‹ Paris en décembre, 1851Chapitre 16 sur 44 · LE PRÉFET DE POLICE AU MINISTRE DE L'INTÉRIBUR · texte numérisé non relu

LE PRÉFET DE POLICE AU MINISTRE DE L'INTÉRIBUR

a Jeudi 4 décembre.

c Mon devoir exige qu'on me rende mes canons et bataillont; Est-ce le général Hagnan qui refuse de les rendre? »

f.E PRÉFET DE POLICE AC MINISTRE DE L'iNTÉRIBUR.

« Jeudi 4 décembre.

ff Je suis rassuré pour le quart d'heure: Témeute de la rue Saint-Martin est écrasée; mais je né le suis pas pour la Préfecture de police, sur laquelle se replieront les insurgés après la défaite. »

Les vingt ou trente jeunes gens qui mettaient ainsi la Préfecture en alarmes par quelques coups de feu, tirés presque hors de portée, ne se doutaient guère qu'ils fussent aussi redoutables. Quelques-uns d'entre eux, alors étudiants, qui ont conquis de nos jours une honorable notoriété dans le journalisme, ont raconté depuis combien fut grande leur surprise lorsque, après plusieurs années, les dépêches qu'on vient de lire, révélées par M. le docteur Véron, leur apprirent l'eflPet produit par leur diversion.

Au même moment, la fusillade retentissait sur toute la ligne des quais, de THôtel-de- Ville au Châtelet. M. Mauduit, témoin oculaire de cet incident, Ta raconté de la manière suivante :

a La gauche de la colonne du général Marulaz touchait encore au pont d'ÂrcoIe, lorsque partirent des croisées du quai Pelletier plusieurs coups maladroits contre le 44* et la ligne de tirailleurs que le commandant Larochette avait placés en avant de FHÔtel-de-Ville, pour en protéger les abords.

« Toute la place, ainsi que les quais Pelletier et de Gèvre fusqu'au Châtelet, furent à l'instant en feu, et de l'extrémité du pont Louis-Philippe, je crus, pendant plus d'un quart d'heure, e crus, en vérité, assister à un combat des plus sérieux. Plus de vingt mille cartouches furent brûlées^ des milliers de carrtoux

brisés» mais seulement quelques hommes tués ou blessés dans les deux camps; les socialistes n'ayant exécuté leur attaque qu'avec des forces disséminées dans les maisons, et trop insuffisantes pour tenter un hourra sur l'Hôtel-de -Ville. » (Mauduit, page 242.)

A neuf heures du soir, une centaine de combattailts républicains, désespérés de l'effet produit sur la population parisienne par les événements de la journée, — surtout par ceux des boulevards, que nous raconterons tout à l'heure, — résolus de ne pas survivre au désastre de la République, s'étaient groupés dans la rue Montorgueil ; ils avaient relevé les barricades, et s'étaient préparés pour un dernier combat. Parmi eux se trouvait Denis Dussoubs, frère du représentant de la Haute-Vienne. Ame ardente, cœur loyal, Denis Dussoubs avait épousé les convictions républicaines, et sa vie, depuis dix ans, n'avait été qu'une lutte pour leur triomphe. Son frère, le représentant du peuple, étant cloué au lit par une grave maladie, Denis Dussoubs» par une héroïque usurpation, s'était revêtu de son écharpe, et depuis deux jours payait vaillamment de sa personne. Au faubourg Saint-Martin, il n'avait quitté les barricades qu'au dernier moment. Échappé par miracle aux colonnes du général Ganrobert, il avait rejoint dans les rues étroites, qui serpentent sur les hauteurs du Petit-Carreau, ce groupe de désespérés, qui voulaient tomber les armes à la main.

Le colonel du 51® de ligne, M. de Lourmel, qui campait à la pointe Saint-Eustache, fut averti de la présence d'un dernier noyau d'hommes armés à peu de distance de sa position. Il détacha le 2® bataillon de

son régiment, commandant Jeannin, pour les débusquer. A la première barricade, Denis Dussoubs se présenta seul, sans armes. Un récent accident au bras droit ne lui eût pas même permis d'en faire usage. Il adressa d'une voix vibrante un appel aux soldats. On entendait, dit M. Belouino, sa voix de tout le quartier. <x Malheureux soldats ! disait-il, vous devez être <( désespérés de ce qu'où vous a fait faire : venez à « nous! »

Le commandant ému de Taccent douloureux de Denis Dussoubs, plus encore peut-être que de ses paroles, le conjure de se retirer^ de ne pas tenter une résistance inutile. Après avoir encore harangué vainement les soldats, Denis Dussoubs remonta vers la barricade; il se retournait, poussant un dernier cri de « vive la République! » lorsque quelques soldats, tirant sans qu'aucun ordre eût été donné (1), le tuèrent de deux balles dans la tète. Il tomba, et expira sur-lechamp.

Les trois premières barricades furent franchies au pas de course par les soldats. A la quatrième, une lutte terrible s'engagea; elle fut courte, mais sanglante. C'est là, ont raconté les historiographes du Coup d'Étal, que furent relevés le plus de cadavres recouverts d'habits fins.

Des scènes affreuses suivirent la prise de cette bar-

(1) On a écrit à l'étranger que le commandant avait ordonné la feu. M. Schœkher, qui a eu des renseignements circonstanciés sur ce triste épisode, affirme, de la manière la plus positive, que le commandant, au contraire, aurait voulu préserver Dussoubs, et que la décharge fut faite sans qu'aucun commandement eût été prononcé.

ricade. M. Mauduit les laisse deviner par ces paroles que nous citons textuellement :

« Lq 4, dit-il, à neuf heures du soir, une colonne du 51 « en- « lèye, non sans pertes, toutes les barricades que l'on venait de « reconstruire dans les rues Mootorgueil et du Petit-Carreau. Des « fouilles sont aussitôt ordonnées chez les marchands de vin, « une centaine de prisonniers y s'ont faits, ayant la plupart Jes « mains encore noires de poudre, preuve évidente de leur par- « ticipation au combat. Comment alors ne pas appliquer à bon « nombre d'entre eux les terribles prescriptions de létat de siège?» [Révolution militaire, p. 248.)

Ces prescriptions, M. de Saint- Arnaud les avait affichées dans sa proclamation du 3 : « Tout individu « pris construisant ou défendant une barricade, ou les «c armes k la main, sera fusillé. »

On a dit que plus de vingt des prisonniers de la rue Montorgueil furent ainsi fusillés sur-le-champ. Nous ne saurions affirmer si ce nombre est exact. Le général Magnan dit dans son rapport que quarante insurgés furent tués k cette barricade, mais il ne spécifie pas combien furent tués en combattant, et combien furent passés par les armes après avoir été pris. On raconte que deux des exécutés échappèrent comme par miracle. L'un d'eux, M. Voisin, conseiller général de la Haute-Vienne, avait été passé par les armes et laissé pour mort sur la place. Recueilli par une vieille femme, il fut conduit à l'hospice Dubois. Malgré quinze blessures, il fut sauvé. Âù mois de mars^ il était en convalescence; la police s'empara de lui; il fut emprisonné au fort dîvry, et plus tard déporté en Afrique.

Ces détails ont été donnés par plusieurs de ses

compagnons de captivité, qui les tenaient de sa bouche (1).

M. le docteur Deville a aussi raconté que, peu de jours avant qu'il ne fût arrêté lui-même, il avait remarqué à la Charité, dans le service de M. Velpeau, un blessé provenant de la barricade de la rue Montorgueil qui avait été fusillé, après avoir été pris, et qui survivait encore malgré onze blessures. C'était, a dit M. Deville, un homme de Rouen. Nous trouvons ailleurs, cité parmi ceux des républicains qui succombèrent en même temps que Denis Dussoubs, le nom de Paturel (de Rouen) ; c'est sans doute le blessé vu à la Charité par le docteur Deville.

Le lecteur comprendra que si nous insistons sur des faits de ce genre, c'est qu'il y a un réel intérêt historique à constater si l'arrêté du général Saint- Arnaud ne fut, comme on pourrait le penser, qu'une mesure comminatoire, un simple moyen d'intimidation, ou bien si cet arrêté inouï a été vraiment mis à exécution.

Or, les citations déjà faites et celles qui vont suivre n^établissent que trop la réalité des fusillades sommaires de prisonniers.

Nous ferons remarquer que les journaux ou les livres auxquels nous empruntons les extraits ci-dessous, ayant été publiés en l'absence de toute liberté de presse, le gouvernement peut être considéré comme reconnaissant lui-même la réalité des faits qui y sont énoncés.

(1; Nous empruntons ce tait A uu récit de M. Schœlcher

Le général Magnân ti dit dans son rapport officiel, en parlant des barricades de la rue Beaubourg : « Tous les obstacles furent enlevés au pas de course, et ceux qui les àéfenABieni passés par les armes. »

Le Moniteur parisien, du 6 décembre, a. raconté le fait suivant :

il Un ancien gardien de Paris, reconnu comme ayant fait pai*tie « de la blinde des Montagnards de Sobrier et de Caussidière (en « 1848), passait aujourd'hui, vers deux heures après-midi, sur <t le pont Saint-michel, et menaçait les gardes républicains qui « étaient en sentinelle. Arrêté et conduit à la Préfecture de « police, on a trouvé sur lui des munitions de guerre et deux « poignards. Comme il opposait une vive résistance aux gardes « qui le conduisaient, persistant dans ses menaces et proférant « des cris de mort contre les agents de l'autorité, le chef du <r poite Va fait fusiller par deux de ses soldats dans la rue de « Jérusalem. 11 avait une blessure au bras droit, et ses <c mains étaient encore toutes noircies par la poudre des barri- « cades. »

Dans une liste de morts, n'appartenant pas à larmée, dressée par les soins de M. Trébuchet, chef du bureau de la salubrité à la Préfecture de police, liste dont nous parlerons encore plus loin, on trouve six

N avec cette mention : « incomnus, dont on n'a pu

constater l'identité, passés par les armes ou trouvés morts sur les barricades. »

Le Moniteur parisien, déjà cité, dit dans un article, publié sous la rubrique. Journée du 5 :

« Une femme du peuple portant vingt-cinq poignards a été « arrêtée, ce soir, et fusUlée par les soldats du 36* de ligne. »

M. Mauduit, dans son livre : Révolution militaire (p. 238), raconte ce fait :

« On individa, porteur d'armes soas sa blouse, ayaot éié « arrêté au moment où il voulait forcer la consigne, /W fuiiUé (( à rentrée du Pont-Neur, et son corps jeté dans la Seine, etc.. <c II se nommait Berger, jardinier à Passy. Il a survécu à sa bles- « sure, et a osé x^rotestcr de son innocence en disant que sa ca> « rabine était hors de service, tandis qu'elle était chargée. »

Le même capitaine Mauduit dit, p. 240 .

et II n'y eut rien de sérieux dans la Cité ; tout s'y borna à un « émeutier tué et à trois individus arrêtés, porteurs d'armes, de tf munitions, de proclamations ou de fausses nouvelles, et qui « furent poisés par les armes et lancés dans la rivière. »

La Patrie àix 14 décembre a publié unelettre, signée Vincent N..., caporal aux chasseurs, dans laquelle on lit ce qui suit :

a A la deuxième barricade, dans une maison d'où l'on a tiré le plus de coups de fusil, et où nous sommes entrés, nous avons trouvé plus de trois cents insurgés. On aurait pu les passer à la baïonnette; mais comme le Français est toujours humain, nous ne l'avons pas fait. Il n'y a que ceux qui n*ont pas voulu se rendre qui ONT ÉTÉ FUSILLÉS SUR-LE-CHAMP. Dans Une chambre, nous en avons trouvé qui demandaient pardon, en criant : Nous n'avons rien fait, nous faisons des remèdes pour les blessés ; mais ils avaient bien soin de cacher plusieurs moules et cinq ou six cuillers ou fourchettes en plomb avec lesquelles ils fondaient des balles. Nous avons tué un individu qui en tombant criait : Ne me tuex pae, car ce serait malheureux de mourir pour dix francs,

« Je craignais beaucoup les émeutes à Paris; je croyais toujours que l'on se battait pour un parti ou pour l'autre, ou bien contre des ouvriers qui demandent du travail. Mais on n'a pas trouvé parmi ces individus un ouvrier digne de figurer au nom-bre des travailleurs. Ce sont des hommes qui sont .poussés par Vargenty et qui se battent sans savoir ni pour qui^ ni pourquoi.

-Mo —

lU ne ehereheni qn'à pilUr. Les ouvriers iatelligeats, ainsi que les habitants» les dénoncent eux-mêmes ou les font prendre. Les habitants ne sont contents que quand ils voient la troupe garder leurs maisons.

« Nous avons passé plusieurs nuits dehors sur les boulevards, mais nous n'étions pas malheureux. Tous les habitants vidaient leurs caves pour donner du vin atUD^ soldats; faisaient la soupe et donnaient du bois pour nous chauffer toute la nuit. On criait de toutes parts : Ne les ménagez pas, fusillez-les de suite. »

Bien que tous les détails contenus dans cette lettre ne paraissent pas dignes de foi, elle nous a semblé cependant assez caractéristique pour être reproduite.

