‹ Paris en décembre 1851Chapitre 85 sur 97 · Glaneur du 26 décembre · texte numérisé non relu

Glaneur du 26 décembre

traces. Les plus animés voulurent faire un feu de joie avec les registres des droits-réunis. Le Comité de résistance leur en donna la permission.

L'auto-da-fé fut célébré sur le pré de Foire. C'est là le seul incendie allumé parles Jacques.

L'ordre ne fut pas plus troublé que la veille.

Un meurtre avait été commis aux environs de Malijay. Le juge d'instruction fut mandé au Comité de résistance, et invité à commencer l'information comme en temps ordinaire.

Cependant le Comité recevait les nouvelles les plus funestes pour la cause républicaine. Il apprenait successivement la pacification complète de Paris et la tranquillité des principales villes de France. Marseille, surtout, sur laquelle les républicains des Basses-Alpes avaient compté, non-seulement n'était pas au pouvoir du peuple, mais ne s'était pas même insurgée.

Sur le soir, un avis sûr arriva, annonçant la marche sur Digne du colonel Parson, parti de Marseille, avec le 14* léger.

Cette nouvelle surtout était grave. L'autorité devait être bien rassurée, puisqu'elle détachait de Marseille des troupes contre les départements voisins. Les membres du Comité sentaient leur insurrection réduite à l'impuissance ; et, en même temps que la douleur de la République et de la liberté perdues, ils ressentaient, sans doute, le regret d'avoir inutilement exposé la fortune, la liberté et la vie de tant de milliers d'hommes.

Fallait-il continuer la résistance ? Il semble que le parti le plus raisonnable était de se dissoudre à linstant, et de ne pas prolonger une lutte sans but. La majorité du Comité en décida autrement. Plusieurs pensèrent, sans doute, que la défaite du parti démocratique n'était pas assez certaine, et tous sentirent cert^iinement beaucoup de répugnance à paraître céder sur la seule nouvelle d'une troupe envoyée contre eux.

Le Comité décida donc qu'une colonne se porterait à. la rencontre du 14* léger et lui disputerait le passage.

Une proclamation annonça au peuple qu'une colonne de troupes s'avançant par la route de Marseille, il fallait marcher à sa rencontre.

La masse qui ne savait pas tout, se montra pleine d'ardeur. Les tambours battirent le rappel; les sections désignées pour marcher se formèrent en bon ordre.

A sept heures du soir, cinq à six mille hommes s'ébranlèrent et partirent, pleins d'enthousiasme, au chant de la Marseillaise. Gustave Jourdan, Buisson, Aillaud (de Voix), Cotte, Escoffier étaient avec eux. Quelques autres membres du Comité éiaient restés à Digne avec le reste des insurgés. Le mouvement du colonel Parson sur Digne n'était pas isolé. Dès le samedi, le général Hecquet, commandant la division militaire de Marseille, s'était disposé à profiter de la tranquillité qui régnait dans cette grande ville pour étouffer les mouvements de résistance des départements voisins. Les nouvelles du Var et des Basses-Alpes devenant de plus en plus graves, il résolut de faire marcher, sans retard, sur ces deux foyers d'insurrection.

Le colonel Parson fut envoyé le premier avec un fort bataillon du 14*^ It'ger ; il avait ordre de pousser jusqu'à Digne, par la route ordinaire qui suit la rive gauche de la Durance. On ignorait encore, en ce moment, la prise de la Préfecture par les républicains.

Le colonel de Sercey dut aller par Brignoles et Barjols, opérer contre les démocrates du Var, et entrer ensuite dans les Basses-Alpes. Le colonel Vinoy dut marcher également sur ce département en traversant celui de Vaucluse. D'autres troupes étaient tenues en réserve.

De son côté, le préfet Dunoyer, arrivé à Gap, avait pu disposer d'un bataillon; il allait descendre sur Sisteron, et prendre à revers les insurgés.

Ce mouvement concentrique ne pouvait manquer d'écraser l'insurrection.

Le colonel Parson partit, un jour à l'avance, sajis artillerie, et, avec quelques gendarmes pour toute cavalerie, s'enfonça résolument dans les Basses-Alpes.

Le lundi soir, il arriva jusqu'à Oraison. Le mardi matin, il reprit sa marche en avant.

