‹ Paris en décembre 1851Chapitre 82 sur 97 · BASSES-ALPES ET VAUCLUSE · texte numérisé non relu

BASSES-ALPES ET VAUCLUSE

État des esprits dans les Basses-Alpes. — L'arrondissement de Forcalquier. — Arrestation manquée. — Insurrection. — Le sous-préfet Paillard. — Son arrestation. — Tentative de meurtre. — Escerlin et Godefroy. — Dangers courus par le sous-préfet. — Escoffier. — Soulèvement général. — Marche des insurgés de Gréoulx. — Insurrection de Sisteron. — Insurrection de Riez. — La ville de Digne. — Concentration des insurgés à Malijay. — Les autorités quittent Digne. — Entrée des insurgés. — Le Comité de résistance. — Capitulation de la troupe.

— Essais d'organisation. — Caractère de l'insurrection. — Mouvement de Barcelonnette, — Collision évitée. — Marche du colonel Parson. — Mouvement concentrique sar les Basses- Alpes. — Les insurgés quittent Digne. — Rencontre des Mées. — Retraite du colonel Parson. — Dispersion des insurgés. — Aillaud (de Voix). — Le canton de Saint-Ëtienne-les-Orgues. — Fin de l'insurrection. — Un épisode de l'état de siège. — Insurrection tardive du Vaucluse.

— Marche des insurgés sur Avignon. — Leur dispersion.

Le département des Basses-Alpes est l'un des moins peuplés et des plus pauvres de France. Il ne renferme aucune ville importante ; son chef-lieu Digne n'a pas six mille âmes, et les sous-préfectures ne sont que de tout petits endroits. Ce pays reculé avait été tout à fait étranger, jusqu'en 1848, aux luttes politiques. L'influence du clergé était prépondérante parmi ces populations simples et religieuses.

Par quel étrange et subit entraînement ce pays se trouvat-il des plus ardents à accueillir l'idée républicaine ? Il ne serait pas facile de l'expliquer d'une façon satisfaisante. Mais à quelque cause qu'on l'attribue, le fait est positif.

Cet état d'opinion n'avait fait que s'accentuer de plus en plus jusqu'en i851. L'organisation secrète des Montagnards y avait été établie avec une rare perfection. L'un des trois

condamnés principaux du fameux complot de Lyon, Longamazino, était de Digne. Il avait eu, sans doute, une grande part à cette organisation. Toutefois, son arrestation n'avait nullement désorganisé le parti. L'ancien maire de Manosque, Buisson, prit la dy-ectioii supérieure du département^

On a raconté que dans une réunion de délégués des sociétés secrètes à Marseille, dans laquelle on ébaucha un plan de^ lutte pour 1852, Buisson aurait dit : « Nous sommes prêts à marcher au premier signal; on peut compter sur la levée en masse des Basses-Alpes. »

A part quelques communes isolées, le parti démocratique était en immense majorité parmi les ouvriers et les paysans. Partout il avait pour chefs des hommes de la bourgeoisie^ auxqiiels leur position indépendante et leur éducation supérieure donnaient un ascendant considérable sur les masses populaires.

Le parti réactionnaire avait à peu près renoncé à la lutte, et l'administration se trouvait seule en face de ces populations complètement hostiles.

Au moment du 2 décembre, le préfet des Basses-Alpes était M.Dunoyer. C'était un homme énergique, très-hostile au parti républicain. Le procureur de" la République, M.^ Prestat, était plus particulièrement en butte à l'animosité des démocrates. Divers procès politiques, dans lesquels ce magistrat avait déployé un zèle persécuteur par trop excessif, le faisaient regarder par eux comme leur ennemi acharné.

