan. Il était un peu tard pour cette détermination. Le colonel Trauers et le préfet Pastoureau quittaient Toulon, cette nuit même, avec quinze compagnies du 50* et trente cavaliers. Ils pouvaient arriver à Draguignan le 8, et, les insurgés incapables d'enlever la Préfecture gardée par sept cents hommes de ligne et les gardes nationaux volontaires, auraient été pris entre deux feux et infailliblement écrasés. L'insurrection de l'arrondissement de Grasse et celle des cantons nord faisant défaut, les républicains étaient forcés de renoncer à tout projet d'attaque sur le chef-lieu.
Il ne leur restait guère que deux partis raisonnables à prendre.
l. Les époux Ferrier se sont réfugiés aux États-Unis, ou M. Ferrier était naguère officier dans l'armée fédérale.
Le premier eût été de revenir en masse au Luc, de s'y retrancher, et, grâce à la force de la position, d'y attendre l'attaque. La colonne de troupes, marchant sans artillerie, n'aurait pu emporter un pareil poste pour peu qu'il eût été défendu courageusement. Un échec de la troupe aurait eu pour conséquence d'amener sur Draguignan bloqué toutes les populations insurgées du nord-ouest du département, et, en même temps, de doubler le nombre des insurgés par le soulèvement des alentours de Toulon.
Le deuxième parti était de quitter la route de Toulon à Draguignan et de se porter sur le nord-ouest, vers Salernes, pour y rallier les insurgés de cette contrée et de tous ceux de l'arrondissement de Brignnles. On pouvait ainsi, avec un peu de résolution, prolonger la lutte dans ce pays de montagnes et donner la main aux démocrates des Basses- Alpes, département qu'on savait en pleine insurrection.
Cette détermination avait cependant de graves inconvénients. Les républicains abandonnaient les Antons, foyers de l'insurrection, dégageaiert Draguignan, et, par un mouvement oblique qui ressemblait fort a une fuite devant la troupe, risquaient d'ébranler le moral de leurs bandes.
On discutait cette seconde résolution, qui paraissait la plus praticable, lorsqu'arriva de Brignoles, M. Camille Duteil.
11 arrivait à franc étrier pour prendre le commandement de l'insurrection.
Il était assez connu dans le Var comme journaliste. En arrivant à Yidauban, il se donna comme envoyé par le Gomité de Marseille, pour prendre le commandement en chef des forces insurgées. *
« Il faut, dit-il, former une véritable armée démocratique. »
Et il se propesa pour général.
Les premiers chefs de l'insurrection crurent avoir trouvé un homme capable et résolu. Ils abdiquèrent leurs prétentions personnelles, et Camille Duteil fut proclamé général en chef de l'armée démocratique du Var».^
1. Dans ma première édition j'ai été par trop sévère pour ce pauvre Camille Duteil, qui n'était pas, m"a-t-on assuré depuis, un homme sans mérite. J'avais peut-être trop facilement partagé l'impression ce beaucoup de ses anciens compagnons de malheur du département du Var. Je
On raconte dans le pays que quelques heures après, arriva près de Vidauban, une Lande d'in&urgés venant de Saint-Raphaél, près de Fréjus.
Elle était commandée par un homme de beaucoup d'esprit, M. H.... On lui apprend que le citoyen Camille Dute vient d être nommé général de l'insurrection.
«c Camille Duteii, général! s'écrie M. H.... ; je connais l'homme, mes amid ; retournons chez nous, c'est tout ce qu'il nous reste à faire. »
Et il commande demi-tour à sa bande, qui retourne à Saint-Raphaël.
M. H.... avait raison. Camille Duteii était bien l'homme du monde le moins propre à diriger une levée en masse. Il: n'avait rien de ce qui séduit les masses et leur impose i'obéifcs^nce. Caractère indécis, passant en un instant de la colère à l'abattement, il était aussi incapable de se faire aimer que de se faire craindre. Il aflectait les allures les plus rud«s et ne savait pas faire respecter un de ses ordres. Son incapacité, comme chef militaire, était absolue, s'il faut en juger par le résultat.