Complétons par deux autres citations d'une portée un peu différente, mais encore dignes d'intérêt.

M. Mayer dit :

tf M. le général Herbillon faisait donner le fouet aux itisurgés «c âgés de moins de vingt ans gu'an lui amenait, et les livrait aux « sergents de ville, »

Après quoi l'écrivain bonapartiste ajoute :

« La bénignité du fils d'Hortense (Louis^Napoléon) se corn- « muniquait, comme sa volonté absolue, aui^ derniers agents du « gouvernement (1). » .

M. Mauduit raconte un épisode qui fait le pendant * de celui-ci :

Une compagnie de voltigeurs du 51®, postée, dit-il, rue Meslay, se chauffait avec les débris d'un omnibus qui avait servi de base à une barricade; les roues et le timon avaient brûlé, lorsque» vers une heure après

(1) Histoire du 2 décembre, par P. Mayer, pages 165 et 166.

minuit, les soldats se mirent en devoir de briser la caisse de la voiture pour la jeter au feu. Un gamin en sortit^ qui s*y était blotti au mpment de la prise de la barricade.

« En voilà encore uni s'écrièrent les yoitigears. Il faatle « fusiller, car certainement il a tiré sur nos frères.

« On le fouille, et, sous sa blouse, Ton découvre un pistolet tf et un poignard. Les voltigeurs le conduisent au capitaine « pour prendre ses ordres, et voici le châtiment qui lui fût « infligé :

« Près de là, on avait déposé dans une maison le cadavre « d'un clairon de chasseurs à pied, tué à Tattaque des barri- « cades des Arts et Métiers. Près de ce clairon se trouvaient ff également les cadavres de deux hommes du peuple.

« Tu vas demander pardon à ce clairon, et àgencux^ lui dit « le capitaine. — Ce n*est pas moi qui Tai tué, répondit le « gamin en pleurant. — Qui m'en répond? Et d'ailleurs, tu en « as peutréire tué d'autres. Ainsi, demande-lui pardon ou

<c sinon! Et le gamin se met à genoux, et demande grâce à

« ce malheureux soldat. — Ce n'est pas tout. Tu vas maintenant tf passer le reste de la nuit avec tes camarades et leur victime, « et, plus tard, on verra ce que l'on devra ' faire d'un petit « polisson dé ton espèce... Et la porte est refermée sur lui. « Mais, soit par remords, soit par terreur de se trouver ainsi flt seul dans l'obscurité, et côte à côte avec trois cadavres, le <c gamin frappa bientôt violemment à la porte, en conjurant de « l'arracher au supplice moral qui lui était infligé.

« Le capitaine, croyant la leçon assez forte, le fit sortir et le - « renvoya à ses parents. »

Il nous faut revenir maintenant aux événements qui s'étaient passés sur les boulevards Bonne-Nouvelle, Poissonnière, Montmartre et des Italiens.

De tous les épisodes des journées de décembre, il n'en est pas qui aient laissé une impression

plus profonde dans les souvenirs de la population pa* risienne. Il n'en est pas dont on ait plus parlé dans les conversations privées, sur lesquels on ait pu recueillir plus de détails oraux ; mais en même temps, il n'en est pas sur lesquels on ait moins écrit.

Depuis quinze ans, c'est à peine si, dans les livres ou les journaux, on y a fait quelques rares allusions. Il semble que ces faits accomplis! au grand jour, en plein Paris, dans les quartiers les plus beaux et les plus riches de la capitale, soient considérés comme un mystère dont la divulgation serait interdite.

Les narrateurs officieux du Coup d'État sont sobres de détails. Les uns glissent rapidement sur les faits; les autres ne racontent que fort peu de chose, mais se livrent à d'étranges commentaires, employant, pour faire allusion à un événement qu'ils ne décrivent pas, des précautions de langage qui ne semblent justifiées par rien dans leur récit.

Nous allons chercher à dégager le vrai sur cet événement douloureux; nous allons le faire en rapprochant les diverses indications que nous avons pu recueillir çà et lèi dans ce qui a été publié en France, et peut-être arriverons-nous, par une critique rationnelle de ce qui a été dit, à établir ce qui fut réellement.

Prenons d'abord le rapport du général Magnan. Le commandant en chef de l'armée de Paris fait à peine une allusion aux faits du boulevard, et encore dans des termes fort inexacts :

« Les rassemblements, dit-il, qui ont voulu essayer de se « reformer sur les boulevards, ont été chargés par la cavalerie

a du général Reibell, qtii a essuyé, à la hauteur de la rue « Montmartre, une assez rive fusillade. »

Pas un mot de plus. Rien qui rappelle le canon, tirant à obus, sur Thôtel Sallandrouze et sur le magasin Billecoq, une grêle de balles s*abattant sur toutes les façades, depuis le Gymnase jusqu'aux Bains chinois, sur plus de huit cents mètres de boulevard !

M. Granier de Cassagnac, qui écrivait plusieurs années plus tard, a dit :

« Un incident remarquable avait signalé le passage de ces « troupes sur le bouleyard intérieur. Au moment où la brigade « ReibeU venait d'atteindre, sans coup férir, le boulevard Hontci martre, des coups de fusil, tirée par dee moine ganiéee, par- « tirent de diverses niaisons. Elle s'arrêta un instant, et, aidée « des tirailleurs d'infanterie de la brigade Canrobert, qui a firent un feu terrible sur les fenêtres, elle ouvrit les portes « des maisons ennemies à eovpe de canon. La leçon fut courte, « mais sévère ; et, dès ce moment, le boulevard élégant se le « tint pour dit (1). »

Ainsi, pour H. de Cassagnac, Tévénement des boulevards n'est rien de plus qu'un « incident remarquable, » une leçon courte, mais sévère, donnée par la troupe aux « gants jaunes » qui avaient tiré sur elle.

On va voir que M. P. Mayer, qui écrivait au lende^ main.des événements, et dont l'enthousiasme napoléonien ne le cède pas à celui de M. Granier de Cassagnac, est cependant bien loin d'envisager les faits de la même façon. Il parle de « cinquante ou soixante

(1) Histoire de la chtUe de Louis-Philippe, etc., par Granier de Cassagnac, ^ volume, p. 428 et 429.

infortunées victimes, » d'un « deuil éternel » qui « attristera la patrie et Thumanité, » de « sang innocent et irréparable. »

Mais citons textuellement :

« A la suite de la bataille du 4, otl des passants inoffensifs cr avaient été victimes de la terrible fusillade des brigades Rei- « bell et Ganrobert, les pins monstrueuses exagéraUons cou- « Furent Paris et la France. On parlait de centaines, de milliers « même de personnes massacrées de sang-froid par des soldats <f ivres de sang et de poudre..... Ces calomnies n*ont pas été « détruites, etc (1). »

Suit une analyse de la liste des morts, dressée par M. Trébuchet, chef du bureau de la salubrité à la Préfecture de police, liste d*après laquelle, dit H. Mayer, le total des morts n'appartenant pas à Tarmée serait de cent quatre-vingt-onze, pas un de plus.

Gela dit, M. Mayer continue en ces termes :

« (Test trop, sans doute, et un deuil éternel attristera Thuma- « nité et la patrie au souvenir des cinquante ou soixante « infortunées victimes du guet-apens, dans lequel tombèrent à a la fois les tués et les tueurs, car cette décharge meurtrière ne « fut qu'une riposte aux coups de feu tirés sur les soldats « par des gens qui comptaient bien « exploiter le massacre ; » « sans dottt«, le sang innocent est irréparable et crie justice « dans le cœur des bons citoyens, quand les mauvaises passions a crient vengeance; mais enfin ce malheur, qui pouvait être <f plus immense encore, n'a eu ni les proportions excessives que « lui prêta la malveillance, ni le caractère atroce que la déma- «t gogie victorieuse, par exemple, n'eût pas manqué de donner « à son triomphe. Si quelque chose enfin pouvait atténuer ce

(1) Histoire du 2 décembre, par P. Mayer, p. 187 et 108.

« dènautte, et nous ne dirons pas consoler, mais rassurer la a douleur publique, c'est que la conscience du gouvernemenl « eut la satisfaction douloureuse (Tarotr prévu, df< la veille, et « d'avoir tout fait, du moins, pour empêcher cette sinistre « éventualité. La proclamation du préfet de police disait claire- « mevt à tout le monde : « N'allez pas sur les boulevards; ne M vous mêlez pas aux attroupements, car ils seront dissipés par « les armes et sans sommations préalables. » Il est hors de « doute que si la troupe assaillie par tant de côtés à la fois a n'eût pas pris le parti d'écraser instantanément et exemptai re- « mentl'insui^reclion, la guerre civile durerait encore. Cela dit « tout, et aux yeux, non pas des gens de bien qui n'ont pas <f attendu le lendemain pour se prononcer, mais des faihlen et a des incertaiTi*^ justifie tout (i). »

Huit mois après révénement, le Slonileur universel publia, dans son numéro du 30 août 18S2, lanote suivante qui a certainement trait aux événements du boulevard :

« Le gouvernement ne s'émeut pas des injures. Il n'y répond c( pas; mais, lorsqu'il s'agit de faits audacieusement et outraa geusement défigurés, son devoir est toujours de rétablir la « vérité.

« Le Timet, convaincu de dénigrements prémédités, ne se « défend que par de nouvelles calomnies. Dans son numéro du « 28 août, il prétend qu'après le 2 décembre, i,200 peraonnes « inoflensives et sans armes ont été assassinées par des soldats « ivres dans les rues de Paris. La réfutation d'une semblable « calomnie se trouve dans son exagération même.

« Tout le monde le sait, le relevé officiel porte le nombre des « personnes tuées pendant l'insurrection à 9HO $ c'est déjà trop « sans doute. Quant aux personnes blessées aecidentellementy « par bonheur le nombre s'en élève à peine à 8 ou tO.

(i) Histoire du 2 décenibre, par P. Mayer, p. 170 et 171.

« En présence de documents positifls opposéà^ à des assertions « mensongères, qu'on juge de la bonne foi du journa- « liste. »

On a déjà remarqué sans doute la contradiction qui existe entre ce chiffre officiel de 380 tués et le chiffre de 191 donné par M. P. Mayer, d'aprèâ les relevés de M. Trébuchet. Il est clair que le gouvernement n'avait aucun intérêt, lorsqu'il publia cette note, à grossir le chiffre des victimes; nous devrions donc, n'y eût-il même aucune autre considération, l'accepter de préférence à celui de 191 donné par M. Mayer. Toutefois, cette diff'érence énorme ne diminue pas l'autorité de la liste de M. Trébuchet. Cet employé a constaté et enregistré ce qu'il a vu ; il a inscrit sur sa . liste les cadavres qui lui ont été présentés; mais il n'a pas tout vu. Les cent cinquante-trois noms relevés sur sa liste n'en constituent pas moins un document d'un grand intérêt, et qui nous servira utilement dans notre recherche de la vérité sur les faits des boulevards.

La note du Moniteur renferme par exemple une bien singulière assertion : « Quant aux personnes blessées accidentellement, par bonheur, le nombre s'en élève à peine à 8 ou 10. »

Si le mot blessées doit être pris au pied de la lettre, nous ne pouvons objecter que l'invraisemblance, car aucun relevé de personnes blessées n'est parvenu à notre connaissance. Mais si, par cet euphémisme, le Moniteur a voulu désigner les victimes inoffensives tuées accidentellement, c'est autre chose. La liste de M. Trébuchet, si incomplète qu'elle soit, fournirait la

preuve de rînexaclitude de Tassertion. NoU4 relevons sur cette liste neuf noms de femmes, celui d*un enfant de sept ans et demi, sept noms d'hommes, accompagnés de cette mention t tué chez lui. Enfin, sur les 163 personnes tuées dont les noms sont inscrits dans ce relevé, près de soixante sont indiquées comme étant tombées sur les boulevards Bonne-Nouvelle, Poissonnière, Montmartre et des Italiens, et dans quelques rues adjacentes où ne se montrèrent jamais ni barricades, ni insurgés.

Ce chiffre se rapproche déjà sensiblement « de celui de cinquante ou soixante infortunées victimes » dont parle M. Mayer.

Nous en pouvons déjà conclure qu'aux yeux de cet écrivain, les tués du boulevard étaient des personnes inoffensives, frappées accidentellement.

Nous voici déjà loin et de la sèche mention faite par le général Magnan et de la dédaigneuse allusion de M. de Gassagnac.

Mais continuons nos citations.

M. le capitaine Mauduit, l'auteur du livre 'déjà cité. Révolution militaire, a vu de ses yeux, non pas l'événement, mais le théâtre de l'événement quelques heures plus tard. Son témoignage est précieux.

