‹ Paris en décembre 1851Chapitre 88 sur 97 · Rapport du général Lapène · texte numérisé non relu

Rapport du général Lapène

du complot de Lyon. Néanmoins, de fréquentes arrestations, des condamnations, des persécutions, toutes les rigueurs de l'autorité militaire n'avaient nullement réussi à ralentir les progrès du mouvement républicain. L'espoir d'une victoire complète en 1852 rendait tous les esprits inaccessibles au découragement.Les scciétés de Montagnards couvraient le pays; elles avaient de nombreux affiliés dans les moindres villages. Ceux des républicains qui n'avaient pas voulu en faire partie n'en connaissaient pas moins le secret, et comptaient bien se servir de cette force si une lutte devenait nécessaire.

L'état de siège avait profondément irrité ces populations fières et peu endurantes. Les saisies, les procès, les poursuites, les condamnations, avaient rempli le pays de contumaces. Loin de fuir à l'étranger, ils restaient cachés dans le pays, attendant 1852. Les montagnes, lesforêts, et par-dessus tout la complicité d'une population entière, leur rendaient la chose facile. Ils trouvaient partout asile dans les domaines comme dans les chaumières. Bien peu, même parmi leurs ennemis politiques, auraient osé leur refuser un gîte et des aliments. On s'imagine sans peine quelles passions ces hommes toujours traqués, toujours inquiets, devaient souffler au cœur des paysans.

Cette situation était grave, et il ne fallait pas beaucoup de clairvoyance pour voir là tous les éléments d'une redoutable insurrection.

La position topographique du département contribuait à y rendre^ un soulèvement infinimen!; dangereux pour le Coup d'État.

Placé en face de l'Ardèche dont les dispositions étaient semblables, le département de la Drôme coupe d'une manière absolue toute communication entre Lyon et Marseille, c'est-à-dire, dans la situation, entre Paris et le Midi. Qu'on juge de l'effet produit sur le peuple et sur l'autorité par le manque de nouvelles de Paris dans toute la contrée que nous venons de parcourir. Il est très-probable que si l'autorité n'était restée maîtresse de Valence et de Montélimart, le 4 et le 5, la levée en masse du Midi s'effectuait.

Ce qui fit le salut de l'autorité dans la Drôme fut, croyonsnous, ce qui devait précisément assurer le succès de l'insurrection, c'est-à-dire l'organisation secrète. Ceci mérite explication.

A l'élan spontané, au soulèvement universel, à la furieuse impétuosité qui font la force d'un mouvement populaire, les

sociétés secrètes substituaient l'obéissance passive à un mot d'ordre, au signal d'un chef.

Elles subordonnaient la force et la conscience du peuple à la conscience et à l'énergie de quelques individus. Que ces individus, ces chefs, fussent, comme on l'a vu quelquefois, des hommes consciencieux et intrépides, le soulèvementpopulaire prenait un double et redoutable caractère de spontanéité et de discipline, devant lequel tombait toute résistance.

Mais qu'ils fussent, comme il arriva dans plusieurs cas, des hommes sans caractère, faiblissant sous la responsabilité de leur rôle, la discipline tuait la spontanéité, et l'élan individuel ne suppléait pas à la direction.

On a vu, parfois, desinsurrections partielles fomentées par des sociétés secrètes; des révolutions, jamais.

Le nombre des Montagnards affiliés dans la Drôme dépassait trente mille. Aux fondateurs et aux chefs primitifs de la société avaient succédé , à la suite d'obscures intrigues, des hommes nouveaux.

L'envieuse jalousie de toute supériorité, qui est l'une des plaies de la démocratie, avait eu, paraît-il, une grande part dans ces transformations souterraines. Au moment du 2 décembre, les chefs suprêmes étaient, le président du Comité directeur, surtout, des hommes d'une intelligence et d'une énergie fort ordinaires. Ce dernier était un jeune homme sans influence, peu instruit et très-indécis. Il était peu capable de prendre une résolution et encore moins de rien diriger, une fois la résolution prise. Le secret dont il était entouré donnait cependant à ses ordres, auprès de la masse des affiliés, un prestige que son incapacité devait rendre funeste à son parti *.

