JACQUES DUCHIÉ
Ce personnage, sur lequel Guillebert de Metz donne les détails les plus circonstanciés, est précisément celui qui nous était le moins connu. Jusqu'au dernier moment, malgré le zèle et l'expérience des érudits qui nous ont, en cette circonstance, prêté fort obligeamment leur concours, les recherches n'avaient pu aboutir; imprimés et manuscrits demeuraient également muets. Nous avions bien rencontré un Duché dam le Rôle de la Taille de 1 20,2 ; un seigneur du Chicr, en Saintonge , qui existait au commencement du xive siècle, et dont la présence à Paris pouvait être constatée ('2' ; un Ducher, maître d'hôtel ordinaire du Roi sous le règne de Henri III'3'; un Berthelot de Duchy, qui vivait plus tard encore i4) ; mais aucun de ces personnages ne pouvait être le Duchié dont nous cherchions la trace. Et cependant il s'agissait d'un homme considérable, d'un des cinq ou six bourgeois les plus opulents de Paris, puisque notre auteur le place sur la même ligne que Bureau de Dampmartin, Digne Responde, Guillaume Sanguin, Miles Baillet, etc. qui formaient alors la haute aristocratie bourgeoise. L'hôtel qu'habitait cet heureux mortel indique même une fortune supérieure ou du moins des goûts plus artistiques et plus luxueux. Convaincu que la question ne pouvait être résolue que par l'étude attentive des documents financiers et topographiques des xive et xvc siècles, nous avons exploré les censiers et comptes de l'époque, ainsi que les archives de l'Assistance publique, si riches en indications de toute nature.
1 Nous avons conservé l'accent aigu, pour ne point défigurer le nom sous lequel ce personnage est connu depuis la première publication du texte de Guillebert de Metz; mais la présente notice, en établissant l'identité du prétendu Jacques Duchié, explique l'altération que son nom a subie et rétablit l'ancienne orthographe.
l2) Consulter le P. Anselme, t. V, p. 36 s. et t. VIII, p. 819.
3) Nous avons entre les mains une quittance originale signée de lui.
w Archives de l'Assistance publique, Inventaires sommaires des archives Je l'Hâlel-Dieu , p. îai, n" 1667.
:m DOCUMENTS ET ECRITS ORIGINAUX.
Ce dernier dépôt nous a révélé l'existence d'un certain Jean de Douchi, clerc du Roi en la Chambre des comptes, qui vivait en t 3 5 6 , et possédait une maison à Paris, rue Geofïroyl'Asnier'1'. Par une coïncidence des plus heureuses, les Comptes de l'Hôtel, que M. Douët d'Arcq a publiés récemment pour la Société de l'histoire de France, nous ont fourni le nom de «maistre Jaques Ducy» ou ^ de Ducy, » également clerc de la Chambre des comptes, et, selon toute probabilité, fils de Jean de Douchi, dont il aurait eu la survivance.
Ces premiers résultais, bien vagues encore, avaient besoin d'une double confirmation: il fallait s'assurer d'abord que l'unique manuscrit de l'ouvrage ne portait pas Dachié, mais Duchie, sans accent, et se rappeler que Guillebert de Metz emploie généralement le dialecte picard, puisqu'il écrit chimetiere; puis il était nécessaire de constater la possession d'un hôtel dans la rue «des Prouvelles» par ce «maistre Jaques Ducy,?; dont la qualification et le prénom s'accordent si bien avec le texte de notre auteur. Or le manuscrit consulté ne porte pas La moindre trace de l'accent aigu, qu'on ne trouve d'ailleurs dans aucune pièce de la même époque, et renferme en outre plusieurs exemples de l'emploi du ch pour le c. D'autre part, la prononciation picarde semble avoir été employée concurremment avec l'autre, si l'on admet avec nous que Jaques Ducy ou de Ducy, clerc du roi Charles VI en la Chambre des comptes, est le fils et le successeur de Jean de Douchi, qui remplissait les mêmes fonctions sous le règne de Charles V. Enfin le Rentier temporel de TEvesché de Paris, pour l'année i3gg®, contient une mention décisive : Jaques Ducy y est cité comme possédant, dans cette même rue «des Prouvelles,» trois maisons dont on indique les propriétaires antérieurs, les abornemenls et la cote censitaire. En présence de cette dernière découverte, le doute n'est plus permis : maistre Jaques Ducy, Douchi ou Duchie, clerc du Roi en la Chambre des comptes, est bien le personnage que Guillebert de Metz a connu et dont il a décrit la magnifique résidence.