M. Mauduit était sorti, le 4 au soir, cherchant à reoindre son fils, officier attaché à Tétat-major du général de Cotte.

« Le 4, à huit heures du soir, je me déterminai, dit-il, à mV « venturer vers la Chaussée-d*Antin. Dans le passage Delorme, je « trouvai l'un de mes anciens camarades de régiment, qui me dit : « Vous ne pourrez traverser le boulevard, mon cher ami, sans

« v<mê êxpoier à de$ eoupê de pi$iolet ou de lane$ de lapaH dts « videtUi plaoées à chaque angle des mes, les bouleyarda sont « jonchée de eadavre$^ etc. » (Page 254.) « Je m'acheminai seul « Ters les boulevards ; de loin en loin, quelques indlTidus attar- 9 dés rentraient chez eux, mais nul curieux, nul groupe causant sur le seuil des portes, comme c*est l'ordinaire en paji reilles conjonctures, partout «n oepeet lugubre Ï€ rTallet pas « vers, les boulevards, » me dit à voix basse un passant qui en «( revenait, et que je trouvai au milieu de la rue de la Michodière, « OH tire êur tout ce qui traverse, » — > « Merci, monsieur, de • votre bon conseil, » répondis-je> « mais il me faut à tout prix ce me rendre dans la Chaussée- d'Antin. Je continuai et traversai Cl le boulevard à la hauteur des Bains chinois.

« Un groupe assez nombreux, mais eomtemé, était formé au o débouché de la rue du Mont-Blanc ; on y écoutait le récit d'un « individu qui venait, disait-il, de voir rangés sur l'asphalte qui « borde le grand dépôt d'Aubusson, une trentaine de eadanree « bien vituiy et parmi eux celui d'une femme. Une impreiêion de € terreur dominait dan$ ce groupe^ et semblait paralyser tout le « monde, car chacun se retirait en silence après avoir recueilli « sa part des sinistres nouvelles du moment.

» J'arrivai enfin à Thôtel de mon fils ; il n'y avait pas a paru, etc.

« Je revins sur mes pas avec la ferme intention d'arriver jus- « qu'à sa brigade... Mais impossible, le boulevard est partout « intercepté, Ton ne peut même aborder une vedette pour en « obtenir le plus léger renseignement.

« En reprenant la rue de la Michodière, un monsieur vint à « moi et me demanda de l'accompagner, — « Que d'affreux mal- « heurs, monsieur 1 s'écria-t-il, et que de malheurs plus afflreux « encore, ti touê U$ honnêtes gens ne $e réunissaient pour arrâff TBR CETTB HORRIBLE BOUCHBRiB cu envoyant guppUer le Prési- « dent de la République de renoncer à son Coup d'État, et de ff résigner son autorité!... Demain, tout Paris sera sous les ar- « mes et les rues couvertes de barricades. — Je n'en crois rien, « répondis-Je ; le combat a été trop vigoureusement accepté et « soutenu par les soldats, pour laisser aux Parisiens quelques

« illusions sur lîssue d'une lutte prolongée. La population pa- « rlBienne ne s'est jamais montrée crâne que devant des adver- « saires faibles en nombre, irrésolus dans leurs plans et prêts « à lui céder le champ de bataille; il n'en sera pas de même « du Président de la République, ni de l'armée qui m déwme « à Vaceomplù$ment de $<m œwre. Demain, Paris sera dans la « stupeur, je ne le conteste pas, mais nullement tenté de pro- « longer la lutte. » (Pages 265, 256.)

« La victoire restait à Napoléon... Jetons, lecteurs, jetons un « voile funèbre sur les victimes nombreuses de nos discordes « qui gisent çà et là depuis Tortoni jusqu'à la porte Saint-Denis, « et parfois par groupes réunis I... (Page 257.) »

Le même écrivain décrit ainsi Taspect des boulevards, dans la matinée du lendemain :

« A rentrée du faubourg Poissonnière, le boulevard offrait « l'image du plus affreux désordre : toutes les maisons étaient « criblées de balles, -tous les carreaux brisés, toutes les « colonnes vespasiennes démolies et leurs débris de briques ré- <c pandus çà et là sur la chaussée ; des avant-trains d'artillerie « brisés brûlaient encore à un feu de bivac qui, en ce moment, « achevait de dévorer une roue. » (Page 266.)

« Me voici sur le boulevard, que je remonte dans la direction « de la Madeleine ; presque toutes les maisons du boulevard « Bonne-Nouvelle, et particulièrement celles des angles des <c rues Poissonnière et Mazagran, sont criblées de balles, et peu « de carreaux ont échappé à l'ouragan. Sur le boulevard Pois- <( sonnière. Von voit encore ewrles marehei du grand dépôt d'Au- « husson une mare de sang que l'on eût bien dû faire disparaître « en enlevant Ue vingt^einq ou trente cadavres que Von y avait if rangés et laissés exposés^ pendant vingt-quatre heures, aux « regards d'un public consterné. Un coup de fusil, parti de ce « vaste établissement, sur la tète de la colonne du général Gann robert, a causé ces malheurs. Des maçons sont occupés à ré- « parer les brèches faites à la façade de ce bel hôtel par la mite traille et les boulets. » (Pages 273, 274.)

Il résulte bien évidemment de ces citations que le canon et la fusillade avaient été dirigés avec fureur sur les maisons du boulevard; que la chaussée était jonchée de cadavres ; qu'on en voyait gisant depuis Tortoni jusqu'à la porte Saint-Denis (près d'un kilomètre de distance) parfois par groupes réunis ; que vingt-cinq cadavres étaient amoncelés devant i^hôtel Sallandrouze; que plusieurs heures après, les vedettes tiraient parfois sur les passants; que la consternation était générale et profonde dans la population.

Recherchons maintenant dans quelles circonstances s'étaient accomplies ces tristes faits.

L'heure où commença la fusillade sur les boulevards a été fixée d'une manière très-précise par divers témoins. C'était trois heures. Comme on verra plus loin, la fusillade fut presque instantanée sur toute la ligne.

Or, à trois heures de l'après-midi, il y avait déjà une heure que les troupes défilaient ou stationnaient sur les boulevards, depuis la rue de la Paix jusqu'à la Porte-Saint-Denis. Depuis une heure la foule les regardait passer ; les fenêtres étaient remplies de curieux; les balcons également; nul accident ne s'était produit.

La brigade du général de Bourgon avait déjà échangé plusieurs décharges avec les républicains armés aux barricades vers la porte Saint-Denis ; elle avait poursuivi sa marche jusqu'au Château-d'Eau.

A la même heure, la batterie de la brigade de Cotte et le 72® de ligne de la même brigade avaient engagé la canonnade et la mousqueterie contre la barricade

de la rue SaintrDenis. Le reste de la brigade de Gotta était' encore sur le boulevard Bonne-Nouvelle. La brigade Ganrobert était, — - en majeure partie sinon tout , entière, — sur les boulevards Poissonnière et Mont- ,. martre. Les gendarmes mobiles à pied étaient vers le boulevard des Italiens. La cavalerie du général Reibell suivait. A trois heures, elle était à la hauteur de la rue Lepelletier, sur le boulevard des Italiens.

On entendait en ce moment très-distinctement le canon vers les portes Saint-Denis et Saint-Martin.

Mais la foule qui était sur les trottoirs des boulevards et dans les rues adjacentes demeurait là, depuis près d'une heure, séparée des troupes par quelques pas h peine, sans qu'aucun acte d'hostilité se fût produit de part ni d'autre.

Ceci est essentiel à noter.

On n'a jamais dit qu'il y eût dans cette foule des hommes ostensiblement armés, ni dans ces rues la moindre barricade.

On avait crié, il est vrai, à l'arrivée des soldats : « Vive la République ! vive la Constitution ! à bas les « traîtres! à bas les prétoriens! » Mais ces cris hostiles persistaient-ils, lorsque déjà, depuis une heure, dix mille soldats occupaient les boulevards? G'est^ au moins très-invraisemblable.

M. P. Mayer, dans les passages cités plus haut, parait avoir deux idées quelque peu contradictoires sur les causes qui auraient amené le désastre.

Tantôt il semble dire que l'on n'aurait fait qu'exécuter les prescriptions de M. de Maupas : a disperser < par la force, sans sommations, les stationnements

€ de piétons sur la voie publique. » Tantôt il insinue que des agents provocateurs, — républicains naturellement; — auraient fait feu sur ces soldats, rangés ii quelques pas de la foule inoffensive, pour amener une riposte meurtrière, qui couchât sur le carreau des victimes innocentes. Cet odieux calcul aurait eu pour but « d'exploiter le massacre. »

Nous verrons tout à l'heure si les faits permettent d'accorder créance à une supposition aussi atroce, à i'appui de laquelle M. Mayer ne fournit d'ailleurs aucune preuve.

On n'a pas oublié que le général Magnan a parlé d'une « assez vive fusillade » essuyée par la cavalerie du général Reibell, à la hauteur de la rue Montmartre, et que M. de Gassagnac parle de son côté de coups de feu tirés par des mains gantées.

M. Mauduit, plus explicite, dit quelque part :

« ... Je repris à la porte Saint-Martin, la ligne des boulevards « que je suivis cette fois jusqu'à la Madeleine. La population « habituelle de ce séjour de la flânerie conservera longtemps le « souvenir des charges du i«' delancîers« et saura que s'il y a du « courage à se battre sur une barricade, l'on ne tire pas toujours « impunément du fond d'un salon briUant et même masqué par a la poitrine d'une jolie femme, contre une troupe armée unici quement de lances et de pistolets. Plus d'un brave de cette a espèce ont payé cher leurs injures et leurs fusillades à la Jar- « nac;... plus d'une amazone du boulevard a payé cher égale- « ment son imprudente complicité à ce nouveau genre de barri- « cades... Puissent-eUes en profiter pour l'avenir l... » (Rivohb' lion militaire, page 278.)

En admettant pour un instant la réalité de cette fusillade des « gants jaunes, » masqués par de « jolioni

« femmes, » il est clair qu'elle ne s'applique qu'au boulevard des Italiens, sur lequel stationnait, à trois heures, la cavalerie du général Reibell. Elle n'explique nullement la fusillade terrible et la canonnade simultanée de la brigade Canrobert sur les boulevards Montmartre et Poissonnière. On a vu plus haut que le capitaine Mauduit attribuait les malheurs arrivés sur ce point, à un coup de fusil tiré de Tétablisement des tapis d'Aubusson sur la tête de colonne du général Canrobert.

Le même écrivain explique ailleurs, d'une manière très-diflFérente, sans coups de fusil, la charge meurtrière du V^ de lanciers sur le boulevard des Italiens. Nous lisons aux pages 217 et 218 de son livre :

<c A la hauteur de la rue Taitbout, il [M. de Rochefort, colo- « neldui*' de lanciers) aperçut un rassemblement considérable « tant à rentrée de la rue, que sur l'asphalte près Tortoni ; ces « hommes étaient tous bien vêtus.- Plusieurs étaient armés. A « sa vue retentit le cri de guerre adopté depuis deux jours : « Vive la République ! vive la Constitution ! à bas le dictaUwr ! « A ce dernier cri, aussi rapide que l'éclair, d'un seul bond, le « colonel de Rochefort franchit les chaises et l'asphalte, tombe (f au milieu du groupe et fait aussitôt le vide autour de lui. Les « lanciers se précipitent à sa suite ; un de ses adjudants abat, à « coups de sabre, deux individus... En un clin-d'œil, le rassem- « blement fut dispersé. Tous s'enfuirent précipitamment en lais- « santhon nombre d* entre eux sur la place. Le colonel continua « sa marche en dispersant tout ce qu'il rencontrait devant lui, c( et une trentaine de cadavres restèrent sur le carreau, presque « tous couverts d'habits fins. »

Ici ce ne sont pas des coups de fusil qui ont provoqué la charge; c'est le cri de : « A bas le dictateur! »

M. Mauduit, il est vrai, ajoute que dans le groupe se trouvaient quelques hommes armés.

C'est fort invraisemblable. Il eût fallu être insensé pour se montrer en armes, sur l'asphalte de Tortoni, en présence des masses de troupes qui couvraient les boulevards. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, Thistorien militaire ne dit pas qu'un seul coup de feu ait été tiré, et le contraire ressort de sa narration.

Passons maintenant au seul récit quelque peu circonstancié qui ait jamais été publié en France k ce sujet. C'est tout simplement la version qu'on trouve dans les journaux de l'époque.

Il n'est pas sans intérêt de signaler qu'elle fut insérée, en même temps, et en des termes à peu près identiques, dans la Patrie et dans le Conslilulio7î7iel, deux feuilles semi-officielles.

Nous transcrivons d'abord ce qui concerne les faits du boulevard des Italiens.

« Un malheureux incident a signalé la journée d'hier sur le « boulevard des Italiens. Voiei les faits détaillés :

« Au passage du 1*' de lanciers, de la brigade Reibell, et de c< la gendarmerie mobile, plusieurs coups de feu sont partis « de différentes maisonSy et plusieurs lanciers ont été blessés. Ce c( régiment a riposté, et des dégâts regrettables et ncUurels, mais « néeessairesy en sont résultés.

« Les individus qui se trouvaient dans ces maisons ont été a plus ou moins atteints par les coups de feu de la troupe. Les « soldats, sur l'ordre de leurs chefs, ont ensuite dû pénétrer, de « vive force, dans plusieurs maisons j et notamment au café de « Paris, dans la Maison d'Or, au café Tortoni, à Thôtel de Cas- « tille, dans la maison de la Petite Jeannette et au café du « Grand Balcon, Ils ont saisi des fusils dont la culasse était en- « core chaude. Les individus trouvés dans ces établissements ont

<f été arrêtés. Deux oayriers tailleurs Mvpç^miiiiéi d'avoir tiré de « la maison du tailleur Dusautoy, rue Lepellelier, 2, ont été éga- « lement arrêtés, et iU auraient été fusillés sans rintervention «r du général Lafontaine.

