‹ Paris en décembre 1851Chapitre 79 sur 97 · MARSEILLE ET LE VAR · texte numérisé non relu

MARSEILLE ET LE VAR

État des partis en Provence. — Importance politique de Marseille. — La journée du 4 à Marseille. — Le Var. — Insurrection de Cuers. — Meurtre du brigadier Lambert. — Bépression de ce mouvement. — Le Luc, la Garde-Freynet et Vidauban. — L'insurrection au Luc. — Axrestations &rbitraires. — La ville de Brignoles. — Insurrection. — Le chef-lieu. — Cureuse scène. — Le Comité directeur. — Marche des insurgés. — La déesse de la Liberté. — Le général Camille Duteil.

— Incident à Draguignan. — Les insurgés à Lorgnes. — Les légitimistes de Lorg ;e3. — Scène de la Mairie. — Départ de l'armée déDiocratique. — Les otages. — Arr.vée à Salernes. — Marche du préfet Pastoureau. — Occupation de Brignoles par le colonel de '^arcey. — Découragement des insurgés. — Marche sur Aijps. — Position des insurges. — Marche des troupes. — Rencontre de Tourtour. — La nuit du 9 au 10 à Aups. — Plan de retraite. — Surpri-e des insurgés.

— Affreuse déroute. — Les otages délivrés. — M. Andéol de Laval. — Combat à li chipelle d'Aups. — Fuite de Camille Duteil. — L'estafette Martin. — Son exécution. — Giraud dit l'Epérance. — Etrange aventure. — La quadruple exécution de Lorgues. — Conclusion.

Nous allons aborder le récit des graves événements qui eurent pour théâtre les départements provençaux.

Gomme à Bîziers, à Monlpellier, à Nîmes, nous trouvons ici une population ardente, mobile et prompte à tous les extrêmes. Singulièrement soumiss à l'influence cléricale, la Provence avait été, jusqu'en 1830, l'une des terres classiques du royalisme et de l'orthodoxie catholique. C'est dans la période parlementaire de 1830 à 1848, que se fit, dans les villes et les bourgs de la Provence, ce travail intellectuel, sourd, inappréciable, inconscient, mais profond, qui allait déterminer un si prodigieux revirement d'opinion.

1848 arriva, et, presque subitement, les trois quarls du peuple et de la petite bourgeoisie se jetèrent dans le parti

démocratique, avec toute la fougre et toute l'ardeur méridionales.

Là, non plus, on ne connut guère que deux partis : révolutionnairts et légitimistes. Ces derniers, répandus un peu partout, dominant dans quelques villes, envahirent, à la faveur de la réaction cléricale de 1849 et 1850, toutes les positions officielles. La défense de l'ordre et ûe la société ne furent pour eux que le préteste d'une lutte à outrance contre leur ennemi traditionnel.

La lutte, entre les deux partis, prit un caractère d'exaltation et d'acharnement extrêmes.

Dans le Yar et le Vaucluse, surtout, l'exaltation était grande. Dans les Bouches-du-Rhône, elle était un peu moindre; dans les Basses-Alpes, l'immense majorité acquise au parti révolutionnaire rendait la lutte moins acharnée.

La Société des Montagnards couvrait ces quatre départements de ses ramifications. Les affiliés en étaient innombrables.

Marseille était la ^Taie capitale de cette partie du ]Midi.

Le parti révolutionnaire, surtout, en recevait l'impulsion et la direction. Dans le plan des sociétés secrètes pour la lutte éventuelle de 1852, Marseille devait êire Ja base et le point d'appui de la levée en masse du Midi. Sa population, ses richesses, ses ressources de tout genre, sa belle position stratégique, en faisaient un centre admirablement choisi. Marseille insurgée, les autorités des départements voisins, privées de secours, eussent été impuissantes à sp défendre contre un souièvemenl dont l'influence de Marseille eût décuplé l'énergie. L'insurrection républicaine aurait vu accourir des mnsses de paysans du \ ar, des Basses-Alpes, de Vaucluse; se joignant par les ponts du Rhôae aux insurgés du Gard et de l'Ardèche, et ayaut en tète les ruies montagnards de la Diôme, ils auraient constitué le plus formidable soulèvement'.

Par contre, Marseille restant au pouvoir de l'autorité, les insurrections des départements voisins, n'ayant ni base, ni direction, ni centre, ni lien, devaient promptement succomber, o'est ce qui arriva en décembre.

Marseille était donc le vrai champ de bataille, le seul qui valût la peine d'être disputé. Le pouvoir le comprit et se

1. C'est ce que faisait remarquer très-justement le colonel de Sercey dans sa déposition devant le Conseil de guerre, au procès d"Aillaud (de Voix).

prépara à le défendre à outrance. Le parti démocratique, ou

ne comprit pas, ou ne put pas.

