‹ Paris en décembre 1851Chapitre 89 sur 97 · Voir le rapport du général Lapène, cité plus haut · texte numérisé non relu

Voir le rapport du général Lapène, cité plus haut

tons, pour être juste, que l'unanimité y avait produit d'excellents effets. Ces braves gens étaient naïvement républicains, sans connaître les divisions ni les passions jalouses qui gangrenaient ailleurs leur parti.

On conçoit l'eflet produit dans un semblable pays par la nouvelle des décrets du 2 déce libre. Les républicains influents dirent à ces paysans que ce qui les passionnait si fort, la République, la liberté, étaient perdues, s'ils ne prenaient les armes pour les défendre. Ils se levèrent en masse.

Le jeudi et le vendredi, les chefs qui attendaient toujours les ordres de Valence eurent toutes les peines du monde à retenir leurs hommes.

Le samedi, le tocsin sonna de toutes parts. A l'entrée delà nuit, l'insurrection éclata dans toutes les communes des cantons de Dieu-le-Fit, Bourdeaux, Marsanne et partie de Grest (sud), et nulle part elle ne fut souillée d'excès.

A Bourdeaux, la foule réunie était surtout bruyante et joyeuse. Quelques voix proposèrent de désarmer les gendarmes. Un paysan fit remarquer que puisqu'ils demeuraient inoffensifs, mieux valait que le peuple les respectât et n'imposât pas à de braves militaires l'outrage d'un désarmement. Et la foule applaudit.

Des émissaires couraient de commune en commune, portant des messages, activant le mouvement. Le rendez-vous général était fixé pour le lendemain matin, à Saou, village à trois lieues de Grest.

Un incident héroï-comique égaya fort les paysans du village de Poët-Gélarde.

Dès que le mot d'ordre y fui transmis, le maire de cette commune, A..., chaud démocrate, s'empressa d'appeler le peuple aux armes. Trouvant qu'on ne répondait pas assez vite à son appel, le maire court lui-même au clocher, empoigne la corde et sonne furieusement le tocsin. La vieille corde, qui ne s'était jamais sentie secouée d'une semblable façon^ casse. Le maire fait la culbute, le tronçon de corde à la main. C'était de mauvais augure, — un Romain aurait reculé, — mais le maire de Poët-Gélarde n'avait pas de préjugés. Il se relève, revient à la Mairie, se ceint de son écharpe, prend son fusil à deux coups et conduit ses administrés à la défense de la République et de la Constitution*.

1. L'aventure est restée populaire à Bourdeaux. Le maire A.... venait de mourir lorsqu'on nous la raconta.

Tous les contingents du canton de Bourdeaux réunis-dans le bourg, au milieu de la nuit, par un clair de lune superbe, se disposèrent à prendre le chemin de Saou. M. Gavet, ancien commandant de la garde nationale, était en tête, en uniforme.

« Qu'on n'oublie pas que nous ne voulons que des volontaires ! » s'écria-t-il.

Et la colonne défila, applaudie par les femmes et les enfants.

Un témoin oculaire de cette scène, non un acteur, nous disait naguère : « Je croyais assister à quelque épisode de la grande levée de 92. »

L'ardeur de cette population était telle que, le lendemain, un jeune clerc de notaire, pacifique garçon, qui n'était pas parti avec les autres, fut hué par les jeunes filles et les femmes et obligé de se cacher.

Dieu-le-Fit s'était aussi levé en masse. 'Le contingent du canton, conduit par Darier, traversa Bourdeaux quelques heures après.

Au Puy-Saint-Martin, canton de Crest (sud), un épicier, nommé Gcmte, se mit à la tête de l'insurrection et entraîna toute la commune, malgré la résistance du maire.

Saou, où devaient se concentrer les diverses colonnes, était déjà en insurrection. M. Alvier, régisseur des propriétés de M. Crémieux, et un paysan nommé Marcel, avaient soulevé la commune et s'empressaient de faire préparer des vivres et du vin pour les bandes fatiguées d'une longue marche.

C'était un curieux spectacle que celui que présentaient le village et ses abords dans cette matinée du 7 décembre. Le soleil était radieux, et les pittoresques rochers qui dominent le bassin de Saou encadraient dignement le tableau formé par cette foule d'hommes de toute condition et de tout âge, vêtus de blouses, de redingotes, de casquettes, de chapeaux, hérissés de baïonnettes, de fusils de chasse, de fourches, grouillant, chantant, criant, gesticulant pêle-mêle. Cette véritable levée en masse comptait bien trois mille hommes, dont deux mille résolus et assez bien armés, les autres plutôt curieux que combattants.

Nul excès ne fut commis. Il y avait peut-être bien, çà et là, dans le contingent de Dieu-le-Fit, quelques-unes de ces figures portant les stigmates du vice comme on n'en rencontre que trop dans les villes manufacturières. Mais les rudes et honnêtes paysans, qui formaient la masse, se sentaient

assez forts pour leur faire respecter ce qu'ils auraient eu envie de violer.

A Grest, le commandant Delamothe, informé par un rapport digne de foi de la marche des insurgés, fit compléter la redoute élevée à la tête du pont. La pièce de huit y fut placée en batterie. Lui-même, impatient de s'assurer de leur force, et ne redoutant nullement un pareil rassemblement de paysans sans organisation ni discipline, se mit en marche avec l'obusier, un fort détachement d'artilleurs à pied et à cheval, et la compagnie de ligne. Il se porta sur la route de Montélimart, accompagné du maire de Grest qui devait guider la colonne, le pays étant fort accidenté en cet endroit. Il était environ deux heures de l'après-midi.

Les républicains approchaient. Ils avaient quitté Saou vers onze heures et demie. M. Darier avait pris le commandement de la colonne. Il n'y avait, du reste, aucune organisation militaire. Tout le rassemblement marchait par communes, les drapeaux en tête. Groyant le département levé en masse, ils avançaient pleins de confiance, ils ne croyaient pas trouver de résistance sérieuse à Grest ou, du moins, espéraient-ils y être rejoints par de nombreux contingents de la vallée de la Drôme. Ils comptaient, du reste, que l'artillerie s'empresserait de fraterniser avec eux.

Lorsque leur tête de colonne arriva au hameau de Lambres, situé dans un vallon, à une demi-lieue de Grest, M. Darier, qui sentait la npcessité de s'organiser en vue d'un combat possible, envoya un jeune homme de Bourdeaux, qui lui servait d'aide de camp, arrêter la colonne au bas de la côte. Tout le rassemblement fut bientôt massé dans le vallon.

On demanda les anciens militaires. Ils étaient assez nombreux et l'on désigna, à la hâte, parmi eux, les chefs autour desquels devaient se grouper les combattants de chaque commune .

On s'occupait de choisir des parlementaires à envoyer à Grest, lorsque, tout à coup, une femme parut au haut de la petite colline qui séparait le val de Lambres de la vallée de la Drôme et s'écria d'une voix perçante :

— Vous êtes perdus! voilà l'artillerie !

L'effet produit par ce cri d'alarme ne fut pas du tout celui qu'on pourrait croire. Les curieux et les timides restèrent au fond du vallon; mais deux mille hommes se déployant des deux côtés de la route, sur une longue ligne, avec une

ardeur et un ensemble extraordinaires, marchèrent d'un pas rapide vers le haut du coteau.