L'autorité disposait dans la Drôme de forces militaires assez importantes. Valence avait une garnison d'artillerie, Romans un bataillon du 32*= de ligne, JMontélimart deux dépôts, l'un du 13*, l'autre du 63" de ligne. Il n'en est pas moins vrai que ces forces eussent été bien faibles, si les trente mille affiliés de la Drôme se fussent levés en masse, comme faisaient en ce moment les dix mille des Basses- Alpes.

1. Nous tenons beaucoup de ces détails d'un homme d'esprit très-mêlé aux luttes du parti démocratique dans la Drôme en 1848, aujourd'tuirallié au gouvernement impérial ei maire d'une commune importante, {tiote de la première édition.)

La nouvelle de la dissolution de l'Assemblée nationale se répandit dans la journée du 3 décembre. Tout le département tressaillit comme frappé d'une secousse électrique. L'agitation fut immense. Dans une multitude de communes, on se procurait de la poudre, on fondait des balles, sans songer à se cacher. Cependant, pas d'explosion immédiate. On attendit partout le signal. Les chefs de section des Montagnards partirent presque tous pour Valence, chercher des ordres.

Dans cette ville, l'animation était grande. Beaucoup parmi les républicains modérés, surtout, doutaient que le préfet et le général donnassent leur adhésion aux décrets présidentiels, et, dans cette croyance, s'opposaient à un mouvement insurrectionnel. Bciaucoup de conseillers généraux étaient accourus à Valence. A peine arrivé, l'un d'eux se présenta au cabinet du préfet, et engagea vivement cet administrateur à convoquer immédiatement le Conseil général en session extraordinaire, et à le charger de veiller au maintien de l'ordre et à la défense de la Constituiion.

a II n'y a plus de pouvoirs légaux, disait-il, le Conseil général élu du suffrage universel reste la seule autorité légitime. »

Le préfet discuta quelque temps la proposition et finit par y opposer une fin de non-recevoir.

Le conseiller ne se tint pas encore pour battu. Il prit sur lui d'adresser une lettre de couvocation à ses collègues. Un certain nombre essayèrent de se constituer, mais sans succès.

Pendant ces essais de résistance légale, voici, si nos renseignements sont exacts, ce qui se passait parmi les Montagnards.

Beaucoup de chefs de section pressèrent leur chef suprême de donner le signal immédiat du mouvement, de profiter du premier moment de surprise pour s'emparer du télégraphe et enlever la Préfecture par un coup de main vigoureux. Le chef s'y refusa catégoriquement, et déclara ne vouloir agir que selon l'attitude de Paris et de Lyon. Les chefs de section durent revenir dans leurs cantons, se tenir prêts et attendre un nouveau signal.

Ceci fut fort heureux pour l'autorité. C'était au moins quarante-huit heures gagnées. Délai immense dans une pareille situation.

Pendant ce temps, les dépêches du gouvernement allaient

passer librement, rassurer les fonctionnaires dans tout le Midi, et décourager le parti démocratique. 4 ^^' Jf^'ï-^*^^^' lorsque tout espoir de voir les chefs de l'autonte laibhr ou s associer à la résistance fut pleinement évanoui, beaucoup de républicains songèrent plus vivement encore a en appeler à la force.

Un homme influent et n'appartenant point aux sociétés secrètes, courut chez le chef qu'il connaissait, le pressa de se servir de 1 arme qu'il avait en main, et de donner le mot d ordre d insurrection. Le chef hésitait toujours. Son interlocuteur lui exposait l'importance de Valence, la facilité de s emparer de 1 autorité (il indiquait un terrible moyen de diversion 1 incendie des meules à fourrage et des ciernes de 1 artillerie) ; Valence à nous, le télégraphe coupé et les nouvelles interceptées, ajoutait-il, tout le Midi monte iusqua Valence ^ ■*

^ Une semblable résolution demandait plus d'énergie que n en avait 1 homme auquel on la proposait. Il se récria et ne décida rien.

