Glaneur du 26 décembre
s'embarquer pour l'étranger. Il fut traduit devant un Conseil de guerre et condamné à la déportation. Il est mort à Gayenne. Le malheureux républicain laissait, nous a-t-oa dit, une veuve et six enfants.
Le 15 décembre, Barcelonnette, le dernier point de France insurgé, fut occupé par le préfet Dunoyer, à la tête de quelques compagnies d'infanterie.
La grande insurrection des Basses-Alpes était finie. Il n'y avait plus qu'à réorganiser le pays.
Ce ne fut pas sans peine qu'on reconstitua les municipalités.
A Forcalquier, M. Bavoux, avocat de Marseille, envoyé comme sous-préfet provisoire, trouva les plus grandes difficultés. Personne ne voulait accepter de fonctions publiques. • On va voir par un récit emprunté au Mémorial d'Aix de quelle façon, au moins originale, M. de Sercey reconstitua la municipalité de Gliâteau-Arnoux, le village qu'habitait Aillaud (de Voix).
« La colonne de M. de Sercey arrive à la commune de Château- Arnoux. Le commandant demande le maire. On lui répond qu'il est parti avec tous les hommes valides du village rejoindre les insurgés. Il demande l'adjoint, les conseillers municipaux. Ils étaient tous également partis. Il fallait pourtant au chef de l'expédition une administration quelconque pour délivrer des billets de logement et préparer des vivres à la troupe.
« M. de Sercey avise un habitant sur la place, d'une tournure assez convenable.
a — Approchez, lui dit-il, je vous nomme maire.
a — Monsieur le colonel, vous me faites beaucoup d'honneur; mais dans les temps où nous vivons, je ne veux pas d'un emploi aussi périlleux. »
« Un second, puis un troisième indigène de Ghâteau-Arnoux refuseut pareillement, et s'excusent en faisant valoir les mêmes motifs.
« M. de Sercey n'y tient plus ; il fait avancer quatre hommes et un caporal.
œ — Allez à la Mairie, enfoncez les portes, installez Monsieur, dit-il, en désignant le dernier récalcitrant, sur le fauteuil de maire; s'il fait la moindre résistance, qu'il soit fusillé à l'instant. »
« Le pauvre maire malgré lui dut s'exécuter en présence d'arguments aussi irrésistibles. Un arrêté de nomination fut
aussi vite improvisé qu'un magistrat municipal. On lui fabriqua un adjoint et un Conseil municipal par le même procédé
expéditif et militaire.
a Et voilà comme quoi la commune de Ghâteau-Arnoux est dotée d'une municipalité qui ne pactisera plus avec les ennemis de l'ordre. »
L'état de siège fut appliqué avec toute sa rigueur. Le nombre des arrestations lut immense et celui des condamnés à la déportation approcha de mille, chiffre énorme pour un département aussi peu peuplé. Le désarmement de la population fut exécuté de la façon la plus complète ^ La terreur fit son œuvre, comme dans le Var. Dans certaines communes, les bras manquèrent pour les travaux des champs. La déportation et l'exil avaient littéralement dépeuplé ces villages.
Le colonel Fririon, commandant de l'état de siège, publia divers arrêtés analogues à ceux que nous avons déjà cités ailleurs.
Une circulaire déclara complices de l'insurrection ceux qui donneraient asile aux insurgés fugitifs ou leur fourniraient des secours en vivres ou en argent. Une autre annonça la mise sous séquestre des biens de tous les insurgés fugitifs qui ne se rendraient pas dans le délai de dix jours. Une autre encore arrêta que des garnisaires occuperaient les maisons et seraient nourris aux frais des fugitifs, jusqu'au moment où ils se seraient constitués prisonniers.
L'ordre se rétablit donc, et la tranquillité fut bientôt complète. Le vote du 20 décembre fut encore plus remarquable dans les Basses-Alpes qu'ailleurs. Il n'y eut pas même sept cents suffrages négatifs, et les abstentions ne furent guère plus nombreuses qu'à l'ordinaire.
Nous allons terminer ce chapitre par le récit rapide des trouble- qui agitèrent le département de Vaucluse ^.
Ce département, longtemps célèbre par son exaltation royaliste et catholique, était, en 1851, l'un des plus ardents pour la cause démocratique. Cependant, bien que les pas-
1. Le maniement des fonds provenant de la vente de fusils pris aux habitants des Basses- Alpes, amena une affaire criminelle dans laquelle le colonel de Sercey, dont nous avons parlé souvent, fut condamné à l'emprisonnement pour concussion.