Lorsqu'ils couronnèrent la hauteur, la colonne du commandant Delaraothe était à trois cents mètres, à peine. Celui-ci fit faire halte et pointer le canon.

Les paysans républicains s'avançaient, débordant de beaucoup la troupe. La plupart tenaient le fusil la crosse en l'air, et criaient :

— Vive l'artillerie! vivent nos frères 1 vive la République I

Un coup de canon, dont l'obus coupa un arbre en deux et emporta la tête d'un citoyen nommé Tariot, du Puy-Saint- Martin, arrêta court les paysans.

Mais leur hésitation ne dura qu'un instant. Le centre et la gauche ripostèrent par une vive fusillade, tandis que la droite du rai=semblement, formée par le contingent de Bourdeaux, s'élançait, à la voix de M.Gavet, de manière à tourner la troupe et à l'envelopper.

Le combat ne fut pas long. Les artilleurs eurent à peine le temps de tirer deux autres coups de canon, qu'assaillis de toutes parts, deux rhevaux de la pièce étant blessés, il leur fallut songer à la retraite Ce mouvement en arrière enflammant les paysans,* ils s'élancèrent avec plus d'ardeur, et la retraite de la troupe se changea promptemeht en une course assez précipitée.

Les gens de Bourdeaux redoublaient de vitesse pour couper la route de Grest derrière les soldats et arriver sur la pièce. Le terrain planté en vignes reliées par des fils de fer gênait et ralentissait leur marche; l'obusier les devança et arriva enfin à la redoute du pont. Il était temps; l'un des chevaux s'abattit roide mort en ce moment.

La troupe allait retrouver ici tous ses avantages.

La redoute du pont avec la pièce de huit, les approches protégées par des maisons où se tenaient des soldats embusqués k toutes les fenêtres, n'était pas un obstacle facile à emporter.

L'obusier fut placé sur le quai intérieur de la ville de manière à enfiler la route de Montélimar qui débouche perpendiculairement à la rivière, mais non en face du pont.

Les autres défenseurs de la ville se tenaient rangés sur les quais et aux autres points menacés. ,

Les républicains s'étaient arrêtés et délibéraient. Un ouvrier de Grest, traversant la Drôme au péril de sa vie, était venu les avertir de l'inaction de la ville et du reste du dépar-

tement. Mais ils étaient en ce moment trop exaltés de leur premier succès pour renoncer à la lutte.

Ils prirent donc la téméraire résolution de forcer le passage du pont. Le contingent de Bourdeaux voulut former la première colonne d'attaque*.

Cette colonne se forma sur la route, à une certaine dislance en arrière, compacte et serrée ; elle entonna la Marseillaise, puis s'élança au pas de course, droit à la redoute.

Lorsqu'elle n'en fut plus qu'à cent pas, le canon, chargé à mitraille, tonna.

L'effet en fut terrible. Tout le premier peloton d'insurgés tomba sous cette seule décharge^. La colonne s'arrêta, flotta un instant indécise, puis se rejeta sur les deux côtés du chemin.

Quelques hommes intrépides essayaient de la relancer. Un des tambours continuait de battre la charge. M. Gavet, la tunique .déchirée par la mitraille, agitait son sabre. Le maire de Poët-Gélarde, — le furieux sonneur du tocsin, — resté presque seul sur la route, criait :

— Allons, mes enfants, encore un effort! Nous les tenons !

Ge fut inutile : les paysans, se bornant à riposter à coups de fusil, n'osèrent pas tenter un nouvel assaut.

Cependant, se portant aussitôt en masse sur la digue de la rivière, à droite et à gauche du pont, embusqués dans les jardins, derrière des murs de clôture, dans des maisons éparses çà et là, ils engagèrent contre les défenseurs de Crest la fusillade la plus vigoureuse et la mieux soutenue.

Au-dessous du pont, surtout, le feu était très-vif. L'obusier fut pointé de ce côté pour contenir les tirailleurs insurgés. Fantassins et artilleurs ripostaient d'ailleurs avec intrépidité. Le canonnier Combrexelles, vieil et brave soldat, tomba mort, frappé d'une balle au front au moment où il pointait son obusier.

Au premier rang des républicains, sur la digue, on remarquait un jeune homme d'une des meilleures familles du

1. Aucun des journaux de Tépoque n'ayant réellement raconté la petite bataille de Crest, nous prévenons les lecteurs qui seraient surpris de ces faits ignorés, que notre récit concorde parfaitement avec celui du général Lapène, cité plus haut.

2. Parmi les braves qui furent tués là, se trouvait le citoyen Liénard, de Bourdeaux, jeune homme aimé et estimé de tous. Il était marié depuis deux mois à peine!

pays, M. Vernet, de Bourdeaux ^ Employé au parquet du procureur général d'Alger, il était revenu depuis peu en convalescence chez lui. Républicain comme tous ses compatriotes, il avait marché des premiers, et faisait le coup de feu avec une rare bravoure. Le gland de sa calotte rouge fut emporté par une balle, et son paletot percé de ciaq autres.

En face de la redoute et de l'autre côté, au-dessus du pont, le combat était aussi acharné. Un ancien zouave du Puy-Saint-Marlin animait les paysans par son exemple. Le canonnier Montigneul eut le bras cassé par une balle en rechargeant sa pièce. De trois à quatre heures surtout, le canon gronda avec vigueur, et la fusillade la mieux nourrie y répondit.

Même au milieu de cette scène de guerre civile, l'esprit français ne perdait pas ses droits. Un groupe déjeunes gens s'étaient embusqués autour d'une maisonnette d'où ils dirigeaient sur l'obusier une très-incommode fnsillade. La pièce fut pointée sur la maisonnette qui leur servait d'abri. Un premier obus troua la barraque sans les déloger : un second n'eut pas plus d'effet.

La propriétaire, bonne vieille épouvantée, qui était restée jusqu'alors blottie dans un coin, sort furieuse de voir ainsi démolir sa maison. Elle accable d'injures Ips jeunes gens, et les somme de s'éloigner. Ils ne bougent. Un troisième obus éclate à l'intérieur. Cette fois, la vieille n'y tient plus. Elle saisit un vase plein d'eau et se met en mesure d'arroser les combattants. La peur de l'eau fit ce que n'avait pu faire celle du feu. Les jeunes gens déguerpirent en riant et allèrent s'embusquer plus loin.

Cependant la nuit approchait. Beaucoup de paysans, fatigués d'une lutte inutile, avaient déjà quitté la partie, lorsque, vers les cinq heures, cent cinquante des plus braves essayèrent un mouvement qui, exécuté plus tôt et avec ensemble, aurait pu leur donner la victoire.

Se glissant rapidement le long des bords de la rivière, contre les murs de la culée du pont, ils tournèrent la redoute, débouchèrent derrière, de manière à la prendre par la gorge.

Une réserve de cavalerie se tenait sur le pont. Elle chargea avec tant d'à -propos qn elle culbuta ces hardis assaillants.

1. M. Vernet est un procbe parent de M. Emile Augier, de l'Académie française.

Ce fut le dernier épisode du combat. Il avait duré plus de trois heures en comptant celui de Lambres. Les munitions de l'artillerie étaient épuisées; il restait à peine quelques coups de canon à tirer. Les républicains, malheureusement pour eux, ne s'en doutaient pas. A la tombée de la nuit leurs derniers tirailleurs s'éloignèrent.