« Le Cercle du Commerce, qui occupe le grand balcon du « premier étage de cette même maison, et qui se compose de . « notabilités de l'armée, de rindustrle et de l'administration, « propriétaires, rentiers, négociants, généraux, tous hommes « honorables, a failli être victime de son voisinage avec le tail- « leur. Les balles des lanciers ont malheureusement atteint deux « membres distingués de ce Cercle, le général Billlard, et « M. Duvergier. Le premier a été blessé à l'œil droit par un « éclat et le second plus grièvement à la cuisse gauche. »

Voilà certes des affirmations précises, qui expliquent comment le général Magnan a pu parler de la fusillade assez vive essuyée par la cavalerie. Elles n'ont qu'un défaut, c'est d'être fausses, sauf ce qui concerne les deux membres du Cercle du Commerce blessés, les maisons fouillées de vive force, « les individus qui s'y trouvaient plus ou moins atteints, » les dégâts regrettables causés.

La preuve de la fausseté des autres détails, des plus importants, de ceux qui donneraient raison à l'explication de M. Magnan et à celle de M. de Cassagnac aussi bien qu'à celle des deux journaux, se trouve dans ces feuilles mêmes.

Le ConstitiUionnel écrivait deux jours après :

« Nous avons dit par erreur qu'un coup de feu avait été tiré <f de la maison du café de Paris... Nous nous empressons de « rectifier cette erreur. Rien de semblable ne s'est passé au café » de Paris... On nous fait une réclamation semblable pour la <( Maison Dorée et pour le café Tortoni. Nous nous empressons « de l'accueillir. »

« On a désigné à tort la maison où se trouve le café du € Grand Balcon, sur le boulevard des Italiens, comme Tun des « points d'où l'on a tiré sur la troupe. Aucun fait de cette na- « ture ne s*est passé dans cette maison. »

La Patrie disait à son tour :

« C'est par suite d'une erreur, bien excusable en pareil cas, a que les ateliers de M. Dusautoy, tailleur, sur le boulevard, « ont été l'objet d^une perquisition de la part des troupes. Les « sentiments de M. Dusautoy comme homme d'ordre sont con- « nus... L^erreur a été reconnue quelques instants après, d

Des rectifications du même genre furent faites concernant rbôtel de Gastille et le magasin de la Petite Jeannette. Il fut donc constaté que pas un coup.de feu n'avait été tiré des maisons désignées par les journaux. Si Ton considère que ces rectifications publiques furent faites dans un moment où la presse était soumise à une véritable et rigoureuse censure, on admettra que nous les considérions comme la constatation d'un fait positif.

Avait-on tiré sur les lanciers d'autres points que des maisons désignées?

Si vraiment, comme l'affirmait fa Patrie, plusieurs soldatsde ce corps avaient été blessés, la chose ne serait pas douteuse. Mais nous possédons la liste détaillée, régiment par régiment, des militaires tués ou blessés dans les journées de décembre, liste officielle, et force nous est de constater que po^ un seul lancier n'a été ni tué, ni même blessé.

L'historien ne peut donc s'empêcher de douter fortement qu'aucun coup de fusil ait été tiré sur cette cavalerie du général Reibell, qui jeta tant de cadavres sur le carreau du boulevard.

Ce dont il n'est malheureusement pas possible de douter, c'est de Teflet meurtrier des charges des lanciers et de la fusillade des gendarmes mobiles. Il suffit pour être convaincu k cet égard de jeter un coup d'œil sur la liste de morts de M. Trébuchet. On y trouve les noms de trente-trois personnes avec Tindication qu'elles ont été tuées boulevard des Italiens ou boulevard Montmartre.

Or, répétons-le encore une fois, cette liste est trèsincomplète ; elle ne contient que 153 noms, tandis que le Moniteur évalue à 380 le nombre des victimes ; ajoutons encore que M. Trébuchet n'indique le lieu où sont tombées les personnes inscrites sur sa liste funèbre que pour 70 ou 72 d'entre elles. Aucune indication ne permet de dire avec précision combien parmi les trois cent dix autres tués, d'après le chiffre du Moniteur^ sont aussi tombés sur les boulevards. Si la proportion était la même pour le total général que pour ceux qui sont inscrits sur la liste de M. Trébuchet, on arriverait ë un chiffre de plus de deux cents cadavres sur les boulevards Bonne-Nouvelle, Poissonnière, Montmartre et des Italiens.

Passons maintenant au récit des deux journaux semi-officiels concernant les faits du boulevard Poissonnière. C'est là surtout, comme on Ta déjà vu par diverses citations, que les boulets, la mitraille et la fusillade de l'infanterie avaient troué diverses maisons et criblé toutes les façades.

Voici la note conçue en termes presque identiques qui parut, comme la précédente, dans le Constitutionnel et dans la Patrie :

« Sur les boulevards Montmartre et Bonne^Nouvelle, des « coups de feu ont été également tirés sur les soldats du l'I^ de « ligne, de plusieurs maisons, et en particulier d'une maison fai- « sant face au Cercle de TUnion, et du Cercle des Étrangers, « de la maison Tolbecque,* de l'hôtel Lannes, où sont les maga- « sins de tapis de M. Sallandrouze, et de deux autres maisons « voisines. »

^ a Le colonel et le lieutenant-colonel de ce régiment ont été « dangereusement blessés, et un capitaine-adjudant a été tué: « quelques soldats ont été blessés.

« Un feudetirailleurs, appuyé d'un obusier, a été instantanéa ment dirigé contre les maisons d'où était parti le feu. Lesfenèa ires, les façades ont été en partie détruites. Puis des détache- 4f ments sont entrés dans l'intérieur, et ont passé par les armes « tous les individus qui s*y trouvaient cachés. Six individus, en a blouses, qu'on a découverts derrière des tapis qu'ils avaient <c amoncelés pour éviter les balles de la troupe et tirer sur elle « sans danger, ont été fusillés sur l'escalier de l'hôtel € Lannes, aujourd'hui dépôt des tapis de la fabrique Sallan- « drouze.

a Plusieurs scènes de même nature se sont passées aux « environs du théâtre des Variétés, et la troupe a fait justice « de cfes assassins. »

n y a dans ce récit des faussetés non moins évidentes que dans celui que nous avons reproduit plus haut concernant le boulevard des Italiens.

En premier lieu, des coups de feu n'ont pu être tirés des maisons désignées sur le 72® de ligne qui était, h trois heures, aux prises, rue Saint-Denis, avec les républicains qui défendaient la formidable barricade de cette rue.

C'est en lançant leurs troupes k l'assaut de cette barricade que tombèrent le colonel et le lieutenantcolonel du 72® de ligne.

Aucun capitaine-adjudant n'a été tué. L'état officiel des militaires tués au blessés, que nous avons sous les y^ux, ne porte qu'un seul officier tué, le lieutenantcolonel du 72® de ligne.

Les propriétaires des maisons désignées par les journaux protestèrent comme ceux du boulevard d^ Italiens, et firent rectifier les assertions émises par les deux feuilles semi-ofBcielles. M. Beaumeyer, directeur de rétablissement Sallandrouze, affirma que pas un coup de feu n'avait été tiré de Thôtel Laiines. Sa lettre est dans tous les journaux du temps. On ne contesta pas son affirmation. M.Billecocq, marchand de châles, dont la maison était à côté de celle de M. Sallandrouze, affirma également, — et son affirmation est d'autant moins suspecte qu'il approuvait le Coup d'État, — qu'aucun coup de fusil n'était parti de chez lui. Sa maison était cependant, comme l'hôtel Lannes, trouée par les boulets et criblée d'une grêle de balles.

Il n'est pas douteux que le feu des soldats du gé« néral Canrobert n'eût été terrible sur ce point. L'aspect des lieux le lendemain, décrit par le capitaine Mauduit, le démontre amplement. Le même écrivain a dit encore, en parlant des événements du boulevard Poissonnière :

«... Les soldats du général de Cotte, électrisés par la ftisil- « lade qui les entoure, ouvrent aussi le feu, mais à l'arenture, « et le continuent pendant huit ou dix minutes, malgré les « efforts du général et de ses aides de camp pour arrêter une a consommation aussi inutile de munitions, et qui ne pouvait « faire que des victimes innocentes; car, certes, aucun combat-

« tant ne dut être tenté de se montrer aux fenêtres pendant cet « effroyable ouragan, n (Révolution mUUaire, page 218.)

Le Mmiteur universel a publié, quelques jours plus tard, le récit circonstancié d'une des scènes qui se passèrent durant renvahissement des maisons du boulevard par les soldats :

<f Un libraire, H. Lefilleul^ établi depuis plusieurs années sur « le boulevard Poissonnière, était occupé à fermer son magasin c peu arant le drame du 4 décembre, quand un coup de pistolet ic tiré par un commis du yoisinage sur un clairon de la ligne « Tint dissiper la foule qui se pressait à ses côtés et laissa pas- « sage libre à l'insurgé pour entrer dans la boutique. Celui-ci « était suivi de près par le clairon, qui parvint à retendre a mort derrière un comptoir, mais qui tomba lui-même sur le « cadavre. D'autres soldats, venus au secours du clairon, blés- « sent au bas*ventre le malheureux libraire, qui n'a rien vu et « qu'on prend pour un adversaire. Une lutte terrible s'engage « entre M. Lefilleul et un capitaine. Le premier est deux fois « encore blessé à la cuisse et au bras, mais le second tombe 4 mort sous les coups des soldats qui cherchent à le défendre.

« M. Lefilleul, qui, malgré ses blessures, conserve encore « ses forces et son sang-froid, profite de ce terrible moment « pour se dégager, et sort du magasin en y laissant trois cada- « vres. On espère sauver la vie de M. Lefilleul, honnête coma merçant, tout à fait étranger aux passions politiques. »

Ce récit doit être vrai quant k l'ensemble. Il contient cependant une inexactitude. Il n'est pas possible que le capitaine dont il y est parlé ait été tué. La liste officielle des militaires tués ou blessés ne fait mention d'aucun capitaine tué.

Quoique les extraits que nous venons de citer fassent entrevoir bien des choses, qu'on puisse déjà saisir quelques traits du drame des boulevards, ils

sont insuffisants pour en donner une vue d'ensemble; et si nous ne possédions pas d'autres documents, nous devrions renoncer à présenter un récit suffisamment exact et à chercher une explication plausible de cette triste catastrophe.

Heureusement pour l'historien qu'il existe une relation des faits des boulevards, écrite par un témoin oculaire, placé dans les meilleures conditions pour bien observer et raconter ensuite avec une scrupuleuse exactitude. Ce témoin est un officier de Tarmée anglaise, le capitaine William Jesse, qui se trouvait logé, le 4 décembre, dans un hôtel situé au coin de la rue Montmartre et du boulevard. De ce point, la vue s'étend, d'un côté jusqu'à l'extrémité du boulevard Bonne-Nouvelle, de l'autre jusqu'au boulevard des Italiens. Le récit de M. Jesse est extrêmement précis, touchant ce que le narrateur a vu de ses propres yeux, extrêmement réservé pour ce qu'il ne sait que par ouï-dire. On sera frappé du calme et du sang-froid britanniques dont ce récit est empreint. Ce document a d'autant plus de prix pour nous, qui recherchons simplement la vérité, que M. le capitaine Jesse, gentleman d'une honorabilité parfaite, a, en outre, le mérite inappréciable en pareil cas d'être absolument étranger aux passions politiques en jeu dans c^s événements. La lettre dans laquelle il retrace ce qu'il a vu, le 4 décembre, a été insérée dans le recueil historique anglais bien connu, VAnnual Registrar; elle avait paru en premier lieu dans le Times dû 13 décembre 1851.

Nous traduisons en suivant le texte d'aussi près

que possible. Nous avons remplacé par des points quelques lignes de réflexions du capitaine Jesse,.voulant nous borner à reproduire ce qui est le récit pur et simple des faits observés par lui :

« A deux heures et demie, le 4 décembre, on entendait disse tinctement le canon dans la direction du faubourg Saint- « Denis (1) ; à trois heures, je me plaçai sur le balcon où se « tenait ma femme, et j'y restai pour regarder les troupes. ToUs « les boulevards, aussi loin que la vue pouvait porter, en étaient » couverts; c'était surtout de Finfanterie en colonnes serrées; a il y avait également de la cavalerie ; çà et là des pièces de « douze et des obusiers; quelques-unes de ces pièces occupaient « le terrain élevé du boulevard Poissonnière. Les officiers fuit maient leurs cigares. Les fenêtres étaient remplies de monde : « il y avait des femmes, des commerçants qui avaient tous fermé « leurs boutiques, des domestiques, des enfants, ou, comme « c*était le cas ppur ma femme et moi, des voyageurs logés dans (T les appartements.