Le sous-préfet de Forcalquier, M. Paillard, avait excité de non moms vifs ressentiments. Son arrondissement était plus que tout autre travaillé par le parti démocratique. Il renfermait Manosque, la ville de Buisson, et l'influence de ce citoyen y était prépondérante. M. Paillard s'était épuisé en efforts pour arrêter les progrès d'un parti qu'il croyait fatal à la France. Prévoyant même le jour où la lutte se déciderait par les armes, il avait essayé d'organiser à Forcalquier une garde nationale secrète, composée de bourgeois réactionnai-

res

1. C'est M. Paillard qui a révélé ce détail dans le procès Tourniaire au Conseil de guerre de Marseille.

2. Un citoyen, très-bien informé des choses des Basses-Alpes en 1851, nous écrivait récemment que M. Aillaud (de Voix) fut à un plus haut uegre que M. Buisson le véritable chef du parti démocratique dans les Basses-Alpes. [Note de l'édition populaire.)

Les forces militaires, les seules donc sur lesquelles l'autorité pût compter, étaient peu considérables. Il y avait un bataillon d'infanterie à Digne, une compagnie au fort de la Seyne, une à Entrevaux, une à Sisteron, des gendarmes et des douaniers.

Les protestations républicaines ont été réprimées dans des départements trois fois plus peuplés que les Basses-Alpes, avec des forces aussi considérables ; mais en présence de l'organisation formidable du parti démocratique, elles se trouvaient évidemment insuffisantes.

La dépêcbe annonçant les décrets présidentiels arriva à Digne dans la soirée du 3 décembre. Le préfet Dunoyer s'empressa de les publier en y donnant son adhésion.

Une vive agitation se manifesta aussitôt dans la petite ville de Digne. Mais le chef-lieu n'était pas le centre du parti démocratique, et sa faible population y rendait l'agitation insignifiante. Toutefois, le préfet et le procureur firent immédiatement arrêter M. Charles Cotte, avocat, ei quatre autres républicains influents. Cette mesure intimida la population. Le jeudi fut calme. Mais le vendredi tous les courriers manquèrent, le samedi de même. Digne était comme bloquée. Le bruit se répandit que toute la campagne était en armes.

Yoici ce qui s'était passé.

L'arrondissement de Forcalquier était le vrai centre de l'organisation secrète. C'était de là que devait partir l'impulsion.

Le sous-préfet de Forcalquier avait reçu les dépêches de Paris, et en même temps Tordre de partir immédiatement pour Dunkerque où il était nommé sous-préfet. M. Paillard connaissait l'état des esprits ; il ne se trompa pas sur l'eifet qu'allaient produire ces dépêches. Il crut cependant devoir rester à son poste ; il ne partit pas. Il y avait quelque courage à agir ainsi, en présence des dangers que son impopularité allait lui faire infailliblement courir.

Le jeudi soir, assez tard dans la nuit, un agent secret vint l'avertir que Aillaud, Escoffier et quelques autres chefs des plus influents du parti démocratique, étaient réunis en conseil, aux portes de la ville, dans une maison de campagne, appartenant à M. Manuel.

Le sous-préfet essaya de les faire arrêter; il s'entendit avec le substitut du procureur de la République, Paulmier, et ils se hâtèrent de prendre des mesures dans ce but. Il y

avait en ce moment, de passage à Porcalquier, un détachement du 25^ de ligne. Le sous-préfel et le substitut s'entourèrent de quelques soldats et se portèrent rapidement vers la maison de campagne désignée. Mais les républicains étaient sur leurs gardes. Lorsque les soldats escaladèrent les murs d'enclos, ils purent apercevoir quelques hommes fuyant dans l'obscurité. Le sous-préfet, furieux de sa déconvenue, fit arrêter le propriétaire de la maison de campagne, M. Manuel, sa dame et un de leurs fils. Il ne put obtenir aucune explication.

Pendant la nuit, un certain nombre de républicains, parmi lesquels les citoyens Escoffier, Pascal, Audoyer, etc., se réunirent au bourg de Mâne, entre Manosque et Forcalquier, et envoyèrent partout le signal du mouvement. Aillaud était parti pour l'arrondissement de Sisteron, attendant le mot d'ordre.

Le sous-préfet, qui voyait venir l'orage, retint la compagnie du 25^ tout le jeudi, mais il ne put obtenir l'ordre nécessaire pour la garder plus longtemps. Elle partit le vendredi matin.

