‹ Paris et la Ligue sous le Règne de Henri IIIChapitre 71 sur 314 · Ibid,, fol · texte numérisé non relu

Ibid,, fol

Ces belles paroles ne donnaient pas le change aux admînislrateurs de Paris, qui n'étaient nullement disposés à ouvrir leur bourse, ou plutôt celle des Parisiens, à un monarque qui n'assurait xnème pas la sécurité matérielle aux portes de la capitale. A cette époque, en effet, des bandes de soldats et d'aventuriers de toute provenance infestaient les environs de Paris, à la barbe des archers du prévôt de Paris, insultant les femmes et pillant les habitations. A cette occasion même, le duc François de Montmorency, gouverneur de Paris, écrivit, le 23 mars, au prévôt des marchands et aux échevins une lettre datée de Chantilly, dans laquelle il autorisait les magistrats municipaux à faire marcher contre les bandes les archers, arquebusiers et arbalétriers de la Ville, de concert avec les archers du prévôt de Paris ; et, en prévision du cas où les archers seraient impuissants et trop peu nombreux pour venir à bout des pillards, le gouverneur permettait au prévôt des marchands de faire sonner le tocsin « et d'assembler telles compaignies qu'il verrait bon estre pour cest effect ». Des faveurs de cette nature n'avaient rien de particulièrement séduisant, puisqu'elles aboutissaient à charger la municipalité du soin de maintenir l'ordre non seulement à Paris, mais dans la banlieue. Cet incident eut néanmoins pour résultat de provoquer l'insertion, dans le texte des remontrances qui était à l'étude, d'énergiques plaintes contre les pillages des gens de guerre.

La commission chargée de l'élaboration du texte dont il s'agit avait activement poussé son travail. Il était achevé dès le 24 mars et l'échevin Le Gresle, sieur de Beaupré^ recevait mission d'aller le porter au roi. Rien n'est plus vif ni plus amer que le ton de ces remontrances, qui ont été conservées par les registres de la Ville *. Si l'on fait

i. Reo. h, 1788, fol. 74 à 78.

abstraction du style amphigourique et ampoulé qui se retrouve dans un grand nombre de documents de cette époque, on peut, de tous les traits empruntés aux remontrances, reconstituer un tableau navrant de Tétat de la France, en général, et de Paris^ en particulier, au début de l'année 1577 *.

Ce que les remontrances municipales mettent surtout en relief, c'est la mauvaise administration des finances, au