Les incidents de Bordeaux se reproduisirent presque exactement.

Dans aucune autre des grandes villes de France, la nouvelle des décrets présidenliels n'excita un trouble aussi profond qu'à Marseille. La population ouvrière abandonna ses travaux, et, dès le 3 au soir, sur une foule de points, se formaient ces rassemblements sombres et menaçants, qui sont le prélude orJinaire de l'insurrection. Ce peuple ne semblait attendre pour commencer les barricades que le signal et l'exemple de ceux qu'il était habitué à considérer comme ses chefs.

Pendant que les ouvriers exhalaient leur irritation en cris et chants inutiles, tous les hommes influents du parti démocratique délibéraient. D'après ce qu'on a pu savoir de ces réunions, quelques-uns voulaient l'action immédiate, mais la grande majorité ^tait d'avis d'attendre la marche des événements à Paris. On décida que l'on attendrait.

On sait ce qui arrive à ceux qui attendent en temps de révolution. Lorsqu'ils appellent après avoir attendu, on leur répond le mot fatidique : // est trop tard.

Nous dirons toutefois que le secret de l'inaction du parti républicain à Alarseille nous est encore inconnu. N'ayant eu les confidences d'aucun des citoyens influents alors dans cette ville, nous ne voyons que la surface des choses. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en présence de l'attitude du peuple d'une part, et la faiblesse de la garnison de l'autre, cette inaction nous semble injustifiable.

G-dpendant, Ja journ'e du 4 fut une journée difficile pour l'autorité. Le général Hecquet avait déployé le peu de troupes qu'il avait à sa disposition. Des pièces de canon étaient Lra:{uées sur le cours Saint-Louis, et des détachements d'infanterie occupaient les points stratégiques. Des masses menaçantes d'hommes du peuple se montrèrent, rue Saint- Ferréol, sur la Cannebière, aux abords de la Préfecture. La foule chaulait la MarseiUaise et criait : Vive la République .' On pouvait se croire au début d'une insurrection formidal)le^

L'abstention des ciiefs du parti démocratique, combinée avec les mesures de l'autorité , arrêtèrent , semble-t-il, le mouvement prêt à éclater.

1.- Voir tous les journaux de Marseille sur cette journée du 4.

De nombreuses arrestations furent opérées dans la nuit du 4 au 5, et bon nombre de démocrates al'èrent méditer, sous les verrous, sur la sagesse de l'expectative dans les moments de crise.

Un journaliste, du parti le plus avancé, s'enfuit dans le Var, où nous le retrouverons.

Les journées du 5 et du 6 furent moins agitées, et le 7, après la nouvelle de la victoire définitive du Président dans la capitale, l'autorité put détacher des forces contre le Var et les Basses-Alpes. Po'ir jMarseille,tout était fini.

Bien que rendues impuissantes par la tranquillité de Marseille, les insurrections de ces départements présentaient des incidents curieux et dramatiques que nous allons raconter.

Les sociétés secrètes couvraient le département du Var. Organisées de longue date, elles avaient eu le temps d'enrôler la majeure partie des habitants des campagnes. Le parti démocratique le plus avaucé dominait, à peu près sans conteste, dans les trois arroniissements de Toulon, de Brignoles et de Draguignan; très-puissant aussi dans celui de Grasse, il n'y avait pas, cependant, une supériorité aussi marquée. Tout se préparait pour la lutte attendue de 1852.

La grande ville de Toulon, maigre les opinions démocratiques de sa population, ne pouvait inspirer des craintes bien sérieuses, en préssnce des forces militaires considérables qui y tiennent to'ij'jurs garnison. Cependant, l'agitation y fut vive; des rassemblements se formèrent; il fallut que la troupe chargeât ses armes en présence du peuple et fit les sommations d'usage pour dissiper les groupes.

Nous allons décrire rapidement les mouvements qui se produisirent aux environs de Toulon, avant de passer à ce que l'on pourrait appeler la grande insurrection du Var.

Nous avons trouvé de nombreux renseisfnem'^nts dans un livre intitulé: Insurrection de décembre 1851 dans le Var, publié à Draguignan en 1853. L'auteur est un légitimisteclérical exalté, M. H. Maquan, ex-rédacteur de l'Union du Var. Ge livre, qui ne se ressent que trop des haines et des préjugés de l'auteur, n'en est pas moins un doc.iment précieux. Nous y renverrons souvent nos lecteurs.

La ville d'Hyères s'insurgaa le 5. Un vaisseau de guerre croisait sur le littoral pour maintenir les localités de la côte. Il débarqua k Hyères une compagnie d'inf"anlerie de marine qui rétablit l'ordre sans difficulté. La croisière de ce navire produisit un effet considérable, et prévint l'insurrection imminente de bon nombre de communes fort agitées.