<f Tout à coup, pendant que je regardais attentivement, à « rtiide d'une lunette, les troupes placées au loin, vers l'Est, sur « le boulevard BonnorNouvelle, quelques coupM de feu furent « tirés près de la tête de la colonne qui me paraissait compter « trois mille hommes environ. La fusillade s'étendit dans l'es- « pace de quelques secondes , et après avoir été suspendue un « instant excessivement court, descendit le boulevard comme «^une lance de flamme ondulante. Mais les décharges étaient si

(1) C'était, comme nous le savons déjà, Tattaque de la brigade de Çotte contre la grande barricade de la rue Saint^Denis, et peutrètre aussi celle des barricades du faubourg Saint-Martin. Il n'est pas impossible que Tavant-garde du général Ganrobert, 5^ bataillon de chasseurs de Vincennes, n'eût commencé cette attaque, tandis que le gros de la brigade était encore sur les boulevards Bonne-Nouvelle et Poissonnière. Plusieurs républicains, qui ont combattu aux barricades du fau*^ bourg Saint-Martin, croient se rappeler que les chasseurs ont engagé le feu vers deux heures et demie, sinon plus tôt. L'un des survivants nous le répétait encore récemment.

<f régulières, au début, que la pensée me vint que c'étaient des « salves de mousqueterie tirées en réjouissance de la prise de « quelque barricade, ou bien un signal donné à quelque autre . «( division. Ce n*6st que lorsque la fusjllade arriva à cinquante « mètres environ de la place où J'étais, que je reconnus le son a perçant de la cartouche à balle. Mais alors même, j'en pouvais « à peine croire le témoignage de mes oreilles, ewr «ms ymm a n'aj^eeeaieni pa$ d'ennemis eur lesquels ont pût faire ibu. <f Je continuai à regarder jusqu'à ce que la compagnie placée o au-dessous de moi apprêtât ses armes ; un a vagabond » plus « vif que les autres, — un vrai gamin sans favoris ni moustaa ches, ^ m'avait déjà coudié en joue. A l'instant même» je « poussai ma femme, qui venait de faire un pas en arrière, conte tre le massif entre les deux fenêtres, et une balle frappa le « plafond directement au-dessus de nos têtes, nous couvrant de « plâtras et de poussière. Une seconde plus tard, je ûs coucher « ma fenmie sur le parquet; une autre seconde encore, toute « une décharge de mousqueterie frappa la façade de la maison, « les croisées et le balcon. Une balle brisa la glace placée au* « dessus delà cheminée, une autre le globe de la pendule, a toutes les vitres furent cassées, àTexception d'une seule; les ri- « deauxetles châssis des fenêtres déchirés ou percés. Le balcon « de fer» quoique un peu bas, nous protégea considérablement; a néanmoins plusieurs balles avaient pénétré dans la chambre, « et, pendant que les soldats rechargeaint leurs fusils, j'entrai- « nai ma femme vers la porte, et nous nous réfugiâmes dans les « chambres de derrière. La fusillade se fit entendre encore pen- « dant plus d'un quart d'heure. Quelques minutes après la pre- « mière décharge, des canons furent braqués et tirés contre le « magasin de M. Sallandrouze, cinq maisons à notre droite. <f L'objet et l'explication de tout cela était une complète énigme « pour tous les habitants de l'hôtel, Français ou étrangers. Les « uns supposaient que l'armée avait pris parti pour les rouges; « les autres suggéraient Tidée qu'on avait dû tirer sur les soldats « de quelques maisons du boulevard; ce ne pouvait être cepen- « dant de la nôtre, ni d'aucune autre du boulevard Montmartre, « car j'e Vaurais certainement vu du' balcon. En outre, si cela eût

« été vrai, les soldats, disposés commue ils Tétaient, n'auraient pa& « attendu pour riposter que la tôte de colonne placée à huit cents « mètres de distance eût commencé le feu. Je pense que cette

a fusillade de a dû être le résultat d'une panique; les soldats

« ont cru sans doute que les croisées étaient remplies d'ennemis » cachés, et ils ont voulu se garantir en faisant feu les pre-

« miers. Comme je l'ai déjà dit, les soldats firent décharges

« sur décharges, pendant un quart d'heure, sans qu'il leur ait « été aucunement riposté (4). Beaucoup de malheureux ont été « taés, qui étaient restés sur le boulevard^ et ne pouvaient en- « trer dans les maisons. Plusieurs personnes tombèrent près de a notre porte. Le sang remplissait encore les creux de terre au- « tour des' arbres, le lendemain, vers midi, quand j'y passai...

a Signé : Yilliam Jesse, Ingatestone Cottage (Essex). »

Après ce lumineux récit, il nous semble facile, en le rapprochant de tout ce qui a été déjà cité, d'arriver à une compréhension exacte de la manière dont les faits se sont passés.

A trois heures les troupes stationnaient ou défilaient lentement, — avec des haltes fréquentes, — sur les boulevards. La foule qui les entourait était surtout curieuse, mais cependant en général peu sympathique ; des cris hostiles au Président se faisaient entendre sur quelques points ; souvent aussi des rires moqueurs, des lazzis h l'adresse des soldats (2) ; ceux-ci, très-excités contrôla population, s'exagérant sans doute le degré de son hostilité, l'esprit hanté par les souvenirs de la terrible « guerre des fenêtres » en juin, s'imaginaient

(1) Comparer ce que dit le capitaine Mauduit des efforts du générai de Cotte pour faire cesser la fusillade inutile de ses soldats sur le boulevard Bonne-Nouvelle.

(2) On a vu plus haut ce détail , donné par le capitaine Mauduit»

être sous le coup d'une aggression subite ; il est certain qu'ils supposaient les maisons garnies d'ennemis invisibles prêts à faire feu ; ils se croyaient environnés d'embûches ; ils étaient dans un de ces états de surexcitation nerveuse où les hommes gardent difficilement leur sang-froid, et s'ils sont réunis en grandes masses, cèdent, par un entraînement irrésistible, à de subites impulsions, — témoin tant de terreurs paniques inexplicables en apparence.

Cet état mental des soldats, massés le 4 décembre sur les boulevards était-il aggravé par des causes physiques^ des excès de nourriture et de boissons? On Ta dit avec tant d'insistance que le gouvernement a cru devoir le démentir dans son organe officiel. Nous ne pensons pas qu'on puisse contester que la troupe n'aît été> ce jour-là, infiniment mieux soignée qu'à l'ordinaire. Mais peut-on attribuer à cette cause une influence prépondérante sur les faits du boulevard? Nous ne le croyons pas. Les corps de troupes stationnés sur d'autres points n'avaient pas été moins

qu'un avant-train d'artillerie brisé avait servi à alimenter les feux de bivouac de la troupe sur le boulevard Poissonnière. Nous avions lu, dans un écrit de M. Victor Hugo, publié & l'étranger, que cet avant-train avait été cassé, dans une fausse manœuvre des conducteurs d'artillerie, vers deux heures et demie, près du coin du faubourg Montmartre, à la montée du boulevard Poissonnière, et que la foule s'était fort égayée à leurs dépens. — « Vous voyez bien qu'ils sont soûls! » aurait crié un ouvrier. Ce fait nous avait paru douteux ; mais la coïncidence de l'observation faite par M. Mauduit, qui a vu brûler les débris de cet avant-train, a modifié notre sentiment. L'incident rapporté par M. Victor Hugo doit être exact. Il n'a sans doute pas une grande signification; mais il nous parait bon à noter, comme contribuant à établir l'attitude de certaines portions de la foule» en présence des soldats.

bien traités, et rien de semblable n'y est survenu. Les dispositions des troupes étant telles que nous l'avons dit, on s'explique très-naturellement ce qu'a vu M. Jesse.

Des coups de feu sont tirés vers la tête de colonne, boulevard Bonne-Nouvelle ; les premiers pelotons ripostent, criblant de balles les fenêtres ; la masse est frappée comme d'une commotion électrique. Plus de doute pour les soldats, — c'est la guerre des croisées qui commence! Et, peloton par peloton, ils font feu, les uns après les autres, sur les groupes qui stationnent, sur les spectateurs des balcons et des fenêtres, criblant de balles ces ennemis imaginaires!

Vainement la plupart des officiers, — ceci a été constaté pour un grand nombre, — essayent-ils d'arrêter cet entraînement. Pendant un quart d'heure, c'est un véritable ouragan de feu et de plomb, depuis le boulevard Bonne-Nouvelle jusqii'à celui des Italiens.

M. Mauduit a écrit quelques lignes qui confirment bien notre manière de voir ; nous les transcrivons de nouveau :

« Les soldats du général de Cotte, électrisés par la fusillade « qui les entoure, ouvrent aussi le feu, mais à Paventure, et le « continuent pendant huit ou dix minutes, malgré les effortsdu <c général et de ses aides de camp pour arrêter une consomma- « tion aussi inutile de munitions, et qui ne pouvait faire que des « victimes innocentes. »

Nous avons ouï raconter aussi, mais nous ne saurions garantir le fait, qu'un officier d'artillerie se jeta

h la bouche de Tobusier qui bombardait Thôtel Sallandrouze, pour arrêter cette canonnade insensée.

Le lecteur se figure l'affreux spectacle que dut présenter le boulevard, surtout pendant les premières minutes de la catastrophe. Quand on vit descendre cette « lance de flamme ondulante, » — selon l'expression de M. Jesse, — la foule se précipita, frappée d'épouvante, vers les portes des maisons, vers les débouchés des rues adjacentes, en proie à une terreur trop légitime. La grêle des balles s'abattit, en partie, sur ces groupes effarés. On les vit se courber sous l'ouragan, tomber sur les trottoirs, sur le seuil des portes. Quelques blessés se relevaient, chancelaient, pour tomber encore.

Une des personnes atteintes, qui a survécu malgré deux graves blessures, a dit : « Il semblait que ce fût « une trombe, venant du boulevard Poissonnière, qui « tordait et brisait sur son passage les hommes et « même les arbustes plantés le long des boulevards. » La personne dont nous rapportons les paroles était à quelques pas des Variétés, en face de la maison portant alors le n° 5 du boulevard Montmartre; elle tomba pèle et mêle, avec un groupe de six ou huit autres, dont trois n'étaient plus que des cadavres.

Beaucoup aussi furent frappés, aux fenêtres, et dans l'intérieur des appartements par les balles qui ricochaient contre les murs.

Mais ne nous appesantissons pas davantage sur ce lamentable tableau.

Après ce quart d'heure ou ces vingt minutes de tempête de coups de fusil, ceux des officiers qui avaient

tenté d*arrêter le désastre redevinrent à peu près maîtres de leurs soldats. La majeure partie des troupes d'infanterie de la brigade Canrobert défilèrent vers le faubourg Saiiït-Martin. Il ne demeura sur les boulevards que les lanciers du général Reibell et^ semblet-il, la gendarmerie mobile.

Des coups de fusil isolés retentirent longtemps encore. Ce triste fait que n'expliquent plus l'entraînement fébrile et la panique n'est que trop bien établi.

Rappelons quelques phrases d'un extrait cité plus haut du capitaine Mauduit^ Técrivain militaire si dévoué à la causp napoléonienne :

« Vous ne pouvez traverser le boulevard, lui disait, plusieurs « heures après, un ancien officier, son camarade de régiment, « sans vous exposer à des coups de pistolet ou de lance de la <K part des vedettes, placées à chaque angle des rues ; les boule- « vards sont jonchés de cadavres: »

Un passant que M. Mauduit rencontrait un peu plus loin lui disait à voix basse :

« N*allez pas sur les boulevards, on tire sur tout ce qui « traverse. »

L'honorable M. Jules Simon, aujourd'hui député de l'opposition, pour le département de la Seine, écrivait peu après k un journal de province une lettre qui tu% insérée, et dans laquelle se trouvent ces détails :

« Rue Montmartre, vers quatre heures, on a tiré sur un «c groupe inoffensif, sans armes, ne criant pas. Un homme a tombe, nous le relevons, il n'était que blessé I A trois pas de là, « un autre était mort. Une femme avait le bras cassé par une « balle. Je retourne rue de Ridielieu, je vois un soldat ajuster « et tirer sur une fenêtre, etc. •

Nous n'avons plus, quant aux faits des boulevards, à examiner qu'une seule question. Comment la fusillade commença- t-elle à la tête de colonne?

On a vu qu'elle s'étendit des troupes placées vers le boulevard Bonne-Nouvelle jusqu'à celles qui occupaient le boulevard des Italiens, comme si Ton eût mis le feu à une traînée de poudre.

Il nous semble infiniment probable qu'un ou plusieurs coups de feu durent être tirés, contre les premiers pelotons de la colonne du général Canrobert.

Le Moniteur j dans le récit du drame accompli chez le libraire Lefilleul, parle d'un coup de pistolet tiré par un commis sur un clairon de la ligne. On a parlé également de coups de fusil qui seraient partis des hautes fenêtres de deux maisons situées sur le côté méridional du boulevard Bonne-Nouvelle, entre le poste en face du Gymnase et le coin de la rue de Cléry. Ces assertions n'ont rïen de commun avec le conte, édité par les journaux, sur la fusillade partie des croisées du boulevard Poissonnière, notamment de l'hôtel Sallandrôuze, invention dont ces journaux eux-mêmes ont reconnu la fausseté.