La troupe, combattant à couvert , n'avait que très-peu souffert. Quant aux insurgés, leurs pertes n'étaient pas aussi graves qu'on le crut. Ils n'avaient guère perdu d'hommes qu'à la première décharge à mitraille. En tout, moins de quarante tués ou blessés.

Toutefois ce combat, dans lequel on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, — ou la solidité de la petite troupe de fantassins et d'artilleurs, ou l'intrépidité de ces paysans et bourgeois n'ayant jamais vu le feu, — ce combat, disons-nous, eut un résultat décisif. Les paysans, rebutés par cette rude résistance et surtout furieux d'avoir combattu isolés quand ils attendaient l'arrivée de tant d'autres bandes, emportèrent leurs blessés et regagnèrent leurs villages. Quelques chefs essayèrent vainement de les rallier au château de Divajeu, pour continuer la lutte; ils ne purent retenir que très-peu d'hommes, qui se dispersèrent le lendemain.

Cependant le bruit du canon avait produit un effet inexprimable sur les communes républicaines du bord du Rhône, Mirmande, Gliousciat, etc. Les chefs avaient eu peine à les retenir avec le contre-ordre de Valence ; au bruit du combat engagé, elles se levèrent.

Le lundi matin, près de dix-huit cents hommes envahissaient Loriol, chef-lieu de canton sur la route de Marseille à Lyon. Le poste télégraphique était coupé et les communications interceptées.

Il se produisit à Loriol un acte remarquable de résolution. Vingt-trois artilleurs, de passage dans cette ville au moment de l'insurrection, s'armèrent de fusils des pompiers et se retranchèrent dans la Mairie , sous les ordres du fourrier Ernest. Ils signilièrent leur résolution de mourir plutôt que de se rendre et ne furent pas attaqués.

La nouvelle de la prise de Loriol, arrivant après celle du combat de Grest, jeta Valence dans une émotion facile à concevoir.

L'autorité militaire prit les mesures de défense les plus actives au dedans, aussi bien qu'au dehors. Des arrestations nombreuses, opérées tant dans le peuple que dans la bour-

geoisie, avaient enlevé les hommes les plus influents du parti démocratique. Cependant, le lundi soir, il y eut un moment d'alarme. On annonçait que les insurgés de Loriol, que l'on croyait les mêmes que ceux de Grest, avaient été aperçus à quelques kilomètres de la ville.

Toute la garnison prit les armes, gardant les principales avenues avec quatre pièces de canon attelées. Le pont suspendu sur le Rhône fut fortement occupé de manière à repousser les insurgés des communes de l'Ardèche, Guillerand, Charner, Soyon, Saint-Péray, etc., qui ne sont séparées de Valence que par le fleuve. Des reconnaissances furent poussées sur la route de Lyon, qui aurait pu être coupée par une bande formée à Chavannes, à la tête de laquelle marchaient le maire Boffard et son fils. .

Dans l'intérieur de la ville, quatre cents gardes nationauxvolontaires s'étaient armés pour concourir à la défense de l'autorité. Défense avait été faite de circuler dans les rues, et ordre donné de faire feu sur quiconque y contreviendrait.

Ces mesures atteignirent complètement leur but. La nuit fut tranquille, et dès le mardi les insurgés de Loriol se dispersèrent sans avoir rien entrepris.

Pendant que ces événements se passaient à Valence, de graves incidents s'étaient produits dans l'arrondissement de Montélimar.

La nouvelle du Coup d'État avait excité dans la ville de Montélimar la plus vive agitation. Le sous-préfet Laurette et le major Carmiji- du 13* de ligne, commandant la garnison, prirent conjointement des mesures vigoureuses pour réprimer toute tentative de résistance. L'ancien représentant Combler et quinze autres républicains influents furent arrêtés.

Tous les magasins d'armuriers furent occupés par la troupe, les fusils démontés et mis hors d'état de servir.

La petite ville de Pierrelate causait des inquiétudes. Sa garde nationale avait été dissoute par un décret antérieur au 2 décembre. Ou s'empressa de faire enlever les fusils, qui furent transportés à Montélimar.

A Rochegude, canton de Saint-Paul-Trois-Châteaux, la Mairie fut envahie par le peuple et l'on procédait à l'élection d'une Commission révolutionnaire, lorsque le juge de paix, M. Desvigne, survint et décida les habitants à rentrer dans le calme.

La tranquillité de ces cantons se maintint d'autant plus facilement, que les nombreux affiliés des Montagnards

attendaient, de Valence par Montélimar, le mot d'ordre qui ne leur fut pas transmis.

Un seul canton prit les armes, celui de Marsanne. Ce canton, situé dans la même vallée que celui de Bourdeaus, reçut le mot d'ordre par cette dernière ville. Un républicain d'une grande énergie, le citoyen Futtel, donna une vigoureuse impulsion à ce mouvement insurrectionnel. Dans la soirée da samedi, le mouvement s'j' produisit en même temps qu'à Bourdeaux etDieu-le-Fit; mais au lieu de se réunir à la colonne qui marchait sur Crest, les républicains de Marsaîme se rapprochèrent de Montélimar.

La nouvelle de cette prise d'armes causa d'autant plus d'inquiétude dans cette ville, qu'on entendait le tocsin sonner dans tous les villages de l'Ardèche situés de l'autre côté du Rhône. Les mesures déjà prises garantissaient la sécutrité intérieure, mais à la condition ce garder au dedans la majeure partie de la garnison.

A l'entrée de la nuit, le capitaine Polasfon, du 63^ de ligne, poussa une reconnaissance vers le bourg de Sauzet, à la tête de cinquante hommes d'infanterie. Il rencontra plusieurs hommes isolés qui semblaient des éclaireurs insurgés. L'un d'eux fut tué en essayant de fuir devant la troupe. La reconnaissance rentra après avoir poussé jusqu'à une lieue de là ville.

A onze heures et demie du soir, le garde champêtre de Marsanne arriva, non sans avoir couru de graves dangers. Il annonça que trois ou quatre cents hommes venaient de s'emparer des gendarmes de Marsanne, que le tocsin sonnait dans tout le val du Roubion, et que, sans nul doute, les insurgés marchaient vers Montélimar.

Une petite colonne de deux compagnies, l'une du 13% l'autre du 63% fut expédiée aussitôt pour aller occuper le bourg de Sauzet, sur le chemin de Marsanne.

La colonne partit un peu avant minuit. Le temps était serein et le clair de lune superbe. On entendait vers le val du Roubion le tintement sinistre du tocsin aux clochers de tous les villages.

La troupe, après avoir rencontré quelques groupes isolés qui se replièrent rapidement à son approche, arriva devant le village de Saint -Marcel, situé entre Montélimar et Sauzet. Il se trouve au haut d'une pente; le terrain est planté en vignes et la roule avant d'y arriver est encaissée entre des talus assez élevés. Le capitaine aperçut distinctement une masse d'hommes armés qui en occupaient les abords.

Futtel était là avec cinq à six cents paysans républicains de Sauzet, Beaulieu, la Bâtie-Roland, Montbouché, Savasse, etc.

Le capitaine de la Pommerais partagea sa petite troupe en cinq sections. Trois devaient opérer par la route et enlever le village ; les deux autres déployées en tirailleurs, à droite et à gauche, dans les vignes, devaient couvrir les flancs de la colonne d'attaque *.

