‹ Paris en décembre, 1851Chapitre 1 sur 44 · Paris en décembre, 1851 · texte numérisé non relu

Paris en décembre, 1851

n y a deux ans et demi. Je publiai le récit des résistances que le Coup d'État du 2 décembre avait rencontrées dans les départements.

En écrivant ce trayail sur la Province en décembre 1851 ^ je m'étais proposé un double but :

V Fournir quelques matériaux utiles aux bistoriens de ravenir, en racontant des faits importants, qui menaçaient de demeurer oubliés, quoique contemporains ;

2<» Détruire par un récit simple, impartial, appuyé sur de fortes preuves, cette légende de la jacquerie démagogique de décembre en province, légende qui passait de plus en plus à rétat de fait bistorique incontesté.

Cette dernière partie de ma tàcbe, je dois le dire, me te nait particulièrement à cœur. J'avais souffert des ac^cusatiens odieuses, — assassinats, pillages, viols, incendies ^«^ avec lesquelles on essaya de flétrir, en 1852, les républicains des départements qui avaient résisté, les armes à la main, au Coup d'État du 2 décembre, et que les conseils de guerre et les commissions mixtes avaient jetés, par milliers, à Cayenne, en Afrique ou en exil.

Républicain moi-même, — bien que je ne fusse encore alors qu'un adolescent, — j*éprouvais, avec la vive sensibilité de cet âge, une douleur plus forte que je ne saurais l'exprimer, en voyant que personne ne répondait à ces accusations. Que de fois me suis-je senti bumilié, navré, en voyant les personnes même qui refusaient d'y croire, ré- . dttites à l'impossibilité de répondre par quelque preuve po«

Ivi553994

sitive à ceux — et Dieu sait s'ils étaient nombreux — qui, de très-bonne foi, répétaient ces récits d'excès réyoltants, commis par des bandes de Jacques^ menées au meurtre et au pillage par les démagogues^ sous prétexte de défendre la Constitution et la République contre le Coup d'État?

Lorsque, douze ans plus tard, diverses circonstances favorables m'eurent mis à même de rechercher et d'établir la vérité sur ces événements, de jeter bas cet entassement de calomnies, d'inventions éhontées, que la majorité du public français avait cru réelles, je pensai que je ferais une œuvre utile en livrant à la publicité le résultat de mes patientes et — j'ai le droit de le dire, ^ consciencieuses recherches.

L'accueil que firent à te travail un grand nombre d'hommes, aussi distingués par le caractère que par le talent, me permit de croire que je ne m'étais pas trompé.

On m'a souvent engagé , depuis la publication de la Province en décembre 1851, à compléter cette Impartiale étude des événements de décembre par le récit du Coup d'État à Paris.

J'ai hésité longtemps, ayant conscience de mon insutilsance en présence d'une tâche aussi ardue.

TTne considération me détermine aujourd'hui.

Les années passent. Il y en a taniôl dix-sept écoulées depuis le 2 décembre. Toute une génération a grandi, qui ne sait pas, qui ne peut savoir comment s'est accompli ce Coup d'État célèbre, origine du .régime sous lequel elle \it.

Où irait-elle puiser la connaissance exacte des faits? Où est le livre honnêtement écrit qui raconte ces événements? Les quelques relations publiées en France, à ce sujet, dans les premiers mois de 1852, sont effrayantes de partialité. Les faits s'y noient dans une masse boueuse de calomnies, de faussetés, d'incidents déûgurés, de documents tronqués. Ces récits ne peuvent servir qu'à ceux qui ont le temps et les moyens d'y démêler le réel du faux, en coatr^ant soi-

— vu —

gneusement cJiaqiue assertion par l'appUcation d'une saine etrigourettse critique (1).