Cependant, de nouvelles excitations lui firent envoyer le mot d insurrection aux cantons ruraux, mot d'ordre qui fut expédie le vendredi malin. Dans l'après-midi, l'arrivée de la dépêche télégraphique annonçant la répression de la résistance de Pans 1 intimida tellement, qu'il envoya partout conbot^eâr' °^^^^''* *ï''® ^^""^ ^^^^^ P^^<i"' q'^e personne ne

Ce contre-ordre n'arriva pas dans certains cantons et ne tut pas obei dans d autres. De laces mouvements tardifs, désordonnés, sans entente, mais impétueux, qui ébranlèrent une partie du département.

La petite ville de Grest, située à vingt-huit kilomètres sudest de Valence, sur la rive droite de la DrÔme, est le point central ou viennent se croiser les routes qui conduisent au cùel-lieu les habitants de la majeure partie des arrondissements de Die, Nyons et même Montélimart. Dans un cas d insurrection, Crest était un point stratégique important, puisque la majeure partie des rassemblements qui voudraient

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(Note de la première édition.)

se porter sur le chef-lieu devaient nécessairement y faire leur jonction.

Le 3, au soir, à la première nouvelle des événements, trois ou quatre cents ouvriers avaient parcouru les rues de la ville, dévasté les-bureaux d'octroi et menacé la caserne de gendarmerie. Le Maire, Moustier, avait réussi à calmer cette première effervescence que n'encourageaient pas les chefs des Montagnards de la ville.

Le 4, le général Lapène, qui jugeait parfaitement de l'importance de ce point , y envoya le capitaine Gillon avec soixante artilleurs à pied ou à cheval. Des arrestations furent opérées, et le calme se rétablit. M. Léchelle, conseiller de préfecture, délégué à Grest, y arriva le vendredi matin et s'occupa avec la plus grande activité de relever le moral des hâtants réaciioDunaires. Secondé par le maire , il y réussit assez bien. Une garde civique, peu nombreuse il est vrai, s'organisa, et le commandement en fut confié à M. de la Bretonnière. Dès ce moment, le maintien de la tranquillité à l'intérieur de Grest fut assuré.

Le soir de ce jour, 5 décembre, un exprès venu de Die, chef- lieu d'arrondissement, à soixante kilomètres à l'est de Valence, au centre de la vallée supérieure de la Drôme, apporta une dépêche du sous-préfel, M. de Chazelles.

Ce fonctionnaire représentait sa situation comme trèsgrave. Toutes les communes environnantes se préparaient ouvertement à l'msurrection. Il n'y avait pas de moyens de résistance, et il demandait de prompts secours.

Une compagnie du 32= de hgne fut expédiée de Romans, le samedi matin, et reçut ordre de se rendre à Die, en passant par Grest. Elle arriva dans cette dernière ville à une heure de l'après-midi.

Dans l'intervalle, le contre-ordre des sociétés secrètes de Valence arriva à Die, et l'agitation se calma d'elle-même, sans avoir produit d'événements graves.

Ce contre-ordre ne fut pas transmis par la faute, dit-on, du chef de section de Grest, aux communes des environs, ni aux cantons sud de la rive gauche de la Drôme. Dans la nuit du vendredi au samedi, le tocsin commença à sonner dans presque tous les villages du canton de Saillans, puis dans ceux du canton de Grest.

Des rassemblements formés à Beaufort, Mirabelle, etc, traversèrent Saillans et se dirigèrent sur Grest, en suivant la vallée, par la rive droite de la Drôme. Beaucoup de ces

bandes étaient conduites par leurs maires en écharpe et portant en têts le drapeau tricolore de la commune. Armées de fusils de chasse et assez bien pourvues de munitions, ces premières bandes républicaines, quoique peu nombreuses encore, ne laissaient pas que d'être redoutables.