A peine ces dispositions étaient-elles prises, qu'un long roulement de tambour se fît entendre parmi les républicains.

Un homme, porteur d'un drapeau tricolore, — c'était Futtel, — s'avance escorté de deux autres citoyens armés. Il fait signe qu'il veut parlementer.

M. de la Pommerais le somme de mettre bas les armes.

Futtel s'écrie :

— Soldats, la République est trahie, la Constitution violée; nous nous levons pour les défendre! Tirerez-vous sur vos frères? Vous êtes des nôtres, venez à nous!

Le capitaine lui enjoint de nouveau de mettre bas les • armes.

— Vive la ligne! à nous nos frères! répond-il.

Le ;^remier peloton fait feu sur lui, mais ne l'atteint pas. Futtel, alors, agite son drapeau, et s'écrie :

— La République ou la mort! et il rentre parmi les siens.

La fusillade s'engage aussitôt après cet incident. Les paysans, animés par l'exemple de leur chef, ne songent pas à reculer, et dirigent sur la troupe un feu bien nourri.

La colonne d'attaque ne réussit pas à dépasser les premières maisons du village et se borne à se maintenir sur la route. La section de droite, commandée par le lieutenant Chas, se déploie dans les vignes et soutient péniblement le feu.

Quant à celle de gauche, à peine a-t-elle franchi le talus, qu'elle recule sous le feu des paysans, se débande et s'enfuit en désordre. Le lieutenant Casablanca s'élance pour rallier les fuyards ; il en groupe une trentaine, leur rappelle les sentiments de l'honneur militaire et les ramène au combat. Mais, aux premières décharges, ces jeunes soldats qui n'avaient jamais vu le feu sont saisis de terreur, abandonnent leur chef et le laissent presque seul.

1. Le rapport du général Lapène et le procès des sergents Drumigny et Paoletti, condamnés à mort pour lâcheté devant les insurgés, nous ont fourni les détails suivants sur ce combat à peu près inconnu.

Le capitaine de la Pommerais, compromis par cette deroute de son aile gauche, ordonna la retraite. Elle se fit en assez bon ordre, mais péniblement. Les paysans harcelèrent la petite troupe pendant près d'une heure. Le détachement emportant ses blessés rentra à Montélimar à cmq heures

du matin. -r^. i

Il était important de réparer cet échec. Des le matin, une forte colonne, composée de huit compagnies d'infanterie de ligne et de quelques gendarmes à cheval, sortit de Montélimar dans le but de pousser jusqu'au bourg de bauzet. Le sous-préfet accompagnait la colonne.

Les paysans n'eurent garde d'essayer de tenir contre une troupe aussi forte. Ils se divisèrent en deux ou trois bandes. L'une forte de deux cents hommes, était sur la montagne a l'ouest de Saint-Marcel. On voyait son drapeau et 1 on distinguait fort bien ses cris et ses chants. Une autre paraissait, à l'est, sur une hauteur à l'entrée du val Roubion.^

La troupe entra à Saint-Marcel. La façade des premières maisons portait la trace des balles des soldats On y trouva deux cadavres de paysans tués la veille, et un blesse.

Le commandant essaya d'enlever le rassemblement qui était sur la montagne. Trois compagnies gravirent directement la position, pendant qu'une quatrième la tournait, pour envelopper les paysans. Geux-ci s'aperçurent bien vite de la manœuvre, et s'éloignèrent en échangeant des coups de fusil avec les tirailleur?. Le bourg de Sauzet fut enveloppe bientôt après et occupé sans résistance. Les gendarmes farent deux prisonniers. . ^

Toute l'expédition rentra le soir même a Montélimar. ^ La nouvelle du combat du pont de Crest et la rentrée dans leurs foyers des insurgés de Bourdeaux et Dieu-le-J^it amena, dès le lundi, le rétablissement de 1 ordre dans tout le canton de Marsanne. i j

L'arrivée d'un régiment dehgne de Lyon , sous les ordres du colonel Gouston, mit bientôt l'autorité à l'abri de toute crainte nouvelle. Des colonnes mobiles parcoururent les points insurgés, désarmèrent les communes et opérèrent de iombreuses arrestations. La tour de Crest reçut un grand nombre de ces prisonniers qui y attendirent leur départ pour l'Afrique. . . , ,

La réaction fut violente, moins toutefois que dans quelques autres départements. Il n'y eut pas, que nous sachions, d'exécutions sommaires de prisonniers.

Quelques fugitifs ne quittèrent qu'assez tard la montagne.

Plusieurs d'entre eux furent pris dans la forêt de Saou, après avoir échangé quelques coups de fusil avec les soldats. En janvier encore, une ccloune mobile eut un petit engagement à la chapelle de Saint-Brancas. Mais ces derniers restes de la résistance armée s'éteignirent bientôt, et le département de la Drôme, naguère si remuant, rentra dans un calme politique, qui devint bientôt de la torpeur.

CONCLUSION

Nous sommes arrivés au bout de notre tâche sans nous dissimuler ce qui manque à ces études pour présenter un tableau complet des événements de décembre 1851 dans les départements. Certains points demanderaient de plus amples développements. D'autres très-importants n'ont pu qu'être indiqués. Nous espérons que les lecteurs comprendront sans peine les difficultés qui ont souvent dû arrêter notre plume.

Cependant, tel que nous le présentons au lecteur, ce livre suffit déji pour résoudre quelques questions d'un incontestable intérêt historique.

Le « parti de l'ordre » n'avait-il pas dépassé toute mesure dans ses terreurs, à l'approche de 1852?

La conduite du parti démof^ratique dans les lieux où il fut victorieux, justifie-t-elle les accusations qui lui ont été prodiguées?

Y a-t-il eu, en décembre 1851, une Jacquerie dans l'acception mauvaise du mot?

Les bandes d'insurgés ont-elles, sous prétexte de défendre la Constitution, promené dans les provinces le pillage, le meurtre, le viol et l'incendie?

. Les excès commis dans la répression ne dépassent-ils pas, au delà, de toute proportion, ceux que l'on peut reprocher à quelques-unes des bandes républicaines?

Tout homme de bonne foi qui aura lu ces pages ne peut hésiter à répondre.

APPENDICE

IVote A

AFFAIRE D'EUGÈNE MILLEtOT

Nous résumons, d'après la Gazette des Tribunaux et le Droit, le procès d'Eugène Millelot, accusé d'insurrection et assassinat devant le Conseil de guerre de Glamecy.

2« Conseil de guerre permanent de la 19* division militaire

Présidence de M. le colonel Martimprey, du 65= de ligne.

AUDIENCE DU l^'' FÉVRIER

A onze heures, l'accusé est introduit. C'est un jeune homme blond et de petite taille ; il porte la barbe et les cheveux longs -, sa figure est pâle et amaigrie.

Sur les interpellations de M, le président, il déclare se nommer Eugène Millelot, imprimeur, âgé de vingt-huit ans, demeurant à Clamecy.

Après un incident soulevé par M» Alapetite, défenseur de l'accuséj le greffier lit les pièces de l'instruction, desquelles il ressort qu'Eugène Millelot est accusé d'avoir été l'un des chefs de l'insurrection, d'avoir pillé la caisse du receveur particulier, et assassiné le sieur Munier, instituteur primaire, tué sur la place de la Mairie.

Nous allons donner les parties les plus saillantes de l'interrogatoire et des dépositions des témoins.