Le lecteur remarquera que moins d'une heure avant on s'était battu sur ce point. La brigade de Bourgon avait tiraillé quelque temps avec les républicains, postés aux barricades, en deçà de la porte Saint-Denis.

On se battait encore à trois heures et très-vivement dans des rues peu distantes de cette portion du boulevard Bonne-Nouvelle.

Sur ce point, la troupe était déjà, pour ainsi dire, en pays ennemi.

Il y a donc de fortes présomptions de croire que quelques-uns de ces coups de fusil isolés, entendus , tout à coup, si distinctement, par le capitaine Jesse, vers la tête de la colonne, avaient été tirés par des in- ' surgés, peut-être par quelques-uns de ceux qui s'étaient déjà battus au même endroit contre la brigade de Bourgon.

Telle serait, noussemble-t-il, la cause occasionnelle de cette panique, — l'expression nous parait applica* ble, bien que ce ne soit pas le sens le plus ordinaire du mot, — de cette panique, disons-nous, qui se propageant instantanément dans la masse des troupes échelonnées sur près d'un quart de lieue en arrière^ causa de si affreux malheurs.

C'est du moins, — jusqu'à preuve du contraire et révélation de faits inconnus à présent, — la seule explication plausible que nous puissions admettre (1).

L'impression produite dans Paris par ce fatal événement fut immense, au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer.

La nouvelle s'en répandit rapidement, grossie par la rumeur publique. L'indicible épouvante de ceux qui avaient échappé se transmit aux masses et les glaça.

(1) Le lecteur sera peut^tre surpris de voir que nous n'apprécions pas, au point de vue moral et justicier, cet événement lugubre, sans exemple dan« Thistoire de nos modernes luttes civiles ; il sera peutêtre surpris aussi de ce que nous ne recherchions pas sur qui en retombe la responsabilité. Nous lui rappellerons que nous nous sommes volontairement circonscrit dans les étroites limites d'une simple narration des faits. Nous ne voulons pas, — et le vondrions-nouSt — que nous ne pourrions pas faire d'avantage. Le temps de juger ce que nous racontons n'est pas encore venu.

Ce furent, dès le soir, une stupeur, une prostration universelles.

Un témoin, peu suspect d'exagérations en ce sens, le capitaine Mauduit, dont Tenthousiasme bonapartiste est sans bornes, a constaté cette impression.

Nous avons déjà cité quelques passages de son livre qui confirment ce que nous avançons; nous allons les compléter par d'autres extraits :

a Dès sept heures du matin, le lendemain 5, je recommençai » mes pérégrinations historiques. Peu d'habitants s'étaient en- « core hasardés à sortir. L'aspect du quai, depuis l'Hôtel-de- « Ville jusqu'aux Champs-Elysées, était sombre. Les quelques « passants que je rencontrais portaient iur leurs traits Vem- « preinte de Vinquiétude^ quelques-uns même de la stupéfae- « tUm. » [Révolution militairet page 261.)

« Au débouché de toutes les rues et jusqu'à la Bastille se « trouvait un peloton de cuirassiers ayant tous des vedettes « ambulantes, le sabre pendant à la dragonne et le pistolet au « poing. Les abords de Torloriî et de la Maison Dorée étaient « occupés par les mêmes groupes que les deux jours précédents et « presque aussi compactes, mais les figures y étaient sombres et « généralement silencieuses, et non provocatrices comme la veiHe. « La colère s'était concentrée, mais non calmée (p. 264).

c Une expression de stupeur.se fait remarquer sur toutes les « figures. On ne s'aborde qu'avec hésitation et pour se demander « avec inquiétude : Comment cela finira-t-il? Peu de figures ne a sont pas au moins soucieuses; quelques-unes peignent la co- « 1ère et la rage concentrées, et s'expriment à mi-voix ou ne « respirent que la haine et la vengeance!... contre le président, « contre les généraux et la graine d'épinards (p. 273, 274). »

Le Moniteur parisien, journal semi-officiel, disait aussi en parlant de cette journée du lendemain, K décembre :

€ Les magasins et les maisons sont restés fermés toute la « journée sur la ligne des boulevards, qui continuent à être oc- « cupés militairement par la brigade des généraux Reibell et « Marulaz. La circulation est interdite. De mémoire d*hommes « les boulerards n'eurent jamais un aspect si lugulfre. »

Le mouvement révolutionnaire, qui se prononçait dans la première moitié de la journée du 4 avec tant de force qu'il semblait devoir entraîner la ville entière, était donc brisé.

La bataille livrée dans les vieilles rues des quartiers^ du centre avait écrasé Télite des hommes d'action du parti, républicain. La moitié, sinon plus, de ceux qui avaient combattu, étaient tués, blessés ou pris.

La catastrophe des boulevards, frappant la ville d'un indicible sentiment de terreur, avait fait le reste.

Les survivants des barricades et les représentantsdu peuple qui essayèrent, le 5 au matin, de recommencer 1 agitation, se heurtèrent à une population glacée d'épouvante. Quelques barricades élevées sur la rive gauche de la Seine, à laCroixrRouge, sur la rive droite en quelques points des faubourgs, notamment barrière Rochechouart, furent abandonnées sans combat à rapproche de3 troupes.

ce Les insurgés, dit le général Magnan, dans son rapport offi- <x ciel, atterrés par le résultat de la journée du 4, n'osèrent plus « défendre leurs retranchements. »

Une foule morne et silencieuse s'amassa, pendant toute cette journée du 5, devant les barreaux de la cité Bergère, au faubourg Montmartre.

Un grand nombre de cadavres, — 35 disent les uns, 60 disent les autres, — avaient été rangés dans le passage. C'étaient des malheureux tombés la veille sur les boulevards. La plupart portaient le costume de la bourgeoisie, 11 y avait deux ou trois femmes.

On transféra plus tard ceux-là ou d'autres, — nous ne savons pas au juste, — au cimetière du Nord. Ils y restèrent quelque temps, à demi-ensevelis, la tête à découvert, pour qu'ils pussent être reconnus par les familles.

Quel fut le nombre des victimes dans ces journées des 3 et 4 décembre?

Les déclarations officielles et officieuses ne donnent que peu de lumières sur ce point, sauf en ce qui concerne l'armée.

M. Granier de Cassagnac (2« vol. p. 433), dit 175 morts et 115 blessés; il emprunte ce chiflFreà un rapport du préfet de police.

M. Mayer (p. 169) donne un chiflFre différent, d'après les évaluations de M. Trébuchet, lequel, dit-il, a pu jurer devant Dieu et les hommes que son compte était exact. Ce chiffre, c'est 191 tués et 87 blessés.

Il est à peine besoin de faire remarquer l'invraisemblance colossale de ce dernier chiffre.

le Moniteur du 30 août 1852, déjà cité, a donné comme résultant des constatations officielles le chiffîre de 380 tués.

Il est fâcheux que le Moniteur n'ait pas jugé à propos de dire sur quels documents il se basait pour démentir ainsi les chiffres 4^ 175 du préfet de police et de 191 du chef de bureau de la salubrité.

En présence dételles contradictions, Thistorien doit s'abstenir s'il ne possède pas d'autres sources authentiques d'évaluation. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que le chiffre de 380 nous parait encore bien faible, en présence des indices graves que nous recueil- Ions de divers côtés. Mais il n'y a pas lieu d'insister à ce sujet.

En ce qui touche l'armée, les chiffres officiels publiés n'ont jamais été contestés. Il y a eu, les 3 et 4 décembre, 1 oi&cier et 23 soldats tués, plus 3 autres soldats morts ultérieurement de leurs blessures, soit, en tout 2^ militaires luis. Ce chiff're, rapproché des Z9>0iués non militaires, avoué par le Moniteur^ n'est pas fait pour affîaiblir l'opinion de ceux qui pensent que les malheureuses victimes des boulevards durent être en nombre bien supérieur à celui des combattants tués sur les barricades.

Le nombre des militaires blessés fut considérable, proportionnellement h celui des morts. II atteignit le chiffre de 181 dont 17 officiers.

Nous ferons une dernière remarque sur ces pertes subies par l'armée. Si l'on en défalque les 7 à 8 hommes mis hors de combat dans les escarmouches du 3 décembre, les 4 ou 5 autres qui paraissent avoir été blessés par les balles de leurs camarades sur le boulevard Bonne-Nouvelle, il est constant que plusdel90hommes ont été mis hors de combat à l'attaque des barricades, dans l'après-midi du 4 décembre. Si l'on considère que les troupes débutèrent toujours (voir le rapport du général Magnan) par battre en brèche, à coups de canon, les retranchements improvisés des républicains

avant de les assaillir de près ; que le nombre des défenseurs des barricades ne dépassa pas 1,000 ou 1,200 hommes, plus ou moins bien armés, on reconnaîtra que ce total d'environ 200 militaires tués ou blessés, — chiffre considérable, eu égard au petit nombre de combattants républicains — est une preuve ir* récusable de Ténergique résistance de ces derniers. .

CONCLUSION

Nous pourrions arrêter ici cette étude sur le Coup d'État du 2 décembre h Paris.

Dès le S, le triomphe de Louis-Napoléon était assuré; la Constitution républicaine de 1848 n'était plus qu*un souvenir.

Nous résumerons néanmoins brièvement les faits accomplis entre ce jour et celui où fut proclamé le résultat du plébiscite du 20 décembre.

Le Uonitenr du 5 publia un décret, signé la veille, spécifiant que le vote sur l'appel au peuple aurait lieu à la commune, par scrutin secret et non par vote sur registre public, comme il avait été indiqué dans la proclamation du 2, en souvenir sans doute du mode de votatîon adopté en 1804 par Napoléon P'.

L'armée avait néanmoins voté de la sorte dans les quarante-huit heures. On avait fait Tappel, et officiers, sous-officiers et soldats avaient successivement signé sur un registre leur oui ou leur non.

Le résultat avait été : 303,290 oui et 37,369 non; 3,626 électeurs militaires s'étaient abstenus. 6our l'armée de mer le relevé fournissait : 15,979 oui, et 5,128 non; 486 marins s'étaient abstenus.

Le 8 décembre parut une proclamation de Louis- Napoléon au peuple français. Le Président se félicitait de Tapaisement des troubles^ conviait les citoyens et voter et remerciait en particulier les ouvriers parisiens du bon esprit dont ils avaient fait preuve.

Signalons un trait saillant de cette proclamation : le nom de la République n'y était pas prononcé.

Le même jour était signé un décret non abrogé encore aujourd'hui donnant à l'administration la faculté de déporter à Gayenne, par mesure de sûreté publique, c'est-à-dire sans jugement, les anciens condamnés en rupture de ban et les individus reconnits coupables d* avoir fait partie d'une société secrète.

Pendant ces mêmes journées, et presque sans interruption jusqu'au mois suivant, des arrestations innombrables furent opérées dans Paris. En moins de huit jours les prisons et les forts détachés de l'enceinte fortifiée furent encombrés de prisonniers. Le nombre en dépassa plusieurs milliers. A de très-rares exceptions près, ils appartenaient tous aux diverses nuances du parti républicain. Le contingent delà bourgeoisie parisienne dans ce nombre de captifs fut énorme, hors de proportion avec tout ce qui avait été vu depuis le commencement du siècle. Les ouvriers cependant étaient en majorité. Il y avait, a dit quelqu'un, un habit pour chaque blouse. C'est à peu près la vérité, mais non d'une exactitude absolue.

Par contre, les représentants de la droite, incarcérés le ^ furent mis en liberté à peu près tous.

Les seuls d'entre eux qui furent frappés appartenaient au parti orléaniste. Un décret exila momenta- nément, avec les généraux Bedeau, Ghangarnier, Lamoricière et Leflô, MM. Duvergier de Hauranne, Creton, Baze, Thiers, GhamboUe, Rémusat et Jules de Lasteyrie.

Ce décret n'a été publié que postérieurement au

20 décembre^ mais il rentre dans notre sujet comoie conséquence immédiate du Coup d*Ëtat.

Les représentants républicains furent Arappés en grand nombre.

Cinq d'entre eux furent, par décret, désignés pour la transportatîon k Cayenne : c'étaient MM. Marc-Dufraisse, Greppo, Mathé, Miot et Richardet.

' Il faut dire que cependant M. Miot seul fut déporté en Afrique et non h Cayenne. M. Mathé avait réussi à s'évc .1er, et MM. Dufraisse, Greppo et Richardet reçurent un ordre d'exil, au moment où ils s'attendaient à partir pour la Guyane. On a dit,— mais nous ignorons si la chose est exacte, — que cette commutation de peine fut décrétée à la sollicitation de M"® George Sand. Ce qui est certain, c'est que les représentants avaient absolument ignoré que cette démarche ou toute autre eût été faite en leur faveur.