J'ai donc irésolu de caconter le Coup d'État de décembre à Paris. Je n'ai pas la. prétention d'écrire une histoire» dans racception 'COQiplàte et^evée de ce terme. Je raconte, en simple et modeste narrateur. J'expose les faits; je ne les * apprécie, ni ne les juge. Je ne m'occupe donc pas de savoir si le Coup d'État était rendu nécessaire par de hautes considérations de salut public, ou si ses auteurs ont obéi à des mobiles différents; je ne recherche pas davantage si cet acte était ou n'était pas légitime; je ne blâme pas plus que je ne loue les moyens mis en usage pour l'exécuter; je ne ^ coDtroverse pas non plus à propos du plébiscite du 20 décembre : je constate les chiffre« et je donne les discours officiels prononcés à cette occasion.

Ma méthode consiste donc à rechercher la vérité des faits, à les présenter autant que possible sous leur vrai jour, à ne rien avancer que sur des preuves sérieuses, à ne citer que des documents exacts, sans me préoccuper aucunement des conséquences qu'en pourra tirer le lecteur et des jugements qu'il pourra porter.

J'ai prouvé, suffisamment je pense, dans la Province en décembre, que je n'étais pas de ceux qui torturent les faits pour les accommoder à une théorie, ou pour les besoins d'une cause. Quand j'ai dû constater des excès commis par des hommes qui faisaient partie des bandes républicaines, nonseulement je l'ai fait coDsciencteusement, mais je crois avoir forcé les couleurs plutôt que les avoir atténuées.

Je suis persuadé, ^* bien que beaucoup pensent le con-

(i) C*eflt ainsi que j'ai procédé moi-même. Ces récits, dont la lecture donne souvent des nausées de dégoût, m'ont servi à établir certains fkits que je savais d'autre sourre, mais qu'il était utile d'appuyer Hur le dire «â'èeriTai&a admirateurs du 2 dèotmbre, et dont lee livras cm hiocbiUM Avaient. para en Fcance.

traire, — qa^uDO relation de ce genre, impartiale, vraie, aussi éloignée du pamphlet que de l'apologie, peut se produire sans inconvénients aujourd'hui. Il me semble (ine ce serait faire une grave injure à un gouvernement fier de son origine, qui se base sur deux plébiscites rendus à d'immenses majorités, qui gouverne depuis plus de seize ans, sans avoir jamais eu à réprimer ni insurrection, ni émeute sérieuse, qui trouve dans le suffrage universel, à chaque élection législative, une majorité compacte et dévouée, qui vient de proclamer lui-même que le moment était venu de couronner l'édifice affermi des institutions de 1852 par des réformes libérales, il me semble, dis-je, que ce serait faire une injure grave à ce gouvernement que de le supposer incapable de souffirir un récit consciencieux et impartial de faits antérieurs au plébiscite du 20 décembre, de faits absous (l'expression est de Louis-Napoléon), (ibsaus par ce plébiscite.

J'ai pu, avant qu'il ne f At question des réformes libérales du 19 janvier, raconter consciencieusement le 2 décembre en province, sans que le pouvoir s'en soit préoccupé le moins du monde ; à plus forte raison suis-je convaincu qu'il ne s'inquiétera pas davantage de me voir appliquer la même méthode historique au récit du 2 décembre à Paris.

Je place ce nouveau travail sous la protection de son aîné.

Un dernier mot, après quoi je débarrasserai le lecteur de ces préliminaires trop personnels, que j'ai cru nécessaires, mais qu'il n'est pas tenu de lire jusqu'au bout s'ils lui paraissent oiseux.

J'avais pensé d'abord qu'il convenait de prendre pour point de départ du récit du 2 décembre à Paris l'ouverture de la session de l'Assemblée législative, le 4 novembre 1851, ouverture suivie de si près par le dépôt de la proposition

des qaesteurs. Réflexion &ite, je me sois cooTaincu que procéder de la sorte aurait été manquer le but que je me proposais. Le lecteur ne verrait pas renchaîoement des causes qui ont agi pour déterminer cette crise décisive ; les faits se poseraient comme une énigme indéchiffrable; je déroulerais sous ses yeux un tableau placé dans une chambre obscure dont j'aurais, comme le singe de la fable^ oublié d'allumer la lanterne.