M. LE Président. — Que dites-vous d'abord quant aux faits insurrectionnels ?

L'accusé. — Eh bien ! monsieur le président, quant aux faits

insurrectionnels, je n'en repousse aucun, si ce n'est d'avoir usé de menaces vis-à-vis de Timprimeur pour le forcer à imprimer nos proclamations.

M. LE Président. — Vous ne repoussez que la menace, mais non le fait d'avoir exigé Pimpression de vos affiches ?

L'accusé. — Sans doute je ne nie nullement la part que j'ai prise à l'insurrection. Elle était légitime..,.

M. LE Président. — Oh ! vous pouvez continuer , nous ne voulons pas vous interrompre dans vos explications; nous ne soupçonnons pas, cependant, que vous ayez l'intention de faire du prosélytisme. Vous n'essayez pas, je pense, de propagande ?

L'accusé. — Eh! mon Dieu! nullement; je veux seulement vous donner la raison de mes actions....

M. LE Président. — Oh! quanta cela, nous croyons parfaitement à vos convictions et à votre but, qui, pour nous, n'est pas douteux. Vous avez donc pris part à l'insurrection; vous l'avouez. Il ne reste plus que le fait relatif à l'assassinat. Celui-là, vous le niez, je crois?

L'agcusé. — Je ne nie pas avoir pu tuer M. Munier, mais si je l'ai tué, c'est pendant le combat et à mon insu, non traîtreusement. Je le déclare, la gendarmerie a fait feu la première. Nous avons riposté; si M. Munier se trouvait devant nous, il est possible que j'ai eu le malheur de le tuer.

M. LE Président. — Un témoin, Fèvre, affirme vous avoir vu personnellement.

L'accusé. — Oui, il y a un témoin, mais il n'y en a qu'un seul, et pour moi, c'est un faux témoin, un misérable qui m'a représenté comme un lâche, se glissant vingt minutes après l'action le long d'un mur pour tirer traîtreusement, lâchement. Ce fait-là est la plus odieuse invention. Fèvre a varié trois fois. Il vous a dit que j'avais déchargé deux pistolets sur Munier, que je croyais démocrate. D'ailleurs, après la fusillade, loin de m'avancer contre quelqu'un, je m'occupais à transporter un blessé.

M. LE Président. — Quel était ce blessé ?

L'accusé. — Je ne le connais pas. 11 faisait fort noir; il était plus de huit heures.

M^ Alapetite. — Ce blessé est connu, c'est Victor Darboude, flotteur.

L'accusé. — H y a autre chose. Fèvre prétend qu'avant l'insurrection j'aurais voulu l'entraîner avec nous : rien de moins vrai. Cet homme m'était trop suspect pour que j'eusse la pensée de le lier à notre cause.

M. le Président. — Mais quels rapports aviez-vous avec lui?

L'accusé. — Je le connaissais comme appartenant à la police secrète.

M. le Président. — Cet homme, du moins, vous connaissait parfaitement ; il n'a donc pu se tromper sur votre identité. Quant à votre opinion sur cette personne, c'est une apprécia-

tion : sa déposition reste, et il me parait difficile qu'il l'ait inventée.

L'accusé. — Cette invention me parait, à moi, tout à fait dans le rôle de cet homme.

M. LE Président. — Oui, c'est possible

Pour nous, nous ne cherchons la vérité que dans les

témoignages rendus sous la foi du serment.

M' Alapetite. — Ce que je tiens dès à présent à constater, avant même qu'on entende le témoin Fèvre, c'est qu'il a fait trois dépositions contradictoires : ainsi, il dit d'aljord avoir assisté à la fusillade, puis il déclare que, pendant la fusillade, il était chez Mme du Coudret....

M. LE Président. — Il me semble que vous tombez dans la défense.... elle sera libre, complète, croyez-le bien, mais, pour le moment, laissez-nous procéder à l'interrogatoire comme nous l'entendons. Nous ne venons pas ici en ennemis, mais en gens honnêtes, loyaux.... Asseyez-vous, monsieur.

L'accusé fait de nouveau ressortir l'invraisemblance d'un assassinat auquel ne l'eût poussé nul mobile, nul ressentiment politique ou privé contre la victime, et l'on passe à l'audition des témoins.

Jean Fèvre, garde-port. — Le vendredi, il pouvait être huit heures du soir, Mme Morizot m'avait prié d'aller chercher sa fille chez M. Munier. Je dis à celle-ci que les troubles éclataient sur tous les points de la ville.... Je rencontrai sur le canal une bande à la tête de laquelle étaient MM. Millelot père et fils. Ils m'interpellèrent et voulurent me faire crier : Aux armes! et me forcer à marcher avec eux. Je me réfugiai chez Mme du Coudret, marchande de tabac. J'entendis alors une première fusillade bientôt suivie d'une seconde; les insurgés coururent à la prison et en brisèrent les portes. Je sortis de chez Mme du Coudret, environ vingt minutes après la fusillade. Je vis M. Munier auprès de la Mairie, et l'accusé l'ajuster avec un pistolet; M. Munier tomba instantanément. J'étais si ému que je n'eus pas le courage d'apprendre à Mme Morizot la mort de son gendre.

L'accusé murmure : Le scélérat! infâme espion!

M' Alapetite. — Eh bien! je déclare que cette nouvelle déposition est encore en contradiction avec les autres recueillies dans l'instruction....

M. le Président. — Arrêtez; vous feriez peut-être votre plaidoirie si je vous laissais aller....

M' Alapetite. — Je tiendrais à ce que le Conseil remarquât bien....

M. LE Président. — Le Conseil appréciera... Vous avez toujours l'air d'indiquer au Conseil ce qu'il a à faire.

Me Alapetite. — C'est loin de ma pensée.

M. le Président. — C'est possible, nous voulons le croire, mais bien que ce ne soit pas dans vos intentions, c'est dans le

fait... Comme tout à l'heure, vous ne vouliez que poser une question, et cependant vous plaidiez.... N'intervertissons pas l'ordre du débat. Laissez-m'en la direction.

Me Alapetite. — Ce que je cherche, c'est à démontrer la contradiction. Ainsi, dans une première déposition, il dit avoir assisté à la fusillade, et plus tard il dit être resté chez Mme du Goudret.

Le témoin. — J'ai assisté.... je veux dire que j'ai entendu la fusillade, j'étais chez Mme du Goudret.

Me ALA.PETITE. — Je ne comprends pas précisément cette réponse.

M. LE Président. — Pas d'appréciation, mais des questions.

Me Alapetite. — Y a-t-il eu deux-fusillades?

Le témoin. — Oui , celle des insurgés et celle des gendarmes.

M. LE Président. — Quelle autre question?

Me Alapetite. — Les deux fusillades ont-elles été instantanées? (Le témoin hésite.)

M. LE Président. — En vérité, nous posons au témoin des questions de manière à l'abrutir.... Défenseur, avez-vous d'autres questions?

Me Alapetite. — Oui, monsieur le président.

M. LE Président. — Eh bien! posez-les aussi brièvement que possible.

Me Alapetite. — Sans doute ; mais quand il s'agit de la tête d'un homme.... il faut pourtant bien....

M. le Président. — Permettez, défenseur; comme vous, monsieur, nous apprécions C8tte considération, je vous prie de le croire, monsieur. Vos sentiments sont honnêtes, je suppose, et vous voudrez bien croire que les nôtres ne sont ni moins honnêtes, ni moins humains.