Êfirayé, ahuri, à la vue des masses tumultueuses qu'il allait avoir à diriger, il n'essaya même pas de prendre surelles l'ascendant que lui eussent promptement donné un peu de décision et d'énergie. Il suivit ses bandes et ne les dirigea pas. Les chefs qui l'avaient accepté l'eurent bien» tôt jugé. En moins de vingt-quatre heures, Camille Duteii était usé.
Son premier acte fut de décider la marche sur Salernes. La détermination était d'autant plus fâcheuse,, que le nouveau général paraissait ainii se soucier médiocrement d'une rencontre avec la troupe.
C'est le 7, au matin, qu'il passa en revue son armée. Les insurgés, enchantés de se voir un chef qu'ils croyaient intelligent et capable, saluèrent le général par les plus bruyantes et les plus sincères acclamations. Ce fut avec une régularité toute nouvelle que la petite armée déboucha sur la. route de Draguignan, franchit l'Argens et arriva aux Arcs^ le dimanche matin, à huit heures. Lee prisonniers de Luc et de la Garde-Freynet étaient conduits à la suite de la colonne.
su|mriipe donc quelques lignes à, sp» égard, cpii sont inutiles au récit.
Dans cette même matinée, la Préfecture s'attendait à une attaque.
Tout le bataillon de ligne campait à Tintérieur; la Société de Saint-Martin était réunie en armes dans la salle du Conseil général. Un grand nombre de dames avaient cherché asile dans les salons du préfet.
Dans le milieu de la nuit du 6 au 7, une fausse alerte y avait causé le plus affreux tumulte.
a Les voilà! les voilà! aux armes! » avait crié quelqu'un.
Les cris perçants des dames et l'émotion un peu trop vive, de la Société de Saint-Mariin causèrent un désarroi général, et il fut fort heureux, pour le parti de l'ordre, que nul ennemi ne parût.
Les chefs militaires, avertis par cet incident, complétèrent leurs mesures de défense. Des barricades furent construites par la troupe au débouché de toutes les rues aboutissant à la Préfecture. Un ne laissa ouverte que la large avenue de Trans, où la cavalerie pouvait se déployer.
La Préfecture elle-même fut transformée en une sorte de forteresse. La grille fut barricadée avec des madriers et des planches recouvertes de matelas, La terrasse et les fenêtres dominées par des maisons voisines furent aussi matelassées. Des munitions et des vivres furent entassés à l'intérieur, de manière à soutenir un siège de quelques jours.
Le dimanche, dans la journée, on apprit, non sans une vive satisfaction, le mouvement oblique des insurgés et leur marche sur Salernts.
Pendant cette journée, le préfet et le colonel Trauers étaient arrives au Luc. Ils y avaient couché, et, après avoir laissé une compagnie sur Câ point important, ils avaient repris leur marche vers Draguignan.
Une triste scène se passa dans cette ville, le lundi matin. Nous en empruntons le récit à l'ouvrage de M. Maquan K
« Un gendarme avait arrêté, aux abords de ia ville, dit cet écrivain, un homme qui tenait un sabra: caché sous sa blouse.
« C'est, ajoute M. Maquan, un vieillard, vêtu d'une méchante blouse bleue, aux traits ridés par le travail et l'âgp, pâlis sous le hâle par un indicible effroi. *
Le procureur de la République, Bigorie, l'interroge. Il
l. Voir Insurrection du Var, page 96.
avoue avoir reçu l'ordre de partir pour Salernes. Le magistrat ordonne dele cocduiie en prison.
Sur le passage de ce vieillard, la foule se presse. Ce n'était pas une foule démagogique comme celle qui traînait le brigadier Lambert vers la prison de Guers, c'était une foule honnête et modérée. Et cette foule pousse des cris de mort contre le vieillard. Le capitaine de gendarmerie survient. On s'empresse autour de lui :
« Il faut le fusiller! il faut un exemple 1 Fusillez-le! » s'écrie-t-on.