£n même temps que pour MM. Dufraisse> Mathé et Richardet, un ordre d'exil commua la peine d'un certain nombre de républicains de Paris et d'un département voisin, le Loiret, qui étaient déjà, en rade de Brest, à bord du navire qui* devait les transporter h Cayenne. Parmi eux se trouvaient l'ancien représentant à la Constituante, Xavier Durrieu, deux membres de la Lé^slative,Michot-Boutet et Martin, représentants du Loiret; un ancien préfet, ancien membre de la Constituante, M. Pereira, d'Orléans; des hommes de lettres bien connus, le fabuliste Lachambeaudie, Hippolyte Magen, Kesler, journalistes ; un des agrégés les plus distingués de la Faculté de médecine de Paris, le doc-

teur Deville, fils du représentant des Uautes*Pyré* nées, etc.

Six représentants républicains furent frappés d'exil provisoire par le même décret que les généraux Bedeau, Changarnier, etc. C'étaient MM. Pascal Duprat, Victor Chauffeur, général Leydet, Edgard Quinet, Antony Thouret et Versigny. M. Emile de Girardin était frappé en même temps que ses collègues républicains avec lesquels il avait d'ailleurs fait cause commune depuis quelque temps.

Soixante-six autres représentants, tousrépublicains, furent exilés, par décret spécial. Voici leurs noms, dans Tordre adopté par le Moniteur :

Edmond Valentin, Paul Racouchot, Âgricol Perdiguier, Eugène Cholat, Louis Latrade, Michel Renaud (des Basses-Pyrénées), Joseph Benoit (du Rhône;, Joseph Burgard, Jean Colfavru, Joseph Faure (du Rhône), Pierre-Charles Gambon, Charles Lagrange» Martin Nadaud, Barthélémy Terriert Victor Hugo, Cassai, Signard, Viguier, Gharrassin, Bandsept, Savoye, Joly, Combier,Boys8et, Duché, Ennery, Guilgot, Hochstuhl, Michot-Boutet, Baune, Bertholon, Schœlcher, deFlotle, Joigneaux, Laboulaye, Bruys, Esquiros, Madier-Montjau, Noël Parfait, Emile Pean, Pelletier, Raspail, Théodore Bac, Bancel, Belin (Drôme), Besse, Bourzat, Brives,Chavoix, Dulac, Dupont (de Bussac), Gaston Dussoubs, Guiter, Lafon, Lamarque, Pierre Lefranc, Jules Leroux, Francisque Maigne, Malardier, Mathieu (de la Drôme), Millotte, Roselli-MoUet, Charras, Saint-Ferréol, Sommier, Testelin (Nord).

L'article 2 du décret, signé Louis*Napoléon, contre-

signé de Morny, menaçait lea méitidui (textuel) ci* dessus nommés de la déportation s'ils rentraient sur le territoire français.

C'est vers la fin de décembre que furent organisées, par circulaire ministérielle, les f-àmeuses commissions mixtes. On les a parfois comparées aux cours prévôtales de la Restauration; celte assimilation n'est pas exacte selon nous. Les cours prévôtales furent des sortes de conseils de guerre, jugeant sommairement, mais enfin jugeant, admettant le débat contradictoire et la défense en audience publique. Les commissions mixtes de 1852 ont décidé sans procédure, sans audition de témoins, sans débats contradictoires, sans défense des prévenus, sans jugement public, du sort de milliers et de milliers de républicains. L'échelle des peines prononcées (en secret) par ces commissions était graduée depuis la surveillance de la haute police jusqu'à la déportation Il Cayennc.

Pendant la première quinzaine de décembre, le Moniteur publia souvent des décrets )[QeUant en état de siège divers déparlements où se produisaient des résistances au Coup d'État, Le nombre des départements placés sous le régime militaire dépassait, au 20 décembre, le chiffre de trente, plus du tiers de la France.

Trois commissaires eHtraordinaires avaient été envoyés, investis de pleins pouvoirs; M* CarUer, J'ex- prér fet de police, dans rÂllier, le Cher, la Nièvre et l'Yonne; M. Maurice Duval dans les départements de rOuest (Bretagne et Vendée); M. Bérard, dans la

Somme. Leur mission fat très-courte. Us furent rappe* lés au bout de huit jours.

Les décrets se succédaient rapidement au Monileur^

. ainsi que les instructions ministérielles. C'est vers le

milieu de décembre que fut rendu celui qui plaçait

rindustrie de maître d'hôtel, cabaretier ou cafetier

sous le régime de l'autorisation préalable.

L'armée, comme il était naturel, fut largement récompensée. Les décorations et les promotions furent nombreuses. Les journées de décembre furent comptées comme campagnes à tous les militaires dont les régiments avaient concouru à réprimer les résistances au Coup d'État, à Paris ou en province.

Le clergé catholique fut comblé de prévenances et de faveurs. Il y répondit par une adhésion au Coup d'État dont Tunanimité et l'enthousiasme rappelaient celui dont il avait fait preuve après le 24 février, quand il bénissait les arbres de la liberté et prêchait l'alliance de l'Évangile et de la démocratie. Les causes étaient bien différentes, mais l'enthousiasme du clergé catholique était resté le même.

Un décret avait, dès les premiers jours, transformé le Panthéon en église de Sainte-Geneviève.

On peut lire parmi les documents officiels de cette période telle circulaire de M. deMorny, touchant l'observation du repos prescrit par l'Église dans le saint jour du dimanche, qui respire la piété et la ferveur catholiques les plus parfaites.

, Nous avons dit comment, le 2 décembre, au matin, des mesures avaient été prises pour empêcher la presse indépendante de continuer sa publication. Ces mesures

furent régularisées quelques jours plus tard. Beaucoup de journaux furent définitivement supprimés. Le seul journal républicain important qui put reprendre sa publication, le Siècle, fut condamné à n'enregistrer longtemps que des nouvelles diverses et des documents officiels. Il lui fut interdit non-seulement de discuter les conditions dans lesquelles allait s'ouvrir le scrutin populaire, d'exposer les raisons qui devaient faire voter dans tel ou tel sens, mais il ne put même pas inscrire en têtes de ses colonnes : « Nous votons non. » Il en fut de même de tous les organes de la presse indépendante. M. P. Mayer a dit le mot vrai en ce qui concerne la situation de la presse après le 2 décembre : « Le Moniteur, dit-il, parla donc, et dans le silence unanime de Vancienne presse, morte elle aussi du Coup d'État^ le journal officiel devint, etc. »

Le scrutin pour le plébiscite s'ouvrit. Les opérations s'accomplirent généralement au milieu du plus grand calme matériel.

Le résultat donna 7,439,216 out, et 640,737 non.

Les bulletins nuls furent au nombre de 36,880.

Le relevé officiel ne donne pas le chiffre des abstentions. Mais on peut le déduire de ce fait que les listes électorales de 1849,qui furent prises comme base pour rinscription après le 2 décembre, portaient le chiffre des électeurs à 9,618,057. Il y aurait donc eu environ 1,500.000 abstentions. ,

Nous devons, pour compléter le récit du Coup d'état à Paris, donner le résultat du scrutin dans la capitale.

Le nombre des électeurs inscrits dans les âoute arrondissements de Paris était de 291,798.

Le nombre des votants fut de 216,693.

Les votes émis se répartirent comme suit ;

Oui : 132,981.

Non: 80.691.

Bulletins nuls : 3,021.

Il y avait eu 75,102 abstentions. Lé nombre des oui était demeuré inférieur èi la moitié du chiifre des électeurs inscrits.

Le résultat général du plébiscite fût présenté solen* nellement le 31 décembre h Louis-Napoléon par la Commission consultative chargée du recensement des votes. Deux discours furent prononcés à cette occasion, le premier par M. Baroche, le deuxième par Louis- Napoléon. Nous allons les reproduire textuellement, d'après le Moniteur. Ils sont la conclusion naturelle d'un récit du Coup d'État.

M. BarochCi après avoir remia au Président un extrait du registre de la Commission consultative qui établissait les résultats du plébiscite tels qu'ils sont donnés ci- dessus, prit la parole en ces termes :

« Monsieur le Président,

« En faisant appel au peuple français par votre procUmatioa du 2 décembre vous avez dit :

« Je ne veux plus d*un pouvoir ([ui est impuissant à faire le « bien et m'enchaîne au gouvernail quand je vois le Vaisseau « courir vers l'abîme. Si vous avoa eonfiance en moi, donnez- <f moi les moyens d'accomplir la grande mission que je tiens de « vous. »

« A cet appel lovai fait à sa conscience et à sa souveraineté.

la nation a répondu par une immense acclamation, par plus de sept millions quatre cent cinquante mille suffrages.

If Oui, Prince, la France a confiance en vousl elle a confiance en votre courage, en voire haute raison, en votre amour pour elle! et le témoignage qu'elle vient de vous en donner est d'autant plus glorieux qu'il est rendu après trois années d*un gou vernement dont il consacre ainsi la sagesse et le patriotisme.

cr L*élu du 10 décembre 1848 s'est-il montré digne du mandat que le peuple lui avait conféré? A4-il bien compris la mission qu'il avait reçue?

<c Qa*on le demande aux sept millions de voix qui viennent de confirmer ce mandat, en y ajoutant une mission et plus grande et plus belle?

a Jamais dans aucun pays la volonté nationale s est-elle aussi solennellement manifestée? jamais gouvernement obtinl-il un assentiment pareil, eut-il une base plus large, une origine plus légitime et plus digne du respect des peuples! (Murmures d'approbation.)

c Prenez possession, Prince^ de ce pouvoir qui vous est si glof ieusement déféré.

« Usez-en pour développer par de sages institutions les bases fondamentales que le peuple lui-même a consacrées par ses votes.

« Rétablissez en France le principe d'autorité, trop ébranlé depuis soixante ans par nos continuelles agitations.

« Combattez sans relftche ces passions anarcliiques qui atta* quent la société jusque dans ses fondements.

« Ce ne sont plut seulement des théories odieuses que vous avez à poursuivre et à réprimer; elles se sont traduites en faits, en horribles attentats.

« Que la France soit enfin délivrée de ces hommes toujours prêts pour le meurtre et le pillage, de ces hommes qui, au dixneuvième siècle, font horreur à la civilisation et semblent, en réreillant les plus tristes souvenirs, nous reporter à cinq cents ans en arrière. (Vif assentiment.)

« Prince, le 2 décembre vous avez pris pour symbole : la France régénérée par la révoluiiim deil^9 et organisée par C Km-

pereur, c'est-à-dire une liberté sage et bien réglée, une autorité forte et respectée de tous.

« Que votre sagesse et votre patriotisme réalisent celte noble pensée. Rendez à ce pays si riche, si plein de vie et d'avenir les plus grands de tous les biens : l'ordre, la stabilité, la confiance. Comprimez avec énergie Tesprit d'anarchie et de révolte.

(( Vous aurez ainsi sauvé la France, piéservé TEurope entière d'un immense péril et ajouté à la gloire de votre nom une nouvelle et impérissable gloire. »

(Ces paroles sont suivies de marques unanimes et significatives d'approbation.)

Louis-Napoléon a pris ensuite la parole :

« Messieurs,

« La France a répondu à l'appel loyal que je lui avais fait* Elle a compris que je n* étais sorti de la Ugaliié que pour rentrer dans le droit. Plus de sept millions de suffrages viennent de m absoudre en justifiant un acte qui n'avait d'autre but que d'épargner à la France et ii l'Europe peut-être des années de trou* blés et de malheurs. (Vives marques d'assentiment.)

« Je vous remercie d'avoir constaté officiellement combien cette manifestation était nationale et spontanée.

(c Si je me félicite de cette immense adhésion, ce n'est pas par orgueil, mais parce qu'elle me donne la force de parler et d'agir ainsi qu'il convient au chef d'une grande nation comme la nôtre. (Bravos répétés.)

ir Je comprends toute la grandeur de ma mission nouvelle, je ne m'abuse pas sur ses graves difficultés. Mais avec un cœur droit, avec le concours de tous les hommes de bien qui, ainsi que vous, m'éclaireront de leurs lumières et me soutiendront de leur patriotisme, avec le dévouement éprouvé de notre vaillante armée, enfin avec cette protection que demain je prierai solennellement le Ciel de m'accorder encore [sensation prolongée), j'espère me rendre digne de la confiance que le peuple continue de mettre en moi. (Vive approbation.) J'espère assurer les destinées de la France en fondant des institutions qui répondent h la fols et aux instincs

démocratiques de la nation et à oe désir exprimé universellement d'aroir désormais un pouvoir fort et respecté. (Adhésion chaleureuse.) En effet, donner satisfaction aux exigences du moment en créant un système qui constitue l'autorité sans blesser régalité, sans fermer aucune voie d'amélioration, c'est jeter les Téritahles bases du seul édifice capable de supporter plus tard une liberté sage et bienfaisante (1). »

(Des cris de : Tiv9 Napoléon! vive U PréHdifUtse font entendre... etc,)

(i) Le lecteur curieux de rapprochements piquants et instructifs n*a qu*à se reporter au chapitre I^' de ce livre : il y trouvera des manifestes lettres et discours utiles à relire aprte celui-ci*

APPENDICE

tÀ$U d*im cerlaî» nombre d»9 pertotmes mm miUtaim, tuéet le$ 3 et 4 âécmnbrê, dreuéeparM. Trélmchet, chef du bureau d$ <« sckMrité à la Prifectwre de police.

