CHAPITRE IV
Depuis les Articles de Nancy jusqu'à la fuite du Rot. (Février 1588 — 13 mai 1588.).
Les ligueurs parisiens, fiers de la connivence assurée des princes lorrains et confiants dans la. puissance de leur organisation nouvelle , avaient résolu de commencer Faction par un coup de maître qui n'allait à rien moins qu*à s'emparer de la personne du roi. Le 15 avril 1588, Nicolas Poulain, se trouvant chez Bussy le Clerc, reçut la confidence de l'attentat projeté. Toutes les dispositions étaient prises. Déjà de nombreux capitaines s'étaient introduits dans Paris; la cavalerie du duc d'Aumale, logée à Aubervilliers et aux environs, n'attendait qu'un signal. Dans la nuit du dimanche de la Quasimodo (24 avril), la porte Saint-Denis, dont les clefs étaient à la disposition des conjurés, serait ouverte aux soldats des Guises ^ Aussitôt entrés, les ligueurs devaient mettre la main sur le duc d'Épernon, qui faisait une ronde chaque nuit, entre dix lieures du soir et quatre heures du matin. Deux gardes du duc, gagnés d'avance, se chargeraient d'égorger le plus énergique des amis du roi. Ensuite, on pousserait droit au
1. Les ligueurs ayaient aussi essayé de se faire livrer les clefs de la porte Saint-Denis, mais Téchevin Lecomte leur avait opposé un refus formel. ProC'Verb, de N, Poulain^ p. 311.
Louvre, on en massacrerait les défenseurs et Ton se saisirait de la personne du roi, tandis que les capitaines de la milice dévoués au parti réuniraient leurs hommes . dans leurs quartiers et s'y barricaderaient. Bussy le Clerc s'était réservé le commandement d'une troupe de trois mille hommes qu'il se chargeait de conduire « aux bonnes et fortes maisons ». C'était une nouvelle Saint-Barthélémy, avec cette différence qu'elle eût été dirigée non seulement contre les hérétiques, mais encore contre le roi et ses partisans. Poulain, terrifié de ces révélations, demanda à un huissier du conseil, nommé Pinguct, de lui procurer les moyens de parler au roi secrètement. Pin guet s'adressa au seigneur de Petremol, qui avait la confiance du prince, et Petremol * fit part à Henri III du désir de Poulain. L'audience fut accordée aussitôt pour le lendemain, qui était le 22 avril. Poulain, s'étant présenté au Louvre de grand matin, fut introduit par Petremol dans le cabinet du roi « par une petite montée où il ne fut vu de personne ». Henri III, après avoir pris connaissance de tout ce que Bussy le Clerc avait dit à Poulain, félicita vivement le révélateur, lui promit une récompense de 20 000 écus et lui ordonna de faire sur les plans de la Ligue et ce qu'il en
1. Quel était ce seigneur de Petremol? Le procès-verbal de Poulain dit qu'il fut plus tard gouverneur d'Élampes; que la Ligue le fil prisonnier dans cette ville, puis l'envoya dans les prisons de Paris, où elle le flt mourir. Dans la traduction de la Grande Histoire de J.-A. de Thou, édit. de Londres de 1734, t. X, p. 249, on l'appelle Pierre-Paul Tosinghi, ce qui, d'après un annotateur, ne serait autre chose que la métamorphose en italien corrompu de Petrepol^ nom qui se rapproche de celui du Petremol dont il est question au procès-verbal de Poulain. Cest une hypothèse grammaticale qui parait bien forcée. Pourquoi le Petremol signalé par Poulain en 1588 ne serait-il pas le même Petremol qui, douze ans plus tôt, avait acheté la charge de receveur de la ville À François de Vigny, le jeune, moyennant une somme de 50,000 francs, et dont le contrat fut cassé par le prévôt des marchands et l'assemblée de Ville? L'EsTon.B, qui a rapporté ce fait (t. I, p. 158), ajoutait que Petremol « estoit de la maison et famille du bastard du feu roy Henri, lors grand prieur de France ». Gela expliquerait fort bien son intimité avec Henri III. Il faut noter aussi que, d'après le chroniqueur, Petremol était, en 1576, « eu mauvais nom et en soubçon de beaucoup devoir ». Voir plus haut, p. 94 à 98.