Dans la nuit du jeudi, M. Paillard fit tous ses efforts pour relever le moral des réactionnaires de Forcalquier, et les engagea à s'unir à lui pour résister à l'insurrection. Ce fut inutile. Le lendemain, une vingtaine se rendirent à la Sous-Préfecture, mais bientôt, effrayés de leur petit nombre, ils se retirèrent un à un, et laissèrent le sous-préfet à peu près seul avec le substitut et les gendarmes.

Pendant la nuit, le tocsin avait sonné dans tous les villages de l'arrondissement. Une première colonne, formée dans la ville de Manosque, s'était mise en marche sur Forcalquier, conduite par Buisson. Elle se grossissait en chemin de nombreux contingents. A Mâne, elle rejoignit un rassemblement nombreux à la tête duquel se trouvaient les citoyens déjà nommés, Pascal, ancien instituteur, et Escoffier, de Forcalquier, horloger, excellent républicain, aussi généreux que brave *.

Vers midi, une avant-garde de cent hommes armés déboucha en bon ordre sur la place.

Le sous-préfet était avec M. Paulmier, comme nous l'a-

1. Les détails qui précèdent sur les débuts du mouvement à Forcalquier difTèreiil en plusieurs points de ceux que nous avions donnés dans les premières éditions. Nous les avons rectifiés d'après des renseignements pris à excellente source. {Note de l édition populaire.)

vons dit. Il fît barricader la porte de la Sous-Préfecture, se revêtit de son uniforme et se plaça au balcon^.

Le gros des insurgés débouchait. Ce n'était pas cette foule tumultueuse et désordonnée que nous avons si souvent décrite. On sentait ici l'organisation préparée de longue main. Ces hommes s'avançaient avec ordre, assez bien armés, formés en colonne serrée par sections, ayant chacune leur chef que l'on reconnaissait à un brassard rouge.

Escoffier, à cheval, et sabre à la main, commandait :

— Montagnards , halte 1 cria-t-il en arrivant devant le balcon de la Sous-Préfecture.

Les insurgés s'arrêtèrent et firent face. Alors Escoffier s' adressant au sous-préfet :

— Citoyen, dit-il, la Constitution est violée; l'insurrection est un devoir sacré pour tous, et vos pouvoirs sont finis.

Le sous-préfet essaya de répliquer :

— Citoyens, on vous trompe. Le Président maintient la République ; il a rétabli le suflrage universel, il fait appel au peuple.

Cette interprétation du Coup d'État qui avait si bien réussi sur la population ouvrière de Paris, n'eut aucun succès à Forcalquier.

Il put à peine achever ces paroles. Une tempête de cris couvrit sa voix :

— A bas! rendez-vous! résignez vos pouvoirs. Plusieurs hommes le couchèrent en joue. M. Paillard découvrit sa poitrine, et leur dit :

— Si vous êtes des assassins, tirez, si vous l'osez!

Mais Buisson s'était déjà jeté au-devant d'eux, et leur avait fait abaisser leurs fusils.

Cependant, Escoffier reprenant la parole, cria :

— Au nom du peuple, je vous somme de descendre.

Déjà quelques hommes ébranlaient la porte à coups de hache. Le sous-préfet avait montré une rare fermeté; il lui était difficile de faire davantage. Il descendit.

Escoffier ordonna de le conduire à la Maison d'arrêt. Un peloton, commandé par un citoyen nommé Escerlin, l'escortait.

Pendant ces incidents , un certain désordre s'était mis parmi les insurgés, la plupart avaient rompu leurs rangs.

I. Ces détails ont été donnés par M. Paillard au procès Tourniaire. Lu conversation qui suit est textuellement extraite de sa déposition.

Lorsque le sous-préfet et son escorte furent à quelque distance, un groupe de mauvais sujets, presque tous de Manos • que, se rua sur l'escorte, en criant : Mort à Paillard!