Adbb, libraire, boulevard Poissonnière, 17 ; tué chez lui.

AvBNEL, allumeur dé g^; tué boulevard Montmartre.

BoTBft, pharmacien, rue Lepelletier^ 9; tuô boulevard des Italiens, t BoTEB, cocher^ me Grange-aux-Belles, 15; tué boulevard des Italiens.

Bbbtauz, garçon marchand de vins, me Orenéta, 4; tué boulevard^eft Italiens.

BiDois, employé, me Notre->Dame-de-Nakareth ; tué boulevard dei Italiens.

Bbun, négociant, place du Ch&telet, 6; tué boulevard des Italiens.

Bacfokt, cordonnier, me de la Verrerie, S; mort à lHéteUDieu.

BonLET-^DBSBABSBAUx, cloTc d*huissier ; tué boulevard Montmartre.

Baudin, ex«représentant, me de Glichy, S8; tuô faubourg Saint-Antoine.

Bastabd, cuisinier; à la Morgue.

BsAtTyoKD, tailleur; à la Morgue.

Boubsxbb, enfant de sept ans et demi, Ûls d*un conducteur aux Messa* geries ; tuô rue Tiquetonne.

BxLVAL, ébéniste, me de la Lune, 10 ; tué chez lui.

Bob, ferblantier; à là Morgue.

Bbicaxtt, commis; à la Morgue.

Boquin, menuisier, aut Battgnollee; tué boulevard Montmartre.

BucHOLTz, tailleur, me Pagevin, 5; tuô me Pagevin.

Colbt, carrossier, me de Varenne, 80; tué boulevard Poissonnière.

Gabpentier, clerc d'avoué, faubourg Saint^Martin ; tuô boulevard Montmartre.

GoiowiftBB, carrossier, rue Croix-Mlee-Petits-Champs, 5; tuè boulevard Montmartre.

CiABST, peintre, me Beauregtird, 17 ; tué boulevard Saînt-Denis.

Cbaudbon, gantier, passage du Grand-Cerf; tuô boulevard Saint-Denis.

Caxbiaso, sans profession, rue Louis-le-Grand, i4 ; mort à la Charité.

CoQUABD, propriétaire, & Vire (Calvados) ; tué boulevard Montmartre*

Charpentier db Belcoukt, négociant, faubourg Montmartre, 5 ; tué boulevard Montoiartre.

Gabtrique, peintre; à la Morgue.

CocHBu, marchand de journaux ; & la Morgiié.

CoxNTiN, bourrelier; à la Morgue.

Claire, boucher, barrière du Roule, 21 ; mort à la Charité.

Carrel, tourneur, rue du Vertbois, 41 ; tué boulevard Montmartre.

Cassa, employé, rue Saint-Magloire, 3; mort à VHdtel-Dieu.

Chaussard, domestique; tué boulevard Montmartre.

Dbbeauchaicp, rentier, boulevard Montmartre, 19; reconnu au cimetière du Nord.

Derains, avocat, rue Plumet, 4; tué boulevard Montmartre.

Durand, charpentier, faubourg Saint-Martin, 236; tué boulevard Mont* martre.

D^ART, entrepreneur, rue Dauphine, 20; tué boulevard Poissonnière.

Dbransart, coiffeur, rue Saint-Lazare, 18; tué boulevard Poissonnière.

Debabcqub, négociant, rue du Sentier, 45; tué chez lui.

David, professeur, rue de Vendôme, 18 ; tué rue Saint-Denis.

DuBOSC, employé, rue d'Astorg, 28; à la Morgue.

DoncBRAiN, cordonnier, rue Jean-I'Épine, 2 ; mort à THdtel-Dieu.

Delorme, maçon, rue Ménilmontant, Ifô; mort à l'Hôtei-Dieu.

DuDÂ, charretier, rue de la Corroierie ; mort & THôtel-Dieu.

De Castre, tailleur, rue Feydeau, 26; mort à la Charité.

Demabst, rentier, rue Saint-Nicolas-d'Antin ; à la Morgue.

DuGHESNAT, propriétaire, rue Dupuytren, 3; tué boulevard Mont^ nuurtre.

Delon, commis voyageur; à la Morgue.

Daubiont, polisseur d*acier; à la Morgue.

De Couvercblles, fleuriste, rue Saint-Denis, 255; tué chez lui.

DoRâ, cordonnier ; à la Morgue.

Dbicazt, rentier, rue du Rocher, 4; mort à l'hospice Beaujon.

Daonan, menuisier, rue Pépiûière, 27; à la Morgue.

DussouBs (Gaston), avocat; à la Morgue.

Deslions, papetier; à la Morgue,

Friedel, menuisier, rue de Varennes, 80; tué boulevard Poissonnière.

Février, propriétaire, rue du Temple, IS; tué boulevard Poissonnière.

FiLLT, commis, rue Saint-Denis, 341 ; tué boulevard Poissonnière.

Frois du Chevalier, négociant, rue de la Banque, 20; tué boulevard Poissonnière.

Fèvre, sellier ; à la Morgue.

PiRMiN, passementier; à \9, Mordue,

OouoBON* domestique^ rue d* Alger, 6; tué boalevard Montmartre.

Gbbllieb (demoLselle), femme de ménage» faubourg Saint-Martin, 200; tuée boulevard Montmartre.

GciLLABD (femme), dame de comptoir, fisiubourg Saint-Denis, 77; tuée boulevard Saint-Denis.

Gi^NiER (femme), dame de conûanoe, boulevard Bonne-Nouvelle, 6$ tuée boulevard Saint-Denis.

GBorpROY, fondeur, place du Chevalier-du-Guet, 6; à la Morgue.

Gantxllok, dessinateur, cour de la Grftce-de-Dieu} à la Morgue.

Gbnoii, garçon marchand de vins, place des Victoires, 6$ mort à l'hospice Beaujon.

Gbxiiauo, arçonnier, rue Saint- Jean-de-Latran, 5; tué boulevard Montmartre.

Gabont» cordonnier; à la Morgue.

GoMT, journalier ; à la Morgue. •

Gaumbl, architecte, faubourg SaintrMartin, 103; à la Morgue.

Gobi, domestique, faubourg Saint-Martin, 6; à la Morgue.

Grillabd, garçon boulanger, cour Batave, 13; éi la Morgue.

GuiBLXBB, commis marchand, avenue Montaigne, 61 ; tué rue Neuve- Saint-Eustache.

HoFFE, rentier, rue de l'Union, 19 ; tué bo«l«vard Poissonnière.

HouLET, cocher; à la'lttorgue.

Haoaux, bimbelotier, me Saint-Denis, 271 ; à la Morgue.

JouiN, scieur de pierres, rue des Dames, 10; tué boulevard Poissonnière.

JuLLiETTE, bitumier, k Montrouge ; mort à l'Hdtel-Dieu.

LiÈVBE, négociant, rue de Richelieu,78; tué boulevard Bonne-Nouvelle.

Lbwèbe, commis libraire, boulevard Montmartre, S; tué boulevard Bonne-Nouvelle.

Laplace, sculpteur (quinze ans), rue Amelot; à la Morgue.

Léautt, rentier, à Gentilly (Seine) ; mort à l'Hôtel-Dieu.

LsFLoauE, journalier, rue de la Tacherie, 18; mort à l'Hôtel-Dieu.

Labilte, bijoutier, boulevard Saint-Martin, 63 ; tué chez lui.

Lemercier, broyeur, rue Saint-Placide, 4; tué boulevard Poissonnière.

LiBuiVBi, commis, rue des Vertus. 23; tué boulevard Poissonnière.

Inconnus, dont on n'a pu constater l'identité, passés par les ou trouvés morts sur les barricades.

Lefèvbe, eoiainier, rtt« Tlrechappe, 35 1 à la Morgaa.

Langlois, porteur aui halles } k la Morgue.

Lecuir. employé, rue des RécoUets; à la Morgue.

Lacboix, fabricant d'abats-jour, rue Bourbon^-VUleneuFe, 33; à la

Morgue.

Lefort, polisseur, Impasse de la Pompe, 48; à la Morgue. Lacour, concierge, faubourg Saint-Martin, MSj à laMorjfue. Lainb, ébéniste, faubourg Saint-Antoine, ^Jâi k la Morgue. Laly, homme d'affaires, rue de rËcole-de-Mé<.Iecine, 48; tué boulevarJ

Poissonnière.

Lbdaust (femme), femme de ménage, passage du Caire, T6t &la Mor-rue. Laurbmt* sellier, à Batignolles ; tué cloître Saint- Merry. Leclerc, garçon boucher, avenue de Neuilly, 131 ; tué cloître $t\int-

Merry.

MutLBB, domestique, boulevard des Italiens, 1 \ tué cloître Saint^-^tlerry. Meblbt, ancien sous-préfet, rue Casimir^Périer, 17) tué boulevard

Montmartre.

Mathos, chapelier, rue des Pos8é6-SalntoGermain«rAaxeFroi9, 0; tué

boulevard Montmartre.

MoRMARn, rentier, rue du Temple, 307-, mort à THôtel-Dieu. MoiiEAU, coppoyeur, rue Moiitgolfler, 18 { mort k VHôtel-Dieu. MoREAU, gantier, rue Hautefeuille, 4; mort à l'HdtelpDieu. Maulut, journalier, àBelleville-, mort à l'hospice 8alnt*]^ouis. Mouton, teinturier, k Neuilly ; mort à la Charité. Maloisel, coiffeur, rue Saint-Marc, 7 ; tué boulevard Poissonnière. MoRBAU, sculpteur (dix-huit ans)i k la Morgue. Mo:«pELAS, parfumeur, rue Saint-Martin, 181 ; tué ches lai. MoLiN, courtier, k Bercy;, tué boulevard Poissonnière. MoRBL, journalier, rue Saint-Placide, 13; à la Morgue. Merkilliod, tabletier; à la Mopg«e.

Maurt-Bebnabd, portefaix, rue de la Parcheminerie ; mort à la Ch-

nique.

kAHé, domestique, rue Réaumur; mort à l'Hôtel-Dieu. NicoLLAS, commis en marohandises, boulevard Saint^Denis, 19; mort

k l'Hôtel-Dieu.

Kaveau, fleuriste, rue 6aint4)éni6, 380; mort àTHMeUDieu. Noël (Françoise), giletière, rue des Fossés-Montmartre, 39; morte à b

Charité.

OiN VILLE, gantier, rue des Écrivains, 46; mort k la Charité. PROCHASSON, laitier. Maison nationale de santé; mort k la Pitié. PécoT, marchand devins, rue Poissonnière, 44; mort k la Pkiâ.

Pontet, propriétaire à Grenelle; tué bouleyard Montmartre.

PoNiNSKi (1« comte), rentier, rue de la Paix, 31 ? tué boulevard Montmartre.

PiLLON, ouvrier bijoutier, & Courbevoie ; tué boulevard Montmartre.

PiBRBABD, cordonnier; & la Morgue.

PvnBAXJ, charpentier; à la Morgue.

pAisoNEAu, fabricant de boutons; & la Morgue.

Pariss, pharmacien, place Vendôme, 26; tué boulevard Montmartre.

Pasibot, cuisinier ; à la Morgue.

PouTANi), maçon; mort & Thospice Saint-Louis.

PoussABD, greffier du juge de paix de Brie-Comte-Robert; tué faubourg Saint-Denis.

RoBBBT, marchand de coco, faubourg Poissonnière, 95 ; tué rue Montmartre.

Raboisson (feomie}, couturière; morte à la Maison nationale de santé.

Robert, peintre en bâtiments, rue Saint-Honoré, 23; tué boulevard Montmartre.

Rio, professeur de langues, rue de Bourgogne, 98; tué boulevard Montmartre.

Roussel, employé, faubourg Poissonnière, 139; tué boulevard Montmartre.

Remt, bijoutier; à la Morgue.

RossBT, cocher, né en Savoie ; mort à Thospice Beaujon.

Seguin (femme), brodeuse, rue Saint-Martin, i40; morte & Thospice Beaujon.

SiMAS (demoiselle), demoiselle de boutique, rue du Temple, 196» morte à rhospice Beaujon.

Selan, propriétaire» à Grenelle ; tué boulevard Montmartre.

Teibion de MoKTAUBAïf » propriétaire, rue de Lancry, 10; tué sur sa porte.

Thiébaut, paveur, faubourg Saint-Martin, 166; tué boulevard Montmartre.

Theillabt, maçon, rue de la Poterie, 9; mort à THôtel-Dieu.

VATRé, peintre en bâtiments, rue Neuve-Bourg^l'Abbé, 16; mort à TUôtel-Dieu.

Vidal (fenmie), rue du Temple, 97 ; m<Hle à l'Hôtel-Dieu.

ViDOT, teinturier, rue Cocatrix, 8; mort ia THôtel-Dieu.

VuL, cocher, rue de Grenelle-Saint-Germain ; tuô boulevard Montmartre.

Vassont, corroyeur; à la Morgue.

Vannier, tailleur de cristaux, rue du Petit-Crucifix, 5; à la Morgue.

Vabeni peintre en bâtiments; à la Morgue«

TABLE DES MATIÈBES

Avamt-Pbopw. • » . . • . Pages v à ix

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