La génération nouvelle, en vue de laquelle j'écris, con* naît assez bien la Révolution de 1848 jusqu'aux élections de la Présidence. Il existe de fort bons livres sur cette période. Mais je n'en connais pas oà Ton puisse apprendre les événements survenus depuis le 10 décembre 1848 jusqu'au 4 novembre 1851. Or, ce sont ces événements qui ont préparé et amené le Coup d'État.

l'ai donc consacré mon premier chapitre à une analyse succincte de cette période. Forcé de n'en présenter que les traits siûllants, il ne m'a pas toujours été possible de le faire, sans qae ma façon personnelle de juger ces événements ne se manifestât. Mais, les quelques appréciations qui se sont glissées dans ce premier chapitre ne portent que sur de» faits bien antérieurs au 2 décembre, pour lesquels je n'a» pas d'ailleurs les mêmes raisons de m'abstenir de jugement qu'en ce qui concerne le Coup d'État lui-même.

EUGÈNE TÉNOT.

Paris, leUjuiUetiSOS.

iruDR JosxQiugQiiB SUR. i<b goup d'^at CHAPITRE PREMIER

Examen critique de la Constitution de 1848. — L'organisatioii fondamentale de Tancienne société politique demenr^ intacte. — Institution de la Prè«ld9ioe. *- Deux pouvoire rivaux plac^ au sommet de TËtaL ^ CAiufid8rt.ttr6 du pnnce liQult-HK^olèQn Boaaparte à la prtf idence de la République. — Lettres et discours de Louis-Napolâon depuis le 24 février. — Il est élu. — Séance d*lnstallatîon du Président êè la ItApUblique, I» 10 dôoêAlilpe 1848. — Moai^ment de réaction dans les esprits. — Élection de TAssemblée législative en mai i849fc— lies .royalistes dominent. — Mesures réactionnaires.— Discours de Louis-Napoléon à Ham et Message du 31 octobre 1840. — Réveil et

• pTQgffèa érolssanls à^ l'esprit fépobHeain dans les populations. '— Élections partielles de mars et d'avril 18H0. -^ lift majorsté royaliite veut mutiler le suffrage universel — Loi électoraVa du 31 niai présentée par le gouvernement d'accord avec la majorité. •» Effets et dangers de cette loi. — Première demande de dotation suppltaientaire par Louia-Napolôon. ->^ Les TacaacMS lègialatlv^t de 1890. — Discours du Président durant son Tpyage en pipovince. — Émotion qu'ils produisent. — La revue de Satoiy. — Commencement de conflit entre le Pt^sîdent et !a majorité. — Message du 12 novembre. — Iminmaioii produite par les déolariù^na de âdètitè inaltérable di» Flèsident ji la GonatitiitioiL — Destitution du général Ghangarnter. ~ Orage parlementwre. — Déclaration de M. Baroche. — Rejet d'une nouvelle demande de dotation. — Les premiers projets de Coup d'État reOKntcraiaat, d'après um. écrivain napoléenen, au commencement de 1851 . — Détails & ce sujet. *- La révision de la Constitution. — Discours de Louis-Napoléon au banquet de Dijon. — Le projet de révision est rejeté. — État des esprits. — Le Speeite rouge, — Le Coup d'Étttk est BUT le point d'édatar pendaid; les vacancea de TAiteinUée, en octobre 18$i* -^ Crise miniatérielle*

Avant d'aborder le récit des événements qui bri-

• sèrent la Constitution républicaine de 1848, il convient de dire ce qu'était cette Constitution, par qui et comment elle fut appliquée jusqu'au 2 décembre 1851.