Sa position était un peu aventurée. A plus d'une étape du colonel de Sercey et du bataillon du 2 1*, qui marchait pour l'appuyer, il aurait pu être écrasé par le gros des insurgés avant d'être secouru. Mais le colonel, plein de mépris pour des bandes sans organisation ni discipline, ne s'inquiétait guère d'une pareille éventualité.

Le mardi, donc, son avant-garde arriva aux Mées, gros bourg aune lieue de Malijay, et y fut. reçue à coups de fusil. Elle se replia rapidement, et le colonel, surpris de l'audace des insurgés, se porta aussitôt vers le bourg.

Les insurges, comme nous l'avons vu, avaient quitté Di-' gne, la veille au soir. Cette marche de nuit, par un froid glacial, avait été terrible. L'enthousiasme, qui animait les bandes au départ de Digne, s'était éteint par degrés. Les mauvaises nouvelles circulaient dans les rangs; la réflexion venait, et l'on se disait que les affaires allaient mal, puisqu'on avait pu si tôt envoyer des troupes de Marseille. Beaucoup de paysans désertèrent durant la marche, et la colonne arriva bien diminuée à Malijay.

Des feux de bivouac allumés aux abords du village permirent d'achever cette nuit un peu moins péniblement. Lorsque le jour se leva, les insurgés, partis plus de cinq mille, n'étaient guère que trois mille cinq cents ou quatre mille hommes. Il est vrai que ceux-là étaient les plus résolus et les mieux disposés.

Malijay est un point important; on avait songé d'abord à y attendre la troupe. Quelqu'un signala comij^e excellente la position des Mées, située, une lieue plus en avant, sur la route de Marseille. On alla l'occuper.

La grande route avant d'arriver aux Mées est serrée entre la Durance et des hauteurs escarpées. Elle forme ainsi une sorte de défilé fermé par le bourg et difficile à forcer s'il est défendu avec quelque résolution.

C'est là que se posta la petite armée insurrectionnelle. Une partie occupa fortement le bourg; le reste prit position sur les hauteurs dominant la route. Le garde général des eaux et forêts, Aillaud (de Voix), semble avoir dirigé ces dispositions des insurgés.

Le colonel Parson, ne les supposant pas capables de tenir contre la ligne, ordonna l'attaque.

Les premiers détachements répubhcainsse replièrent après quelques coups de feu; mais la troupe, parvenue à l'entrée du défilé, se trouva en présence d'obstacles iu'^urmontables. Le colonel Parson consentit à parlementer. Plusieurs membres du Comité de résistance vinrent à lui et proposèrent une suspension d'armes. A la suite d'une discussion sur laquelle nous n'avons que peu de détails, les parlementaires furent saisis et conduits prisonniers à la queue de la colonne.

La troupe recommença, sinon à attaquer, du moins à tâter la position des républicains. Ceux-ci firent la meilleure contenance.

Une compagnie d'infanterie s'engagea dans un sentier qui conduisait au-dessus des crêtes occupées par les insurgés. Le

succès de ce mouvement allait permettre une attaque vigoureuse sur le bourg.

La compagnie, assaillie à l'improviste dans un chemin creux, fut surprise, rompue et dispersée, laissant le capitaine, le sous-lieutenant et une vingtaine de soldats entre les mains des républicains. Ces prisonniers, conduits au bourg des Mées, furent un instant menacés.

Quelques furieux se jetèrent sur les deux officiers et menacèrent de les fusiller. Aillaud (de Voix) les arracha de leurs mains et les préserva de toute violence*.

Cet échec compromettait la petite colonne de troupes. Le colonel Parson ne s'obstica pas à enlever une position aussi forte et bien défendue, il relâcha les parlementaires arrêtés et battit en retraite. Il rétrograda, le soir même, jusqu'à Vinon sur le Verdun, petite ville du Var à la limite des trois départements des Basses-Alpes, Bouches-du- Rhône et Var.

Les pertes étaient de part et d'autre de quelques hommes tués et blessés.

On raconte qu'un soldat, les deux poignets percés d'une balle, ne voulut pas abandonner son arme et eut la force de rejoindre ses camarades en serrant son fusil contre sa poitrine avec ses bras mutilés.

On dit aussi que parmi les républicains, la compagnie de Sisteron, commandée parle citoyen Férévoux, déploya beaucoup de résolution.

