‹ Paris et la provinceChapitre 41 sur 130 · MADAME MARION, BONNIN · texte numérisé non relu

MADAME MARION, BONNIN

MADAME MARION

Vous l'aurez trouvé changé?

BONNIN

Dans la rue, je ne l'auiais pas reconnu.

MADAME MARION

Il n'a jamais été bien fort.

BONNIN

\.on, mais il avait encore certaine activité.

Toujours dehors, autrefois, toujours par voies et par chemins. Aujourd'hui, plus rien, une machine; il passerait toute la journée, si je le laissais faire, dans son fauteuil, à bailler aux corneilles, comme un hébété.

B0NNIN.

Je voulais, belle dame, vous faire une question.

MADAME MARION

Faites, monsieur Bonnin, faites, ne vous gênez pas.

BONNIN

Étes-vous toujours aussi enchantée d'avoir quitté Paris?

MADAME MARION, après un moment d'hésitation.

Je m'en vas vous dire : oui et non.

BONNIN

C'est ce que nous avons pensé.

MADAME MARION

A vous dire la vérité, je n'ai jamais eu ce qui s'appelle un goût très-prononcé pour la province, mais on m'avait tellement rabâché aux oreilles

qu'on y vivait pour rien, que les alouettes y tombaient toutes rôties, que nous avons voulu, mon mari et moi, vérifier le fait, et en définitive...

BONNIN

Toujours à peu près la même chose.

Puis, c'était le pays de mon mari.

BONNIN

Ah! M. Marion serait...

MADAME MARION

Né natif, son père était chapelier, son grandpère aussi, à deux pas, sur la place.

BONNIN

Il ne me l'a pas dit.

MADAME MARION

Il ne s'en est jamais vanté. — Quand vous voudrez, nous irons voir la maison.

BONNIN

Avec grand plaisir. — Vous nous reviendrez, chère madame, vous nous reviendrez.

MADAME MARION

Laissez-moi vous finir. Une chose encore, que je ne crois pas vous avoir dite...

BONNIN

Dites, je vous en prie.

MADAME MARION

Je suis bien aise de jouer un tour à mon propriétaire.

Je vous croyais les meilleurs amis du monde.

MADAME MARION

Je t'en souhaite ! jamais de la vie ! — Dites-moi?

BONNIN

Belle dame !

MADAME MARION

Avez-vous eu jamais à vous louer de votre porteur d'eau?

BONNIN

Je vous avouerai franchement que je n'en sais rien, nos relations ont toujours été fort peu suivies.

MADAME MARION

Il est de ces pays-là; les gens les plus faux, ces messieurs, les plus vindicatifs, les plus mal élevés qu'il y ait au monde !

BONNIN

A les voir, on ne le dirait pas.

MADAME MARIO N

A les voir, peut-être; à l'user, non. — Des sauvages terribles, quand une fois ils s'y mettent. J'avais eu trois fois le bonheur de sauver la vie à sa femme, il ne me l'a jamais pardonné. — Encore un petit verre.

Non, merci, bien obligé, je vous rends grâces, — Et ce serait, croyez-vous, ce motif?

MADAME MARION

Je n'en connais pas d'autres; il savait personnellement que j'avais positivement déclaré que, du jour où il m'augmenterait, je lèverais le pied; il n'a pas manqué le coche; mon bail expirait à midi, à une heure nous étions augmenté, triplé, une horreur! Je ne me possédais plus, j'étais furieuse !

BONNIN

On le serait à moins.

MADAME MARION

Et vous croyez que si jamais nous avions une révolution...

BONNIN

Je ne veux pas le croire.

MADAME MARION

Je ne lui dirais pas son fait? Je le lui dirais, monsieur Bonnin, je le lui dirais, et très-bien; un homme ne m'a jamais fait peur. Au reste il a eu raison, ça lui a réussi, il a loué mon appartement ce qu'il a voulu. — Et quelle différence, quelle différence, quand j'y pense, avec ce que je paye ici! Devinez.

BONNltf.

Je n'en ai pas la moindre idée.

Notez que nous avons la maison entière.

BONNIN

Je ne saurais le dire.

MADAME MARION

Six cents francs, monsieur Bonnin, six cents francs.