Le capitaine Hourlez ne trouve pas d'objection à faire. La fusillade sommaire lui paraît chose toute naturelle. On s'empare du malheureux vieillard à demi mort de frayeur; on le place au pied du vieux mur qui longe l'esplanade, et un peloton de gendarmes se dispose à le fusiller sur-le-champ.
Le substitut Niepce s'émeut à ce spectacle, et, songeant aux prisonniers qui sont entre les rcains des insurgés, il s'élance vers le prélet, M. de Romand.
a Grâce, monsieur le préfet, n'oublions pas les otages de l'insurrection !
— Merci pour votre bonne pensée, » répond M. de Romand; et, se retournant vers le capitaine de geudarmerie, il ordonne de surseoir à l'exécution et de conduire le vieillard en prison.
Sans celte circonstance, le meurtre de ce malheureux s'accomplissait.
M. Maquan nous apprend que, quelques jours après, ce pauvre homme fut mis en liberté, ayant été reconnu « en- « tièrement innocent. »
Revenons à la colonne insurrectionnelle que nous avons laissée aux Arcs.
Elle séjourna quelques heures dans cette petite ville. Duteil alla visiter les prisonniers de l'insurrection. Il leur adressa quelques bonnes paroles, et exprima l'espoir de les mettre prochainement en liberté.
M. Truc, maire des Arcs, et M. Régnier, maire de Taradeau, furent arrêtés, mais relâchés bientôt après.
La colonne se reforma bientôt, et, quittant décidément le chemin de Draguignan, s'achemina sur Salernes, en passant par Lorgnes.
Cette dernière ville était, peut-être, la moins démocratique de la Provence. C'est une localité de cinq à six mille âmes, riche et bien située. Elle renfermait, dès cette époque,
maison de jésuites, maison de capucins, couvents de religieuses, confréries de pénitents de toutes couleu-rs, et nombreux clergé. Les débris de l'ancienne noblesse y étaient ausd assez nombreux, riches et influents. Lorgnes, en 1851, était un échantillon fort bien conservé de la petite ville provençale de 1817. •
Il va sans dire que nulle tentative de résistance au Coup d'Etat ne s'était produite dans un pareil milieu. Tout au contraire, les légitimistes de Lorgues, que la ruine des républicains consolait de la déception de leurs espérances de restauration, étaient très-bien disposés à soutenir l'autorité.
Ce jour-là, toute la population de Lorgues jouissait, au sortir d'un sermon de Jubilé, prêché par les capucins, d'une de ces belles journées d'hiver, comme on n'en voit qu'en Provence, et se pressait sur le Cours, lorsque des cris d'alarme retentirent.
Les insurgés commençaient à paraître, débouchant par le chemin du Plan.
Aux premiers mouvements d'émotion et de frayeur, succédèrent quelques velléités d'organiser la résistance. Le maire convoque le Conseil, les légitimistes s'agitent; on sonne le tocsin, on bat la générale. Des hommes armés accourent de tous côtés et se réunissent à la Mairie.
Un détachement, commandé par M. E. de Corabaud, se dirigea vers l'entrée de la ville. M. Maquan, rédacteur de l'Union du Var, et futur chroniqueur de ces événements, était au nombre des gardes nationaux. La vue de la masse des insurgés, qui avançaient assez rapidement, les intimida promptement, et ils vinrent se ranger devant Ja Mairie.
Quelques minutes après, parut sur le Cours un jeune homme à cheval, en costume de spahis. Il fendit la foule qui le regardait avec curiotité. M. Courdouan, maire de Lorgues, M. d'Agnel-Bour6on, conseiller général du canton, et M. Courdouan, juge de paix, s'avancèrent au-devant de l'excentrique républicam.
Il déclara être l'aide de camp du général Camille Duteil , commandant l'armée démocratique du Var, et annonça qu'on eût à préparer des vivres pour sa troupe.
« Avez vous un ordre de route? dit le maire.
— Non, répondit le spahis. »
— En ce cas, je ne puis parlementer avec vous. Retirezvous. »
Ce langage était fier; mais pour ne pas devenir ridicule, il demandait à être soutenu.
