‹ Paris en décembre, 1851Chapitre 36 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DÉPARTEMENTS DU MIDI

▲BOkCHB BT DBOU

Mouvement de TArdiche. — Attaque de Privu et de LargentiAre. — La Drdme. — L'état de siège. — Les socièMs secrètes. — TentatîTes de résîstaiioe aa chef-lien. — Le chef des sociétés secrètes. — Ordres et contre-ordres. •— La Tille de Crest. — Insarrection du canton de Saillans. — La tonr de Crest. — Ck>mbat. ^ Les insurgés de OrAne et de Chabrillant. — Les otages. — Déroute des insurgés. — ArrÎTée des renforts. — Attaque du plateau. — Insurrection de Dieu-le-Fit, Bourdeaux, Puy-Saint^Martin. — Caractère de ce mouvement. — Le maire de Poèt-Célarde. •— Concentration à Saou. — Rencontre du Val-de-Lambre. — Succès dee insurgés. — Attaque du pont de Crest. — Combat acharné. — Dispersion des insurgés. -— Mouvement de Loriol. — Agitation à Montélimar. — Insurrection du canton de Marsanne. — Marche de la troupe. — Le parlementaire. — Combat de Saint-Marcel. — La troupe battue. — Sortie de la garnison. — - Pacification de la DrOme.

La contrée montagneuse» et naguère encore un* peu sauvage, qui forme le département de l'Ârdèche, avait été singulièrement travaillée par les sociétés secrètes. Bien avant le 2 décembre, la réaction s'y sentait débordée et impuissante k arrêter, par les moyens ordinaires, la propagande révolutionnaire. Le département avait été mis en état de siège sans que la situation se fût sensiblement modifiée.

Il s'y produisit en décembre des mouvements nombreux, mais sur lesquels il n'existe que fort peu de

âocoments. Notre récit en sera forcément trèssuccinct.

L'insurrection éclata, dès le 4, dans Tarrondissement de Privas. Dés bandes qui paraissaient avoir été fort nombreuses, venues, surtout de Saint-Vincent, Barres, Saint-Léger, Bressac, Baix, Crues, Saînt- Symphorien, se portèrent sur Privas. Le général Faivre les repoussa après un combat assez vif, livré à l'entrée de la nuit, k quelque distance de la ville. Cependant, ces bandes ne se dispersèrent pas. Elles tinrent la montagne pendant plusieurs jours vers Âubenas, Vais, Bourg-Saint-Andéol.

Le général Faivre s'était empressé de demander des secours à Valence. Le général Lapène lui envoya de cette ville deux pièces de canon avec une escorte suffisante. Elles descendirent par la rive gauche du Rhône, pour éviter la VouUe,, les Charmes, etc., communes qui venaient de s'insurger. Le détachement traversa sans encombre le défilé du Pouzin, trèsmauvaise localité, dit le général Lapène, et arriva sans incident k Privas (1).

Toute la partie du département qui avoisine Valence, se mit aussi en insurrection, notamment Saint- Péray, Guilleraud, etc.

Largentière, chef-lieu d'arrondissement, fut attaqué par des bandes nombreuses. La garnison se défendit vigoureusement. Le sous-préfet, Nau de Bauregard, fit une sortie kla tête d'une compagnie de grenadiers,

(I) Rapport da géDéral Lapine.

et fit des prisonniers aux insurgés, qui battirmt cd retraite.

Ils ne paraissent cependant s'être entièrement dispersés que vers le 10 ou le 11, lorsque la résistanos parut complètement inutile.

Le département de laDrôme est formé de la partie méridionale du Daupbiné. On connaît les opinions politiques de cette vaillante province. EUe cominença la révolution et lui resta fidèle, surtout aux mauvais jours de 1815 et 1816. C'est à elle que songeait cet orateur du temps de la Restauration, qui menaçait un jour les royalistes d'une Vendée de patriotes.

En 1848, le Daupbiné ne démentit pas ses vieilles traditions; il ne nomma guère,. tant dans l'Isère que dans la Drôme, que des représentants de l'opinion républicaine avancée.

Les habitants de la Drôme avaient embrassé le parti démocratique avec une cbaleur extrême. Dès 1850, l'agitation était grande dans ce pays qui ne voyait qu'en frémissant les progrès de la réaction. Toutefois, les haines politiques étaient moins violentes qu'ea Provence et en Languedoc; l'absence d'un parti légitimiste influent y rendait la lutte moins envenimée. Les convictions y étaient peut-être plus profondes» l'énergie supérieure, mais plus grande aussi la modération.

Le département était en état de siège depuis la découverte du complot de Lyon. Néanmoins, de fréquentes arrestations, des condamnations, des persécutions, toutes les rigueurs de l'autorité militaire n'avaient nullement réussià ralentir les progrès du

mouvemetti républicain. L'eapoir d'une victoire com- |dète en 18&2 faisait tous les esprits inaccessibles au décourageaient. Les sociétés de Montagnards couvraient le pays; elles a[vaient deBoihbreux affiliés dans les moindres villages* Ceux des républicains qui n'avaient pas* voulu en ftiire partie n'en connaissaient pas moins le secret, et comptaient bien sesenrir de cette force si une lutte devenait nécessaire»

L'état de siège avait profondément irrité ces popu* lations fiëres et peu endurantes. Les saisies, les pro* côst les poursuites, les condamnations, avaient rempli le pays de contumaces. Loin de fuir à l'étranger, ils restaient cadiés dans le pays, attendant 1852. Les montagnes, les forêts, et par dessus tout la complicité d'une population entière, leur rendaient la chose facile. Ils trouvaient partout asile daus les domaines comme dans les chaumières. Bien peu, même parmi leurs ennemis politiques, auraient osé leur refuser un gîte et des aliments. On s'imagine sans peine quelles passions ces hommes toujours traqués, toujours inquiets, devaient souffler au cceur des paysans.

Cette situation était grave, et il ne fallait pas beau^ coup de clairvoyance pour voir là tous les éléments d'une redoutable insu rrection.

La position topographique du département contribuait à y rendre un soulèvement infiniment dangereux pour le Coup d'Ëtat.

Placé en face de l'Ardèche dont les dispositîbns étaient semblables, le département de la Drôme coupe d'une manière absolue toute communication entre Lyon et Marseille, c'est-à-dire, dans la situation, entre

Paris et le Midi. Qu'on juge de Teffet produit et sur le peuple et sur Tautorité par le manque de nouv lies de Paris dans toute la contrée que nous venons de par* courir. Il est très-probable que si l'autorité n'était restée maîtresse de Valence et de Hontélimart» le 4 et le 5, la levée en masse du Midi s'effectuait.

Ce qui fit le salut de l'autorité. dans la Drôme fut, croyons-nous, ce qui devait précisément assurer le succès de l'insurrection, c'est-à-dire Torganisation secrète. Ceci mérite explication.

A Télan spontané, au soulèvement universel, à la furieuse impétuosité qui font la force d'un mouvement populaire, les sociétés secrètes substituaient l'obéissance passive à un mot d'ordre, au signal d'un chef.

, Elles subordonnaient la force et la conscience du peuple à la conscience et à l'énergie de quelques individus. Que ces individus, ces chefs, fussent, comme on Ta vu quelquefois, des hommes consciencieux et intrépides, le soulèvement populaire prenait un double et redoutable caractère de spontanéité et de discipline, devant lequel tombait tpute résistance.

Mais qu'ils fussent, comme il arrive dans plusieurs cas, des hommes sans caractère, faiblissant sous la responsabilité de leur rôle, et la discipline tuait la spontanéité, l'élan individuel ne suppléait pas à la direction.

On a vu, parfois, des insurrections partielles fomentées par des sociétés secrètes; des révolutions, jamais.

Le nombre des Montagnards affiliés dans la Drôme dépassait trente mille. Aux fondateurs et aux chefs primitifs de la société avaient succédé, à la suite d'obscures intrigues, des hommes nouveaux.

L*envieuse jalousie de toute supériorité, qui est Tune des plaies de la démocratie, avait eu, parait-il, une grande part dans ces transformations souterraines. Au moment du 2 décembre, les chefs suprêmes étaient» le président du Comité directeur, surtout, des hommes d'une intelligence et d'une énergie fort ordinaires. Ce dernier était un jeune homme sans influence, peu instruit et très-indécis. Hâtait peu capable de prendre une résolution et encore moins de rien diriger, une fois la résolution prise. Le secret dont il était entouré donnait à ses ordres, auprès de la masse des affiliés, un prestige que son incapacité devait rendre funeste à son parti (1).

L'autorité disposait dans la Drôme de forces militaires assez importantes. Valence avait une garnison d'artillerie, Romans un bataillon du 32® de ligne, Montélimart deux dépôts, l'un du 13«, l'autre du 63* de ligne. Il n'en est pas moins vrai que ces forces eussent été bien faibles, si les trente mille affiliés de la Drôme se fussent levés en masse, comme faisaient en ce moment les dix mille des Basses-Alpes.

La nouvelle de la dissolution de l'Assemblée nationale se répandit dans la journée du 3 décembre. Tout

(1) Nous tenons beaucoup de ces détails d*un homme d'esprit trèsmêlé aux luttes du parti démocratique dans la Drôme en 1848, aujourd'hui rallié au gouvernement impérial et maire d'une commune importante. (Note de la prenUère édition,)

le département tressaillit comme frappé d'une secousse électrique. L'agitation fut immense. Dans une multitude de communes, on se prépara ouvertement au combat; on se procurait de la poudre, on fondait des balles, sans songer h se cacher. Cependant, pas d'explosion immédiate. On attendit partout le signal. Les chefs de section des Montagnards partirent presque tous pour Valence, chercher des ordres.

Dans cette ville, l'animation était grande. Beaucoup parmi les républicains modérés, surtout, doutaient que le préfet et le général donnassent leur adhésion aux décrets présidentiels, et, dans cette croyance, s'opposaient à un mouvement insurrectionnel. Beaucoup de conseillers généraux étaient accourus h Valence. A peine arrivé, l'un d'eux se présenta au cabinet du préfet, et engagea vivement cet administrateur à convoquer immédiatement le Conseil général en session extraordinaire, et k le charger de veiller au maintien de l'ordre et h la défense de la Constitution.

« Il n'y a plus de pouvoirs légaux, disait-il, le Conseil général élu du suffrage universel reste la seule autorité légitime. »

Le préfet discuta quelque temps la proposition et finit par y opposer une fin de non-recevoir.

Le conseiller ne se tint pas encore pour battu. Il prit sur lui d'adresser une lettre de convocation k ses collègues. Un certain nombre essayèrent de se consti* tuer, mais sans succès.

Pendant ces essais de résistance légale, voici, si nos renseignements sont exacts, ce qui se passait parmi les Montagnards.