Des coups de sabre furent dirigés contre le sous-préfet • l'un des coups fendit son chapeau. Escerlin fit noblempnt sorl devoir : il lutta pour défendre le fonctionnaire. Un des coups de sabre dirigés conire M. Paillard trancha la main du républicain.

Presque à la porte de la prison, un jeune homme de Manosque,.âgé de dix-huit ans, nommé Tourniaire, atteignit le sous-préfet de la pointe de son sabre. M. Paillard s'affaissa presque évanoui, et fut transporté jusqu'à la Maison d'arrêt' La blessure du sous-préfet , quoique légère , le faisait souffrir beaucoup ; il ne tarda cependant pas à reprendre ses sens*. Un charron, nommé Godefroy, l'un des plus influents parmi les insurgés, avait été ému en voyant la triste situation du sous-préfet, et s'était constitué son protecteur plutôt que son gardien.

M.^ Paillard semblait désormais en sûreté dans la Maison d arrêt, lorsqu'une fausse alerte vint, de nouveau, mettre ses jours dans le plus grand danger.

Le bruit se répandit que les soldats du 25«, partis le matin, revenaient pour délivrer le sous-préfet.

Le cri aux armes I retentit, les tambours battirent le rappel, et les insurgés se rangèrent, de nouveau, en colonne. iiiSCùfher se mit en tête et prit rapidement la route de Digne pour marcher contre la troupe.

Malheureusement tous les insurgés n'étaient pas partis. Une centaine de traînards, peu pressés d'aller au feu, étaient restes à Forcalquier. Ils se ruèrent sur la prison, et voulurent forcer le sous-préfet et le substitut à marcher avec eux a la suite de la colonne. En vain, ce dernier et Godefrov leur exposèrent l'état de faiblesse de M. Paillard; la bande fut sans pitié. Il fallut partir. A grand'peine Godefroy put- il obtenir que les deux prisonniers ne seraient pas attachés. Le sous-préfet blessé ne se traînait que difficilement, ses souffrances étaient extrêmes.

Cependant Godefroy et quelques autres républicains l'en-

Tnhn^^-^^^',' d'Escerlin a été raconté par M. Paillard au procès de lourmaire; le sous-prefet ignorait le nom de son protecteur, et c'est par la dé| osition de M. Niai, huissier à Forcalquier, que nous avons appris qu^il se nommait Escerlin. >i > m

touraient et le défendaient contre toute nouvelle tentative de meurtre. Godefroid avait dit résolument :

— Vous me tuerez avant d'attenter aux jours du souspréfet.

— Tu as beau faire et beau dire, répondaient ces furieux, nous le pendrons, et c'est toi qui tireras la corde.

Godefroid, sentant qu'il ne pourrait peut-être pas empêcher le crime qu'il redoutait, envoya prévenir Escoffier de la cruelle situation de son prisonnier.

A l'embranchement du chemin de Manosque, Escoffier rejoignit, au galop, le triste cortège. Sa présence suffit pour intimider la bande. Il reprocha à ces hommes leur cruauté, et menaça de tuer de sa main celui qui ferait un geste contre le sous-préfet. Il descendit de cheval, fit monter à sa place M. Paillard, et l'accompagna jusqu'à la ferme la plus voisine. Le sous-préfet, a bout de forces, s'évanouit en y arrivant. C'est là que deux hommes de cœur, M. Savy, médecin, et M. Correnson, juge d'instruction, vinrent rejoindre le sous-préfet pour tenter de le protéger.

Il n'était pas encore hors de danger. Quand Escoffier se fut éloigné, on plaça M. Paillard sur une charrette, et l'on se remit en marche. Les bandes qui l'entouraient chantaient en cœur :

Braves montagnards, •

Nous pendrons le Paillard.

On revint toutefois à Forcalquier sans avoir de nouveaux malheurs à déplorer. Ls lendemain, M. Paillard, aidé par M. Duval, ingénieur, M. Devaulx, officier en congé , et M. Saulnier, receveur particulier, put partir pour Avignon. Sa fuite fut probablement aussi favorisée par Escoffier et Godefroy.

