LE COMTE, PASCAL
A peine tout le monde est-il hors de scène qoe le Comte, se relève vivement et v» su-devant de Pascal.
i.e comte. Enfin, c’est toi, Pascal... toi, mon fidèle ami...
Pascal, avec timidité. Monsieur le comte., vous me rendez confus... Je ne mérite certainement pas...
Lecomte. Ali ! si tu savais ce que j’ai souffert depuis que j’ai eu la faiblesse de me séparer de toi...
pascal. Vous êtes trop bon , monsieur le comte; mais voyez-vous... je préférais ma retraite... ma tranquillité, au périlleux avantage d'étre le valet de confiance d’un homme aussi... aussi riche que vous l’êtes... car enfin...
Lecomte. Ah! oui, ma fortune... une fortune considérable... Tu crois donc que c’est là ce qui les lente... Tu crois donc que madame Renaud...
pascal. Chut!... parlons bas, s: ça vous est égal... Il est toujours fort sage de parler bas... si personne ne vous écoute, on n’y !
perd pas grand chose ; tandis que si des !
oreilles indiscrètes vous espionnent, ça les déroute et on y gagne beaucoup ! (Très-bas.)
Et pour en revenir à madame Renaud, je crois qtte sans son affection pour ses neveux, et sans sa tendresse pour vos trois millions , ça serait une assez bonne femme 1
le comte. Ah! si j’avais le courage de me soustraire à cette tyrannie I
pascal. Et qui vous en empêche, monsieur le comte ?
I.F. comte. Mon âge... ma faiblesse... et par-dessus tout, l'habitude. . . Quand elle n'est pas là, cette femme, pour donner des ordres à ma place, pour me faire servir, pour m’aider de ses conseils, eh bien, je ne puis ni commander, ni agir, ni penser... et puis, au fond, elle est bonne., .son affection pour moi est sincère, cl quand je souffre, personne ne sait mieux qu’elle ce qui peut apaiser mes douleurs et me rendre un peu de repos...
c’est beaucoup, Pascal, c’est beaucoup.
pascal. C’est beaucoup... monsieur le comte... ( A part.) Beaucoup trop. [Haut.) Mats n’en parlons plus, le mal est irréparable; sans cola, je ne vous aurais point quitté...
et, sans la nécessité d’accomplir la mission dont je ntesuis chargé, je ne serais pas revenu ici... on est si heureux à la banlieue 1 le comte. Et me voilà séparé de toi , de toi, qui m’as rendu un si grand service...
c’est une dette d’il y a vingt-quatre ans.
pascal. Belle misère! ça ne vaut pas la peine d'en parler... nous étions jeunes tous
les deux... beaux... tous les deux... chacun dansson genre. .. Cn jour vous devenez amoureux d’une jeune fille... Marie Raymond...
le comte. Chut!... tais-tnil... Les traits de cette infortunée ont pu s’effacer de mon souvenir... mais son nom y est resté comme un remords. .. Tais-toi ! lais-toi ...
pascal. Soyez tranquille , on peut toujours m’écouter, moi, on ne m’entend jamais.
Or, cet amour... vous formez le projet de le dire... de le prouver... et vous le dites si gentiment que l’on vous croit; et vous le prouvez si bien que quelque temps après, monsieur votre père était grand-père sans s’en douter...
le comte. Et pendant qu’on me mariait presque malgré moi...
pascal. Oui, je m’en souviens, c’était le 29 juillet 1825, et ce jour-là même, la malheureuse jeune fille , désespérée de votre abandon, attentaità sa vie.. . J'arrivai là, moi, au moment où elle venait de disparaître sous les flots... je plongeai vainement' à trois reprises... impossible de retrouver l’infortunée... Et quand, brisé de fatigue, de douleur et de froid, je me vis contraint de regagner le bord. .. j’entendis les cris d’une pauvre petite créature, et à défaut de la femme que je n’avais pu retrouver, j’emportai du moins avec moi son petit enfant, qui était à quelques pas de là, dans son berceau. .. qui me tendait ses deux petits bras comme s’il eût compris que je venais de tenter de lui sauver sa mère, et qui pleurait comme s’il eût compris que sa mère était mortel...
LE comte, faisant asseoir Pascal d côté de lui. Et tu l’as recueilli, soigné. ..
pascal. Avec votre argent.
le comte. Tu l’as fait élcverjusqu’à présent. pascal. Non pas moi, monsieur le comte, mais par les soins de Gervais, car je ne pouvais quitter l’hôlcl où mon absence eût été remarquée.
le comte. Pauvre enfant, que je n’ai jamais embrassé, que je n’ai jamais vu, car je n’ai pu tant qu’a vécu ma femme, l’introduire dans ma maison ou laissersoupçonnerson existence... et quand je me suis trouvé veuf...
pascal. Vous étiez moins libre qu’avant; madame Renaud était là depuis cinq années, escortée de messieurs ses neveux, eu convoitant cette fortune dont j’euipurte une partie à chaque visite que je vous fais... .Mais, Dieu merci, notre jeune homme sera bientôt cn état de leur tenir tête à tous, et dausquelques jours nous allons le voir... le connaître, enfin...
le COMTE . Je le verrais... lui... mon fils... PASCAL. Chutl chut donc!... là, c’était bien la peine de vous faire mon raisonnement sur l’avantage qu’il y a à parler bas...
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LE comte. Continua, continue...
pascal. Non, permettez., .j’aime beaucoup les neveux de madame llenaud. .. ( Trètkaut.) J’aime infiniment les neveux de madame Renaud... (Bat.) Mais je 'Ven méfie encore plus...
Kn disant ces mots, il a été à une porte à gaucho, il l’ouvre avec précaution. Tout à coup il recula ou apercevant Jacques debout ; après avoir refermé la porte, il vit de l'autre ctMé et ouvre une seconde porte, il aperçoit Lazarre occupé à fumer gravement. Il le salue et reforme la porte. Alors il reste immobile au milieu du théâtre.
LE Comte, qui ne s'est aperçu de rien. Eh bien, Pascal. . .
pascal, avec hésitation. Eh bien... monsieur le comte... apprenez donc... (M"‘ Renaud entre. A part.) Madame Renaud! il ne manquait plus qu’elle !...