C'est immédiatement après cette affaire que les républicains décidèrent la cessation de la résistance.

L'inutilité de la prolongation de 1^ lutte était désormais évidente. Beaucoup de paysans d'ailleurs s'étaient débandés en désordre, au moment même où la troupe de son côté commençait abattre en retraite. Les chefs connaissaient la marche de forces nouvelles dirigées contre eux; ceux qui avaient voulu combattre pouvaient être satisfaits ; s'ils se dispersaient, c'était après un succès et non après une déroute. Tous se séparèrent donc pour regagner leurs foyers ou pour se soustraire aux poursuites inévitables de l'autorité victorieuse*.

1. C'est le capitaine fait prisonnier qui a déposé de ce fait au procès d' Aillaud (de Voix) devant le Conseil de guerre de Marseille.

2. Voici comment tous les journaux, y conpris le Moniteur, mentionnent le combat des Mées : Le lieutenant-colonel Parson a rencontré les insurgés aux Mées. Après ua combat de quelques instants, ils se sont enfuis dans toutes les directions. — Après bien des recherches , nous avons trouvé dans le Courrier de Marseille une mention de l'af-

Aillaud (de Voix), seul, ne consentit pas à poser les armes. Il s'entoura de quelques centaines d'hommes armés, traversa la Durance et se dirigea vers les montagnes de l'arrondissement de Forcalquier.

Les membres du Comité restés à Digne quittèrent cette ville de leur côté, en congédiant les insurgés qui y étaient encore demeurés.

Ce jour- là, 10 décembre, le préfetDunoyer entrait à Sisteron sans résistance, avec le bataillon qu'il amenait de Gap. Le Comité de résistance deSisteron ne s'enfuit pas et l'ut arrêté à l'Hôtel-de- Ville. M. Dunoyer séjourna à Sisteronle 11, et arriva, le lendemain, à Digne.

Tout y était rentré dans le calme le plus absolu.

Les colonels Parson et de Sercey avaient opéré leur jonction, le 1 1 ; ils remontèrent lentement la Durance avec quinze cents hommes d'infanterie, des hussards et du canon. Ils arrivèrent à Digne le 13.

Manosque avait été occupée, le 10, par un bataillon du '21^. Le colonel Vinoy, venant d'Avignon, déboucha sur Forcalquier le 12. De là, cet officier se dirigea rapidement à la poursuite d'Aiilaud(de Voix), pour détruire le dernier rassemblement armé.

Aillaud avait passé la nuit du 12 à Fontienne; le 13, il était à Saint-Étienne-les-Orgues, au pied des montagnes de Lure.

La petite ville de Saint-Étienne-les-Orgues était passée, en quelques jours, par d'émouvantes péripéties. La Patrie, et beaucoup d'autres journaux après cette feuille, ayant raconté que le canton de Saint-Étienne avait été saccagé, la ville pillée, les dames de quelques notables principaux violées, etc., il n'est pas inutile d'entrer dans quelques détails.

Nous empruntons le fond de notre récit au Glaneur des Basses-Alpes du 26 décembre, qui reproduit la lettre d'un réactionnaire de l'endroit, témoin oculaire des faits.

Le dimanche, 7 décembre, le bruit se répandit dans le bourg que la troupe et les autorités fvaient réoccupé Forcal-

faire, courts mais exacte, et enfin quelques détails plus précis dans la déposition du colonel de Sercey au procès d'Aillaud. Faute de documents, nous avons dû nous borner à donner un récit vrai, quant à l'ensemble, mais qui demanderait à être complété.

{Note de la première édition.)

— J'ai modifié ce premier récit: où s'étaient glissées quelques inexactitudes.

quier. Le fait était faux ; mais la nouvelle suffit pour relever le courage du « parti de l'ordre » qui était en majorité dans le bourg. Quelques heures après, une estafette insurgée arriva de Forcalquier, apportant une proclamation du Comité de résistance de celte ville qu'il se mit en devoir d'afficher.

Le maire de Saint-Etienne, M. Tardieu, alla droit à cet homme, et demanda de quel droit il affichait un placard séditieux.