Beaucoup de phefs de aecUon pressèrent leur dbef jBiiapirêiDe de donner le signal jimmédiat du mouvomenU de profiter du premier moment de surprise pour s'em»- •parer du iélégraph.e et enlever la Préfecture par :un iooup de main i^oureux. Le chef s*y lefusa catégorie .quement, et déclara ne vouloir agir que selon rattitude de Paris et de Lyon. Les chefs de section durent xeve^ Air dans leurs cantons, se tenir prêts et attendre un fiouveau signal.

Ceci fut fort heureux pour l'autorité. C'était au moins quarante-huit heures gagnées. Délai immense dans une pareille situation.

Pendant ce temps, les dépêches du gouvernement allaient passer liibremeat, rassurer les fonctionnaires dans tout le Midi^ et décourager le parti démocratique.

Le jeudi soir, lorsque tout espoir devoir les chefs de l'autorité faiblir ou s'associer à la résistance lut pleioement évanoui, beaucoup de républicains songè^ rent plus vivement encore h en appeler à la force.

Un homme influent et n'appartenant point ans sociétés secrètes, courut chez le chef qu'il connaissait;, le pressa de se servir de l'arme qu'il avait en main, et de donner le. mot d'ordre d'insurrection. Le chef hési^ tait toujours. Son interlocuteur lui exposait l*impor* tance de Valence, la facilité de «'emparer de Tautoritë (il indiquait un terrible moyen de diversion, l'incendie des meules h fouitrage et des casernes de l'artillerie}*; Valence à nous, le télégraphe coupé et les nouvelles interceptées, ajoutait-il, tout le Midi monte jusgu'tt Valence (1).

(1) Nous tenons ees détails de Ton des deux interlocuteurs. — On

Une semblable résolution demandait plus d'énergie que n'en avait l'homme auquel on la proposait. Use récria et ne décida rien.

Cependant, de nouvelles excitations lui firent envoyer le mot d'ordre d'insurrection aux cantons ruraux, mot d'ordre qui fut expédié le vendredi matin. Dans l'aprèsmidi, l'arrivée de la dépêche télégraphique annonçant la répression de la résistance de Paris l'intimida tellement, qu'il envoya partout contre-ordre, mandant que tout était perdu, que personne ne bougeât.

Ce contre-ordre n'arriva pas dans certains cantons et ne fut pas obéi dans d'autres. De Ih ces mouvements tardifs, désordonnés, sans entente» mais impétueux, qui ébranlèrent une partie du département.

La petite ville de Crest, située à vingt-huit kilomètres sud-est de Valence, sur la rive droite de la Drôme, est le point central où viennent se croiser les routes qui conduisent au chef-lieu les habitants de la majeure partie des arrondissements de Die, Nyons et même Montélimart.Dansun cas d'insurrection, Crest était un point stratégique important, puisque la majeure partie des rassemblements qui voudraient se porter sur le chef-lieu devaient nécessairement y faire leur jonction.

Le 3, au soir, à la première nouvelle des événements, trois ou quatre cents ouvriers avaient parcouru les rues de la ville, dévasté les bureaux d'octroi et menacé la caserne de gendarmerie. Le maire, Mous-

comprendra facilement que nous ne pensions pas pouvoir nommer les personnes désignées comme nous l'avons fait pour Clamecy,Marmande» Béziers, etc., aucune d'elles n'ayant, été jugée et ces faits nous ayant été racontés confidentiellement. (Noie de la première édition.)

tier, avait réussi à calmer cette première effervescence que n'encourageaient pas les chefs des Montagnards de la ville.

Le 4, le général Lapène, qui jugeait parfaitement de Timportance de ce point, y envoya le capitaine Gillon avec soixante artilleurs à pied ou à cheval. Des arrestations furent opérées, et le calme se rétablit. M. Léchelle, conseiller de préfecture, délégué à Crest, y arriva le vendredi matin et s'occupa avec la plus grande activité de relever le moral des habitants réactionnaires. Secondé par le maire, il y réussit assez bien. Une garde civique, peu nombreuse il est vrai, s'organisa, et le commandement en fut confié à M. de la Bretonniëre. Dès ce moment, le maintien de la tranquillité à l'intérieur de Crest fut assuré.

Le soir de ce jour, B décembre, un exprès venu de Die, chef-lieu d'arrondissement, k soixante kilomètres à l'est de Valence, au centre de la vallée supérieure de la Drôme, apporta une dépêche du sous-préfet, M. de Chazelles.

Ce fonctionnaire représentait sa situation comme très-grave. Toutes les communes environnantes se préparaient ouvertement k l'insurrection. Il n'y avait pas de moyens de résistance, et il demandait de prompts secours.

Une compagnie du 32® de ligne fut expédiée de Romans, le samedi matin, et reçut ordre de se rendre à Die, en passant par Grest. Elle arriva dans cette dernière ville èi une heure de l'après-midi.

Dans l'intervalle, le contre-ordre des sociétés secrètes

de Yfilett'<;e tfrrivn k Die, et ragilft1liofi> de «alnm (TeRe*' «taie^sâiis avdir prodart é'événementa grates.

Ce contre-ordre ne fut pas transmis pap lai imite, dît-on y du chef de section et Grôsty a«K eonunanes des^ environs, ni aux cantons sud de la me gavcbe ée 1» DrôBie. Dans la nuit da ve»dr8dî an samedi, te tocsin commença à sonner dans presqve tons les vft^ lages du canton de Saillan», {mis dan» ceux Ao ctmon deCrest.

Des rassemblements formés k Beaufo*t, Ma^ belle^ etc., traversèrent Saillans et ier dirigèrent sur Cresty en suiirant la vallée, par la fiw droite de U Dtôme. Beaucoup de c^s bandes étaîenl conduites ptff leurs maires en écbarpe et portant en fête le èntfêsm tricolore de la commune. Armées ée ftMils de elûiM et assez dépourvues de munilîofs, ces premières bandes républicaines, quoique peuftombceuses encore, ne laissaient pas que d'être redoutables*

La nouvelle de leur approche fit retenir à Crest la compagnie du 32®. Le capitaine d'artillerie Gillon^chef de la garnison, envoya un piquet de cavalerie reconnaître les insurgés. La troupe arriva au village d'Aouste, & deux kilomètres de Crest, au moment ot lo maire parlementait avec les paysans. Ce maire, nommé M. Gresse, avait fait de grands efforts pour dissuader le rassemblement de continuer sa marcbe. Ses exhortations n^avaient pas été toutefois sans succès. Les gens de SaHlans et ceux de quelques autres vfllages se retirèrent.

Le rassemblement, réduit par cette défection à trois i5ents hommeaf environ, ne se décourages pas. Aaiflié

par quelques hommes intrépides, il forma le projet audacieux d'enlever de vive force la ville de Crest.

La route de Crest suit, depuis Aouste, une jolie plaine, assez large et fort propre aux mouvements de la cavalerie. Les républicains, craignant d'être culbutés en plaine par les artilleurs à cheval et les gendarmes, gagnèrent les flancs de la montagne qui borde la vallée et s'avancèrent sur Crest par les hauteurs.

Crest est situé à un étranglement de la vallée. La montagne projette en cet endroit un contre-fort rocheux qui s'abaisse rapidement, se dirigeant droit à la rivière^ et finit par un escarpement brusque, la dominant à trois cents pas de distance. La ville est bâtie sur les dernières pentes, le long de la rivière.

La crête de ce contre-fort forme un petit plateau large d'une vingtaine de mètres, très-long, planté en vignes et bordé de rochers. Un peu au-dessous du pont où le plateau finit par un escarpement, se dresse une haute et solide tour carrée, reste des anciens remparts de Crest. D'un côté, elle commande toute la ville, de l'autre, quoique sa base soit au-dessous du plateau, elle est assez élevée pour que ses créneaux le dominent sur une assez grande étendue.

Les trois cents paysans républicains descendant de la montagne suivaient ce plateau; ils marchaient rapidement, allant droit à la tour. Ils comptaient, sans doute, la trouver sans défense, et comprenaient fort bien que la possession de ce poste allait leur assurer la possession de la ville.

Le capitaine Gillon n'avait eu garde de laisser dégarni un point aussi important. La garde civique5

commandée par M. de la Bretonniëre» était sur la plate-forme de la tour avec un détachement d'artilleurs. Le capitaine Fréziëre, avec une section de sa compagnie du 32^, s'était posté au haut de l'escarpement, sur le plateau même, autour d'une chapelle, couvert par des murs de clôture et protégé par le feu de la tour.

Le reste de la garnison occupait des barricades élevées aux principales issues de la ville. Le capitaine Gillon était à peine au haut de la tour, que les paysans parurent descendant le plateau trës-résolûment.

Les sentinelles crièrent ; qui vive ! et firent feu.

Les républicains ripostèrent au cri de : vive la République! vive la liberté! et se portèrent en avant.

Une vive fusillade du détachement d'infanterie et des gardes civiques, tirant par les créneaux de la tour, les arrêta. Le feu fut très-vif pendant quelques instants de part et-d*autre. Les soldats et les gardes civiques se battant à couvert, n'eurent pas un blessé. Les républicains que rien ne protégeait contre les balles, peculërent bientôt, renonçant à enlever une position aussi forte.

Seulement, ils s'arrêtèrent à quelques cents pas en arrière sur le plateau et se disposèrent à camper. Ils allumèrent des feux de bivouac et placèrent très-bien leurs vedettes dont on entendit toute la nuit, d'intervalle en intervalle, le cri : sentinelle, prenez garde à vous!

Cette vigueur dans l'attaque et ces précautions militaires chez une petite bande de paysans, frappèrent les

officiers d'une surprise dont on retrouve la trace dans le rapport du général Lapène (1).

Ceci se passait vers cinq heures. A sept heures, on entendit le son du tambour et le chant de la Marseillaise sur l'autre rive de la Drôme. La situation devenbit difficile. Si ces insurgés se montraient aussi braves que ceux du plateau, la ville courait grand risque d'être enlevée. Il est vrai que la rivière grossie par les pluies d'hiver n'était pas guéable, et le pont défendu par une forte barricade présentait un obstacle sérieux. La barricade, sorfe de petite redoute construite par l'artillerie, était un peu au delà du pont, sur une place entourée de quelques maisons, au point de jonction des routes de Loriol et de Montélimart. Vingt-cinq jsofdats d'infanterie, commandés par le sous-lieutenant Ollivier, se tenaient derrière avec dix artilleurs à cheval.

Les insurgés venaient de Grâne et de Ghabrillant, deux fortes communes du canton de Grest (sud). Ges deux villages avaient des condamnés contumaces, qui furent probablement les instigateurs du mouvement.

On prêchait depuis huit jours une mission à Gràne. •— Les missionnaires n'avaient-ils pas fait, dans leurs sermons, quelque excursion dans le domaine de la politique ? — On n'ose guère affirmer le contraire si l'on se souvient des aménités que le clergé d'alors adressait en chaire aux démocrates. Geci expliquerait., sans toutefois l'excuser, la fagon dont les paysans traitèrent ces missionnaires.