La loi fondamentale de la République, définitivement votée par l'Assemblée constituante, le A novembre 1848, fut un compromis entre les aspirations démocratiques de la France et ses traditions monar* chiques. Exploitant avec habileté l'impression produite par les funestes journées de Juin, les réactionnaires de TAssemblée réussirent à introduire le plus de monarchie possible dans la Constitution de la République. Les préjugés autoritaires d'un certain nombre de républicains contribuèrent aussi, dans une large mesure, à ce résultat.

Cette Constitution conservait intact tout l'organisme despotique» édifié par le premier Bonaparte après le 18 brumaire.

Elle maintenait la centralisation absolue, qui étouffe toute indépendance, toute vie locale, développe le fonctionnarisme dans des proportions exorbitantes^ paralyse la libre initiative des citoyens, enlace la France entière dans les mailles d'un immense filet dont la corde maltresse est au ministère de l'intérieur.

Elle confirmait pour l'Église catholique le régime bâtard du Concordat; le clergé, ennemi de la liberté démocratique, recevait ainsi de la République des subsides destinés le plus souvent à la combattre.

Elle conservait la magistrature inamovible, choisie par le pouvoir exécutif, tenue dans sa dépendance par l'espoir de l'avancement et des distinctions honorifiques, composée d'ailleurs d'hommes foncièrement

, hostiles à raffermissement de la démocratie républi- ; caine.

! L'institution enfin la plus incompatible avec Texis- ; tence d'une libre République, Tarmée permanente, I recrutée par la conscription, était maintenue. Cinq cent mille soldats, n'ayant qu'un dogme : l'obéissance passive, ne connaissant qu'une loi : l'ordre du chef hiérarchique, continuaient de camper, en pleine paix, armés au sein de la nation désarmée.

Ce n'est pas tout. La Constitution de 1848 déléguait la plénitude du pouvoir exécutif à un Président, nommé par le suffrage universel. Elle l'investissait de pouvoirs trës-étendus, supérieurs même, à certains égards» à ceux dont disposent les souverains de plusieurs monarchies parlementaires. Le Président exerçait l'autorité suprême sur les deux grandes forces organisées, au moyen desquelles on tient la France *. l'armée administrative et l'armée proprement dite, cinq cent mille fonctionnaires et cinq cent mille soldats. Il puisait d'ailleurs dans son origine un prestige et une autorité considérables. Le Président seul était incontestablement l'élu de la majorité du peuple. Tandis que chaque membre de l'Assemblée ne représentait, en fait, que les quelques milliers d'électeurs qui l'avaient nommé, le Président recevait son investiture de millions de citoyens.

La Constitution mettait en face du Président une Assemblée nationale, souveraine en matière de finances, d'impôts et de législation, souveraine aussi — théoriquement du moins — quant à la direction de la politique extérieure du pays. En principe, le Président

était subordonné h l'Assemblée nationale. Dans l'esprit de la Constitution, TÂssemblée devait être le cerveau qui pense et ordonae, le Président le bras qui obéit et exécute.

L'éventualité d'un refus d'obéissance du Président aux décisions de l'Assemblée avait été soigneuseiaent prévue par la Constitution. L'Assemblée nationale avait le droit de mettre en accusation le Président et ses ministres, et de les renvoyer devant une haute cour de justice.

Il est vrai que l'Assemblée ne possédait aucun moyen matériel de contraindre un Président rebelle. Elle s'était réservée la force morale qui résulte d'ua droit inscrit dans un texte de loi ; mais elle s'était dessaisie de toute force matérielle entre les mains du Président de la République.

On avait jugé que le grand principe de la séparation des pouvoirs exigeait qu'il en fût ainsi.

Cette conception malheureuse condamnait la direction delà République à un dualisme fatal; les deux pouvoirs rivaux, ainsi placés au sommet de l'État, devaient tendre naturellement à entrer en conflit. Combien un tel conflit pouvait devenir périlleux pour les institutions nouvelles, si le Président sa trouvait être l'héritier d'une ancienne dynastie, suspect à tort ou à raison d'aspirer au trône, pendant que l'Assemblée elle-même ne professerait qu'un médiocre attachement pour la Constitution républicaine?