L'insurgé répondit qu'il avait reçu ordre de le faire. « Eh bien! moi. j'ai ordre de le déchirer,» repartit le maire. Et, joignant l'action à la parole, il lacéra la proclamation. L'insurgé remonta à cheval et s'éloigna en disant que M. Tardieu et les réactionnaires de Saint-Étienne se repentiraient bientôt de cette audace.

Le soir même, on apprit la fausseté de la nouvelle du rétablissement de l'ordre à Forcalquier, et l'on trembla au souvenir de la menace faite par l'insurgé. Le départ de presque tous les démocrates de la contrée pour Digne aurait bien rendu la résistance facile, mais nul n'osa même y songer. Le lendemain, un détachement d'insurgés armés, envoyés par Pascal, le président du Comité de Forcalquier, arriva à Saint-Etienne. Le chef se rendit à la Mairie et fit publier à son de trompe l'ordre à tous les habitants de venir remettre leurs armes et munitions, sous les peines les plus sévères. On obéit.

Gela fait, le même chef prononça la révocation du maire et installa pour le remplacer une Commission révolutionnaire composée de quelques démocrates de l'endroit.

Pendant que cela se passait à la Mairie, deux individus de Saint-Etienne, les nommés Grendron et Chauvin, dit le Glaneur^ ennemis personnels du maire, trouvant l'occasion propice, entrèrent chez M. Tardieu, et se livrèrent à la dévastation lapins complète. Glaces, meubles, pendules, vêtements, tout fut brisé, sali ou lacéré.

Le chef insurgé, averti aussitôt de ces excès, accourut avec ses hommes. Les deux coupables, pris sur le fait, furent arrêtés, enchaînés et conduits à la prison de Forcalquier. Le chef du détachement républicain, en partant, avait annoncé qu'ils seraient fusillés le lendemain, ce qui n'eut pas lieu, fort heureusement, du reste.

Deux jours se passèrent fort tranquilles. Le mardi, le bruit se répandit que 1 insurrection était uéfaite et la ville de Digne évacuée. Le « parti de l'ordre >> releva la tête.

On reprit les fusils déposés à la Mairie, oq s'organisa en garde civique, on fit des patrouilles, on arrêta même quel-' ques hommes revenant des Mées.

Le 12, au soir, nouvelle et affreuse panique. Aillaud (de Voix) approchait, disait-on, avec une bande exaspérée et avide de tirer une éclatante vengeance de ces exploits réactionnaires.

Un insurgé de sa troupe arriva, en effet, et somma la municipalité de se rendre à discrétion. La garde civique remit ses armes à la Mairie, et chacun attendit en tremblant.

Le 13, au matin, Aillaud entra avec trois à quatre cents hommes. Il passa vingt-quatre heures à Saint-Etienne-les- Orgues, et, dit le Glaneur des Basses-Alpes :

« Par une protection visible du ciel, il ne commit aucun excès ni aucunes représailles et se borna à exiger des vivres et du bois qai lui furent fournis abondamment. »

Tel est l'exact récit des pillages et des viols de Saint- Êtienne-les-Orgues.

Le 14, au matin, le colonel Vinoy arriva à la tête d'un millier d'hommes de toutes armes. Aillaud s'était jeté dans la montagne de Lure avec ses derniers compagnons.

Trois républicains, deux étrangers au bourg et un de Saint- Etienne, furent faits prisonniers et fusillés sur-lechamp. Ce dernier se nommait Graubert, dit Béguin. Deux autres avaient été massacrés de même, de sang-froid, entre Fontienne et Saint-Étienne^.

Nous regrettons vivement de ne pas connaître les noms de ces obscures victimes de la cause républicaine.

Une colonne mobile fouilla la montagne. Trois républicains furent encore fusillés. Aillaud (de Voix), servi par sa connaissance des lieux, et par une audace et une agilité surprenantes, échappa à toutes les poursuites/ Un jour, le lieutenant Franck et son détachement le surprirent; il échappa sous leurs coups de fusil. Un autre jour, serré de près par les voltigeurs du 54*, il franchit, dit-on, un précipice devant lequel s'arrêtèrent stupéfaits les plus agiles des soldats.

Dans le courant de janvier, Aillaud (de Voix), abandonné de ses derniers compagnons, traqué comme une bête fauve, chassé par la neige, posa enfin son fusil. Il se déguisa, se procura un faux passe-port sous le nom de Luc, traversa toute la Provence, et fut arrêté à Marseille, au moment de

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