(1) Ce rapport, très-dëtaillé et généralement fort exact, est au Monileur, numéros des 21 et 32 décembre 1851.

Le mouvement éclata, le samedi, vers midi. La foule courut au presbytère et s'empara des iBissionnaires, du coré de Grftne, de son vicaire el du eoré de Mootéiéger. On les conduisit sur la place au milieu do cris, d'injures et de menaces peu rassurantes.

« Les femmes, dit l'abbé Forget dans une lettre publiée par divers journaux, les femmes étaient pins exaltées que les hommes. Etles nous injuriaient et applaudissaient à notre arrestation, disant que c'était bien fait. »

Un certain nombre d^habitants réactionnaires ne tardèrent pas à partager le sort des prêtres. Quand la bande se mit en marche, ils furent conduits à It queue de la colonne. Quelques prêtres obtinrent â'é(re menés en voiture.

La bande de Grâne se recruta à Ghabrillant où des scènes semblables se passèrent, et le rassemblement, fort de six à sept cents hommes, se mit en marche pour Crest en remontant la rive gauche de la Drôme.

Il paraît certain que ces paysans avaient conçu une pensée qui honore peu leur courage et feur générosité : mettre leurs otages en tête de la colonne et les pousser devant eux en s'en servant comme d'un rempart contre le feu de la troupe.

Arrivés en face de la barricade, ils firent effectivement passer en tête les prêtres et les autres otages. Mais, soit que certains insurgés s'y opposassent, soit pour tout autre motif, la chose fut loin de se faire d'une manière complète, et les otages se trouvèrent pêle-mêle avec les insurgés. ,

Des gens capables de faire un pareil calcul ne se sen-

tHieiit pBB très^-braves. Au premier feu de file des soldate^ un désarroi complet se mit dans le rassemblement. Les dk cavaliers en ppofitërent, et débouchant de derrière I& barricadév ils^ poussèrent une* charge audacieuse sur les insurgés^

La fusillade des soldats avait tué et blessé quelques insurgés sftos atteindre auoun des. otages. Le désordre produit par ce preinier feu était tels qiu'à l'arrivée des actilleurs a ohevals toute la^ masse prit benteusement lïi fuite. Quelques-uns^ k peine, se retournèrent pouc faire feu. Le brigadier Cardinal fut tué d'une balle: Presqu'en même temps> le maréehal-des-legja Carrier atteignit un* des fuyards et lui cria : a bas les armes! » Cet homme fit mine de jeter son* fusU, et lorsque le militaire relevait son sabre sans méfiance, il le tua d'un coup de fusiL

Il fut plus tard dénoncé par beaucoup de ses camarades et condamné à mort par un Conseil de guerre* Il se nommait Soulier. Sa peine fut commuée par le Président de la République.

Cette insurrection de Gràne et Chabrillant n'est» du reste, qu'une exception unique dans un pays où les paysans républicaine se montrèrent aussi modérés que courageux.

Le rapport sur ces événements étant aTrivé le sofr même à Valence, le général Lapène, frappé de Tîmportance de la position de Crest, s'empressa d'^y envoyer des renforts.

Le ckef d^eseadrott d'aTtiUerie, IVelamothe, partit aussitôt de^ Valence a^vec uiie pitee ds huit eitm ob»siier de 0 mèf . 15 eent-r largement approvisionvés de

jDOulets et mitraille, avec une nombreuse escorte d'artilleurs à cheval et de servants armés de carabines à tige. Le lieutenant Tricoche qui était à Ghabeuilavec quarante artilleurs, reçut également ordre de se rendre à Crest. Tous ces renforts y arrivèrent à quatre heures du malin.

Le commandant Delamothe, s'étant rendu compte de la situation, résolut de commencer par déloger b rinstant les trois cents républicains qui bivouaquaient sur le plateau. Leur présence sur ce point était gênante pour la troupe, et pouvait devenir dangereuse s'ils recevaient des renforts. En se prolongeant sur leur droite, ils auraient pu couper les communications avec Valence qu'il importait de tenir ouvertes.

L'obusier fut hissé sur un petit plateau proche de la tour, de manière à prendre les insurgés à revers. Uoe section du 32® devait les attaquer de front, pendant qu'une autre, disposée en tirailleurs sur le revers est de la montagne, les menacerait en flanc. Un détachement de cavalerie conduit par un officier devait aussi gagner le plateau sur leurs derrières.

Les paysans, un peu découragés par la prompte déroute de leurs amis de la rive gauche, avaient espéré voir arriver des renforts pendant la nuit. Le matin, se voyant seuls, ils avaient déjà résolu la retraite, lorsqu'un premier coup de canon donna le signal de l'attaque.

La troupe exécuta les mouvements ordonnés avec beaucoup de vigueur, mais elle ne réussit pas à couper les insurgés qui gagnèrent la montagne en

tiraillant avec Vinfanterie, et disparurent sans laisser de prisonniers (1).

Le commandant Delamothe était à peine de retour de cette petite expédition, qu'il apprenait par la rumeur publique l'insurrection générale des cantons au delà de la Drôme. On annonçait qu'une nouvelle et formidable colonne allait bientôt se présenter à la tête du pont.

Cette nouvelle était exacte. De graves événements venaient de se passer dans toute cette région.

A 40 kilomètres environ, au sud de Grest, se trouve la ville de Dleu-le-Fit. L'opinion démocratique dominait dans cette petite cité manufacturière et commerçante. Un pharmacien, nommé Darier, homme énergique, actif, très-populaire, avait été l'organisateur du parti dans ce canton. La population ouvrière de la ville était toute sous son influence.

Entre Dieu-le-Fit et Crest, s'étend le canton de Bourdeaux. C'est un pays montagneux, assez riche et plus éclairé que ne sont d'ordinaire les pays de montagnes. Une grande partie de la population est protestante, ce oui n'avait fait qu'y rendre plus facile la diffusion de ndée républicaine.

Le chef-lieu Bourdeaux est un bourg de quinze à dix-huit cents âmes. De Bourdeaux on aurait pu dire ce que M. Maquan dit de Salernes : u Riches et pauvres, bourgeois et paysans, patrons et ouvriers, et, ce qui n'est pas moins rare, protestants et catholiques y vivaient dans le plus complet accord d'opinions. »

(1) Voir le rapport du général Lapène, cité plus haut.

Le « parti de Tordre » n'exiatait:pœ flans ce canUm. Ajoutons, pour être juste, que runanimité y avait.pr<H duU d'excellents effets. Ces braves gens étaient naîirement répubUcains, sans connaître les divisions -ni les passions jalouses qui gangrenaient ailleurs leur paeti.

On conçoit l'effet produit dans un semblable pays par la nouvelle des décrets du 2 décembre. Lesrépublicains influents dirent à ces paysans que ce qui les passionnait si fort, la République, la liberté, étaient perdues, s'ils ne prenaient les armes pour les défeiidre. Us se levèrent en masse.

Le jeudi et le vendredi, les Chefs qui attendaient toujours les ordres de Valence eurent toutes les peines du monde à retenir leurs hommes. *

Le samedi, le tocsin sonna de toutes .parts. A rentrée de la nuit, Tinsurrection éclata dans toutes les communes des cantons de Dieu-le-Fit, Bourdeaux» Marsanne et partie de Crest (sud), et nulle part elle ne fut souillée d'excès. '

A Bourdeaux, la foule réunie était surtout bruyante et joyeuse. Quelques voix proposèrent de désarmer les gendarmes. Un paysan fit remarquer que puisqu'ils demeuraient inoffensifs, mieux valait que le peuple les respectât et n'imposât pas à de braves militaires Tou- Irage d'un désarmement. Et la foule applaudit.

Des émissaires couraient de commune en commune, portant, des^messages, activant le mouvement. Lerendez^vous général était fixé pour le lendemain matin, à Saou, village à trois lieues deCrest.

Un incident héroï-comique égaya fort les pe^ysans du village de Poôt-Célarde.

Dès que le mot d'ordre y fut transmis, le maire de

cette eommuBe, A ^ chaud démocuate, s'empressa

d'appeler le peuple aux armes. Trouvant qu'on ne répondait pas assez vite k son appel, le imaire couit lui-même au clocher, empoigne la eorde «et soime furieusement le tocsin. La vieille corde qui ne s'éiait jamais sentie secouée d'une semblable façon, casse. Le maire fait la culbute, le trançon de corde à la mala. C'était de mauvais augure, — un Romain aurait reculé, — mais le maire de Poët-Célarde n'avait pas de préjugés. Il se relève, revient à la Mairie, se ceiat de son écharpe, prend son fusil h deux coups et oon* duit ses administrés à la défense de la Béj^ublique et de la Constitution (1).

Tous les contingents du canton de Bourdeauxiéunis dans le bourgs au milieu de la nuit, par un clair de lune superbe, se disposèrent à prendre le chemin de Saou. H. Cavet, ancien commandant de la garde nationale, était en tète, en uniforme.

« Qu'on n'oublie pas que nous ne voulons que des volontaires! s'écria-t*il. »

Et la colonne défila, applaudie par les femmes et les enfants.

Un témoin oculaire de cette scène, non un acteur, nous disait naguère : « Je croyais assister h quelque •épisode de la grande levée de 92. »

L'ardeur de cette population était telle que, le lendemain, un jeune clerc de notaire, pacifique garçon,

(i) L'aventure est re«tée populaire à Bourdeanz. Le maire A

menait de mourir lorsqu'on nous .la raconta.

qui n'était pas parti avec les autres, fut hué par les jeunes filles et les femmes et obligé de se cacher.

Dieu-le-Fit s*était aussi levé en masse. Le contingent du canton, conduit par Darier, traversa Bourdeaux quelques heures après.

Au Puy-Saint-Martin, canton de Crest (sud), un épicier; nommé Comte, se mit à la tête de rinsurreclion et entraîna toute la commune, malgré la résistance du maire.

Saou, où devaient se concentrer les diverses colonnes, était déjà en insurrection. M. Alvier, régisseur des propriétés de M. Crémieux, et un paysan nommé Marcel, avaient soulevé la commune et s'empressaient de faire préparer des vivres et du vin pour les bandes fatiguées d'une longue marche.

C'était un curieux spectacle que celui que présentaient le village et ses abords dans cette matinée du ' 7 décembre. Le soleil était radieux, et les pittoresques rochers qui dominent le bassin de Saou, encadraient dignement le tableau formé par cette foule d'hommes de toute condition et de tout âge, vêtue de blouses, de redingotes, de casquettes, de chapeaux, hérissée de baïonnettes, de fusils de chasse, de fourches, grouillant, chantant, criant, gesticulant pêle-mêle. Cette véritable levée en masse comptait bien trois mille hommes, dont deux mille résolus et assez bien armés, les autres plutôt curieux que combattants.