La nouvelle de leur approche fit retenir à Grest la compagnie du 32^ Le capitaine d'artillerie Gillon , chef de la gar • nison, envoya un piquet'de cavalerie reconnaître les insurgés. La troupe arriva au village d'Aouste, à deux kilomètres de Grest, au moment où le maire parlementait avec les paysans. Ce maire, nommé M. Gresse, avait fait de grands efforts pour dissuader le rassemblement de continuer sa marche. Ses exhortations n'avaient pas été toutefois sans succès. Les gens de Saillans et ceux de quelques autres villages se retirèrent.

Le rassemblement, réduit par cette défection à trois cents hommes environ, ne se découragea pas. Animé par quelques hommes intrépides, il forma le projet audacieux d'enlever de vive force ia ville de Grest.

La route de Grest suit, depuis Aouste, une jolie plaine, assez large et fort propre aux mouvements de la cavalerie. Les républicains, craigaant d'être culbutés en plaine par les artilleurs à cheval et les gendarmes, gagnèrent les flancs de la montagne qui borde la vallée et s'avancèrent sur Grest par les hauteurs.

Grest est situé à un étranglement de la vallée. La montagne projette en cet endroit un contre-fort rocheux qui s'abaisse rapidement, se dirigeant droit à la rivière, et finit par un escarpement brusque, la dominant k trois cents pas de distance. La ville est bâtie sur les dernières pentes, le long de la rivière.

La crête de ce contre-fort forme un petit plateau large d'une vingtaine de mètres, très-long, planté en vignes et bordé de rochers. Un peu au-dessous du pont où le plateau finit par un escarpement, se dresse une haute et solide tour carrée, reste des anciens remparts de Grest. D'un côté, elle commande toute la ville, de l'autre, quoique sa base soit audessous du plateau, elle est assez élevée pour que ses créneaux le dominent sur une assez grande étendue.

Les trois cents paysans républicains descendant de la montagne suivaient ce plateau ; ils marchaient rapidement, allant droit k la tour. Ils comptaient, sans doute, la trouver sans défense, et comprenaient fort bien que la possession de ce poste allait leur assurer la possession de la ville.

Le capitaine Gilion n'avait eu garde de laisser dégarni un point aussi important. La garde civique, commandée par M. de la Bretonnière, était sur la plate-forme de la tour avec un détachement d'artilleurs. Le capitaine Fiézière, avec une section de sa compagnie du 32^, s'était posté au haut de l'escarpement, sur le plateau même, autour d'une chapelle, couvert par des murs de clôture et protégé par le feu de la tour.

Le reste de la garnison occupait des barricades élevées aux principales issues de la ville. Le capitaine Gilion était à peine au haut de la tour, que les paysans pai'urent descendant le plateau très-résolùment.

Les sentinelles crièrent : qui vive ! et firent feu.

Les républicains ripostèrent au cri de : vive la République ! vive la Liberté! et se portèrent en avant.

Une vive fusillade du détachement d'infanterie et des gardes civiques, tirant par les créneaux de la tour, les arrêta. Le feu fut très-vif pendant quelques instants ne part et d'autre. Les soldats et les gardes cinques, se battant à couverr, n'eurent pas un blessé. Les républicains, que rien ne protégeait contre les balles, reculèrent bienlôt, renonçant à enlever une position aussi forte.

Seulement, ils s'arrêtèrent à quelques cents pas en arrière sur le plateau et se disposèrent à camper. Ils allumèrent des feux de bivouac et placèrent très-bien leurs vedettes dont on entendit toute la nuit, d'intervalle en intervalle, le cri: sentinelle, prenez garde à vous !