M- Maquan ne tarit pas sur l'héroïsme des volontaires lorguiens. Il faut, cependant, avouer qu'il ne biilla pas en cette circonstance. Sur une population comptant plus de mille lu)mmes valides , deux cents à peine restaient encore à la Mairie. Uce demi-heure après, ils étaient réduits à trente.
Le conseiller général et le juge de paix , qui jugeaient mieux la situation, coururent au-devant des insurgés et demandèrent à parlementer avec Duteil.
Celui-ci déclara qu'il avait l'intention de donner à ses hommes un peu de repos, et qu'il se bomait à exiger que des vivres fussent distribués aux frais de la commune. Il ne dissimula pas que si les habitants de Lorgnes refusaient, ses hommes prendraient de force ce qu'on ne leur donnerait pas de bon gré. Il promit, à ces conditions, le respect absolu des personnes et des propriétés.
Les deux parlementaires demandèrent quelques moments de délai, pour aller prendre l'avis du Conseil municipal.
Le maire engageait le Conseil à résister aux insurgés. La plupart des conseillers hésitaient.
MM. Courdouan et d'Agnel-BourLon revinrent à la hâte vers Duteil, avant même d'avoir obtenu l'assentiment du maire. Il était temps qu'ils apportassent une réponse.
Les insurgés murmuraient de tant de délais. Déjà , Alix Gerffroy, le chef du contingent du Luc, ébranlait seshommes, sans attendre l'ordre de Duteil, pour entrer à Lorgues, de gré ou de force.
« Je ne suis plus maître de mes hommes si vous tardez davantage, dit Duteil aux parlementaires. Entrons en ville, je vous donne ma parole d'honneur q,u'aucun exéès ne sera commis.
— Puisqu'il en est ainsi, dit le juge de paix, allons. Je prends sur moi la responsabilité de votre entrée dans la ville. » . , .
Les insurgés se mirent en marche sans tumulte ni désordres.
Les trente gardes nationaux restés en armes avaient fermé les portes de la Mairie et se tenaient aux fenêtres.
Les bandes défilèrent sur le Cours. Elles se montrèrent assez convenables, dit M. Maquan, ne se livrant à aucune provocation et ne poussant aucun cri hostile.
, Les chefs avaient essayé de leur donner un commencement d'organisation.
Le contingent de chaque bourg formait un bataillon. Le
fusil de chasse était l'arme ordinaire. Des détachemenis armés de haches figuraient les sapeurs en tête de chaque bande. Les mouvements se faisaient avec plus de régularité qu'on n'eût imaginé.
La petite armée se massa sur le Cours et fît halte. M. Gourdouan, le juge de paix, et M. d'Agnel-Bourbon présidèrent à une grande distribution de pain, de vin et de fromage.
Cependant des émissaires s'introduisaient à cba'^ue instant dans la Mairie, engageant les citoyens de Lorgue.^ qui s'y trouvaient encore, à cesser ce semblant de résistance qui ne pouvait avoir d'aatre résultat que d'irriter les plus exaltés des insurgés.
Tout k coup, vers quatre heures, le tambour retentit au « bas du Cours, et une nouvelle bande de quatre à cinq cents hommes défila a'i chant, de la Marseillaise. C'était le contingent des Arcs qui rejoigaait le gros des insurgés. L'^s rivalités de commune à commune sont fréquentes dans le Var. Or, il en existait une fort ancienne entre Lorgues et les Arcs.
Les gens des Arcs s'indignent en apprenant qu'on n'a pas désarmé les gardes nationaux de Lorgues; ils se précipitent vers la Mairie, sans se soucier des ordres de Duteil, et se mettent en devoir d'enfoncer la porte. La masse des insurgés les imite et crie avec eux :
« Rendez-vous ! bas les armes ! »
Les Lorguiens comprirent alors l'imprudence de leur manifestation.
Ils se disposaient à mettra bas les armes, lorsque la porte enfoncée livra passage à un flot d'assaillants qui les désarmèrent et les retinrent prisonniers.
