‹ Paris et la provinceChapitre 42 sur 130 · BONN! X · texte numérisé non relu

BONN! X

Je n'en doute pas, elle m'en avait même manifesté l'intention.

MADAME MARION

Qui l'en a empêchée?

BONNIN

La malheureuse ne peut plus mettre un pied devant l'autre.

MADAME MARION

On la dit un colosse.

BONNIN

On dit vrai.

Qu'elle n'avait plus figure humaine.

BONNIN

Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'elle est devenue. Surtout depuis un an, elle a pris des proportions inouïes.

MADAME MARION

Dernièrement, chez ma belle-sœur, je la citais,

au sujet d'un monsieur qui dînait avec nous, deux jours avant, et que je trouvais énorme, et l'on me dit que la vôtre, à côté de ce monsieur, n'était qu'un avorton, je ne voulais pas le croire.

BONNIN

Au mariage de mademoiselle Trumeau, elle a voulu danser.

MADAME MARION

On lui a ri au nez, on m'a conté ça.

BONNIN

Et franchement. . .

MADAME MARION

Vous n'en avez pas été fâché ?

BONNIN

Je le lui avais prédit.

Écoutez, ce n'est point pour en dire du mal.

BONNIN

Je ne le souffrirais pas.

MADAME MARION

Et vous auriez raison; mais vraiment, nous avons quantité de gens qui méritent bien ce qui leur arrive.

BONNIN

Ce jour-là elle le méritait.

MADAME MARION

Voyez si à présent mon monstre d'homme reviendra.

BONNIN

Il éprouvait le besoin de prendre l'air.

MADAME MA RIO N

Je n'ai qu'une peur.

BONNIN

Laquelle, s'il vous plaît ?

MADAME MARION

Qu'il ne soit allé se jeter sur son lit.

BONNIN

Et quand cela serait ?

Dormir ainsi, dans tous les coins, ça ne lui vaut rien, le médecin l'a dit, je ne le perdrai pas autrement.

BONNIN

Vous n'avez rien à vous reprocher.

MADAME MARION

Rien absolument.

BONNIN

Vous avez fait, n'est-ce pas, tout ce qu'il était humainement possible de faire ?

MADAME MARION

Tout, monsieur Bonnin, tout, souvent même au delà.

BONNIN

Et si jamais vous veniez à le perdre...

MADAME MARION

Ce serait ma consolation, je le sais bien. — Au définitif, c'est la plus jolie mort.

BONNIN

Charmante ! je suis bien de votre avis.

MADAME MARION

On ne souffre pas.

Au contraire.

MADAME MARION

On ne dérange personne.

BONNIN

Et comme il faut toujours en finir...

MADAME MARION

Mieux vaut celle-là qu'une autre.

BONNIN

Je la lui souhaite.

MADAME MARION

Merci pour lui. — Encore un petit verre.

BONNIN

Volontiers.

MADAME MARION, versant.

Pauvre cher ami !

BONNIN, arpentant la pièce.

Dites-moi, chère dame.

MADAME MARION

Plait-il ?

BONNIN

Vous vous êtes, sans doute, créé ici quelques relations ?

MADAME MARION

Fort peu.

BONNIN

Et vous vous en trouvez bien ?

MADAME MARION

Admirablement.

BONNIN

Qui voyez-vous ? — Le percepteur ?

MADAME MARION

Non, à cause de sa femme, plus maladroite encore que quelqu'un de votre connaissance:

BONNIN

C'est beaucoup dire. — Le maire ?

MADAME MARION

Pas davantage, rapport à ses demoiselles.

BONNIN

Le receveur de l'enregistrement?

MADAME MARION

Le plus mauvais joueur du département.

Qui donc alors ?

MADAME MABION.

Le docteur.

BONNIN

Vous voulez dire l'officier de santé.

MADAME MARION

Le médecin, monsieur Bonnin,*le médecin, si vous voulez bien.

BONNIN

Excellente connaissance.

MADAME MARION

Nous le voyons beaucoup, mais beaucoup, beau-

coup; je suis même fort étonnée de ne pas l'avoir déjà vu. (Eiie sonne.) Un homme de talent et de savoir, un homme de premier mérite, sans contredit.

BONNIN

Vous l'appelez ?

MADAME M A RI ON

M. Gapabot.

BONNIN

Capabot !

MADAME MA R ION

Le docteur Gapabot. Vous ne vous attendiez point à le trouver ici ?

BON Ai i \.

JNon, ma foi!

MADAME MA RI ON

Vous n'êtes pas sans en avoir entendu parler ?

BdNNIN.

Jamais !

MADAME MARION

Vous n'en avez jamais entendu parler ?

BONNIN

Jamais ! jamais !

MADAME MARION

Jamais ?

BONNIN

Sur ma parole !

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