MADAME MARION, BONNIN
MADAME MARION
Vous l'aurez trouvé changé?
BONNIN
Dans la rue, je ne l'auiais pas reconnu.
MADAME MARION
Il n'a jamais été bien fort.
BONNIN
\.on, mais il avait encore certaine activité.
Toujours dehors, autrefois, toujours par voies et par chemins. Aujourd'hui, plus rien, une machine; il passerait toute la journée, si je le laissais faire, dans son fauteuil, à bailler aux corneilles, comme un hébété.
B0NNIN.
Je voulais, belle dame, vous faire une question.
MADAME MARION
Faites, monsieur Bonnin, faites, ne vous gênez pas.
BONNIN
Étes-vous toujours aussi enchantée d'avoir quitté Paris?
MADAME MARION, après un moment d'hésitation.
Je m'en vas vous dire : oui et non.
BONNIN
C'est ce que nous avons pensé.
MADAME MARION
A vous dire la vérité, je n'ai jamais eu ce qui s'appelle un goût très-prononcé pour la province, mais on m'avait tellement rabâché aux oreilles
qu'on y vivait pour rien, que les alouettes y tombaient toutes rôties, que nous avons voulu, mon mari et moi, vérifier le fait, et en définitive...
BONNIN
Toujours à peu près la même chose.
Puis, c'était le pays de mon mari.
BONNIN
Ah! M. Marion serait...
MADAME MARION
Né natif, son père était chapelier, son grandpère aussi, à deux pas, sur la place.
BONNIN
Il ne me l'a pas dit.
MADAME MARION
Il ne s'en est jamais vanté. — Quand vous voudrez, nous irons voir la maison.
BONNIN
Avec grand plaisir. — Vous nous reviendrez, chère madame, vous nous reviendrez.
MADAME MARION
Laissez-moi vous finir. Une chose encore, que je ne crois pas vous avoir dite...
BONNIN
Dites, je vous en prie.
MADAME MARION
Je suis bien aise de jouer un tour à mon propriétaire.
Je vous croyais les meilleurs amis du monde.
MADAME MARION
Je t'en souhaite ! jamais de la vie ! — Dites-moi?
BONNIN
Belle dame !
MADAME MARION
Avez-vous eu jamais à vous louer de votre porteur d'eau?
BONNIN
Je vous avouerai franchement que je n'en sais rien, nos relations ont toujours été fort peu suivies.
MADAME MARION
Il est de ces pays-là; les gens les plus faux, ces messieurs, les plus vindicatifs, les plus mal élevés qu'il y ait au monde !
BONNIN
A les voir, on ne le dirait pas.
MADAME MARIO N
A les voir, peut-être; à l'user, non. — Des sauvages terribles, quand une fois ils s'y mettent. J'avais eu trois fois le bonheur de sauver la vie à sa femme, il ne me l'a jamais pardonné. — Encore un petit verre.
Non, merci, bien obligé, je vous rends grâces, — Et ce serait, croyez-vous, ce motif?
MADAME MARION
Je n'en connais pas d'autres; il savait personnellement que j'avais positivement déclaré que, du jour où il m'augmenterait, je lèverais le pied; il n'a pas manqué le coche; mon bail expirait à midi, à une heure nous étions augmenté, triplé, une horreur! Je ne me possédais plus, j'étais furieuse !
BONNIN
On le serait à moins.
MADAME MARION
Et vous croyez que si jamais nous avions une révolution...
BONNIN
Je ne veux pas le croire.
MADAME MARION
Je ne lui dirais pas son fait? Je le lui dirais, monsieur Bonnin, je le lui dirais, et très-bien; un homme ne m'a jamais fait peur. Au reste il a eu raison, ça lui a réussi, il a loué mon appartement ce qu'il a voulu. — Et quelle différence, quelle différence, quand j'y pense, avec ce que je paye ici! Devinez.
BONNltf.
Je n'en ai pas la moindre idée.
Notez que nous avons la maison entière.
BONNIN
Je ne saurais le dire.
MADAME MARION
Six cents francs, monsieur Bonnin, six cents francs.
BONNIN
Six cents francs !