Nul excès ne fut commis. Il y avait, peut-être bien, çà et là, dajis le contingent de Dieu-le-Fit, quelquesunes de ces figures portant les stigmates du vice comme on n'en rencontre que trop dans les villes

manufacturières. Mais les rudes et honnêtes paysans, qui formaient la masse, se sentaient assez forts pour leur faire respecter ce qu'ils auraient envie de violer.

A Grest, le commandant Delamothe, informé par un rapport digne de foi de la marche des insurgés, fit compléter la redoute élevée à la tête du pont. La pièce de huit y fut placée en batterie. Lui-n>ême, impatient de s'assurer de leur force,- et ne redoutant nullement un pareil rassemblement de paysans sans organisation ni discipline^ se mit en marche avec Tobusier, un fort détachement d*artille,urs h pied et h cheval, et la compagnie de ligne. Il se porta sur la route de Montélimart, accompagné du maire de Crest qui devait guider la colonne, le pays étant fort accidenté en cet endroit. Il était environ deux heures de Taprès-midî.

Les républicains approchaient. Ils avaient quitté Saou vers onze heures et demie. M.Darier avait pris le commandement de la colonne. Il n'y avait, du reste^ aucune organisation militaire. Tout le rassemblement marchait par communes, les drapeaux en tête. Croyant le département levé en masse, ils avançaient pleins de confiance. Ils ne croyaient pas trouver de résistance sérieuse à Grest ou, du moins, espéraient-ils y être reioints par de nombreux contingents de la vallée de la Drôme. Ils comptaient, du reste, que Tartillerie s'empresserait de fraterniser avec eux.

Lorsque leur tête de colonne arriva au hameau de Lambres, situé dans un vallon, à une demi-lieue de Grest, M. Darier, qui sentait la nécessité de s'organiser en vue d'un combat possible, envoya un jeune homme

so

de Bourdeaux, qui lui servait d'aide^-de-camp, arrêter la colonne au bas de la côte. Tout le rassemblement fut bientôt massé dans le vallon.

On demanda les anciens militaires. Ils étaient assez nombreux, et Ton désigna, h la bftte, parod eux, les chefs autour desquels devaient se grouper les coiabattants de chaque commune.

On s*occupait. de choisir des parlementaires à envoyer à Grest, lorsque, tout à coup, une femme parut au haut de la petite colline qui les séparait delà vallée de la Drôme et s'écria d'une voix perçante :

— Vous êtes perdus! voilà Tartillerie!

L'effet produit par ce cri d'alarme ne fut pas du tout celui qu'on pourrait croire. Les curieux et les timides restèrent au fond du vallon; mais deux mille hommes se déployant des deux côtés de la route, sur une longue lign(!, avec une ardeur et un ensemble extraordinaires, marchèrent d'un pas rapide vers le haut du coteau.

Lorsqu'ils couronnèrent la hauteur, la colonne du commandant Delamothe était h trois cents mètres! à peine. Il fit faire halte et pointer le canon.

Les paysans républicains s'avançaient, débordant de beaucoup sa troupe. La plupart tenaieat le fusil la crosse en l'air, et criaient :

— Vive l'artillerie ! vivent nos frères! vive la République!

Un coup de canon, dont Tobus coupa un arbre en deux et emporta lu tète d'un citoyen nommé Tariot, du Puy-Saint*Martin, arrêta court les paysans.

Mais leur hésitation ne dura qu'un instant. Le centre et la gauche ripostèrent par une vive fijsillade, tandis

que la droite du rassemblement^ formée par le contingent de Bourdeaux, s'élançait, àla voix de M. Gavet, de manière à tourner la troupe et à l'envelopper.

Le combat ne fut pas long. Les artilleurs eurent à peine le temps de tirer deux autres coups de canon, qu'assaillis de toutes parts, deux chevaux de la pièce étant blessés, il leur fallut songer h la retraite. Ce mouvement en arrière enflammant les paysans, ils s'élancèrent avec plus d'ardeur, et la retraite de la troupe se changea promptement en une course assez précipitée.

Les gens de Bourdeaux redoublaient de vitesse pour couper la route de Crest derrière les soldats et arriver sur la pièce. Le terrain planté en vignes reliées par des fils de fer gênait et ralentissait leur marche; l'obusier les devança et arriva enfin à la redoute du pont. Il était temps ; l'un des chevaux s'abattit raide mort en ce moment.

La troupe allait retrouver ici tous ses avantages.

La redoute du pont avec la pièce de huit, les approches protégées par des maisons où se tenaient des soldats embusqués à toutes les fenêtres, n'était pas un obstacle facile à emporter.

L'obusier fut placé sur le quai intérieur de la ville de manière h enfiler la route de Montélimar qui débouche perpendiculairement à la rivière, mais non en face du pont.

Les autres défenseurs de la ville se tenaient rangés sur les quais et aux autres points menacés.

Les républicains s'étaient arrêtés et délibéraient. Un ouvrier de Crest, traversant îa Drôme au péril de

sa vie^ était venu les avertir de Vinaction de la ville et du reste du département. Mais ils étaient en ce moment trop exaltés de leur premier succès pour renoncer à la lutte.

Ils prirent donc la téméraire résolution de forcer le passage du pont. Le contingent de Bourdeaux voulut former la première colonne d*attaque (1).

Cette colonne se forma sur la route, à une certaine distance en arrière, compacte et serrée ; elle entonna la iîarseillaise, puis s'élança au pas de course, droit à la redoute.

Lorsqu'elle n'en fut plus qu'à cent pas, le canon, chargé à mitraille, tonna.

L'effet en fut terrible. Tout le premier peloton d'insurgés tomba sous cette seule décharge (2). La colonne s'arrêta, flotta un instant indécise, puis se rejeta sur les deux côtés du chemin.

Quelques hommes intrépides essayaient de la relancer. Un des tambours continuait de battra la charge. M. Cavet, la tunique déchirée par la mitraille, agitait son sabre. Le maire de Poët-Gélarde, — le furieux sonneur de tocsin, — resté presque seul sur la route, criait :

— Allons, mes enfants, encore un effort! Nous les tenons !

(1) Aucun des joumauz de l'époque n'ayant réellement raconté la petite bataille de Crest, nous prévenons les lecteurs qui seraient surpris de ces faits ignorés, que notre récit concorde parfaitement avec celui du général Lapène, cité plus haut.

(2) Parmi les braves qui furent tués là, se trouvait le citoyen Liéoard, de Bourdeaux, jeune homme aimé et estimé de tous. Il était marié depuis deux mois & peine !

Ce fut inutile : les paysans se bornant h riposter à coups de fusil, n'osèrent pas tenter un nouvel assaut.

Cependant, se portant aussitôt en masse sur la digue de la rivière, à droite et à gauche du pont, embusqués dans les jardins, derrière des murs de clôture, dans des maisons éparses c^ et là^ ils engagèrent contre les défenseurs de Crest la fusillade la plus vigoureuse et la mieux soutenue.

Au-dessous du pont, surtout, le feu était très-vif. L^obusier fut pointé de ce côté pour contenir les tirailleurs insurgés. Fantassins et artilleurs ripostaient d'ailleurs avec intrépidité. Le canonnier Gombrexelles, vieil et brave soldat, tomba mort, frappé d'une balle au front au moment où il pointait son obusier.

Au premier rang des républicains, sur la digue, on remarquait un jeune homme d'une des meilleures familles du pays, M. Yernet, de Bourdeaux (1). Employé au parquet du procureur général d'Alger, il était revenu depuis peu en convalescence chez lui. Républicain comme tous ses compatriotes, il avait marché des premiers, et faisait le coup de feu avec une rare bravoure. Le gland de sa calotte rouge fut emporté par une balle, et son paletot percé de cinq. autres.

En face de la redoute et de Tautre côté, au-dessus du pont, le combat était aussi acharné. Un ancien zouave du Puy-Saint-Martin animait les paysans par

(i) M. Yernet est un proche parent de M. Emile Angier, de l'Acadèmie française.

son exemple. Le' canonnier Montigneul eut le bras cassé par une balle en rechargeant sa pièce. De trois à quatre heures surtout, le canon gronda avec vigueur, et la fusillade la mieux nourrie y répondit.

Même au milieu de cette scène de guerre civile, i'esprit français ne perdait pas ses droits. Un groupe de jeunes geos s'étaient embusqués autour d'une maisonnette d'où ils dirigeaient ^r Tobusier une très-ihcommode fusillade. La pièce fut pointée sur la maisonnette qui leur servait d'abri. Un premier obus troua la barraque sans les déloger : un second n'«eut pas plus d'effet.

La propriétaire, bonne vieille épouvantée^ qui était restée jusqu'alors blottie dans un coin, sort furieuse de voir ainsi démolir sa maison. Elle accable d'injures les jeunes gens, et les somme de s'éloigner. Ils ne bougent. Un troisième obus éclate à l'intérieur. Cette foisv la vieille n'y tient plus. Elle saisit un vase plein d'eau et se met en mesure d'arroser les combattants.

La peur de l'eau fît ce que n'avait pu faire celle du feu. Les jeunes gens déguerpirent en riant et allèrent s'embusquer plus loin.

Cependant la nuit approchait. Beaucoup de paysans fatigués d'une lutte inutile, avaient déjà quitté la partie, lorsque, vers les cinq heures, cent cinquante des plus braves essayèrent un mouvement qui, exécuté plus tôt et avec ensemble, aurait pu leur donner la victoire.

Se glissant rapidement le long des bords de la rivière, contre les murs de la culée du pont, ils tour-

nèrent la redoute, débouchèrent derrière, de manière à la prendre par la gorge.

Une réserve de cavalerie se tenait sur le pont. Elle chargea avec tant d'à-propos, qu*elle culbuta ces hardis assaillants.

Ce fut le dernier épisode du combat, fl avait duré plus de trois heures en comptant celui de^ Lambres Les munitions de Tartillerie étaient épuisées; il restait à peine quelques coups de canon h tirer. Les républicains» malheureusement pour eux, ne s'en doutaient pas. A la tombée de la nuit leurs derniers tirailleurs s*éloignèrent.

La troupe» combattant à couvert, n*avait que trèspeu souflfert. Quant aux insurgés, leurs pertes n'étaient pas aussi graves qu'on le crut. Ils n'avaient guère perdu d'hommes qu'à la première décharge à mitraille^ En tout, moins de quarante tués ou blessés.

Toutefois ce combat, dans lequel on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, — ou la solidité de la petite troupe de fantassins et d'artilleurs, ou Tintrépidité de ces paysans et bourgeois n'ayant jamais vu le feu, — ce combat, disons-nous, eut un résultat décisif. Les paysans, rebutés par cette rude résistance et surtout furieux d'avoir combattu isolés quand ils attendaient Tarrivée de tant d'autres bandes, emportèrent leurs blessés et regagnèrent leurs villages. Quelques chefs essayèrent vainement de les rallier au château de Divajeu, pour continuer la lutte ; ils ne purent retenir que très-peu d'hommes, qui se dispersèrent le lendemain.