Ces considérations furent développées avec beaucoup de force, nous dirions volontiers avec une intuition prophétique, par beaucoup de républicains de l'As-

semblée constituante' (1). La majorité passa outre. EHe voalffît im « poruvo» forî. »

Ma%ré les graves défauts qu'oH pouvait lui reprocher, att point de vtie démocratique, )a Constitution de 1848 fut loyalement acceptée par la grande majorité des républicains.

Me présentait en effet divers avantages précieux. Elle instituait le suffrage universel; elle garantissait l'essentiel en fait de Hli^rté d?e presse et de réunion ; elle imposait une sanction sérieuse à la responsabilité du Président de la République et des représentants, par la durée limitée de leur mandat. Le Président n'était nommé que pour quatre ans et l'Assemblée pour trois. Nul Président n'étfait rééligible qu'apî^ès un intervalle de quatre années. La Constitution enfin n'était pas immuable. Chaque Assemblée triennale, parvenue à sa troisième session, avait le droit de décider la révision du pacte fondamental et de convoquer une Assemblée spéciale à cet effet. Une seule restriction, fort sage bailleurs, était imposée à cette faculté. La convocation d'une Assemblée de révision ne pouvait être décidée qu'à la majorité des trois quarts des votants. Une précaution analogue existe pour l'adoption de toute modification constitutionnelle aux Ëtats4Inis.

I! semblerait que cette Constitution semi-monarchique, par la force accordée au pouvoir exécutif, eût dû rallier sans peine les conservateurs. Il n'en fut rien. Leur œuvre, dès qu'ils furent eïi possession du pouvoir, consista à la démolir pièce à pièe«.

<1) Se reporter à la discussion de ramendement Grôvy, et plus tard de l'amendement Leblond.

L'écueil principal de la Constitution de 1848 était, ainsi que noua avons dit, la probabilité d'un conflit entre l'Assemblée, impuissante matériellement, et un Président ambitieux, investi de la disposition des forces organisées.

Les auteurs du pacte fondamental avaient pensé mettre ''Assemblée à l'abri de toute atteinte de la part du chef du pouvoir exécutif par un moyen bien simple, et qui dénote chez les Constituants de 1848 une robuste confiance dans Texcellence de la nature humaine. Ils avaient donné pour rempart à l'Assemblée nationale deux articles de la Constitution, les articles 68 et 48.

Voici le premier de ces articles :

Art. B8. — « Le Président de la République, les ministres, les agents et dépositaires de raatorité publique sont responsables, chacun en ce qui le concerne, de tous les actes du gouvernement et de Tadministration.

€ Toute mesure par laquelle le Président de la République âUiout VÀstemhlée fiationale^ laprorogej ou met obitaele à Vexerdce de $ùn fnanAai, est un crime de hautb teahison.

« Par ce seul fait, h Président est déchu de tei fonctione, lei citoyens sont tenus de lui refuser obéissance; le pouvoir exécutif passe de plein droit à rAssemblée nationale; les juges de la Haute Cour de justice se réunissent immédiatement à peine de forfaiture ; ils convoquent les jurés dans le lieu qu'ils désignent, pour procéder au jugement du Président et de ses complices ; ils nomment eux-mêmes des magistrats chargés de remplir les fonctions de ministère public;

«c Une loi déterminera les autres cas de responsabilité, ainsi . que les formes et les conditions de la poursuite. •

Voici maintenant l'article 48 :

Art. 48. — « Ayant d'entrer en fonctions, le Président de la ] République prête, an sein de TAssemblée nationale, le serment i dont la teneur suit :

« En présence de Dieu et devant le peuple français représenté «,par TAssemblée nationale, je Jure de rester fidèle à la Repu- « blique démocratique, une et indivisible, et de remplir tous les m devoirs que m'impose la Constitution. »

Pour apprécier Timportance que rAssemblée constituante attachait à ce dernier article, il est bon de rappeler que le serment politique avait été aboli pour tous les fonctionnaires de la République. Le Présidept seul était excepté; lui seul était lié de la sorte : d'autant plus solennel devait être, dans Tesprit des auteurs de la Constitution, rengagement qui lui était imposé.