Cette vigueur dans l'attaque et ces précautions militaires, chez une petite bande de paysans, frappèrent les officiers d'une surprise dont on retrouve la trace dans le rapport du général Lapène*.

Ceci se passait vers cinq heures. A sept heures, on entendit le, s?n du tambour et le chant de la Marseillaise sur l'autre rive de la Drôme. La situation devenait difficile. Si ces insurgés se montraient aussi braves que ceux du plateau, la ville courait grand risque d'être enlevée. Il est vrai que la rivière grossie par les pluies d'hiver n'était pas guéa- Ble, et le pont défendu par une forte barricade présentait un obstacle sérieux. La barricade, sorte de petite redoute construite par l'artillerie, était un peu au delà du pont, sur une

1. Ce rapport, très-détaillé et généralement fort exact, est au Moniteur, numéros des 21 et 22 décembre 1851.

place entourée de quelques maisons , au point de jonction des routes de Loriol et de Montélimart. Vingt-cinq soldats d'infanterie, commandés par le sous-lieutenant Ollivier, se tenaient derrière avec dix artilleurs à cheval.

Les insurgés venaient de Grâne et de Chabrillant, deux fortes communes du canton de Grest (sud). Ges deux villages avaient des condamnés contumaces, qui furent probablement les instigateurs du mouvement.

On prêchait depuis huit jours une mission à Grâne. — Les missionnaires n'avaient-ils pas fait, dans leurs sermons, quelque excursion dans le domaine de la politique ? — On n'ose guère affirmer le contraire si l'on se souvient des aménités que le clergé d'alors adressait en chaire aux démocrates. Ceci expliquerait, sans toutefois l'excuser, la façon dont les paysans traitèrent ces missionnaires.

Le mouvement éclata, le samedi, vers midi. La foule courut au presbytère et s'empara des missionnaires, du curé de Grâne, de son vicaire et du curé de Montéléger. On- les conduisit sur la place au milieu de cris, d'injures et de menaces peu rassurantes.

« Les femmes, dit l'abbé Forget dans une lettre publiée par divers journaux, les femmes étaient plus exaltées que les hommes. Elles nous injuriaient et applaudissaient à notre arrestation, disant que c'était bien fait. »

Un certain nombre d'habitants réactionnaires ne tardèrent pas à partager le sort des prêtre^. Quand la bande se rEdt en marche, ils furent conduits à la queue de la colonne. Quelques prêires obtinrent d'être menés en voiture.

La bande de Grâne se recruta à Chabrillant où des scènes semblables se passèrent, et le rassemblement, fort de six à sept cents hommes, se mit en marche pour Grest en remontant la rive gauche de la Drôme.

^ Il paraît certain que ces paysans avaient conçu une pensée qui honore peu leur courage et leur générosité : mettre leurs otages en tête de la colonne et les pousser devant eux en s'en servant comme d'un rempart contre le feu de la troupe.

Arrivés en face de la barricade, ils firent effectivement passer en tête les prêtres et les autres otages. Mais, soit que certains insurgés s'y opposassent, soit pour tout autre motif, la chose fut loin de se faire d'une manière complète, et les otages se trouvèrent pêle-mêle avec les insurgés.

Des gens capables de faire un pareil calcul ne se sentaient pas très-braves. Au premier feu de file des soldats, un désarroi complet se mit dans le rassemblement. Les dis cavaliers en profitèrent, et débouchant de derrière la barricade, ils poussèrent une charge audacieuse sur les insurgés.

La fusillade des soldats avait tué et blessé quelques insurgés sans atteindre aucun des otages. Le désordre produit par ce premier feu était tel, qu'à l'arrivée des artilleurs à cheval, toute la masse prit honteusement la fuite. Quelques-uns, à peine, se retournèrent pour faire feu. Le brigadier Cardinal fut tué d'une balle. Presqu'en même temps, le maréchal des logis Carrier atteignit un des fuyards et lui cria : « bas les armes 1 » Cet homme fît mine de jeter son fusil, et lorsque le militaire relevait son sabre sans méfiance, il le tua d'un coup de fusil.