i. Les remontrances débutent par remercier le roi d*avoir « ol-bénignenaent les cahiers particuliers des manans et habitans de Paris, et depuis tous les estatz du royaume » en ce qui touche « la réduction de tous les sujets du roi en une mesme religion catholique, apostolique et romaine ». Seulement le roi a-t-il pris les bons moyens pour atteindre ce grand but : Funité religieuse? La Ville ne le pense pas, et elle indique de quelle manière il faut s'y prendre pour lutter avec succès contre les ennemis de la religion. « Vous nous pardonnerez, s'il vousplaist, si nous prenons la hardiesse de vous dire et remonstrer en toute humilité que les moiens que l'on a tenuz depuis seize ans pour parvenir à ce but par la seuUe force et voye des armes n'ont esté et ne seront à Fadvenir sufflsans, s'ilz ne sont accompaignez des autres remeddes utiles, voire nécessaires, pour guarir ceste maladie, desquelz le premier et principal est de mettre de bons et dignes prélatz et pasteurs en l'église de Dieu, lesquelz, tant par leur bonne doctrine que exemplarité de vye, assistez de bons curez qiCiis commettront sous eulx, puissent ramener en la bergerie les ouailles qui se sont distraictcs et dévoyées, è la faulce et persuasion des ministres et faulx prophètes qui, voyant la bergerie destituée de pasteurs, se sont facillement couliez, et sans grande résistance, en une maison vuide et vaccue. « Pourquoi donc et comment une telle corruption s'est-elle propagée dans les rangs du clergé ? C*est que le roi a pris l'habitude de confier les plus hautes dignités ecclésiastiques à des hommes mariés et même & des femmes. « S'il vous plaist, Sire, porter encore les yeux de votre entendement plus loing, vous trouverez que ceulx qui ont, longtemps jà, escrit les annales de cestny vostre royaume, ont dilligemment observé et remarqué que les mutations et translation du sceptre et couronne de France, de lignée en lignée, depuis que le roy Qovis y a receu le sainct baptesme, sont advenuz lorsque les roys ont permis que les femmes et gens mariez possédassent les dignitez et prélaturcs ecclésiastiques, Dieu seul toutes fois en sachant les causes et occasions. • A cette démoralisation du clergé, provenant du mauvais choix 4]es prélats, il faut joindre l'impiété des gens de guerre, m gens sans Dieu et sans loy, vivans sans aucune discipline militaire, si insolemment et débordement, tant aux camps et armées que par les chemins, qu'il ne leur reste <]ue le seul nom de chrétiens ». La Ville reproche à œs soudards de commettre des forfaits tels que n'en commettraient pas « les Sarrazins, Mahométans, Scythes et autres, les plus infidelles et barbares nations qui ayent oncqucs esté t). Et Ton rappelle an souverain « les plainctes fréquentes qui lui en ont esté faictes journellement, joinct qu'elles lui ont puis naguères «sté bien amplement discourues et représentées à l'œil parles gens du tiers «stat du royaulme ».

point de vue surtout des intérêts parisiens. A cet égard, le mémoire adressé au roi contient un exposé fort clair ot qui ravirait un économiste. La fortune des Parisiens, dit-il en substance, se compose de quatre éléments, diversement répartis : « le revenu des héritages » ou les revenus fonciers et immobiliers, les rentes constituées sur l'Hôtel de Ville qui représentent la fortune mobilière, les gages d'offices et les marchandises ou produits du conmierce. Or les fermiers, pillés par les gens de guerre, sont hors d'état d'acquitter le loyer de la terre; « les rentes assignées sur l'Hôtel de Ville ne se reçoivent, et en est deub aujourd'huy trois termes d'arréraîges, la faulte principalle provenant de deffault de paiement du clergé qui, ne trouvant aucun compte de s'aquiter, et se jactent et vantent d'avoir obtenu de vous (le roi) deffences de les contraindre et main-levée de toutes saisies faictes ou à faire, avec évocation de toutes leurs causes en un aultre parlement ». Les gages des officiers du roi ne sont plus payés et le commerce est complètement paralysé par suite de la guerre civile et du manque absolu de sécurité. Et voilà dans quelles circonstances le prince demande à la capitale de nouveaux sacrifices, après tant d'autres * ! La Ville termine l'énergique exposé de ses griefs et la fidèle peinture des maux du temps en demandant au roi de ne pas main-

i. Les remontrances récapitulent les emprunts demandés à la Ville de Paris depuis 1575 : « D'advantage nous vous supplions très humblement vous représenter les grands empruntz et subsides dont Vostre Majesté a esté secourue depuis div-huict mois par vosdictz manans et habitans, tant pour la levée de deux mil liommes de pied, qui furent levés et soldoyezà Timproviste en Tannée ioTô, que par la solde de deux mille Suisses qui fut levée l'année dernière, et encore depuis le gros emprunt pour le licenciement des retires, qui monte à plus de quatre cens mil livres, le remboursement duquel nous estant assigné par voz lettres patantes, vérifiées en voz courtz, sur voz recettes généralles sur le quartier d'avril et juillet de ceste présente année; et néantmoins, depuis peu de jours, tous les deniers de vozdictes receptes généralles ont été saisiz et arrestez et destinez à un aultre usaige, de sorte qu'il n'y a aucune espérance de pouvoir estre payé ceste année. »