1. Tous ces détails sont extraits de la déposition de M. Paillard au Conseil de guerre de Marseille. Ajoutons que, sans lui, nous ne connaîtrions pas la vérité sur ces événements. Les journaux du temps les avaient complètement défij^urés. Le Mémorial d'Aix annonçait que M. Paillard avait été lâchement assassiné; un témoin trés-digne de foi avait vu son cadavre étendu sur la route. Un autre journal attribuait sa délivrance à la bravoure de la garde nationale de Forcalquie;-, etc. C'est à M. Paillard lui-même que nous devons de connaître la conduite honorable d'Escerlin, de Godefroid et d'Escoffier.

[Note de la première édition.

— J'ai quelque raison de croire que M. Paillard a un peu trop dramatisé le récit de ses aventures. Toutefois, eul'abseace d'autre source

Dans cette journée du 5, l'insurrection éclata dans la majeure partie du département avec un redoutable ensemble. Il n'y eut ni hésitations, ni délibérations. Tout se leva. La bourgeoisie prit la part la plus active à ce mouvement. Avocats, médecins, notaires, commerçants, propriétaires, partirent le fusil sur l'épaule, en tête de chaque bande. Dans les arrondissements de Forcalquier, Digne et Sisteron, il n'y eut guère de famille de paysans qui n'envoyât quelqu'un de ses membres à l'insurrection. Plus de trois mille hommes se réunirent à Forcalquier pour marcher sur la Préfecture. C'est énorme proportionnellement à la faible population de ces cantons.

Uu juge du tribunal de Forcalquier, M. Correnson, adhéra à la résistance et se mit à la disposition du Comité républicain. Ce Comité, qui fut laissé à Forcalquier pendant que le gros des colonnes républicaines marchait sur Digne, était présidé par M. Pascal. Celui-ci déploya une rare énergie pendant les huit jours qui s'écoulèrent avant la réoccupation de Forcalquier par les troupes.

Sur Id rive gauche de la Durance, deux républicains influents, M. Aristide Guibert, avocat, et M. Gustave Jourdan, ancien magistrat, partirent de Gréoulx, petit établissement thermal sur la limite des Bouches-du-Rhône, à la tête d'une centaine d'insurgés. Ils entrèrent à Valensoiles, chef-lieu du canton, et s'y recrutèrent des contingents des villages voisins. De là, sans perdre de temps, ils remontèrent la grande route de Marseille à Digne. Quand ils traversèrent Oraison, le bourg était endormi, et leurs tambours, réveillant la population, firent accourir en armes une foule d'hommes à demi-vêtus. A la pointe du jour, ils arrivaient aux Mées, autre chef-lieu de canton. A chaque embranchement du chemin de nouvelles bandes venaient grossir leur colonne. Lorsqu'ils atteignirent Malijay, elle comptait dixh'jit cents hommes.

Un des contingents qui les rejoignirent mérite une mention toute particulière : c'est celui du village de Sainte- Croix. Le chef du mouvement républicain dans cette commune avait été le curé, M. Chassan*.

Dans l'arrondissement de Sisteron, un garde général des

de renseignements positifs, je conserve ma première version, modifiée en quelques points seulement.

1. L'abbé Chassan se réfugia en Piémwit, où il habitait encore il y a quelques années.

eaux et forêts, révoqué récemment pour opinions politiques, M. Aillaud (de Voix), quittait le village de Ghâteau-Arnoux à la tête de toute la population valide.

Il désarmait la gendarmerie de Volonne, après un échange de quelques coups de feu, à Sisteron.

Une autre bande, venue d'un canton voisin du département des Hautes-Alpes, y arrivait en même temps. La population même de la petite ville avait déjà pris les armes à la voix de l'avocat Barneaud. Le sous-préfet s'était réfugié dans la citadelle, sous la protection de la garnison qui l'occupait.

Divers journaux ont même raconté que les canons de la citadelle avaient tiré sur la bande dauphinoise, au moment oii elle passait le pont de la Durance.