Il fut plus tard dénoncé par beaucoup de ses camarades et condamné à mort par un Conseil de guerre. Il se nommait Soulier. Sa peine fut commuée par le Président de la Répul^lique.

Celte insurrection de Grâne et Ghabrillant n'est, du reste, qu'une exception unique dans un pays où les paysans républicains se montrèrent aussi modérés que courageux.

Le rapport sur ces événements étant arrivé le soir même à Valence, le général Lapène, frappé de l'importance de la position de Grest , s'empressa d'y envoyer des renforts.

Le chef d'escadron d'artillerie, Delamothe, partit aussitôt de Valence avec une pièce de huit et un obusier de 0 met. 15 cent., largement approvisionnés de boulets et mitraille, avec une nombreuse escorte d'artilleurs à cheval et de servants armés de carabines à tige. Le lieutenant Tricoche, qui était à Chabeuil avec quarante artilleurs, reçut également ordre de se rendre à Crest. Tous ces renforts y arrivèrent à quatre heures du matin.

Le commandant Delamothe, s'étant rendu compte de la situation, résolut de commencer par déloger à l'instant les trois cents 'républicains qui bivouaquaient sur le plateau. Leur présence sur ce point était gênante pour la troupe, et pouvait devenir dangereuse s'ils recevaient des renforts. En se prolongeant sur leur droite, ils auraient pu couper les communications avec Valence qu'il importait de tenir ouvertes.

L'obusier fut hissé sur un petit plateau proche de la tour, de manière à prendre les insurgés à revers. Une section du 32e devait les attaquer de front, pendant qu'une autre, disposée en tirailleurs sur le revers est de la montagne, les menacerait en flanc. Un détachement de cavalerie conduit par un officier devait aussi gagner ie plateau sur leurs derrières.

Les paysans, un peu découragés par la prompte déroute de leurs amis de la rive gauche, avaient espéré voir arriver des renforts pendant la nuit. Le matin, se voyant seuls, ils avaient déjà résolu la retraite , lorsqu'un premier coup de canon donna le signal de l'attaque.

La troupe exécuta les mouvements ordonnés avec beaucoup de vigueur, mais elle ne réussit pas à couper les insurgés qui gagnèrent la montagne en tiraillant avec l'infanterie, et disparurent sans laisser de prisonniers*.

Le commandant Delamothe était à peine de retour de cette petite expédition, qu'il apprenait par la rumeur publique l'insurrection générale des cantons au delà de la Drôme. On annonçait qu'une nouvelle et formidable colonne allait bientôt se présenter à la tête du pont.

Cette nouvelle était exacte. De graves événements venaient de se passer dans toute cette région.

A 40 kilomètres environ, au sud de Crest, se trouve la ville de Dieu-le-Fit. L'opinion démocratique dominait dans celte petite cité manufacturière et commerçante. Un pharmacien, nommé Darier, homme énergique, actif, très-populaire, avait été l'organisateur du parti dans ce canton. La population ouvrière de la ville était toute sous son influence.

Entre Dieu-le-Fit et Crest, s'étend le canton de Bourdeaux. C'est un pays montagneux, assez riche et plus éclairé que ne sont d'ordinaire les pays de montagnes. Une grande partie de la population est protestante, ce qui n'avait fait qu'y rendre plus facile la diS'usionde l'idée républicaine.

Le chef-lieu, Qourdeaux, est un bourg de quinze à dix-huit cents âmes. De Bourdeaux on aurait pu dire ce que M. Maquan dit de Salernes : « Riches et pauvres, bourgeois et paysans, patrons et ouvriers, et, ce qui n'est pas moins rare, protestants et catholiques y vivaient dans le plus complet accord d'opinions. »

Le « parti de l'ordre » n'existait pas daus ce canton. Ajou-

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