Cependant le bruit du canon avait produit un effet

inexprimable sur les communes républicaines du bord du Rhône, Mirmande, Gliouselat, etc. Les chefs avaient eu peine à les retenir avec le contre-ordre de Valence; au bruit du combat engagé* elles se levèrent.

Le lundi matin, près de dix-huit cents hommes envahissaient Loriol, chef-lieu de canton sur la route de Marseille h Lyon. Le poste télégraphique était coupé et les communications interceptées.

' Il se produisit à Loriol un acte reniarquable de résolution. Vingt- trois artilleurs de passage dans cette ville au moment de l'insurrection, s'armèrent de fusils des pompiers et se retranchèrent dans la Mairie, sous les ordres du fourrier Ernest. Ils signifièrent leur résolution de mourir plutôt que de se rendre et ne furent pas attaqués.

La nouvelle de la prise de Loriol, arrivant après celle du combat de Crest, jeta Valence dans une émotion facile à concevoir.

L'autorité militaire prit les mesures de défense les plus actives au dedans, aussi bien qu'au dehors. Des arrestations nombreuses, opérées tant dans le peuple que dans la bourgeoisie, avaient enlevé les hommes les plus influents du parti démocratique. Gependanl, le lundi soir, il y eut un moment d'alarme. On annonçait que les insurgés de Loriol, que Ton croyait les mêmes que ceux de Crest, avaient été aperçus à quelques kilomètres de la ville.

Toute la garnison prit les armes, gardant les principales avenues avec quatre pièces de canon attelées. Le pont suspendu sur le Rhône fut fortement occupé de manière à repousser les insurgés des communes de TAr-

dèche, Guillerand, Charner, Soyon, Saint-Péray, etc., qui ne sont séparées de Valence que par le fleuve. Des reconnaissances furent poussées sur la route de Lyon, qui aurait pu être coupée par une bande formée à Ghavannes, à la tète de laquelle marchaient le maire Boffard et son fils.

Dans rintérieur de la ville, quatre cents gardes nationaux volontaires s'étaient armés pour concourir à la défense de Tautorité. Défense avait été faite de circuler dans les rues, et ordre donné de faire feu sur quiconque y contreviendrait.

Ces mesures atteignirent complètement leur but. La nuit fut tranquille, et dès le mardi les insurgés de Loriol se dispersèrent sans avoir rien entrepris.

Pendant que ces événements se passaient à Valence, de graves incidents s'étaient produits dans l'arrondissement de Montélimart.

La nouvelle du Coup d'Ëtat avait excité dans la ville de Montélimart la plus vive agilation. Le souspréfet Laurette et le major Garmier du 13® dé ligne, commandant la garnison, prirent^ conjointement des mesures vigoureuses pourréprimer toute tentative de résistance. L'ancien représentant Gombier et quinze autres républicains influents furent arrêtés.

Tous les magasins d'armuriers furent occupés par la troupe, les fusils démontés et mis hors d'état de servir.

La petite ville de Pierrelate causait des inquiétudes. Sa garde nationale avait été dissoute par un décret antérieur au 2 décembre. On s'empressa de faire enlever les fusils qui furent transportés à Montélimart.

 Rochegude, canton de Saial-Paul-trois-Cbàteaux» la Mairie fut envahie par le peuple et Ton procédait k l'élection d'une Commission révolutionnaire* lorsque le juge de paix, M. Desvigne, survint et décida les habitants à rentrer dans le calme.

La tranquillité de ces cantons se maintint d'autant plus facilement, que les nombreux affiliés des Montagnards attendaient de Valence par Montélimart, ce mot d'ordre qui ne leur fut pas transmis.

Un seul canton prit les armes, celui de Marsanne. Ce canton^ situé dans la même vallée que celui deBourdeaux, reçut le mot d'ordre par cette dernière ville. Un républicain d'une grande énergie, le citoyen Fut* tel, donna une vigoureuse impulsion à ce mouvement insurrectionnel. Dans la soirée du samedi, le mouvement s'y produisit en même temps qu'a Bourdeaui et Dieu-le-Fit ; mais au lieu de se réunir à la colonne qui marchait sur Crest. les républicains de Marsanne se rapprochèrent de Montélimart.

La nouvelle de cette prise d'armes causa d'autant plus d'inquiétude dans cette ville, qu'on entendait le tocsin sonner dans tous les villages de l'Ardèche situés de l'autre côté du Rhône. Les mesures déjà prises garantissaient la sécurité intérieure, mais à la condition de garder au dedans la majeure partie de la garnison.

A l'entrée de la nuit, le capitaine Polastron du 63* de ligne, poussa une reconnaissance vers le bouvg de Sauzet, à la tête de cinquante hommes d'infanterie. II rencontra plusieurs hommes isolés qui semblaient des éclaireurs insurgés. L'un d'eux fut tué en essayant de

fuir devant la troupe. La reconnaissance rentra après avoir poussé jusqu'à une lieue de la ville.

A onze heures et demie du soir, le garde champêtre de Marsaime arriva, non sans avoir couru de graves dangers, llannonça que trois ou quatre cents hommes venaient de s'emparer des gendarmes de Marsanne, que le tocsin sonnait dans tout le val du Roubion, et que, sans nul doute, les insurgés marchaient vers Montélimart.

Une petite colonne de deux compagnies, l'une du 13% l'autre du 63®, fut expédiée aussitôt pour aller occuper le bourg de Sauzet, sur le chemin de Marsanne.

La colonne partit un peu avant minuit. Le temps était serein et le clair ^e lune superbe. On entendait vers le val du Roubion le tintement sinistre du tocsin aux clochers de tous les villages.

La troupe, après avoir rencontré quelques groupes isolés qui se replièrent rapidement à son approche, arriva devant le village de Saint-Marcel, "situé entre Montélimart et Sauzet. Il se trouve au haut d'une pente ; le terrain est planté en vignes et la roiHie avant d'y arriver est encaissée entre des talus assez élevés. Le capitaine aperçut distinctement une masse d'hommes armés qui en occupaient les abords. ^

Futtel était là avec cinq à six cents paysans républicains de Sauzet, Beaulieu, la Bâtie-Roland, Montbouché, Savasse, etc.

Le capitaine de la Pommerais partagea sa petite troupe en cinq sections. Trois devaient opérer par la route et enlever le village; les deux tfutres déployées

en tirailleurs, à droite et à gauche, dans les vignes, devaient couvrir les flancs de la colonne d'attaque (1).

A peine ces dispositions étaient-elles prises, qu'un long roulement de tambour se fit entendre parmi les républicains.

Un homme, porteur d'un drapeau tricolore, — c'était Futtel, — s'avance 'escorté de deux autres citoyens armés. II fait signe qu'il veut parlementer.

M. de la Pommerais le somme de mettre bas les armes.

Futlel s'écrie :

— Soldats, la République est trahie, la Constitution violée; nous nous levons pouf les défendre! Tirerezvous sur vos frères? Vous êtes des nôtres, venez à nous!

Le capitaine lui enjoint de nouveau de mettre bas les armes.

— Vive la ligne! à nous nos frères! répondit-il. Le premier peloton fait feu sur lui, mais ne l'atteint

pas.

Futtel, alors, agite son drapeau et s'écrie :

— La République ou la mort! Et il rentre parnai les siens.

La fusillade s'engage aussitôt après cet incident, les paysans, animés par l'exemple dé leur chef, ne songent pas à reculer, et dirigent sur la troupe un feu bieû nourri.

(1) Le rapport du général Lapène et le procès des sergents Dromigny et Paoletti, condamnés à mort pour lâcheté devant les insurgés, nous ont fourni les détails suivants sur ce combat à peu près inconnu.

La colonne d'attaque ne réussit pas h dépasser les premières maisons du village et se borne à se maintenir sur la route. La section de droite, commandée par le lieutenant Chas, se déploie dans les vignes et soutient péniblement le feu.

Quant à celle de gauche, h peine a-t-elle franchi le talus, qu'elle recule sous le feu des paysans, se débande et s'enfuit en désordre. Le lieutenant Casablanca s'élance pour rallier les fuyards; il en groupe une trentaine, leur rappelle les sentiments de l'honneur militaire et les ramène au combat. Mais, aux premières décharges, ces jeunes soldats qui n'avaient jamais vu le Teu, sont saisis de terreur, abandonnent leur chef et le laissent presque seul.

Le capitaine de la Pommerais, compromis par cette déroute de son aile gauche, ordonna la retraite. Elle se fit en assez bon ordre, mais péniblement. Les paysans harcelèrent la petite troupe pendant près d'une heure. Le détachement emportant ses blessés rentra k Montélimart à cinq heures du matin.

Il était important de réparer cetéchec. Dès le matin, une forte colonne composée de huit '.compagnies d'infanterie de ligne et de quelques gendarmes à cheval, sortit de Montélimart dans le but de pousser jusqu'au bourg de Sauzet. Le sous-préfet accompagnait la colonne.

Les paysans n'eurent garde d'essayer de tenir contre une troupe aussi forte. Ils se divisèrent en deux ou trois bandes. L'une, forte de deux cents hommes, était sur une montagne à l'ouest de Saint-Marcel. On voyait son drapeau et l'on distinguait fort bien ses cris et ses

cbants. Une autre paraissait, à Test» sur une hauteur à rentrée du Val Roubion.

La troupe entra à Saint-Marcel. La façade des premières maisons portait la trace des balles des soldats. On y trouva deux cadavres de paysans tués, la veille, et un blessé.

Le commandant essaya d'enlever le rassemblement qui était sur la montagne. Trois compagnies gravirent directement la position, pendant qu'une quatrième la tournait, pour envelopper les paysans. Ceux-ci s'aperçurent bien vite de la manœuvre, et s'éloignèrent en échangeant des coups de fusil avec les tirailleurs. Le bourg de Sauzet fut enveloppé bientôt après et ftccupé sans résistance. Les gendarmes firent deux prisonniers.

Toute l'expédition rentra le soir même à Montélimart.

La nouvelle du combat du pont de Crest et la rentrée dans leurs foyers des insurgés de Bourdeaux et Dieu-le-Fit amena, dès le lundi, le rétablissement de l'ordre dans tout le'canton de Marsanne.

L'arrivée d'un régiment de ligne de Lyon, sous les ordres du colonel Couston, mit bient&t l'autorité à t l'abri de toute crainte nouvelle. Des colonnes mobiles parcoururent les points insurgés, désarmèrent les communes et opérèrent de nombreuses arrestations. La tour de Crest reçut un grand nombre de ces prisonniers qui y attendirent leur départ pour l'Afrique.

