BONN! X
Je n'en doute pas, elle m'en avait même manifesté l'intention.
MADAME MARION
Qui l'en a empêchée?
BONNIN
La malheureuse ne peut plus mettre un pied devant l'autre.
MADAME MARION
On la dit un colosse.
BONNIN
On dit vrai.
Qu'elle n'avait plus figure humaine.
BONNIN
Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'elle est devenue. Surtout depuis un an, elle a pris des proportions inouïes.
MADAME MARION
Dernièrement, chez ma belle-sœur, je la citais,
au sujet d'un monsieur qui dînait avec nous, deux jours avant, et que je trouvais énorme, et l'on me dit que la vôtre, à côté de ce monsieur, n'était qu'un avorton, je ne voulais pas le croire.
BONNIN
Au mariage de mademoiselle Trumeau, elle a voulu danser.
MADAME MARION
On lui a ri au nez, on m'a conté ça.
BONNIN
Et franchement. . .
MADAME MARION
Vous n'en avez pas été fâché ?
BONNIN
Je le lui avais prédit.
Écoutez, ce n'est point pour en dire du mal.
BONNIN
Je ne le souffrirais pas.
MADAME MARION
Et vous auriez raison; mais vraiment, nous avons quantité de gens qui méritent bien ce qui leur arrive.
BONNIN
Ce jour-là elle le méritait.
MADAME MARION
Voyez si à présent mon monstre d'homme reviendra.
BONNIN
Il éprouvait le besoin de prendre l'air.
MADAME MA RIO N
Je n'ai qu'une peur.
BONNIN
Laquelle, s'il vous plaît ?
MADAME MARION
Qu'il ne soit allé se jeter sur son lit.
BONNIN
Et quand cela serait ?
Dormir ainsi, dans tous les coins, ça ne lui vaut rien, le médecin l'a dit, je ne le perdrai pas autrement.
BONNIN
Vous n'avez rien à vous reprocher.
MADAME MARION
Rien absolument.
BONNIN
Vous avez fait, n'est-ce pas, tout ce qu'il était humainement possible de faire ?
MADAME MARION
Tout, monsieur Bonnin, tout, souvent même au delà.
BONNIN
Et si jamais vous veniez à le perdre...
MADAME MARION
Ce serait ma consolation, je le sais bien. — Au définitif, c'est la plus jolie mort.
BONNIN
Charmante ! je suis bien de votre avis.
MADAME MARION
On ne souffre pas.
Au contraire.
MADAME MARION
On ne dérange personne.
BONNIN
Et comme il faut toujours en finir...
MADAME MARION
Mieux vaut celle-là qu'une autre.
BONNIN
Je la lui souhaite.
MADAME MARION
Merci pour lui. — Encore un petit verre.
BONNIN
Volontiers.
MADAME MARION, versant.
Pauvre cher ami !
BONNIN, arpentant la pièce.
Dites-moi, chère dame.
MADAME MARION
Plait-il ?
BONNIN
Vous vous êtes, sans doute, créé ici quelques relations ?
MADAME MARION
Fort peu.
BONNIN
Et vous vous en trouvez bien ?
MADAME MARION
Admirablement.
BONNIN
Qui voyez-vous ? — Le percepteur ?
MADAME MARION
Non, à cause de sa femme, plus maladroite encore que quelqu'un de votre connaissance:
BONNIN
C'est beaucoup dire. — Le maire ?
MADAME MARION
Pas davantage, rapport à ses demoiselles.
BONNIN
Le receveur de l'enregistrement?
MADAME MARION
Le plus mauvais joueur du département.
Qui donc alors ?
MADAME MABION.
Le docteur.
BONNIN
Vous voulez dire l'officier de santé.
MADAME MARION
Le médecin, monsieur Bonnin,*le médecin, si vous voulez bien.
BONNIN
Excellente connaissance.
MADAME MARION
Nous le voyons beaucoup, mais beaucoup, beau-
coup; je suis même fort étonnée de ne pas l'avoir déjà vu. (Eiie sonne.) Un homme de talent et de savoir, un homme de premier mérite, sans contredit.
BONNIN
Vous l'appelez ?
MADAME M A RI ON
M. Gapabot.
BONNIN
Capabot !
MADAME MA R ION
Le docteur Gapabot. Vous ne vous attendiez point à le trouver ici ?
BON Ai i \.
JNon, ma foi!
MADAME MA RI ON
Vous n'êtes pas sans en avoir entendu parler ?
BdNNIN.
Jamais !
MADAME MARION
Vous n'en avez jamais entendu parler ?
BONNIN
Jamais ! jamais !
MADAME MARION
Jamais ?
BONNIN
Sur ma parole !