Le samedi matin, Barneaud et Aillaud (de Voix) quittèrent Sisteron pour marcher sur Digne, laissant à la Mairie une Commission révolutionnaire avec un détachement armé pour bloquer la citadelle.

La partie méridionale du département, celle qui confine le Var, n'était pas restée inactive. Riez, Mézel, Moustiers, s'étaient insurgés. Le docteur Allemand et bon nombre d'autres démocrates, appartenant à la bourgeoisie, s'étaient mis à la tête des paysans de ces cantons et marchaient aussi sur Di^ne.

La tentative de meurtre contre M. Paillard fut un fait entièrement isolé; rien de semblable ne se produisit ailleurs. Une modération égale à l'énergie déployée fut le caractère de cette insurreclioQ. Ce soulèvement éclatant partout à la fois, cette marche immédiate, sans hésitation nitâtonnement, révèle une organisation de longue date et un plan préconçu. Les autres départements n'ont rien vu de semblable.

Qu'on se figure la situation de la ville de Digne pendant ces deux jour;;. Adossée aux montagnes qui la séparent du Piémont, elle n'a que deux grandes lignes de communication avec l'intérieur de la France, la grande route de Marseille et celle de Grenoble. Elles étaient coupées l'une et l'autre par les colonnes d'insurgés.

Dans cette absence de nouvelles autres que celles du soulèvement général des campagnes, les bruits les plus alarmants circulaient. On disait Paris en révolution, Lyon et Marseille insurgés, tout le Midi en feu.

Des rassemblements se formèrent, le 5, pour demander la mise en liberté des citoyens incarcérés la veille. Le préfet et la procureur de la République y opposèrent un refus éner-

gique. Le lendemain, samedi, les réclamations recommencèrent plus vives et plus impérieuses. Le maire de Digne, M. Fruchier, insista pour qu'on donnât satisfaction au peuple, seul moyen d'éviter une collision imminente. M. Gotte et ses amis furent mis en liberté. Le peuple manifesta sa joie par de bruyantes acclamations. Il n'y eut cependant aucun désordre. Les émissaires qui arrivaient des campagnes recommandaient le calme aux habitants de Digne, promettant l'arrivée prochaine des contingents des cantons.

Le samedi matin, le bataillou d'infanterie de la garnison partit pour occuper la position de Malijay. Ce village est situé au confluent de la Durance et de la Bléone qui passe à Digne. C'était un point stratégique important. Les routes de Marseille, de Forcalquier, de Sisteron à Digne s'y croisent. Les bandes républicaines qui arrivaient par ces directions devaient y faire leur jonction.

Vers les dix heures du matin le chef de bataillon, craignant d'être enveloppé par des forces immensément supérieures, battit en retraite et revint à Digne.

Dans la journée, les insurgés se concentrèrent à Malijay; ils s'y organisèrent pour continuer la marche sur le chef-lieu en remontant la vallée de la Bléone. Ils étaient déjà au nombre de sept à huit mille.

Au retour du bataillon, le préfet passa en revue la garde nationale et la troupe pour juger de leurs dispositions. Les soldats paraissaient tristes. La garde nationale, au contraire, était pleine d'animation. Elle poussa des cris enthousiastes de vive la République! vive la Constitution ! et d'autres encore plus significatifs.

Dans l'après-midi, elle se réunit de nouveau spontanément sur le pré de Foire au chant de la Marseillaise^.

La situation était grave.

Un Conseil de guerre fut tenu. Le préfet proposa, dit-on, de se défendre à outrance, et, au besoin, de se réfugier dans le fort de la Seyne avec la garnison. M. Prestat appuya seul cet avis énergique.

Le major Chevalier, commandant la garnison, ne crut pas pouvoir exposer quelques centaines de jeunes soldats démorahsés à être attaqués en rase campagne par des milliers d'hommes enrégimentés par les sociétés secrètes et commandés par des chefs que l'on savait énergiques. Il préférait

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