La réaction fut violente, moins toutefois que dans quelques autres départements. II n'y eut pas, que nous sachions, d'exécutions sommaires de prisonniers.

Quelques fugitifs ne quittèrent qu'assez tard la montagne.

Plusieurs d'entre eux furent pris dans la forêt de Saou, après avoir échangé quelques coups de fusil avec les soldats. £n janvier encore, une colonne mobile eut un petit engagement à la chapelle de Saint- Brancas. Mais ces derniers restes de la résistanca armée s'éteignirent bientôt, et le département de la Drôme, naguère si remuant, rentra dans un calme politique, qui devint bientôt de la torpeur.

CONCLUSION

Nous sommes arrivés au bout de notre tâche sans nous dissimuler ce qui manque à ces études pour présenter un tableau complet des événements de décembre 1851 dans les départements. Certains points demanderaient de plus amples développements. D'autres très-importants n'ont pu qu*étre indiqués. Nous espérons que les lecteurs comprendront sans peine les difficultés qui ont souvent dû arrêter notre plume.

Cependant, tel que nous le présentons au lecteur^ ce livre suffit déjà pour résoudre quelques questions d*un incontestable intérêt historique.

Le « parti de i*ordre » n*avait-il pas dépassé toute mesure dans ses terreurs, à l'approche de 18S2?

La conduite du parti démocratique dans les lieux où il fut victorieux, justifie-t-elle les accusations qui lui ont été prodiguées?

Ya-t-il eu, en décembre 1851, une Jacquerie dans Tacception mauvaise du mot?

Les bandes d'iosurgés ont-elles, sous prétexte de défendre la Constitution, promené dans les provinces le pillage, le meurtre, le viol et Tincehdie ?

Les excès commis dans la répression ne dépassentils pas, au delà de toute proportion, ceux que l'on peut reprocher à quelques-unes des bandes républicaines?

Tout homme de bonne foi qui aura lu ces pages ne peut hésiter à répondre.

APPENDICE

AFFAIRE D'EUGÈNE MILLELOT

Nous résumons, d'après la Gazelle des Tribunaux et le Droite le procès d'Eugène Millelot, accusé d'insurrectioD et assassinat devant le Conseil de guerre de Clamecy.

B« GoB86tt de guerre permanent de la 19* dMsIOB milttaire

Présidence de M. le coloDct Mdrlinprey da 65* de lign« AUDIENCE DU i^^ FÉVRIER

A onze heures, l'accusé est introduit. C'est un jeune homme blond et de petite taille ; il porte la barbe et les cheveux longs; sa figure est paie et amaigrie.

Sur les interpellations de M. le président, il déclara se nommer Eugène Millelot, imprimeur, ftgé de vingt-huit ans, demeurant à Clamecy.

Après un incident soulevé par W Alapetite, défenseur de l'accusé, le greffier lit les pièces de l'instruclion desquelles il ressort qu'Eugène Millelot est accusé d'avoir été l'un des chefs de l'insurrection, d'avoir pillé la caisse du receveur particulier, et assassiné le sieur Munier, instituteur primaire, tué sur la place de la Mairie.

Nous allons donner les parties les plus saillantes de Tinterrogatoire et des dépositions des téihoins.

M. LE Préside:^!.— ûue dites-youa d'abord quant aux faits insurrectionnels ?

L'accusé. — Eh bien! monsieur le président, quant aux faits insurrectionnels, je n'en repousse aucun, si ce n'est d'avoir usé de menaces vis-à-vis de l'imprimeur pour le forcer à imprimer nos proclamations,

M. LE Présu)E^t. — Vous ne repoussez que la menace, mais non le fait d*avoir exigé l'impression de vos affiches?

L'accusé. — Sans doute je ne nie aullemei^t la part f ue j'ai prise à l'insurrection. Elle était légitime...

M. LE PRÉsn)E?(T. — Oh! vous pouvez continuer, nous ne voulons pas vous interrompre dans vos explications; nous ne soupçonnons pas, cependant, que vous ayez l'intention de faire du pro&élytisme. Vous n'essayez pas, je pense^de pco<pagande?

L'accusé, — Eh! 'mon Keul nullement; je veux seulement vous donner la raison de mes actions. ..

M. LE PRÉsmE?«T. — Oh! quant à cela, nous croyons parfaitement à vos convictions et à votre but, qui, pour nous, n'est pas douteux. Vous avez donc pris part à l'insurrection ; vous l'avouez. 11 ne reste pli>s que le fait relatif h Vassatssinat. Celui-là, vous le niez, je croist

L'accusé. — Je ne nie pas avoir pu tuer M. Manier, nais si je l'ai tué, c'est pendant le combat et à mea ins«i, no» traîtreusement. Je le déclare, la geadarraerie a fait feu k^ première. Nous avons riposté ; si M. Munier se trouvaift éevani XK>us, il est possible que j'ai eu le malheur de le tuer;

M* LE PRÉsmENT. — Un témoin, Fèvre, affirme ve«» dmk vu personnellement.

L'accusé. — Oui, il y » un témoin, mais H* B*y e» a qn^in seul, et pour moi, c'est un* faux témoin-, uo mifiévaMe qiû m*a représenté comme uo tlehe, se gtfeeant vkig^ i

^è& THttian le long d'an inctr foxit tiret itaii^atitmênl^ lâchemeol. Ce fait là est fe ^îùs odîetise hnrenftiori; Fèvrè al tàrîé trois tùh. 11 voo» a dit que j'avatîs iécbttgé deux fdstoflels stir Mttïrfèr,' qpt j« croyais démocrate. D'aflictfrs, après 1« ItfsîUarfc, loin de ite'atattcéï Conire qtfél^tf to,» je m'occupais à transporler un blessé* iSI. tt PWiSfBKNf. ^ Quel étafît ce blessé? L'ACCUSÉ. — Je fie le comraîs p^. Il faisait toH Mt ; îf étarl- pkasâd Irufit IreWes.

M'î Alapetite. — Ce blessé est codû*, c'est ticW îhtt' botide?, flotteur.

• L'acccsé. — n y â antfè chose, t'cvre prétefttï qu'aVâfrt Fît^surrection j^aurars voulu Pctrtraîner areec nous : rîen de Hwoîûs vrai. Cet bomme m'était trop strspeCC pôui* tpié f étfsse la? peÉsée de îe litir à rtotre cafuse.

M. LE pRÉSiDïPîT. — Hais quels rapports" avicz-vofi^ af ec hûl

L'AccftsÉ. — Je le contiaiissais comme appartenant k kt j^oficc secrète.

iff . LÉ Président. — ' Cet bonlme, du nioins, tous cônliaîs- Snit parfaitement ; fl n'a doîic pu se troiVipcr stfr votre itfentîté. Quaùt à votre opîûîoft s\if cetlé p^i*sonné, c'est une appréciation : sa dcposîtioii teste, et il me paraît difficile (jfû'il l*"ait învcntct^.

L'ACCUSÉ. — CetÉe inveûlion mé paraît, à moi, tout à faît dans le rôle de cet bomme.

M, LE PRÉsmENT. — Onî, c'est possible .........

Pour nous, nous ne cherchons la vérité que rfans

tes témoignages retidU'S sous la foi du serment.

M® Alapetite. — Ce que je tiens dès à (Présent à constater, avant n\ême qu'on entende le témoin' Fèvre, é'cst qu'il a fait trois dépositions contradictoires : ainsi, il dit d'abord avoir assisté à la" fusillade, puis il déclare que" jf ôtad^nt la fusillade, il était chez M™^' du Coudret..*

M. LE Président. — Il me semble que vous tombez dans la défense... elle sera libre, complète, croyez-le bien, mais, pour le moment, laissez-nous procéder à l'interrogatoire comme nous Tentendons. Nous ne Tenons pas ici en ennemis, mais en gens honnêtes, loyaux... Asseyez-vous, monsieur.

L'accusé fait de nouveau ressortir Tinvraisemblance d'un assassinat auquel ne l'eût poussé nul mobile, nul ressentiment politique ou privé contre la victime, et Ton passe à l'audition des témoins.

Jean Fêvre, garde-port. — Le vendredi, il pouvait être huit heures du soir. M*"* Morizot m'avait prié d'aller cher^ cher sa fille chez H. Hunier. Je dis à celui-ci que les troubles éclataient sur tous les points de la ville... Je rencontrai sur le canal une bande à la tète de laquelle étaient MM. Millelot pire et fils. Ils m'interpellèrent et voulurent me faire crier : Aux armes ! et me forcer à marcher avec eux. Je me réfugiai chez M*"* du Coudret, marchande de tabac. J'entendis alors une première fusillade bientôt suivie d'une seconde; les insurgés coururent à la prison et en brisèrent les p.ortes. Je sortis de chez H""" du Coudret, environ vingt minutes après la fusillade. Je vis M. Munier auprès de la Mairie, et l'accusé l'ajuster avec un pistolet; M. Munier tomba instantanément. J'étais si ému que je n'eus pas le courage d'apprendre à M*""" Morizot la mort de son gendre.

L'accusé murmure : le scélérat ! infâme espion !

M^' Alapetite. — Eh bien I je déclare que cette nouvelle dcposilion est encore en contradiction avec les autres recueillies dans l'instruction...

M. LE Président. — Arrêtez ; vous feriez peut-être votre plaidoirie si je vous laissais aller...

W Alapetite. — Je tiendrais à ce que le Conseil remarquât bien...

M. LE Présideist. — Le Conseil appréciera... Vous avez toujours l'air d^indiquer au Conseil ce qu'il a à faire.

M® Alapetite. — C'est loin de ma pensée.

H. LE Président. — C*est possible, nous voulons le croire, mais bien que ce ne soit pas dans vos intentions, c'est dans le fait... Comme tout à l'heure, vous ne vouliez que poser une question, et cependant vous plaidiez... N'intervertissons pas l'ordre du débat. Laissez-m'en la direction.

M*' Alapetite. — Ce que je cherche, c'est à démontrer la contradiction. Ainsi, dans une première déposition, il dit avoir assisté à la fusillade, et plus tard il dit être resté chez M»<» du Coudret.

Le témoin. — J'ai assisté... je veux dire que j'ai entendu la fusillade, j'étais chez Mi°® du Coudret.

H*' Alapetite. — Je ne comprends pas précisément cette réponse.

M. LE Président. — Pas d'appréciation, mais des questions.

M* Alapetite. — Y a-t-il eu deux fusillades?

Le témoin. <~ Oui, celle des insurgés et celle des gendarmes.

M. LE Président. — Quelle autre quesAon?

H« Alapetite. ^ Les deux fusillades ont-elles été instantanées? {Le témoin hésite.)

H. LE Président. — En vérité, nous posons au témoin des questions de manière à l'abrutir... Défenseur, avez-vous d'autres questions ?