Après cette importante identification, il y aurait à expliquer l'immense fortune de Jacques Ducy et la construction de son hôtel; mais nous ne connaissons ni les biens que lui laissa son père, ni ceux qu'il put acquérir par alliance ou successions, ni les bénéfices plus ou moins licites que lui procura sa charge. On sait qu'à cette époque le trésor public était dilapidé de la façon la plus déplorable, et que les prodigalités les plus ruineuses étaient passées en habitude. Sans suspecter la gestion de notre personnage, on peut supposer qu'il a reçu de nombreux cadeaux , de riches «étrainnes, » comme on disait alors, tant du roi Charles VI que des princes, seigneurs et souverains étrangers avec lesquels il fut mis en relation. Les Comptes de l'Hôtel nous fournissent, à cet égard, de précieuses indications. La première se trouve dans un état présenté au Roi «pour le terme de Penthe- «couste lan m.ccciiii" et i, le Roy estant a saint Pol» : Jacques de Ducy y figure, avec douze autres clercs des Comptes; il a droit à deux manteaux de clerc valant chacun cent sous parisis l3). Une mention analogue existe dans un état dressé «pour le terme finant a -la saint Jehan lan m . ccc . un" et ni, le Roy estant au Louvre a Paris;» Jacques de Ducy
' Archnes de l'Assistance publique, Inventaires [3] I" compte des despens de lliostel le Roy
sommaires des archives de l'Hôtel- Dieu , p. 220, Charles, du premier jour doctobre lan wcccim". . .
a" 2954. jusques au premier jour de juillet ensuivant, lan
(,) Archives de l'Empire S, îvSlt, 1'° 28. m.ccc.iiii" et un. (Arch. de l'Emp. Reg-. KK. 5o.)
LA BOURGEOISIE PARISIENNE AUX XIV1 ET XVe SIÈCLES. 349
y occupe le même rang, et iï lui est accordé un manteau Enfin les archives de l'Empire ( Reg. KK. 37, f° 1^9) contiennent l'article de dépense que voici : «A Mathe Cruxthesalo, s trésorier de lEmpereur de Constantinople (2), pour deniers a lui baillez comptans par ledit -argentier, par vertu dos lettres du Roy nostre sire, dont cy dessus est faicte mencion, teneur et ou nom dudit Empereur, données le xnf jour daoust, lan mil quatre cens, cy «rendue a court; laquelle quictance fut veue et leue en la Chambre des comptes le xxuc •'jour de septembre ensuivant, ou dit an, et escrit au dos, soubz h saing manuel maistre -Jaques Ducy, quelle tendra lieu audit argentier en la despensc de ses comptes, 11"' frans « valent xvi L p. »
Notre personnage eut donc diverses occasions de devenir riche, s'il ne l'était déjà. Quant à son hôtel, il y a tout lieu de supposer qu'à l'exemple de plusieurs bourgeois et seigneurs de la même époque, il le fît bâtir sur l'emplacement des trois maisons qu'il avait acquises. Or, comme il les possédait encore en 1 3 9 9 et que Guillebert de Metz écrivait entre les années 1^07 et 1 A 3 4 , il paraît probable que la construction fut achevée dans les premières années du xve siècle; qu'elle était alors dans toute sa nouveauté, et qu'on la citait comme une merveille. M. Berty constate, à chaque page de la Topographie historique du Vieux Paris, ces transformations d une ou de plusieurs maisons de bourgeois et d'artisans en hôtels seigneuriaux; et les grandes fortunes qui se firent ou se défirent sous le règne de Charles VI expliquent ces nombreuses «folies.» C'est le nom qu'on donnait alors et qu'on a continué de donner aux fantaisies architecturales des riches particuliers.
Il nous eût été agréable de terminer celte notice par la reproduction du «saing manuel « maistre Jaques Ducy, » apposé sur la « quictance veue et leue en la Chambre des comptes ; » mais ce document peut être considéré comme introuvable : s'il n'était point détruit à l'époque de l'incendie de 1 7 3 7, il a dû disparaître dans ce regrettable sinistre.