savait un mémoire qu'il remettrait à François d'O, présent à l'entretien. Le 23 avril, le roi fit venir au Louvre un certain nombre de cuirasses, en plein jour; Bussy le Clerc et La Chapelle, qui surveillaient le Louvre avec le plus grand soin, en conclurent que Tentreprise était découverte, mais ils ne soupçonnèrent nullement la trahison de Poulain, qui trouvait toujours des raisons ingénieuses pour expliquer ses visites au palais du roi. Les ligueurs consternés tinrent conseil au logis de La Chapelle^Marteau, et il eût été facile de les arrêter, puisque le roi savait par Poulain le lieu de leur assemblée ; mais Villequier et la reine mère empêchèrent le faible monarque de profiter de l'occasion et de se défaire de ses plus redoutables ennemis.
Cependant le duc de Guise s'était avancé jusqu'à Gonesse, prêt à seconder les ligueurs de Paris si leur coup de main réussissait; les soldats du duc étaient déjà répandus un peu partout, à Saint-Denis, à la Villette et jusque dans les faubourgs Saint-Laurent et Saint-Denis; mais, dès qu'il apprit que le roi faisait venir quatre mille Suisses de Lagny et qu'il les cantonnait dans les faubourgs Saint- Denis et Saint-Marlin, Guise rappela ses troupes en toute hâte et se retira lui-même à Dammartin. C'est là que La Chapelle, au nom des ligueurs parisiens, vint le trouver en poste pour le supplier de ne pas abandonner ses partisans à la vengeance royale. Le duc répondit qu'il était prêt à agir et qu'il reviendrait bientôt à Paris; qu'en attendant il laissait deux de ses gentilshommes, Chamois et Bois-Dauphin, pour le représenter auprès des ligueurs. Puis il retourna à Soissons. Poulain donna exactement avis au roi de toutes ces circonstances, et il y eut, le vingt-six avril, une sorte de conseil secret dans le cabinet du prince et en présence de d'Épernon, La Guiche et d'O. Henri III, avec sa nature soupçonneuse, demanda à Poulain de lui fournir des preuves matérielles de ses dires et ajouta cette
question étrange : « N'êtes-vous point de la religion *? » Poulain, surpris, jura ses grands dieux qu'il n'avait dit que la pure vérité; qu'il n'avait jamais été protestant, et priai le roi de faire arrêter « quatre des principaux de la Ligue qu'il lui nommerait »; on saurait bien alors si les révélations étaient exactes. Henri III répondit par de bonnes paroles, félicita Poulain de son zële et l'engagea à ne pas laisser sa vigilance sVndormir. Il annonça, en congédiant son espion, qu'il allait passer sept ou huit jours à Saint- Germain, et qu'en son absence les renseignements devaient être apportés à M. d'O. C'est le même jour, en effet (26 avril)^ que le roi sortit de Paris pour accompagner d'Épernon, qui allait prendre possession de son gouvernement de Normandie *. Le favori emmenait avec lui des forces assez considérables : quatre compagnies d'honunes d'armes et vingt-deux enseignes de gens de pied. Il avait pour conseil l'avocat du roi Séguier. Ce départ du plus énergique des courtisans n'était que l'exécution d'un plan arrêté dfconcert avec Henri III, qui, prévoyant de prochains conflits avec la Ligue, voulait évidemment se ménager un point d'appui en province, tout en concentrant des troupes autour de Paris. Mais après s'être séparé de d'Épernon^ le roi eut comme un accès de découragement et s'enferma^ le 29 avril , dans un monastère de Vincennes , disant ,, à ce que rapporte l'Estoile, « qu'il vouloit faire pénitence sept jours entiers et qu'on ne lui parlast d'aucune» affaire ».
. Le moment était mal choisi pour mener la vie contemplative. Les ligueurs, se voyant trahis par un des leurs,, égaraient leurs soupçons sur Compans, parce qu'il avait été huguenot, sur Téchevin Lecomte, sur d'autres encore,, et cherchaient h précipiter les événements pour que le roi
\ . C'esl-à-dire protestant.