M*' Alapetite. — * Oui, monsieur le président.

M. LE Président. *- Eh bien ! posez-les aussi brièvement que possible.

M*' Alapetite. — Sans doute ; mais quand il s'agit de la tète d'un homme... il faut pourtant bien...

M. LE Président. — Permettez, défenseur; comme vous, monsieur, nous apprécions cette considération, je vous prie

â$ le croirp, man^ieur. Vos gentiment^ soo( boAQ^teti je suppose, ^t vous ¥oudre3( ))i6a croire qu^ }es nôtres w fîQU^ ni moins honnète^i oi ipoin^ bifw^qs.

II« A).ApETiTE. — A qi}pUe 4ist»oce de le pl^oe se troiiTait }e témoin? A combien de fnètref; de le Voirie?

H. us Pi^ÉsiDEaiT eu témoin, t^ Voue entendes ce qu'on vaui dem^Qde» i( est ppoiteble qae voas n'evle^ pm sopgé à mesurer... vqu« n'eviez pee de q^ètret n'^el-ce paef

1(9 A^APPTiTE. r-r- m^ q^^stiop est sérieuse... L|^ plaoe est assez grande, et c'était pn moyep de aoptrôle uUle, Is (émoie ^-t-il vu tomber M. Mpnief T

M. LE Président. — Il l'a dit, il l'a donc vu.

V^ AuPETiTB. — r Oui, mm d'^ulros personnas peuypntelles l'avoir vu con^n^e luif

H. LE PM^ipENT, ~ Il n*est pue phargé 40 fftife vue enquête, il ne répond que des faits qu'il a vus.

M' AUPETITP.— A q4elle pl^ce précise la témoin 4-HI ™ tomber M. Munier?

M. LE Présipent, —. \m% demandez bien dei Pboees à ce téipoim mai^ enQn, à quelle place précise serait tombé cet bomme ?

Le témoin. — : I Ae saqrai^ bien préciser,

M* i^ PaÉsiPENT, — E)hl sapa doutai pous yous trAPsmettons les questions de la défense sans les apprécier, .

M« AUPETiTB, ^ Cette question a enoore un bqt tris- «érieux, a'est aQp de contrôler cette déposition par eelle dee autres témoins.

M. LE PnÉsiwRKT. ^ Permettes, il eet impoimible de mettre qualqu'up surupe sellette aussi dure que celle qu vous placez le témoin. Eh bien! il y a résisté. Je n'ai pu décM-* vrlr la mçiiudre contradiction. Je craips que toute cette peine que vous prenez pe sait contraire à vatre défense. Preoei moins de peine; la vérité se fera jour d'elle-m^mO) il y a d*autres téippina*

Divers témoins déposent de faits se rapportant aux actes insurrectionnels. Ces dépositions sont peu importanteSi Après celle du sieur Thirault» typographe, qui a imprimé les proclamations, le président demande à 1 accusé s'il a quelque chose à dire.

L'accusé. — Oui, j*ai à dire que le témoin Thirault n*a pas dit, comme on le prétend, que Je Tai menacé de ma baïonnette.

M. us PaÉsmEi^T. — Thirault, l'accusé vous a-t-il menacé de son fusil?

Thirault. — Mon Dieu, non, seulement il tenait sa baïonnette en avant; je ne sais pas si c'était volontairement.

M. LE PRÊsmEKT. — Toujours est-il que vous n'avez pas trouvé le geste gracieux.

L'ACCusfi. — Et voilà comment, en pressant les témoins, en les intimidant, l'on force et Ton dénature le sens d'une déposition I

Après quelques autres dépositions peu importantes, le receveur particulier Daupley dépose que Taccusé et le sieur Hunier, condamné contumace, se sont rendus chez lui et l'ont sommé de livrer les fonds en cai^, ce qu'il n'a fait qu'après longue discussion et en exigeant un reçu. Répondant à une question du président, il ajoute que Millelot éiait armé d^une carabine à deux coups.

L'accusé. — J'ai quelques observations à faire. Comme fonctionnaire public, le témoin se croit sans doute obligé de faire parade d'une fermeté qu'il n'a pas montrée... Je ne lui ai pas refusé de reçu, comme il semble Tiosinuer; je ne pouvais songer à commettre une irrégularité.

H. LE Présiwnt^ *- Millelot avaît-il des pistolets ou une carabine.

Le TÉsoiN. -^ II avait une carabifté.

L'accusé. —On ne se trompe pas aussi grossièrenvevtftie

cela. Il fallait que vous eussiez bien peur pour prendre mes pistolets de poche pour une carabine.

Les tëmoios Gaéneau, Chalumeau et Tercy déposent des faits sans intérêt.

Jean Mitsas, voltigeur. — Je conduisais l'accusé; il nous dit : Malheureux soldats, vous vous repentirez plus tard de ce que Ton vous fait faire ; la cause de la liberté aura, un jour, la victoire... ensuite, il a crié : Vive la République!

L'agcusé. — Ces détails sont insigniflants ; j'ai pu parler devant ce militaire de mes convictions et de mes espérances. Je les partage encore.

Julien (Joseph) sortait de l'école; il a vu M* Hunier sortir de la Mairie, il l'a suivi des yeux et l'a vu tomber après la première fusillade.

Sèroude (Pierre) a appris sur la place que M. Munier venait d'être blessé. C'était immédiatement après la fusillade. — Ce témoin était détenu comme insurgé, mais il a prêté serment.

Trotté, menuisier, détenu comme le précédent. C'est lui qui a relevé M. Munier et l'a transporté dans son domicile avec l'aide de quelques autres insurgés; Il affirme formellement que c'est cinq à six minutes après la fusillade qu'il l'a relevé.

M. LE Président. -— Ceci contredit la version des vingt minutes.

M« ÂLAPETrrE. — Le Conseil sait que cette version est celle du nommé Fèvre.

M. SiGROS dépose d'un fait contre la moralité du sieur Fèvre. %

Après quelques autres témoignages sans importance, la parole est à M« Alapetite, défenseur de l'accusé.

Dans un éloquent plaidoyer, M« Alapetite s'eiTorce de démontrer l'inanité de l'accusation d'assassinat qui ne repose que sur la déposition d'un seul témoin. Il fait ressortir les

contradictions nombreuses de ce témoin avec lui-même et avec tous les autres témoins, l'impossibilité pour lui, s'il était chez M"'* du Goudret pendant la fusillade, d'avoir vu tomber Munier« qui, d'après plusieurs témoins, a été tué entre les deux décharges. Il recherche la moralité du sieur Fèvre et conclut à la fausseté évidente de sa déposition.

Le président demande à l'accusé s'il a quelque chose à ajouter à sa défense.

Eugène Millelot se lève, s'avance un peu dans l'enceinte et prononce d*une voix émue quelques paroles que nous résumons ici :

« Je m'étais promis de rester calme sur ce banc, et j'ai tenu parole jusqu'à présent. Mais enfin, messieurs, à voir la manière dont vous avez pris vos informations et dont vous conduisez ces débals, vous me faites douter de la justice humaine.

« C'est depuis quelques jours, à peine, que je connais le crime dont on m'accuse. Si j'avais su d'avance la combinai^ son infernale avec laquelle ce scélérat veut me perdre, j'aurais préparé ma défense, j'aurais fait citer des témoins, je vous aurais prouvé clair comme le jour que je suis innocent.

« Non, je ne puis concevoir ce qui porte cet homme à me poursuivre d'une façon si cruelle. (L'accusé frappe de la main sur la table.)

« Il est une chose entre autres que je relève dans sa déposition. Il vous a dit qu'il avait vu mon père auprès de moi. Eh bien ! cela est faux. Vous le savez, en ce moment mon père était à sept lieues de Clamecy ; il soulevait les ouvriers des campagnes. Il accomplissait un devoir sacré. Nous pensions, nous, que c'était un devoir. On n'a pas examiné la direction de la balle dans le corps du malheureux Munier; si on l'avait fait, peut-être aurait-on vu que le coup venait de haut en bas ; il y à eu des coups de feu tirés de la

tour ûù rigUsa, Hunier mA peut-être tombé frappé de Tuq de ces coups.

« Messleurg, Je ue craios pas la mort. Si tous ne me oon* damaiez que pour crime d'insurrectioD, Je ne songerais pas à me défendre. Je monterais sur Téchafaud, le front leté et Je ne sourcillerais pas, On ne meurt pas tout entier quand on laisse après soi le çouvenir d'un nom esllmé et d'un honneur inta6t. C'est mon honneur que vous attaquez, et si je me défends, c'est que je ne veux pas mourir tout entier.

« Je suis persuadé qu'un jour la vérité se fera connaître. Fèvre, quand vous serez à votre lit de mort, dans dix ans, dans vingt ans peut*ôtre, vous direz : J'ai menti et j'ai Uvré un innocent à la mort.

« Oui, Fèvre fera un aveu et l'aveu de ce scélérat... »

H. lE Président. — « Vous devez respecter le témoin; je vous ai laissé passer l'expression une fois, mais je ne puis pas vous laisser continuer.

^ L'accusé reprend la parole et termine par quelques paroles émues par lesquelles, comptant peu sur la Justice des hommes, il se confie sans crainte à celle de Dieu.

Le Conseil entre en délibération et revient peu après rsp« portant une sentence qui condamne Eugène Hillelot à Is peine de mort.

L'accusé, ajoute le compte rendu donné par b Siith, enlcnd cette lecture sans que son visage trahisse un signe de faiblesse. Il se lève, et» levant la main et les jeax au ciel, Us*écrie?

« Je suis innoeest. Vive la République ! »

Eugène MiUelot s^évada peu de temps après sa oeadamnation. Il erra quelques jours aux envlress de Qamecy ei revint volontairement se oonstUoer prisonnier.

La peine de mort prononcée contre lui ist commuée par le Présideet de k République, et il fut dirigé sur Cay»»e. B y mourut peu de le«Aps après.

VOpinion du Gers^ dans son récit de la scène do la rue Bftiguerie, attribue à H, Alcm-Rousseau ces paroles : Qu'il n*y a plus de lois, qu'il n'en reconnaît plus. M. E. Alem- Rousseau flls recliOa ce récit par la lettre suivaTïte, publiée par VOpinion du 28 déccnobre :

« Martinou, le 20 décembre iSSl, <K Monsieur,

« On me communique à l'instant même rarllcle du Journal VOpinion du Gers, dans lequel, sous le titre de Troubles du GerSf tous mentionnez mon père, qui, àVoccasion de ces troubles, se trouve recherché et sous le coup d'un mandat d'arrêt. .

a Sans consentir à discuter ni avec vous ni avec qui que ce soit les actes de mon père, J'afflrme, en ma qualité d'homme présent & la soène de la rue Balguerie, que le langage que vous lui prêtez n'est pas celui qu'il a tenu. — Au lieu do dire, comme vous récrivez, qu'il ne reconnait plus de lois, c'est, au contraire, le respect des lois qu'il n'a cessé d'invoquer. Interrogez si vous voulez, là-dessus, commissaire de police, magistrats, soldats, sergents de ville, peuple,

« Je comprendrais difficilement, Monsieur, que ma réclamation p'eftt pas la publicité de votre article. Cela se doit en honneur.