On sait que les deux principaux candidats à la présidence de la République furent le général Eugène Gavaignac, chef du pouvoir exécutif depuis le 24 juin 1848, et le prince Louis-Napoléon Bonaparte.

Il n'est pas nécessaire, pour Tobjet de ce travail, de s'arrêter sur le premier de ces candidats. Il suffira de dire que, dans Topinion de beaucoup de personnes éclairées, le général Gavaignac était peut^tre l'homme de son temps le plus capable de remplir convenablement le poste de Président, sans qu'il y eût lieu de redouter aucune tentative d'usurpation de sa part.

Le deuxième candidat, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, était le neveu de l'Empereur Napoléon P', son héritier en vertu du sénatus-consulte de floréal anXIL

Son histoire antérieure à 1848 est assez connue

c Londres, le 24 mai latô.

A l'asseiibléb nationale.

< Citoyens représentants,

« J'apprends, par les journaux du 22, qu'on a proposé, dans « les bureaux de TÂssemblée, de maintenir contre moi seul la « loi d*exil qui frappe ma famille depuis 1816. Je Tiens demander « aux représentants du peuple pourquoi je mériterais une semc blable peine?

« Serait-ce pour avoir toujours publiquement déclaré que, « dans mes opinions, la France n'était l'apanage ni d'un homme, «t ni d'une famille, ni d'un parti? Serait-ce parce que, désirant « faire triompher sans anarchie ni licence le principe de la sou- « veraineté nationale, qui seule pourait mettre un terme à nos « dissensions, j'ai deux fois été victime de mon hostilité contre « le gouvernement que vous avez renversé?

« Serait-ce pour avoir consenti, par déférence ponr le Gou- « vemement provisoire, à retourner à l'étranger après être ac- « couru à Paris au premier bruit de la Révolution? Serait-ce» « enfin, pour avoir refusé, par désintéressement, les candidate tures à l'Assemblée qui m'étaient proposées, résolu de ne re- « tourner en France que lorsque la Constitution serait établie et ff la République affermie?

« Les mêmes raisons qui m'ont fait prendre les armes contre « le gouvernement de Louis-Philippe, me porteraient, si on ré- « clamait mes services, à me dévouer à la défense de l'Âssemc blée, résultat du suffrage universel.

€ En présence d'un roi élu par deux cents députés, je pouvais c me rappeler être l'héritier d*un empire fondé sur l'assenti- «* ment de quatre millions de Français ; en présence de la sou- « veraineté nationale, je ne peux et ne veux revendiquer que « mes droits de citoyen français, mais ceux-là je les réclamerai « sans cesse avec l'énergie que donne à un cœur honnête le c sentiment de n'avoir jamais démérité de la patrie.

< Recevez, Messieurs, l'assurai. *e de ma haute estime. « Votre concito} Li ,

a NAPOLb;}W-Lovis Bonaparte. »

Gette.lettre, où les déclaratious d'adhésion à la Ré'publique et la reconnaissance des droits deTÂssemblée s'adirment d'une manière si catégorique, ne fut pas sans influence sur le vote par lequel la Constituante abrogea les dois d'exil portées contre la famille Bonaparte.

Dans rintervalle, Louis-Napoléon fut élu représentant du peuple dans des élections partielles, par les départements de la Charente-Inférieure, de l'Yonne, de la Seine et de la Corse. Il déclina ce mandat. Peu après, il fut réélu par ces quatre départements et par celui de la Meuse. Il accepta et vint prendre place au sein de l'Assemblée constituante, le 26 septembre 1848.