MADAME MARION
C'est pour rien, une maison, avec cour et jardin, buanderie ; tous mes savonnages, je les fais ici, je ne donne pas ça dehors. Il y a ici de quoi loger
hardiment quatre ménages comme le nôtre, et de l'eau, de l'eau partout.
BONNIN
Vous avez de l'eau?
MADAME MARION
Partout, partout; l'été, vous savez, monsieur Marion vit dans l'eau, ce qui est à considérer. Un moment, nous dûmes l'acheter, puis, j'ai réfléchi, je me suis dit : nous n'avons pas d'enfants, tout me porte à croire qu'à l'heure qu'il est je n'en aurai plus.
BONNIN
En eûtes-vous jamais ?
Deux, fille et garçon, de mon premier mari, rien de celui-ci, je les ai perdus tout jeunes, en nourrice ; bref, nous avons changé d'avis, aujourd'hui, je m'en loue.
BONNIN
Il est de fait qu'à un certain âge, se créer des embarras...
MADAME MARION
Le jeu n'en vaut pas la chandelle, et pour laisser tout, à qui ? Je vous le demande.
BONNIN
Je n'en sais rien.
MADAME MARION
A des gens qui se moqueront de nous! non, non, pas de ça, Lisette, serviteur de tout mon cœur, — encore un petit verre.
BONNIN
Volontiers... (Haussant son verre.) Merci î merci î
MADAME MARION
Allons donc ! ça ne peut que vous faire du bien.
BONNIN
C'est pour boire à l'espoir que j'ai de vous revoir bientôt des nôtres.
MADAME MARION
Je ne dis pas qu'un jour, nous ne finirons pas par là.
BONNIN
Pourquoi pas tout de suite ?
MADAME MARION
Mon Dieu, pour une raison toute simple, j'ai tant et tant crié par-dessus les toits que de ma vie je ne reviendrais à Paris, qu'en y revenant, chacun me jetterait la pierre.
BONNIN
Vous croyez ?
MADAME MARION
Et l'idée de passer pour une girouette fait que je n'ose pas.
BONNIN
Vous êtes, par ma foi, bien bonne de vous arrêter à ces considérations-là.
MADAME MARION
J'ai regretté mon logement, ça je l'avoue, d'autant que j'y avais mes habitudes.
BONNIN
Je conçois cela.
MADAME MARION
Je m'y étais mariée deux fois, j'y avais perdu mes enfants.
Tout cela finit par attacher.
MADAME MARION
Aussi, de le quitter, je ne vous le cache pas, j'ai été longtemps à m'y faire,
BONNIN
Je le crois.
MADAME MARION
Mettez-vous à ma place.
BONNIN
Je m'y mets parfaitement.
MADAME MARION
Et savez-vous qui a eu la maladresse de m'apprendre que j'allais être augmentée ?
BONNIN
Non, certes.
MADAME MARION
Je vous le donne en cent.
BONNIN
Vous me le donneriez en mille, ce serait exactement la même chose.
MADAME MARION
Madame Bonnin.
Ma femme !
MADAME MARION
Vous la reconnaissez bien là.
BONNIN
Ça n'a pas été, je le parierais, dans une mauvaise intention.
MADAME MARION
Je ne vous dis pas, mais avouez qu'agir ainsi.
(Bas à l'oreille de Bonnin.) PaSSeZ-moi Le HlOt. BONNTN.
Je vous le passe.
MADAME MARION
J'irai même plus loin...
BONNIN
Allez, je ne m'y oppose pas.
MADAME MARION
Je vous jure que, dans le premier moment, il lui serait arrivé quelque chose de désagréable, ça ne m'aurait pas fait de peine.
BONNIN
La pauvre femme n'est pas méchante.
Mon Dieu! je le sais bien, d'autant que jamais je ne lui avais fait de mal. Au reste, je ne lui en veux plus.
BONNIN
Et vous faites bien.
MADAME MARION
Vous me l'auriez amenée, je ne lui eusse pas sauté au cou.
1ÎONNIN.
C'eût été parfaitement inutile.
MADAME MARION
Mais je l'eusse bien reçue.