Aucun des Lorguiens ne fut cependant maltraité. Les insurgés les conduisirent dans un café voisin où ils attendirent le départ, sous la garde de quelques hommes armés.
Ces prisonniers étaient : MM. Louis CourJouan, maire de Lorgues, Gourdouan, son frère, juge de paix, de Commandaire, ancien garde-du-corps, Charles de Gasquet, Jules de Gasquet, de Gombaud, Andéol de Laval, Grouet, Boyer, Layet, Perreymont, Gasquet, 0. Ganzia, V'iquier, presque tous propriétaires ou conseillers municipaux, Peissel, instituteur, et Maquan, rédacteur de VUnion du Var.
La plupart de ces messieurs étaient d'ardents légitimistes.
La colonne insurrectionnelle stationna peu à Lorgu«s. Aucun désordre ne fut commis dans celle ville. Quelcfues
insurgés qui voulaient entrer dans l'église pour suspendre l'exercice du culte, en furent empêchés par ordre de Duteil.
Une somoae de 555 francs en pièces de cent sols, était restée étalée sur la table du secrétaire de la Mairie. Un groupe d'insurgés entrés dans la salle semblait près de céder à la tentation de piller l'argent de la commune, lorsqu'un chef entra, et, mettant le sabre à la main, signifia qu'il tuerait le premier qui toucherait un écu. M. d'Açrnel-Bourbon arriva sur ces entrefaites. Le chef républicain lui remit cet argent en dépôt, le priant de compter. M. d'Agnel-Boarbon s'assura qu'il ne manquait pas un centime, et emporta cette somine, qui était destinée à l'éclairage de la ville ^
Duteil aurait voulu camper à Lorgnes, mais les autres chefs s'y opposèrent, craignant une attaque de nuit de la garnison de Draguignan. Il fut décidé que, malgré la dis-, tance et la fatigue des hommes, on pousserait jusqu'à Salernes.
Le départ eut lien à la tombée de la nuit. Les prisonniers de Lorgnes furent réunis à ceux du Luc, de la Garde- Freynet. Quelques-uns étaient en voiture. M. de Commandaire, prétextant des rhumatismes, obtint d'aller ainsi et en profita pour s'évader dans la nuit.
Nous avons dit ce que nous pensions des arrestations de citoyens inoffensifs opérées par les insurgés. Ces réserves faites, nous devons déclarer que la position des prisonniers n'était nullement ce que l'on pourrait imaginer. Leur escorte était commandée par un républicain du Luc, homme convaincu et homme de cœur, M. P. David. Les prisonniers ont été unanimes dans leur reconnaissance pour les égards qu'il leur témoigna. Aucun d'eux n'était attaché ; ils marchaient librement, causant entre eux et avec leurs gardiens et plus d'une fois avec gaieté.
A Salernes, ils furent conduits d'abord à la Mairie dans une salle bien chauffée et, bientôt après, transférés à l'hôtel Basset.
« Le lendemain, dit M. Maquan, on nous servit un repas somptueux pour la situation. »
M. de Gasquet exprima le désir de se confesser; P. J)avid fit aussitôt appeler un prêtre qui put librement communiquer avec tous les prisonniers.
1. Voir Insurrection du Var, page 113. Le narrateur, légitimiste, désolé de raconter un fait honorable pour un de ses adversaires, s'efTorce de tourner en comédie ridicule cet acte si simple de probit^
— Ces messieurs du Luc, dit le même narrateur, paraissaient, pour le moins, aussi tranquilles que nous , M. Almaric, surtout, montrait une gaieté imprudente, peut-être.
Tous les prisonniers avaient pu écrire à leurs familles et les rassurer sur leur sort. Les lettres avaient été expédiées par les soins des insurgés.
Ces égards étaient certainement dus à des citoyens arrachés arbitrairement à leurs familles et à leurs travaux. Cependant, nous V(judrions bien savoir si les verdats de 1815 traitaient ainsi leurs prisonniers, jacobins ou bonapartistes *.