Le discours qu'il prononça à cette occasion est remarquable à divers titres; il ne saurait être omis dansce travail. Le voici, extrait du Moniieur officiel :

« Qltojeas représentants, il ne m'est pas permis de garder le silence après les calomnies dont j*ai été Tobjet. J*ai besoin d'exposer ici hautement, et dès le premier jour où il m*esl donné de fiéger parmi voas, les vrais sentiments qui m'animent et qui* m ont toujours animé. Après trente*trois années de proscriptions et d'eiil, je retrouve enfin ma patrie et tous mes droits de cltoyen 1 La République m'a fait ce bonheur, que la République reçoive mon serment de reconnaissance, mon serment de dévouement, et que les généreux compatriotes qui m'ont porté daas cette enceinte soient cet-uins que je m'efforcerai de justifier leurs suffrages, en travaillant avec vous au maintien dé la tranr quillité, ce premier besoin du pays, et au développement de& institutions démocratiques que le peuple a le droit de réclamer.

« Longtemps je n'ai pu consacrer à la France que les méditations de rexil et de la captivité. Aujourd'hui^ la carrière où vou&

marché m*est ouverte : recevez-moi dans vos rangs, mes caen caJilègues, avec le même sentiment d^affectuease confiance que j'y apporte. M4 conduite, toujours inspirée par le devoir, toujoun animée par le respect de la loi, prouvera à, rencontre des pas^ sions qui ont essayé de me noircir pour me proscrire encore, que nui ici plus que moi n'est résolu à se dévouer à la défense de l'ordre et à raffermissement de la République. »

Deux mois après, Louis-Napoléon était le candidat du « parti de Tordre >* tt la présidence de la République.

On sait que les hommies influents des anciens partis monarchiques s'étaient coalisés sous cette dénomination. Ils soutinrent en général la candidature de Louis- Napoléon. La préoccupation toute-puissante en ce moment, au sein de la majorité du pays, était la nécessité d^. maintenir Tordre et dç sauvegarder la sécurité publique. On était encore sous Timpression des^ sanglantes journées de juin.

Le manifeste électoral de Louis-Napoléon^ daté du 27 novembre 1848, donnait satisfaction h ce sentiment, en même temps qu'il accentuait avec une singulière énergie le caractère strictement constitutionnel et purement républicain de sa candidature. On en jugera par Textrait suivant de ce manifeste :

« IL ne faut pas qu*ll 7 ait d'équivoque entre vous et

moi.

c Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantôt Tempire et la guerre, tantôt Tapplication de théories subversives. Élevé dans les pays libres à l'école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m'imposeront vos suffrages et les volontés de lAssemblée.

« Si j*éta's nommé Président, je ne reculerais devant aucun

danger, durant aucun sacrifice pour défendre la société si andadeusemenC attaquée ; je me dévouerais tout entier, sans arrièrepensée, h l'affermissement d'une République sage par ses, lois, honnête par ses intentions, grande et forte par ses actes. « Je mettrais mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à

. mon successeur, le pouvoir affermi, la liberté intacte, un pro-

^ grès réel accompli. »

beséiectkmspcéBiâentielIed'eurent lieu lelO^décembrcl848. Louis-Napoléon fut élu. Son élection fut due beaucoup plus au prestige exercé par \^ noiofi dç Napç^^lcXDr qa'à, V^p^w àes^ comités électoraux (jlju « parti (te L'ojidcQ. n Ge fot d'ailLeuia une élection sincère, faste an^ptokie liberté» contre la validité de laquelle ne s'éleva jamais aucune réclamation sérieuse.

(Test le 20 décembre que Louis-Napoléon fut instajU/^ «n, qualité de Président de la RéppJbiiq^g, \ia steAOft de VAssei^blée nationale dans laquelle, s'accomplit cet acte mémora&Ie a sa place marquée dans notre récit. Le compte rendu suivant est extrait du Moniteur ;

Page 1