Me Alapetite. — A quelle distance de la place se trouvait le témoin? A combien de mètres delà Mairie ?

M. LE Président au témoin. — Vous entendez ce qu'on vous demande; il est probable que vous n'aviez pas songé à mesurer.... vous n'aviez pas de mètre, n'est-ce pas?

Me Alapetite. — Ma question est sérieuse.... La place est assez grande, et c'était un moyen de contrôle utile. Le témoin a-t-il vu tomber M. Munier?

M. LE Président. — Il l'a dit, il l'a donc vu.

Me Alapetite. — Oui, mais d'autres personnes peuvent-elles l'avoir vu comme lui ?

M. LE Président. — Il n'est pas chargé de faire une enquête, il ne répond que des faits qu'il a vus.

Me Alapetite. — A quelle place précise le témoin a-t-il vu tomber M. Munier?

M. LE Président. — Vous demandez bien des choses à ce

témoin; mais enfin, à quelle place précise serait tombé cet homme ?

Le témoin. — Je ne saurais bien préciser,

M. LE Président. — Eh! sans doute, nous vous transmettons les questions de la défense sans les apprécier.

M« Alapetite. — Cette question a encore un but très-sérieux, c'est afin de contrôler cette déposition par celle des autres témoins.

M. LE Président. — Permettez, il est impossible de mettre (Quelqu'un sur une sellette aussi dure que celle oh vous placez le témoin. Eh bien! il y a résisté. Je n'ai pu découvrir la moindre contradiction. Je crains que toute cette peine que vous prenez ne soit contraire à votre défense. Prenez moins de peine ; la vérité se fera jour d'elle-même, il y a d'autres témoins.

Divers témoins déi:osent des faits se rapportant aux actes insurrectionnels. Ces dépositions sont peu importantes. Après celle du sieur Thirault, typographe, qui a imprimé les proclamations, le président demande à l'accusé s'il a quelque chose à dire.

L'accusé. — Oui, jai à dire que le témoin Thirault n'a pas dit, comme on le prétend, que je l'ai menacé de ma baïonnette.

M. LE Président. — Thirault, l'accusé vous a-t-il menacé de son fusil ?

Thirault. — Mon Dieu, non, seulement il tenait sa baïonnette en avant ; je ne sais pas si c'était volontairement.

M. LE Président. — Toujours est-il que vous n'avez pas trouvé le geste gracieux.

L'accusé. — Et voilà comment , en pressant les témoins , en les intimidant, l'on force et l'on dénature le sens d'une déposition !

Après quelques autres dépositions peu importantes, le receveur particulier Daupley dépose que l'accusé et le sieur Munier, condamné contumace, se sont rendus chez lui et l'ont sommé de livrer les fonds en caisse, ce qu'il n'a fait qu'après longue. discussion et en exigeant un reçu. Répondant à une question du président, il ajoute que Millelot était armé d'une carabine à deux coups.

L'accusé. — J'ai quelques observations à faire. Comme fonctionnaire public, le témoin se croit sans doute obligé de faire parade d'une fermeté qu'il n'a pas montrée.... Je ne lui ai pas refusé de reçu, comme il semble l'insinuer; je ne pouvais songera commettre une irrégularité.

M. LE Président. — Millelot avait-il des pistolets ou une carabine? .

Le témoin. — Il avait une carabine.

L'accusé. — On ne se trompe pas aussi grossièrement que cela. Il fallait que vous eussiez bien peur pour prendre mes pistolets de poche pour une carabine.

Les témoins Guéneau, Chalumeau et Tercy déposent de faits sans intérêt.

Jean Mitsas, voltigeur. — Je conduisais l'accusé ; il nous dit : Malheureux soldats, vous vous repentirez plus tard de ce que l'on vous fait faire ; la cause de la liberté aura, un jour, la victoire.... ensuite, il a crié : Vive la République !

L'accusé. — Ces détails sont insignifiants; j'ai pu parler devant ce militaire de mes convictions et de mes espérances. Je les partage encore.

Julien (Joseph) sortait de l'école ; il a vu M. Munier sortir de la Mairie, ill'a suivi des yeux et l'a vu tomber après la première fusillade.

Séroude (Pierre) a appris sur la place que M. Munier venait d'être blessé. C'était immédiatement après la fusillade. — Ce témoin était détenu comme insurgé, mais il a prêté serment.

Trotté, menuisier, détenu comme le précédent. C'est lui qui a relevé M. Munier et l'a transporté dans son domicile avec l'aide de quelques autres insurgés. Il affirme formellement que c'est cinq à six minutes après la fusillade qu'il l'a relevé.

M. le Présidekt. — Ceci contredit la version des vingt minutes.

M" Alapetite. — Le Conseil sait que cette version est celle du nommé Fèvre.

M. SiGROs dépose d'un fait contre la moralité du sieur Fèvre.

Après quelques autres témoignages sans importance, la parole est à M« Alapetite, défenseur de l'accusé.

Dans un éloquent plaidoyer, M^ Alapetite s'efforce de démontrer l'inanité de l'accusation d'assassinat qui ne repose que sur la déposition d'un seul témoin. Il fait ressortir les contradictions nombreuses de ce témoin avec lui-même et avec tous les autres témoins, l'impossibilité pour lui, s'il était chez Mme du Coudret pendant la fusillade, d'avoir vu tomber Munier, qui, d'après plusieurs témoins, a été tué entre les deux décharges. Il recherche la morahté du sieur Fèvre et conclut à la fausseté évidente de sa déposition.

Le président demande à l'accusé s'il a quelque chose à ajouter à sa défense.

Eugène Millelot se lève, s'avance un peu dans l'enceinte, et prononce d'une voix émue quelques paroles que nous résumonsici:

ce Je m'étais promis de rester calme sur ce banc, et j'ai tenu parole jusqu'à présent. Mais, enfin, Messieurs, à voir la manière dont vous avez pris vos informations et dont vous conduisez ces débats, vous me faites douter de la justice humaine.

« C'est depuis quelques jours, à peine, que je connais le crime dont on m'accuse. Si j'avais su d'avance la combinaison infernale avec laquelle ce scélérat veut me perdre, j'aurais préparé ma défense, j'aurais fait citer des témoins, je vous aurais prouvé clair comme le jour que je suis innocent.

« Non, je ne puis concevoir ce qui porte cet homme à me poursuivre d'une façon si cruelle. (L'accusé frappe de la main sur la table.)

« Il est une chose entre autres que je relève dans sa déposition. Il vous a dit qu'il avait vu mon père auprès de moi. Eh bien ! cela est faux. Vous le savez, en ce moment mon père était à sept lieues de Clamecy ; il soulevait les ouvriers des campagnes. Il accomplissait un devoir sacré. Nous pensions, nous, que c'était un devoir. On n'a pas examiné la direction de la balle dans le corps du malheureux Munier: si on l'avait fait, peut-être auraiton vu que le coup venait de haut en bas; il y a eu des coups de feu tirés de la tour de l'église, Munier est peut-être tombé frappé de l'un de ces coups.