La colonne insurgée approchait donc de Salernes. M. Maquan fait un assez curieux tableau de cette ville.
« Un parfait accord régnait entre les pauvres et les riches, les patrons et les ouvriers, les bourgeois et les paysans de Salernes. ^
Un grand propriétaire démocrate, un notaire voltairien et un mauvais instituteur, formaient, d'après le pieux écrivain, l'infernal trio qui avait corrompu Salernes.
Il paraît toutefois que « cette population conservait un fond d'honnêteté, d'autant plus remarquable, qu'il se faisait jour à travers une épaisse couche de préjugés démagogiques et révolutionnaires ^. »
La nouvelle du Coup d'Etat y avait été accueillie de. la plus étrange façon.
Ces naïfs républicains crurent que cet événement allait être la cause infaillible de l'avènement de la République démocratique et sociale. Ils protestèrent donc par — une joyeuse farandole. Il est vrai que le tambourin et le galoubet traditionnels ne conduisaient pas la danse chère aux Provençaux; on les avait remplacés par la Marseillaise.
Le dimanche soir, on annonça l'arrivée de l'armée démocratique. Le crieur public fit savoir qu'on eût à faire la soupe et à préparer des logements pour trois mille hommes.
L'enthousiasnje qui s'empara de cette population est indescriptible.
Cabriolets, chars à bancs, charrettes, véhicules de toute espèce partirent pour recueilhr les traînards. Les ménagères
1. Ces détails sur la situation des otages de Tinsurrection sont puisés dans la brochure de M. Maquan intitulée : Trois jours au pouvoir des insurgés.
2. Insurrection du Var, page 147. — Nous supprimons dans notre citation quelques qualifications diffamatoires que le pieux écrivain adresse au notaire voltairien, proscrit et impuissant à répondre.
s'empressèrent de préparer le repas, tandis que les homme? couraient à la rencontre.
A onze heures du soir, les insurgés firent une entrée presque triomphale. Les sombres rues resplendissaient de luaaières.Les acclamations, les poignées de main, les accolades n'en finissaient pas. Les habitants se disputaient les insurgés pour leur donner la plus cordiale hospitalité. Ce joyeux désordre était si grand que l'un des prisonniers put sortir et circuler sur la place sans que nul fît attention à lui.
Les gens du Luc et de la Garde racontent encore avec émotion la fraternelle réception de Salernes.
Cependant le préfet et le colonel Trauers quittaient le Luc, le lundi matin, et assez mal informés par les gens du pays, se portaient sur Lorgues où ils croyaient les insurgés en position. Après le départ de ceux-ci, une Commission révolutionnaire s'était installée à la Mairie, soutenue par les rares démocrates de la localité. Il faut bien le dire, cette héroïque population, comme l'appelle M. Maquan, n'avait pas eu le facile héroïsme de l'en empêcher. Il fallut les douze cents baïonnettes du colonel Trauers pour y rétablir l'autorité.
Le préfet nomma M. Roux maire de la ville, et M. de Gommandaire, récemment évadé des mains des insurgés, commandant de la garde civique qui s'organisa aussitôt.
Apprenant à Lorgues la marche des insurgés sur Salernes, la colonne de troupes se porta sur Draguignan. A la hauteur du village de Flayosc, elle rencontra un détachement républicain, qui était resté en arrière-garde. Cette bande échangea quelques coups de fusil avec les tirailleurs. Un seul soldat fut blessé.
Le préfet Pastoureau prit aussitôt la direction du département des mains de M. de Romand et proclama l'état de siège.
La journée du mardi fut consacrée à s'informer de la position réelle des insurgés et à faire reposer les troupes.
Ajoutons que dans cette journée du mardi, la ville de Lorgues fut de nouveau en proie à la plus affreuse panique. Sur le bruit de la marche d'une bande d'insurgés revenant de Salernes, la garde civique s'évanouit; le nouveau maire et le nouveau commandant se trouvèrent presque seuls. Toute la population s'enfuit et se cacha dans la campagne *.
Le lundi, Brignoles avait été occupée par la troupe. Le