2. Ce récit est malheureusement incomplet. Je n'ai eu d'autres sources d'informations que le maigre rapport du général d'Antist et quelques relations des journaux du temps.
sions y fussent vives et les idées exaltées, il ne s'y produisit qu'une tardive insurrection qui semble avoir été le contrecoup de celle des Basses-Alpes.
Ainsi, Avignon resta calme pendant les cinq premiers jours qui suivirent les événements. Orange fut fort agitée, mais ne s'insurgea pas. Un rassemblement entra, le 4, à la Mairie, et essaya d'envahir la SousPréfeciure ; il fut dispersé sans peine par une charge du 1 P dragons.
Les nouvelles reçues de Paris, Lyon et Marseille paraissaient avoir assuré la tranquillité, lorsque l'insurrection éclata, le dimanche 7 décembre, à Apt, sous-préfecture limitrophe des Basses- Alpes.
L'ne petite bande venue de Forcalquier, dit le général d'Antist dans son rapport, entra à Apt dans la journée du dimanche, s'empara des autorités et de la gendarmerie. Le toscin sonna : tous les villages voisins se levèrent en masse. Le soir, il y avait plus de deux mille insurgés réunis.
Les chefs résolurent de marcher immédiatement sur Angnon. La distance est grande d'Apt à Avignon; c'est le département de Vaucluse à traverser dans sa longueur. Ils se mirent en marche. Le lendemain, le général d'Antist, prévenu de ce mouvement, envoya contre les insurgés une petite colonne de trois compagnies de ligne et de cinquante hussards^ Cette colonne avait dépassé Lisle, chef-lieu de canton, à quelques lieues à l'est d'Avignon, lorsqu'elle se trouva en présence des insurgés.
Leur nombre avait énormément grossi. Le toscin sonnait dans tous les villages des montagnes du Luberon , petite chaîne parallèle à la Durance. Des bandes armées accouraient de toutes parts. La colonne eût été compromise en essayant d'arrêter un pareil débordement. Elle se replia sur Avignon.
Les insurgés entrèrent à Lisle triomphant de leur facile victoire.
La garde nationale de cette petite ville avait fait mine de s'armer pour la défense de l'autorité ; les insurgés s'emparèrent de ses fusils et de son drapeau.
La colonne de troupes en retraite tomba au milieu de groupes épars d'Avignonnais qui quittaient la ville pour rejoindre les insurgés. On échangea quelques coups de feu, et la troupe fit un certain nombre d'arrestations.
Les insurgés avaient couché à Lisle. Le lendemain, la plupart des chefs, découragés par les nouvelles qu'ils rece-
vaient de tous côtés, comprirent l'inutilité de leur tardive insurrection, et ordonnèrent la retraite.
Quelques bandes restèrent cependant aux environs de Lisle. Le général d'Antist résolut de les enlever. Le 10, après midi, un détachement de cinquante fantassins partit en omnibus pour Garpentras, suivi d'un escadron de hussards. Le commandant de France dirigeait cette petite expédition.
Il s'établit à Garpentras, comme pour y passer la nuit.
A onze heures du soir, il partit pour Lisie, oii un millier d'insurgés étaient encore dans la journée. Lorsqu'il arriva, ce rassemblement avait quitté la ville depuis deux heures. Apprenant alors qu'une autre bande se trouvait vers Gavaillon, le commandant résolut d'aller la surprendre. Il marcha toute la nuit, fil en route deux ou trois prisonniers qui furent fusillés sur-le-champ. A la pointe du jour, il tomba à l'improviste sur une bande qui fut surprise et dispersée sans grande résistance.
Le mercredi, le colonel Vinoy partit avec un fort bataillon du 54«, deux escadrons de hussards, et vingt-cinq gendarmes. Il rétablit les autorités à Apt, et entra dans les Basses-Alpes où nous l'avons vu poursuivant Aillaud (de Voix) ^
Le département de Vaucluse fut mis en état de siège. On y fit un nombre considérable d'arrestations ; un homme fut tué à Gourthezon en essayant de fuir devant la troupe ^. Vaucluse fournit aussi son contingent à la déportation et à l'exil. Le chiffre exact est inconnu, mais il dut être considérable.