La petite ville de Cuers, chef-lieu de canton, située à quelques lieues de Toulon, comptait parmi les plus démocratiques du Var. L'insurrection y éclata le 4, avec une extrême violence. Le maire Barralier, sontenu par les gendarmes, voulut défendre l'enfrée de la Mairie. Assaillis par la foule, ils furent terrassés et tramés en prison. Le brigadier Lambert, qui avait lutté pour défendre la Mairie, fut entouré par une bande furieuse. Dans le trajet vers la prison, un jeune homme le tua d'un coup de fusil. Le meurtrier, dit M. Maqnan, appartenait à une famille jusque-là irréprochable. A ce fait, le même auteur ajoute le récit de scènes d'horreur qui auraient accompagné le meurtre. Une populace en délire aurait fracassé la tête du brigadier, et dansé autour de son corps une ignoble farandole. Elle se serait ensuite ruée sur diverses maisons et les aurait livrées au pillage.

La haine de M. Maquan pour ses adversaires politiques, haine qui se traduit dans son livre par des plaisanteries impies et des insultes odieuses, adressées à des milliers de ses compatriotes, en proie aux douleurs de la déportation et de l'exil, celte haine, disons-nous, fait de M. Maquan un narrateur suspect. Mais il existe encore une autre raison pour mettre en doute ses allégations. Le meurtrier seul de Lambert a été traduit en Conseil de guerre, et si l'on se souvient de l'arrêté déjà cité, renvoyant devant les Conseils de guerre les accusés de crimes ou délits de droit commun commis pendant l'insurrection, on verra que c'est là une preuve que ce fait fut le seul de cette nature. Il est à regretter que le procès du meurtrier de Lambert n'ait été reproduit par aucun journal judiciaire. Le doute qui peut subsister encore sur les événements de Cuers se serait dissipé, et il est probable que le récit de la farandole de Cuers se serait trouvé aussi véridique que celui de la ronde dansée à Clamecy autour du corps de Bidan.

Les registres et les bureaux des agents des contributions indirectes lurent déva-^tés, entassés dans la rue et brûlés ainsi qu'une partie des effets de la caserne de gendarmerie.

Cependant, le gendarme Cauvin, échappé des mains des insurgés, était arrivé à Toulon, et avait prévenu l'autorité de ce qui se passait.

Le nouveau préfet du Var, M. Pastoureau, arrivé le jour même, pour prendre possession de son poste, voulut marcher immédiatement sur Cuers. L'autorité militaire mit à. sa disposition un bataillon du 50e de ligne, commandé par le colonel

Trauers. L'expédition partit à l'entrée de la nuit. La ville insurgée fut complètement surprise. Une sentinelle fut enlevée et fusillée de sang-froid, l'Hôtel-de Ville entouré et la Commission municipale arrêtée en séance. Quelques coups de feu furent échangés dans les rues et un grand nombre d'arrestations opérées.

Le lendemain tout était fin» Cet incident resta sans lien avec les événements du reste du département. Le seul résultat de cette prompte répression fut d'intimider les communes des montagnes voisines, Collobrières, Pierrefeu, etc., qui commençaient à s'agiter.

A l'endroit où se croisent la grande route de Marseille à Nice et celle de Draguignan à Toulon, se trouve la petite ville du Luc. Elle avait embrassé avec une ardeur extrême le parti démocratique. Les légitimistes n'y comptaient que quelques individualités. Sa posiùon centrale avait fait choisir le Luc pour des réunions électorales, des sortes de congrès du parti démocratique, qui lui avaient donné une importance et une animation inaccoutumées,

La Garde-Freynet, gros bourg, situé dans les monts des Maures, non loin de la mer, était dans de semblables dispositions. Centre de l'exploitation des forêts de chênes-lièges, la Garde-Freynet renfermait une nombreuse population ouvrière. Un maire, combattant de Février, récemment coudamné pour cause politique, y avait été l'ardent propagateur des idées républicaines.

Vidauban, autre bourg, sur la route de Toulon 'à Draguignan, plus rapproché que le Luc de ce chef-lieu, rivalisait d'ardeur républicaine avec les deux autres communes.

Dès le 3, l'agitation fut extrême dans ces localités. On n'y attendit aucun avis du Comité directeur de Draguignan, et l'insurrection y éclata presque simultanément.

Au Luc, on discuta toute la nuil sur l'opportunité d'une prise d'armes. L'ardeur de la population, qu'il devenait impossible de retenir, entraîna les plus modérés. Une Commission révolutionnaire fut nommée; elle s'installa à la Mairie et se déclara, au nom de la loi, en état de résistance contre le Président de la République. Curieux détail à noter : la Commission dressa procès-verbal de son installation et de, sa résolution, et en ht faire une copie qui fut adressée à M. de Romand, préfet du Var, dans la forme ordinaire des communications officielles *.

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