«t Messieurs, je ne crains pas la mort. Si vous ne me condamniez que pour crime d'insurrection, je ne songerais pas à me défendre. Je monterais sur l'échafaud, le front levé, et je ne sourcillerais pas. On ne meurt pas tout entier quand on laisse après soi le souvenir d'un nom estimé et d'un honneur intact. C'est mon honneur que vous attaquez, et si je me défends, c'est que je ne veux pas mourir tout entier.

« Je suis persuadé qu'un jour la vérité se fera connaître. Fèvre, quand vous serez à votre lit de mort, dans dix ans, dans vingt ans peut-être, vous direz: J'ai menti et j'ai livré un innocent à la mort!

. « Oui, Fèvre fera un aveu, et l'aveu de ce scélérat,... » M. LE Président. — Vous devez respecter le témoin; je vous ai laisbé passer l'expression une fois, mais je ne puis pas vous laisser continuer.

L'accusé reprend la parole et termine par quelques paroles émues par lesquelles, comptant peu sur la justice des hommes, il se confie sans crainte à celle de Dieu.

Le Conseil entre en délibération et revient peu après rapportant une sentence qui condamne Eugène Millelot à la peine de mort.

L'accusé, ajoute le compte rendu donné par le Siècle, entend cette lecture sans que son visage trahisse un signe de faiblesse. il se lève, et, levant Ja main et les yeux au ciel, il s'écrie : « Je suis innocent. Vive la République ! » Eugène Millelot s"évada peu de temps après sa condamnation. Il erra quelques jours aux environs de Clamecy et revint volontairement se constituer prisonnier.

La peine de mort prononcée contre lui fut commuée par le Président de la République, et il fut dirigé sur Gayenne. Il y mourut peu de temps après.

IVote B

VOpinion du Gers, dans son réoit de la scène de la rue Balguerie, attribue à M. Alem-Rousseau ces paroles : Qu'il n'y a plus de lois, qu'il n'en reconnaît plus. M. E . Alem-Rousseau fils rectifia ce récit par la lettre suivante, publiée par rOpinion du 28 décembre :

€ Martinon, le 26 décembre 1851.

a Monsieur,

« On me communique à l'instant même l'article du journal VOpinion du Gers, dans lequel, sous le titre de Troubles du Gers, vous mentionnez mon père, qui, à l'occasion de ces troubles, se trouve recherché et sous le coup d'un mandat d'arrêt.

ot Sans consentir à discuter ni avec vous ni avec qui que ce soit les actes de mon père, j'affirme, en ma qualité d'homme présent à la scène de la rue Balguerie, que le langage que vous lui prêtez n'est pas celui qu'il a tenu. — Au lieu de dire, comme vous l'écrivez, qu^il ne reconnaît plus de lois, c'est, au contraire, le respect des lois qu'il n'a cessé d'invoquer. Interrogez si vous voulez, là-dessus, commissaire de police, magistrats, soldats, sergents de ville, peuple.

ce Je comprendrais difficilement, monsieur, que ma réclamation n'eût pas la publicité de votre article. Cela se doit en honneur.

e Recevez mes salutations.

c Emile Alem-Rousseau. »

]Vote C

Immédiatement après les événements de décembre à Auch, une instruction fut commencée dans le but de découvrir l'auteur de la tentative de meurtre dirigée contre la aentinelle du général. Voici, d'après le témoignage de plusieurs personnes honorables, et notamment celui de M. Edmond Sancet, habitant actuellement la ville d'Auch, ce qui se serait passé à cette occasion.

Divers indicts portèrent la justice à soupçonner, pour l'auteur de cette tentative, le citoyen Délas dit Comté, ouvrier charpentier, détenu pour participation aux troubles. Or, U vrai coupable, détenu également pour les mêmes motifs, était un père de famille, ouvrier perruquier, qui avait révélé sa culpabilité à quelques-uns de ses camarades. Délas ne l'ignorait pas. Lorsqu'il apprit qu'il allait être traduit en Conseil de guerre, il dit à

son co-détenu : a Ne crains rien ; il me sera sans doute facile de prouver mon innocence; mais, quoi qu'il arrive, je ne te dénoncerai pas; tu es père de famille tandis que je suis garçon, je me ferais un cas de conscience de te faire arriver malheur. »

Délas tint héroïquement parole. Accablé par de fausses apparences, il fut condamné à cinq ans de travaux forcés sans qu'il accusât celui dont il connaissait la culpabilité.

]!Vote D

L'opinion de l'innocence absolue de M. Cantaloup dans la tentative de meurtre dirigée sur le sous-préfet de Mirande est tellement répandue dans le Gers, que nous croyons devoir dire quelques-unes des graves raisons qui militent en sa faveur. Nous sommes d'autant plus à l'aise qu'il ne s'agit que d'un jugement par contumace, ce qui nous permet de ne pas heurter le respect dû à la chose jugée,

M. Terrail, comme on l'a vu dans le récit, est arrive devant la Sous-Préfecture à la tête d'un groupe d'insurgés très-peu nombreux. Il affirme que M. Cantaloup n'en faisait pas partie; il l'aurait d'autant mieux remarqué, s'il y avait été, que M. Gantaloup était un homme influent, un chef, en un mot, qui n'aurait pas manqué de prendre place à côté de lui. Après le coup de pistolet, M. Terrail ne l'a pas vu davantage. Il est vrai qu'en ce moment la foule était devenue considérable. Mais il y a un témoignage décisif. M. Delsol, de Mirande, mort en exil à Madrid, avait souvent raconté à ses compagnons d'exil, et notamment à M. Terrail, qu'au moment oîi celui-ci se dirigeait vers la Sous- Préfecture, lui, Delsol, sortit avec Cantaloup du café Pech, situé à l'autre bout de la ville. Ils étaient armés l'un et l'autre et se rendaient à l'appel du tocsin. Arrivés sur la place, ils achetaient de la poudre au débit de tabac et chargeaient leurs fusils, lorsque le bruit se répandit que le sous-préfet venait d'être blessé.

MM. Terrail et Delsol, en apprenant la condamnation de M. Cantaloup, réfugié comme eux en Espagne, lui offrirent de venir en France à leurs risques et périls pour témoigner en sa faveur s'il voulait purger sa contumace. M. Cantaloup refusa d'user de leur offre généreuse.

Ajoutons que tout Mirande connaît fort bien l'auteur du coup de pistolet, ouvrier de cette ville, mort depuis quelque temps.

Aote E

Voici, d'après la Gazette des Tribunaux, la partie de la déposition de Charles Mical , qui a trait à Cazals :

— Après que notre maison eut été évacuée et que le maréchal des logis eut été assassiné, j'entrai à la caserne, je montai dans

la chambre de Bruguière, et là, ayant rencontré Gazais dit le Caboussut, cet homme me dit: Le voilà espatat (étendu d'une manière ignoble). Il me coucha en joue et me menaça de me tuer si je parlais.

M. LE PRÉsroENT. — Qui vous a dit cela, Gazais ?

Le témoix. — Oui monsieur... Le Gaboussut avait mis le caleçon d'un gendarme, qui avait été abandonné.

Interrogé pour savoir s'il a reconnu Gazais, le témoin dit que son émotion fut si grande qu'il ne le reconnut pas sur le moment. Ge n'est que plus tard, à Béziers, où il se trouvait en compagnie du gendarme Flacon, mis par hasard en présence de Gazais, qu'il a reconnu l'homme de la gendarmerie.