BONNIN

Six cents francs !

MADAME MARION

C'est pour rien, une maison, avec cour et jardin, buanderie ; tous mes savonnages, je les fais ici, je ne donne pas ça dehors. Il y a ici de quoi loger

hardiment quatre ménages comme le nôtre, et de l'eau, de l'eau partout.

BONNIN

Vous avez de l'eau?

MADAME MARION

Partout, partout; l'été, vous savez, monsieur Marion vit dans l'eau, ce qui est à considérer. Un moment, nous dûmes l'acheter, puis, j'ai réfléchi, je me suis dit : nous n'avons pas d'enfants, tout me porte à croire qu'à l'heure qu'il est je n'en aurai plus.

BONNIN

En eûtes-vous jamais ?

Deux, fille et garçon, de mon premier mari, rien de celui-ci, je les ai perdus tout jeunes, en nourrice ; bref, nous avons changé d'avis, aujourd'hui, je m'en loue.

BONNIN

Il est de fait qu'à un certain âge, se créer des embarras...

MADAME MARION

Le jeu n'en vaut pas la chandelle, et pour laisser tout, à qui ? Je vous le demande.

BONNIN

Je n'en sais rien.

MADAME MARION

A des gens qui se moqueront de nous! non, non, pas de ça, Lisette, serviteur de tout mon cœur, — encore un petit verre.

BONNIN

Volontiers... (Haussant son verre.) Merci î merci î

MADAME MARION

Allons donc ! ça ne peut que vous faire du bien.

BONNIN

C'est pour boire à l'espoir que j'ai de vous revoir bientôt des nôtres.

MADAME MARION

Je ne dis pas qu'un jour, nous ne finirons pas par là.

BONNIN

Pourquoi pas tout de suite ?

MADAME MARION

Mon Dieu, pour une raison toute simple, j'ai tant et tant crié par-dessus les toits que de ma vie je ne reviendrais à Paris, qu'en y revenant, chacun me jetterait la pierre.

BONNIN

Vous croyez ?

MADAME MARION

Et l'idée de passer pour une girouette fait que je n'ose pas.

BONNIN

Vous êtes, par ma foi, bien bonne de vous arrêter à ces considérations-là.

MADAME MARION

J'ai regretté mon logement, ça je l'avoue, d'autant que j'y avais mes habitudes.

BONNIN

Je conçois cela.

MADAME MARION

Je m'y étais mariée deux fois, j'y avais perdu mes enfants.

Tout cela finit par attacher.

MADAME MARION

Aussi, de le quitter, je ne vous le cache pas, j'ai été longtemps à m'y faire,

BONNIN

Je le crois.

MADAME MARION

Mettez-vous à ma place.

BONNIN

Je m'y mets parfaitement.

MADAME MARION

Et savez-vous qui a eu la maladresse de m'apprendre que j'allais être augmentée ?

BONNIN

Non, certes.

MADAME MARION

Je vous le donne en cent.

BONNIN

Vous me le donneriez en mille, ce serait exactement la même chose.

MADAME MARION

Madame Bonnin.

Ma femme !

MADAME MARION

Vous la reconnaissez bien là.

BONNIN

Ça n'a pas été, je le parierais, dans une mauvaise intention.

MADAME MARION

Je ne vous dis pas, mais avouez qu'agir ainsi.

(Bas à l'oreille de Bonnin.) PaSSeZ-moi Le HlOt. BONNTN.

Je vous le passe.

MADAME MARION

J'irai même plus loin...

BONNIN

Allez, je ne m'y oppose pas.

MADAME MARION

Je vous jure que, dans le premier moment, il lui serait arrivé quelque chose de désagréable, ça ne m'aurait pas fait de peine.

BONNIN

La pauvre femme n'est pas méchante.

Mon Dieu! je le sais bien, d'autant que jamais je ne lui avais fait de mal. Au reste, je ne lui en veux plus.

BONNIN

Et vous faites bien.

MADAME MARION

Vous me l'auriez amenée, je ne lui eusse pas sauté au cou.

1ÎONNIN.

C'eût été parfaitement inutile.

MADAME MARION

Mais je l'eusse bien reçue.

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