« Recevez mes salutations.

« Emile Alem-Rousseau. »

Immédiatoment oprôs les événements de décembre à Aueh, une iostruotion fut oommenoée dans le but de découvrir Fauteur de la tentative de meurtre dirigée contre la sentinelle du général. Voici, d'après le témoignage de plu*

sieurs personnes honorables, et notamment celai de M. Edmond Sancet, habitant actuellement la ville d'Auch, ce qui se serait passé à cette occasion.

Divers indices portèrent la justice à soupçonner, pour l'auteur de cette tentative, le citoyen Délas dit Comté, ouvrier charpentier, détenu pour participation aux troubles. Or, le vrai coupable, détenu également pour les mêmes motifs, était on père de famille, ouvrier perruquier, qui avait révélé sa culpabilité à quelques-uns de ses camarades. Délas ne l'ignorait pas. Lorsqu'il apprit qu'il allait être traduit en Conseil de guerre, il dit à son co-détenu: « Ne crains rien ; il me sera sans doute facile de prouver mon innocence; mais, quoi qu*il arrive, je ne te dénoncerai pas; tu es père de famille tandis que je suis garçon, je me ferais un cas de conscience de te faire arriérer malheur. »

Délas tint héroïquement parole. Accablé par de fausses apparences, il fut condamné à cinq ans de travaux forcés sans qu'il accus&t celui dont il connaissait la culpabilité.

L'opinion de l'innocence absolue de M. Cantaloup dans la tentative de meurtre dirigée sur le sous-préfet de Hirande est tellement répandue dans le Gers, que nous croyons devoir dire quelques-unes des graves raisons qui militent en sa faveur. Nous sommes d'autant plus à l'aise qu'il ne s'agit que d'un jugement par contumace, ce qui nous permet de ne pas heurter le respect dû à la chose jugée.

M. Terrail, comme on l'a vu dans le récit, est arrivé devant la Sous-Préfecture à la tète d'un groupe d'insurgés très-peu nombreux. Il affirme que M. Cantaloup n'en faisait pas partie; il l'aurait d'autant mieux remarqué, s'il y avait été, que M. Cantaloup était un homme influent, un chef, en un mot, qui n'aurait pas manqué de prendre place à côté de

luL Après le coup de pigtolet» H. Terrail ne Ta pas vu davantage. Il est vrai qu'en ce moment la foule était devenue considérable. Hais il y a un témoignage décisif. H. Delsol, de Mirande, mort en exil à Madrid, avait souvent raconté à ses compagnons d'exil, et notamment à M. Terrail, qu'au moment où celui-ci se dirigeait vers la Sous- Préfecture, lui, Delsol, sortit avec Cantaloup du café Pech, situé à l'autre bout de la ville. Us étaient armés l'un et l'antre et se rendaient à l'appel du tocsin. Arrivés sur la place, ils achetaient de la pondre au débit de tabac et chargeaient leurs fusils, lorsque le bruit se répandit que le souspréfet venait d'être blessé.

MM. Terrail et Delsol, en apprenant la condamnalion de M. Cantaloup, réfugié comme eux en Espagne, lui offrirent de venir en France à leurs risques et périls pour témoigner en sa faveur s'il voulait purger sa contumace. M. Cantaloup refusa d'user de leur offre généreuse.

Ajoutons que tout Mirande connaît fort bien l'auleur du coup de pistolet, ouvrier de cette ville, mort depuis quelque temps.

]f«te K

Voici, d'après la Gazette des Tribunaux^ la partie de la déposition de Charles Hical, qui a trait à Cazals :

— Après que notre maison eut été évacuée et que le maréchal-des-logis eut été assassiné, j'entrai ù la caserne, je montai dans la chambre de Bruguières, et là, ayant reucontré Cazals dit le Caboussut, cet homme me dit : Le voilà eipatat (étendu d'une manière ignoble). H me coucha en joue et me'menaça de me tuer si je parlais.

M. LE Présidrnt. — Qui vous a dit cela, Cazals?

Le témoin. «-» Oui, monsieur... Le Caboussut avait mis le caleçon d'un gendarme, qui avait été abandonné.

Interrogé pour savoir s'il a reconnu Cazals, le témoin dit

que son émotrod fut $i grarnééf qu'il ue le fecouuut pas sof le montent. Ce n'est qtie pins ÎAti^ à Béziers, où it se trou- Tait en campàgttie du gtnémme Flircott, mis fzt hastfrcf ea présence de Cazals, il areeonmiflraninie delà gendarmerie.

Le gendarme Flacon, hnef rogé, s^etpfhne ainsi :

— Nous attendions que le procurtruf ntrtrs interrogeât; tout & coup Bfical aperçut Cfl(2als et mtâHît Toilà rhomaief qui m'a couché en joue à la gendarmerler. » h do5s mette ajouter que Ca2ais fut tnquîet; fl ne toufafc pas sortir de hr maison oit H était tenu me serrer fa maftr, ît se tenait près de la porte pour toir sî je ne pnrïeraïif pas contre loi.

M. LE Président à Charles MicaF. — Comment était costumé Cazals?

Le rtmi^. — ' H avait tm patrtaïon dafr qu'il ataSi 4té pour mettre le caleçon du gendarme, et c'est à ce moment que je le surpris.

Un défenseur. — 11 toufaft s'iipproprier ce Cafeçon, ît vofeît!

!!• PoDTnsGON. — Il s'était fifen approprié fa carabine f

Dans Taudicncc suivante, Charles Mical, confronté aTCC Cazals^ le reconnaît parOîleinml et persiste, avec la plus grande énergie, dans sa déposilion. La suite de cet incident ne manque pas d^intérêt.

M. LE PnÊsmENT. — Comment donc n^'avez-TOUs pas (îcclarc d'ans l'instruction ce que vous venez de déposer pour fa deuxième fois?

Le TÉiïoix. — Je l'ai parfaitement déclaré; c'est qu'on ne Taura pas écrit.

BT. LE Président. — Si vous aviez dit cela devant fe juge de paix, je comprends qu'il eût omis de l'écrire, car if a fort mal fait Tinstruction ; mais devant le juge d^instruclionl

Le témoin. — C'est devaht le juge de paix que j*ai déclaré pour la première fois le fait relatif à Cazals : il n'est pas étonnant qu'on Tait passé, car le secrétaire disait souvent :

Ceci Mi iA«Ule» qb aulre en a déposé, tous ■'•▼«{ pas besoia da dire cela.

Mon deuxièma interrogatoire a été fail par le commla* aaire de pcrittcet M. Noagaret, d, deraui lai, je t'ai dit éga* kmeait; h n^aota paa Toula l'écrira.

M. Noagarott inlerrogé, nie que Mical ait dépoié de ce faildoTaatliit.

Po«r en ifaûr aree Cazàls, notona un kmx téooigaage de GOl konme 9Û fal prouTé atec la pins eiitlèro éTideBct.

Pamî le3 accusés ae irottyait aa aiear Mawrel, owvricr coaune loi, ei cfa'il eonaaiasait dit loiigtenpa. Maaral «rwt éké arffèlé a«r la seule dépositioft de Cazata; am procès, Caaala persiste à yaccusor ayec noe précisioa et uae énergie incroyables d'ayotr pria port am meurtres <j^ Bnoignières ai deLauBA. Or, Maorel M enteadre aii on sept léaMmaa tgm «vaîenl passé la nuit du 4 aa l> èéeeaabre aree loi dasa «ne noce à tezénaa. Maord a^ail caucbé anoo deax deatévens et n^était arrivé à Bédarieus cpia ta veodKdi après midi. Dr'attlrea léa^ins Tayaieni y« deacisdr» da la diKgance. Il 61I aefoiUé aav le cbef de meurtire, »aia c—daamd à ràgt ans de déteoliott ponc airoir asMstè armé à l'enterrenient des. répttbUeaiaa taés à Bédarîewc* Ajoutons ^e Cbarlies Mical fud un iastant arrêté comme lanf^ témoiv, et «fae» malgré les coaakisîoBs des défeaeeQff mn to fait doManrel, Gazais resta libre.^

Héte 1"

Ikns Te réeit que donne M. Maquan de la fuaNfrvple eaeéeviion de Lorgnes, il est un* point que noua avons éearté, paroe qu'il mérite discussion*.

Le narrateur dit, en parlant du gendarme blessé à Vmi qui fut l'unique exécuteur des quatre malheureux: c '— - Au ce milieu d*outrages et d*insaites sans nombre, cet œil lui « a été arraché à l'aide d'un clou, au moment où il était

« fait prisonnier par les insurgés. Il a cru reconnaître les « auteurs de cet attentat, etc. » Tout prouve que ce fait est une pure invention. D'abord, M. Haquan, dans un récit très-détaillé dç TinsurrecUon du Var, raconte, commune par commune, tous les faits insurrectionnels; il n'oublie ni un coup donné, ni une injure reçue, et nulle part il n'y a trace de cet œil arraché avec un clou au milieu d'outrages sans nombre. Aucun journal n'en a parlé, pas plus que M. Maquan lui-même dans le cours de son récit. Toutefois, il y a des considérations plus décisives. Les^euls gendarmes faits prisonniers furent les onze de la Garde-Freynet, six de Luc et cinq de Vidauban. Il ressort du récit donné par tous les journaux et par M. Maquan lui-même, qu'aucun de ces gendarmes n'a souffert aucun sévice. H. Maquan a été leur compagnon de captivité; il raconte dans Trois jours au pouvoir des insurgés^ les moindres incidents de leur arrestation et de leur captivité, et nulle part ne parait l'histoire de cet œil arraché à l'aide d'un clou.

Si nous en jugeons par le lieu d'origine des exécutés, un de Vidauban, un des Âtcs,deux du Muy, communes voisines de Vidauban, il ne pourrait s'agir que des gendarmes de cette ville. Or, ceux-ci ont été arrêtés deux fois, relâchés d'abord, puis repris. M. Maquan le raconte, pages 24 et 26, et il y constate qu'ils n'ont souffert aucune violence. Voici peut-être l'origine et l'explication de ce fait : Le 5 décembre, un gendarme venant de la direction de Toulon traversa Vidauban porteur d'une dépêche. Quelques insurgés lui crièrent de se rendre, et, sur son refus, firent feu sur lui. Il ne fut nullement fait prisonnier et échappa grâce à la vigueur de son cheval. Était-ce celui-là qui fut l'exécuteur de Lorgnes?

rm

Page 1