Le gendarme Flacon, interrogé, s'exprime ainsi :

— Nous attendions que le procureur nous interrogeât; tout à coup Mical aperçut Gazais et me dit : s: Voilà l'homme qui m'a couché en joue à la gendarmerie. » Je dois même ajouter que Gazais fut inquiet; il ne voulait pas sortir de la maison oii il était venu me serrer la main, il se tenait près de la porte pour voir si je ne parlerais pas contre lui.

M. LE Président à Gharles IVIical. — Gomment était costumé Gazais ?

Le témoin. — Il avait un pantalon clair qu'il avait ôté pour mettre le caleçon du gendarme, et c'est à ce moment que je le surpris.

[^ Un défenseur. — Il voulait s'approprier ce caleçon, il volait!

Me PouTiNGON. — Il s'était bien approprié la carabine!

Dans l'audience suivante, Gharles Mical, confronté avec Gazais, le reconnaît parfaitement et persiste, avec la plus grande énergie, dans sa déposition. La suite de cet incident ne manque pas d'intérêt.

M. LE Président. — Gomment donc n'avez-vous pas déclaré dans l'instruction ce que vous venez de déposer pour la deuxième fois?

Le témoin. — Je l'ai parfaitement déclaré ; c'est qu'on ne l'aura pas écrit.

M. LE Président. — Si vous aviez dit cela devant le juge de paix, je comprends qu'il eût omis de l'écrire, car il a fort mal fait Tinstruction ; mais devant le juge d'instruction !

Le témoin. — G'est devant le juge de paix quj j'ai déclaré pour la première fois le fait relatif à Gazais : il n'est pas étonnant qu'on l'ait passé, car le secrétaire disait souvent : Geci est inutile, un autre en a déposé, vous n'avez pas besoin de dire cela.

Mon deuxième interrogatoire a été fait par le commissaire de police, M. Nougaret, et, devant lui, je l'ai dit également; il n'aura pas voulu l'écrire.

M. Nougaret, interrogé, nie que Mical ait déposé de ce fait devant lui.

Pour en finir avec Gazais, notons un faux témoignage de cet homme qui fut prouvé avec la plus entière é\'idence.

Parmi les accusés se trouvait un sieur Maurel. ouvrier comme lui, et qu'il connaissait dès longtemps. Maurel avait été arrêté sur la seule déposition de Gazais; au procès, Gazais persista à l'accuser avec une précision et une énergie incroyables d'avoir pris part aux meurtres de Bruguière et de Lamm. Or, Maurel fît entendre six ou sept témoins qui avaient passé la nuit du k au 5 décembre avec lui dans une noce à Pézenas. Maurel avait couché avec deux des témoins et n'était arrivé à Bédarieux que le vendredi après midi. D'autres témoins l'avaient vu descendre de la diligence. Il fut acquitté sur le chef de meurtre, m.ais condamné à vingt ans de détention pour avoir assisté armé à l'enterrement des républicams tués à Bédarieux. Ajoutons que Gharles Mical fut un instant arrêté comme faux témoin, et que, malgré les conclusions des défenseurs sur le fait de Maurel, Gazais resta libre.

Xote F

Dans le récit que donne M. Maquan de la quadruple exécution de Lorgues, il est un point que nous avons écarté, parce qu'il mérite discussion.

Le narrateur dit, en parlant du gendarme blessé à l'œil qui fut l'unique exécuteur des quatre malheureux : « — Au milieu d'ou^- « trages et d'insultes sans nombre, cet œil lui a été arraché à a l'aide d'un clou, au moment oîi il était fait prisonnier par les « insurgés. Il a cru reconnaître les auteurs de cet attentat, etc. » Tout prouve que ce fait est une pure invention. D'abord, M. Maquan, dans un récit très-détaillé de l'insurrection du Var, raconte, commune par commune, tous les faits insurrectionnels; il n'oublie ni un coup donné, ni une injure reçue, et nulle part il n'y a trace de cet œil arraché avec un clou au milieu d'outrages sans nombre. Aucun journal n'en a parlé, pas plus que M. Maquan lui-même dans le cours de son récit. Toutefois, il y a des considérations plus décisives. Les seuls gendarmes faits prisonniers furent les onze de la Garde-Freynet, six de Luc et cinq de Vidauban. Il ressort du récit donné par tous les journaux et par M. Maquan lui-même, qu'aucun de ces gendarmes n'a soufl'ert aucun sévice. M. Maquan a été leur compagnon de captivité ; il raconte dans Trois jours au pouvoir des insurgés, les moindres incidents de leur arrestation et de leur captivité, et nulle part ne parait l'histoire de cet œil arraché à l'aide d'un clou.

Si nous en jugeons par le lieu d'origine des exécutés, un de Vidauban, un des Arcs, deux du Muy, communes voisines de Vidauban, il ne pourrait s'agir que dès gendarmes de cette ville. Or, ceux-ci ont été arrêtés deux fois, relâchés d'abord, puis repris. M. Maquan le raconte, pages 2k et 26, et il y constate qu'ils n'ont souffert aucune violence.

Voici peut-être l'origine et l'explication de ce fait : Le 5 décembre, ua gendarme venant de la direction de Toulon traversa Vidauban porteur d'une dépêche. Quelques insurgés lui crièrent de se rendre, et, sur son refus, firent feu^ sur lui. Il ne fut nullement fait prisonnier et échappa grâce à la vigueur de son cheval. Était-ce celui-là qui fut l'exécuteur de Lorgues ?

IVote a

Depuis la publication des précédentes éditions de ce livre, de nombreuses réclamations me sont venues de Béziers. Gadelard, m'a-t-on écrit, était innocent, toute la population en est convaincue, sa mémoire est ici vmérée comme celle d'un martyr.

Cette impression unanime ébranle la conviction que je m'étais formée à la lecture des débats du procès de Béziers. En présence de divers témoignages qui me paraissaient accablants, j'avais cru que Gadelard était réellement l'un des assassins qui souillèrent le mouvement de Béziers par un odieux forfait. Je professe pour les misérables qui en temps de troubles ont parfois cherché à assouvir des passions honteuses ou féroces, sous prétexte de républicanisme, une aversion aussi énergique qu'est profonde ma vénération, ma sympathie pour les hommes de cœur qui, au prix de leur fortune, de leur liberté, de leur existence ont combattu pour la République.

Si Gadelard était de ces derniers, si je me suis trompé, si les témoignages qui l'ont chargé étaient faux, si l'on a la preuve de son innocence comme on en a la conviction, il importe que réparation soit faite .

Il laut que cette mémoire soit publiquement réhabilitée.

Ne se trouvera-t-il pas à Béziers un ou plusieurs citoyens pour prendre l'initiative d'une enquête à ce sujet? La plupart des contemporains vivent encore. Si vraiment Gadelard a été victime d'une erreur judiciaire, il doit être possible de réunir les éléments d'un mémoire où. seraient exposées les preuves de son innocence. Il n'existe aucun empêchement légal à cette œuvre pieuse. Habitant loin de Béziers, lié à un travail quotidien, il m'est impossible d'entreprendre moi-même cette tâche qui exige un long séjour à Béziers et une grande connaissance des hommes et des choses de cette vil'e. Mais si, comme je l'espère, quelques bons citoyens l'entreprennent, j'offre ici de faire les frais de l'impression du mémoire et de mettre en œuvre pour le faire connaître du public toute l'influence que me peuvent donner mes relations dans la presse.

(Note de la k^ édition.)

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