tenir la demande de subsides qu'il avait adressée aux Parisiens : « Par les raisons et considérations susdictes, nous supplions très humblement Vostre Majesté ne vouUoir recevoir en mauvaise part si, Testât de noz affaires estant tel qu'il est, vostre peuple pauvre et nécessiteux pillé et mangé jusques aux os en leurs héritages des champs,- vos officiers sans aucuns gaiges, chargés pour la plupart de grosses rentes qui coururent sur eulx pour Tachapt de leurs offices, les rentes non payées, les emprunctz de Tannée passée non paiez ny assignez, nous sommes contrainctz, à notre très grand regret, vous supplier très humblement, comme nous faisons, que vostre bon plaisir soit de nous tenir pour excuser de la levée de trois cens mil livres dont il vous a pieu nous faire demande par vosdictes lettres, tant closes que patentes, vous asseurant que nous ne manquerons jamais de bonne volonté, obéissance et fidélité à nostre service, en tant que nostre pouvoir et nos facultoz le pourront porter. »

Ce fut à Téchevin Le Gresle, sieur de Beaupré, qui avait lu à Henri III le texte des remontrances municipales, que le roi confia la mission de porter sa réponse à la Ville de Paris *. Le prince débute par remercier MM. de la Ville « de la bonne volonté qu'ilz ont » pour le service du roi ; mais il ajoute immédiatement qu41 lui faut de Targent pour ses « grandz et importans affaires ». Assurément, il est regrettable que les rentes sur THôtel de Ville soient payées d'une manière intermittente, mais il n'y a lieu d'en accuser que la malice du temps^ qui ne permet pas de faire parvenir en temps voulu à la caisse municipale les deniers des provinces occupées par les rebelles. Le roi espère que le clergé sera bientôt en mesure de payer les arrérages de rentes pour lesquels assignation est donnée

1. La répoDse du roi porte la date du 27 mars 1577. Elle se trouve an fol. 78 du registre H, i788.

sur lui ; si main-levée a été donnée des saisies pratiquées sur les biens de MM. du clergé *, cela tient à ce que Sadicte Majesté a eu égard aux secours qu'elle reçoit si fréquentz desdits du clergé. Si les assignations données sur les recettes générales ont été révoquées et si, par suite de cette mesure, les titulaires d'offices ne peuvent obtenir le payement de leurs gages, c'est une conséquence de la nécessité du temps. Le roi payera ses officiers « le plus tost que faire se pourra ». Avec la même désinvolture, le roi avoue que « la guerre ôte beaucoup de liberté et de seuretté au commerce ». Des sauf-conduits seront donnés aux négociants qui font le commerce par mer ; les routes terrestres sont, il est vrai, peu sûres et sillonnées de soldats maraudeurs. Ordre a été envoyé aux baillis, sénéchaux et gouverneurs de réprimer ces actes de brigandage et de maintenir la discipline; mais, pour avoir des soldats disciplinés, il est indispensable de les solder, et pour les solder il faut de l'argent. C'est précisément afin de s'en procurer que le roi demande des subsides à ses bonnes villes; en versant les 300,000 livres que le roi leur demande pour une si sainte occasion, les Parisiens donneront le bon exemple aux autres sujets.

Telle était, au résumé, la réponse royale, pleine d'une modération hautaine et d'une ironie froide. Une lettre, portée aussi par l'échevin Le Gresle, annonçait en même temps au bureau de la Ville que les forces royales s'assemblaient pour attaquer La Charité-sur-Loire. A ces sonunations du roi, les magistrats municipaux opposent d'abord un silence significatif; mais Henri III insiste et écrit de nouveau, le 26 mars 1577 ". Il faut bien obéir; mais on

1. Un peu plus lard, le 14 avril, le roi écrivit à la Ville de Paris pour la prier d'accorder au clergé du Languedoc et de la Guyenne un délai de deux ans, applicable aux arrérages de rentes dus par le clergé des deux provinces. Ibid.y fol. 95.

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